‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 71 sur 132 · POUR LE MERCREDI UF, LA CINQUIÈME SEMAINE · texte numérisé non relu

POUR LE MERCREDI UF, LA CINQUIÈME SEMAINE

Sur l'élnt du péché et Vélal de la grâce.

Si milii non viiUiscredore, oporibns crcdile, ut cognoscaUs olcrcdutis (|uia l'aler in me est, el egu in Paire.

Si vous lie voulez lias me croire, croifez à vies œuvres, afin que vous coniuiissiez el que vous cro'jiez que mon Père (Si -fu moi, el ijue je suis (tiiiis mon Fère (S. Jean, cil. X).

Madame (lareinc), quelque idée que nous ayons do la sainteté de Jesus-Cbrist, il fallait, pour être saint, que Dieu fût en lui, el qu'il fût dans Dieu; et il n'a même été le saint des saints que parce que Dieu était m lui, el ((u'il était en Dieu d'une façon plus particulière, el par une union beaucoup plus intime. Si Dieu, par une supposition chimérique, eût cessé d'être avec, lui et dans lui , ou ((ue lui-même il eût cessé d'être avec Dieu et dans Dieu, dès là il eût cessé d'être ce qu'il était , et ce que nous appelons Jésus-Chrisl; ou plutôt ce qui serait resté de Jesus-Christ. c'esl-à-dire son humanité ainsi délaissée et ubaiidinuée a elle-même, tisl

71)9 ORATEURS SACRES. DOUUDALOLIE. PL

616 il;ms uni! impuissance absolue d'agir pour lii|uons , c'est par là qu'il faut juger de l'un Dieu, et de rien faire d'agréable à Dieu. el do l'autre; et c'est aussi la grande règle Mais parce que ce Sauveur des hommes et que je prends pour vous faire connaître le ce Fils unique de Dieu étail dans son Père, malheur d'une Ame dans l'elat du péclié, et el (ju'il agissait toujours avec son l'ère et au i'inesiimable prérogative du juste dans l'étal lîom de ^on l'ère, il pouvait bien dire,com- de la grâce sanclifi inle. Eu effet, dans l'étal nie il le dit au\ Juifs dans notre Kvangile, du péilié, l'homme n'est plus en Dieu ni avec que toutes ses œuvres rendaient lénioignage Dieu, parce <iue le péché l'en sé()are; et dans en sa faveur, et qu'elles étaient devant Dieu l'étal de la grâce, le juste est avec Dieu et d'un prix iiUhù : Opcra (/uœ erjo facto in no- en Dieu, parce que le projire de la grâce mine Pntris tnei , luec lestiinonium perhibent saiicliliante est de l'y tenir étroitement uni ; (le me [Jonn., X). Appliquons-nous celle vc- or, puisque le pécheur est séparé de Dieu, il rite, chrélieiis; car ce qui était vrai do Je- n'agit plus avec Dieu, el, par là même, rien sus-Christ, noire chef et notre modèle, l'est de tout ce qu'il fait ne peut plaire à Dieu ; autant par proportion de nous-mêmes i et si puisque le juste est uni à Dieu , c'est avec nous voulons bien connaître la valeur de Dieu qu'il agit, el, par une suite infaiilible, nos actions el le fruit que nous en pouvons tout te qu'il fait est agréé de Dieu. De là je espérer, jugeons-en parie principe d'où elles forme deux propositions, qui vont partager parlent, et voyons si c'esl dans l'état du pé- ce discours : élat du péché, élal souveraineché (lu'elles soiil faites, ou dans l'élat de la ment malheureux ; pourquoi? parce qu'alors, grâce. Etat du péché, élat de la grâce, deux ([uoi que fasse le pécheur, son péché en déétals l'un à 1 aulre directement opposés, truit devant Dieu tout le mérite ; c'esl la Deux étals qui partagent le christianisme et première partie : état de la grâce, élat soupresque loules les sociétés du moude ; avec verainement heuroiix ; pourquoi ? parce celle Irisle inégalité, que le nombre di'S p6- qu'alors, pour peu que fasse le juste, la chcurs ennemis de Dieu par le péché est in- grâce qui le sanctilie en relève devant Dieu fiiiiment au-dessus de celui des justes unis le méiile; c'est la seconde partie. Deux penà Dieu pai la grâce. Deux élals dont j'entre- sées que j'ai à développer , et théologie suprends de vous faire voir aujourd'hui l'es- blime que je tâcherai de rendre également sentielle différence, non point en général , sensible et inslruclive. mais par rapport à notre inlérét propre. premii^rk pautie. Heureux si je puis ainsi vous donner de l'un Pour éclaircir la premièri- proposition que toute l'horreur qu'il niérile, el de l'autre j'ai avancée, et qui, loule fondée qu'elle est toute l'esliuic ([ui lui est due! Je vais n;ieux sur les princijies de la foi les plus solides, ne encore vous expliquer mon dessein après laisse pas d'avoir besoin d'explication, il faut ijue nous aurons salué Marie, en lui disant : d'abord en déterminer le sens et vous le faire Ave, Maria. bien comprendre. Quand donc je dis que le De tous les inléréls de l'homme, le plus péché anéantit la valeur et le mérite de ton iniporlanl, c'est le salut; par conséquent, de les nos bonnes actions, prenez garde : je ne (ous les soins de Ihumme dans la vie, celui dis pas que nos actions, bonnes d'elles-mêqui le doit occuper ijréférablement à tout mes, en conséquence du péché ou dans l'étal aulre el ménie uniiiuement, c'est le soin du du péché, deviennent mauvaises et crimisalut ; c'est, dis-je, le soin de s'enrichir pour nelles; ce serait une erreur grossière, autrecette demeure céleste où nous sommes tous fois soutenue par AViclef, mais condamnée appelés, et qui doit être le terme de noire solennellement dans le concile de Constance, course; de travailler pour cela, d'agir pour Non, chrétiens, quehiue désordre que cause cela, de rapiiorler là toutes nos pensées, tous à l'âme le péché, sa malignité ne va pas jusnos désirs, toutes nos œuvres; enfin, de que-là ; fussions-nous chargés devant Dieu grossir clKKiue jour ce trésor de gloire (|ui de tous les crimes , nous pouvons encore, nous est [iromis, en grossissant chai[ne jour dans cet élal, faire des actions vertueuses, le trésor de nos mérites. Voilà, mes cliers honorer Dieu, secourir les pauvres, obéir à auditeurs, le souver.iin point de la sagesse nos supérieurs, pratiquer mille autres dechrélicnne; et si nous nous aimons solide- voirs de piété et de justice; non-seulement ment nous-mêmes, voilà le précieux avan- nous le pouvons, mais nous le devons, parce tage dont nous devons être jaloux, elle bien (jue l'ctat du péché ne nous en dispense pas; durable el permanent que nous devons re- el, (juniqu alors Dieu nous considère comme chercher. Riches pour le ciel, il nous im- ses ennemis, il nous commande néanmoins porte peu de l'être pour la terre, puisque les tout cela ; et, malgré celle ([ualilé d'ennemis, richesses de la terre sont périssables ; et il nous en récompense quelquefois, selon la riches |iour la terre, si vous ne l'êtes pas doctrine de saint Augustin, par des prospépour le ciel, au milieu de cette opulence (as- rites et des grâces temporelles, comme il rélueuse que vous étalez avec tant de |)Ompe compensa, dit ce Père, les verlusdvs Komains aux jeux des hommes, vous êtes pauvres par l'emjjire et la monarchie du monde (|u'il «levant Dieu, et dans une misère d'autant leur donna. Or, Dieu , (|ui est juste et saint, plus déplorable, que vous en devez ressentir n'aurait garde de nous connnander ce qui ne éternellement les elïels. S'il y a donc un élal ]iourrait être en nous que vicieux et coroù rien ne nous profile [)our l'éternilé bien- rompu : beaucoup moins nous en récompeniieureuse, el un élal, au contraire, où rien srrait-il et bénirail-il une telle obéissance, ne soit perdu de tout le bien que nous pru- D'où je conclus que, dans l'état iucme du

S.-^l (.AIIEME. SERMON XXVill. SUR l/ETAT DU PECHE ET CEtX'l DE l..\ GRACE.

pcclu-, no;is pomon'; donc f.iiic dos ariions hcmu'tcs l'I loiiaMi'S : ni.ixiruos de religimi doiU il no nous ost pas poriiiis dedoulor.

Bien plus , iiuand je dis (]uo nos bonnes couvres, dans i'élat du pécht' , n'oo.l. aucun mérite devant Dieu, ma pensée n'est pas (jul'état du pétlié les rende absolument iniililis pour le salut. A Dieu ne plaise que je sois dans ce senlimentl je sais liop quelle est, sur ce point, la duetiine du concile de Trente, et ce que toute la théologie nous enseigne. Jeûner, prier, faire des aumônes, mortifier sa chair, lorsqu'on est sépare de Dieu par le péché , non-seuicmont ce sont des actions vertueuses, mais des actions surnaturelles i t d'un ordre divin, qui disposent le pécheur à sa conversion, et qui lui servent de moyens pour retourner à Dieu : Quis sril si cnnvritaliir et iii»osc(tt {Jonœ Mil? Oui sait, di^ail le proi)hèle, si Dieu ne seia point louché de tout ce qiio vous faites, et si tout ce que vous faites ne l'obligera point à user envers vous de miséricorde? tiuites ces (l'uvres ont donc en efl'.'t queliiue vertu pour nous réconcilier avec Dieu : et si Dieu , remariiue Théophyiacle, n'exauce pas les pécheurs ju-^qu'à fane en leur faveur des miracles , conforuiémcnt à ces paroles de raveiiglc-né : Scimux (jui'i peccntores Deus non audil [llieoph.) ; il iaut loulcfiMs convenir, ajoute ce savant interprète, que les pérli; urs , à force de prières et (le vœux, obticnnenl tous les jours des secours de grâces qui les converlis-ent enfin, et (jui opèrent dans eux ces changements de mœurs et de vie que nous admirons; autrement, le publicain de l'Evangile aurait inutilement prié quand il disait : Seigneur, ayez pitié de moi, qui suis un pécheur : Si peccntores Deus non awlit, frustra publicanus diceret : Deus, propitius eslo mild pcccatori. (Idem.) Il est donc encore vrai (lue, ilans l'état du péché et dans la disgrâce de Dieu, on peut faire des œuvres qui, comme des dispositions, conlribucnt à nous rapproelier de lui et à nous sauver.

Mais, celte vérité ainsi supposée, voici ce que j'ai ensuite à vous déclarer : c'est (|u'encorc que l'élal du péché n'exclue point toute action vertueuse, ni même toute action surnaturelle, il est pourtant de la foi que les actions, (luoiquc vertueuses et même surnaturelles, faites dans l'état du péché, ne méritent rien pour le ciel; que Dieu, dans l'ordre de la gloire, ne leur a promis nulle récompense; c]u'il ne nous en tiendra jamais compte dans l'élernilé, et que, du moment qu'elles ne sont pas marquées du sceau de la grâce sanctifiante, elles ne nous donnent nul droit à l'héritage des enfants de Dieu, et à celle couronnede justice que Dieu, comme souverain rémunérateur, réserve à ses élus. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est quelles ne recouvrent jamais ce mérite qu'elles ont une lois perdu ; et, lors même que nous rentrons dans la voie du salut, elles demeurent toujours sfériles et infructueuses ; jusque là que, quand nous serions du nombre des prédestinés, ce ne sera point pour ces actions, toutes saintes qu'elles ont clé, que Dieu

nous béatifiera; mais qu'elles seront toujours ould ées, toujours réprouvées, parce qu'elles n'ont point eu ce germe de vie qui devait les animer et les rendre agréables et ujériloires. \'c)ilà, chrétienne compagnie, le point important que j'ai à développer, et j'avoue d'abord que je ne puis assez admirer ici la profondeur et la sévérité des iug(>menls de Dieu ; car enfin, s'il était permis d'en juger selon les premières vues de la raison humaine, je ne m'étonne pas que les actions les plus éclatantes et les plus glorieuses selon le monde, soient souvent les plus indignes di-s récompenses (le Dieu ; pour(|uoi? parce qu'elles sont souvent les pus vicieuses dans leur fond. Combien di' grands seront damnés pour les mêmes cbo es (|ui leur ont alliré l'admiralion et les applaudissements lies peuples? on les louait de leurs entreprises, c t leurs enireprises, dit saint AuguMin , étaient souvent des injustices énormes ; ils se rendaient célèbres par leurs conquêles, et leurs conquêtes, ajouio ce Père , eu parlant des héros du paganisme, n étaient communément que des brigandages publics. Je ne suis point surpris que certaines vertus, qui sont en effet des vertus, et qui, comme telles, servent d'ornement et de lien à la société civile l'honnêteté, la probité, la fidélité, l'équilé dans le commerce, l'intégrité dans les jugements, la régularité dans les mariages, la modeslie dans les succès, la force cl la constance dans les malheurs, ne soient ordinairement cou)p!ées [)our rien devant Dieu ; parce que ce sont des vertus purement humaines, qui, de la manière qu'elles se prati(iuenl dans le monde, n'ont jioint la foi pour principe. Je conçois même, ce qui arrive tous les jours, comment des actions chrélieimes, au moins en apparence, sont cependant rejetées de Dieu, parce qu'elb's se trouvent corrompues dans l'intention cl dans le motif : dévotions que la vanilé soutient, lerveurs de zèle que l'intérêt allume, exercices de pénitence et bonnes œuvres dont l'hypocrisie se pare; voilà ce que je compromis. Mais que des actions vraiment religieuses et saintes dans toutes leurs circonstances, et à quoi il ne manque rien , lorsqu'elles n'ont pas été faites dans létal do la grâce, soient éternellement et absolument perdues, ahl mes chers auditeurs, c'est là ce qui me fait trembler; et si nous savons peser les choses dans la balance du sanctuaire, c'est par où nous devons connaître combien le péché est un mal à craindre, et quelles en senties funestes conséquences.

Or, l'arrêt, chrétiens , en est porlé dans l'Ecriture, et saint ['aul lui-même l'a prononcé. Non, mes frères, disait-il, écrivant aux Corinthiens, quoi que je fasse, et quoi que mon zèle m'inspire, si je ne suis en grâce avec Dieu, et si je n'ai la charité de Dieu, c'est en vain que je travaille. Quand je parlerais le langage des anges, quand j'aurais distribué tous mes biens aux pauvres, quand j'aurais livré mon corps au feu, et (luo j'au-

ORATKlinS SACRES. BOUUbALOUE.

mis soiiiïerl tous les touriiiciits, quand je forais des miracles, et que j'aurais assez de foi pour transporter les montagnes ; sans la grâce cl la tharilc qui l'accotjipagne , je ne suis rien, et tout ce que je fiis ne me sert à rien. Ainsi parlait cet homme apostolique. D'où saint Clirysostome concluait , ce que nous devons conclure nous-mêmes avec lui, que Dieu donc a bien en horreur le péché, puisque un seul péclié suffit pour faire disparaître à ses )eux, et pour anéantir dans son estime ce qu'il y a d'ailleurs de plus héroïque et de [ilus grand. Car Dieu, dont la nature n'e^-t que bonté, et que toutes ses inclinations portent à nous faire du bien; Dieu (jui, selon la doctrine des théologiens, se plaît à récompenser au delà du mérite, et (|ui no punit jamais le péché autant que le péché csl punissable, ne réprouverait pas îles actions saintes en elles-mêmes, telles que sont les bonnes œuvres du pécheur, si elles avaient la moindie proportion avec cette gloire qui doit élre le prix de nos mérites. Il faut donc qu'elles en soient bien indignes , puisque Dieu positivement les exclut, et qu'il y ait de puissanles raisons qui l'obligent à exercer une si rigoureuse justice.

Or, quelles sont ces raisons? c'est ce que je vous prie d'écouter. Première raison , tirée de l'élat ou de la disposition habituelle du pécheur. Qu'est-ce que l'état du péché? Apprenez, chrétiens, ce que vous clos, quand Dieu cesse d'être avec vous, cl que vous cessez par le péché d'être avec lui. L'élat du péché, répond le docteur angélique, saint ■Thomas, est proprement un état de mort. De là vient que le péché est appelé mortel, parce qu'il éteint en nous, et qu'il fait mourir, pour ainsi dire, la grâce cl la charité, qui sont les principes de la vie. Spirilus est qui vivifical [Joan.^W] , disait le Sauveur du monde; c'est l'esprit de Dieu (jui vivifie et qui nous communique à tous, en (lualilé ilc justes et d'enfanls de Dieu, une vie surnaturelle. (Jue fait le péché? il étoulTe cet rspril, ou, pour parler plus exactement, il l'éloigné de nous ; el, par celle séparation, il réduit noire âme dans u\ic espèce de mort plus terrible mille fois que celle mort naturelle qui nous cause d'ailleurs lant d'olTroi. Mystère que l'apôlre saint .lacquos exprimait si bien quand il disait que le péché, au momenl (ju'il s'accomplit, engendre la mort : Peccutum vero , cutn consummatuni fucril, (/ctierat mortem {Jac, I).

Or voilà, mes chers auditeurs, ce qui dé- Iruit d'abord tout lo mérite des bonnes (puvres du pécheur. Car, comment, dans un état de mort, pourrait-il faire des actions tie vie? et ne pouvant pas faire des actions tIe vie, comment pourrait-il mériter la plus excellente et la plus parfaite de toutes les vies, (jui est la vie de la gloire? Comprenez, s'il vous plait, la force de cette raison. Tout ce qui est f.iit dans Dieu, dit saint Augustin, porto le caractère de la vie de Dieu. Car c'est ainsi qu'il interprèle ces paroles de t'Kvaiii;ile ; (Jtwd fdcluin csl in ii)so, lila crall^Joun.,

I); c'est-à-dire que toutes nos bonnes actions, tandis que Dieu demeure en nous cl que nous demeurons en lui par la grâce, sont autant d'actions vivantes qui se rapportent à cette vie bienheureuse et immortelle que nous attendons. Mais, dans l'état du péché, nous sommes, pour parler de la sorte, hors de Dieu; et comme Dieu est la vie de notre âme, elle no peut, séparée do Dieu, opérer que des aclions de mort. Quelque résolution qu'elle prenne, quelque effort qu'elle fasse, quelque devoir qu'elle pratique, elle ne vit plus, et par conséquent il n'y a plus rien en elle qui soit vivant et animé. Et parce qu'il est impossible que des actions mortes puissent jamais conduire à la vie, la récompense éternelle que Dieu nous préparc, étant, selon le témoignage de Jésus-Clirisl, la souveraine et première vie : Ilœc est aictem fila crtcrna , ut cognoscanl le [Joan., XVII) ; il s'ensuit qu'entre cette récompense et les plus saintes actions du pécheur, il ne peut y avoir de proportion. C'est donc dans cet état que l'on peut bien nous dire sans figure ce que l'ange de l'Apocalypse disait à un des premiers évêques do l'Lglise : Sciu opéra tua, quia nomcti liabes quod vivas, et mortuus c.<;(^lpoc.,IlI) : Jesais quelles sont vos œuvres; mais je sais au même temps de quel œil Dieu les regarde, el qu'elles ne peuvent êtredevantluide nulle valeur. Vous satisfaites à vos devoirs, vous accomplissez voire ministère, vous avez de la religion, cl vous eu donnez même des marques publiques; mais, avec cela, vous n'êtes rien moins que ce que vous paraissez. Car on vous croit vivant, et vous êtes mort. Vos actions dans la substance sont les mêmes que celles des justes : vous priez comme eux, vous offrez à Dieu le sacrifice connue eux, vous exercez la miséricorde aussi bien qu'eux, et peulêtre plus aboudamrncnt qu'eux ; mais ce péché secret, dont votre conscience est infectée, gâte tout, corrompt tout, en sorte que vous n'amassez pas, et que vous ne recueillez pas avec eux : pourtiuoi? parce qu'étant mort, vous n'êles plus comme eux en étal de travailler pour celte vie future qui doit élre leur partage : Quia nomen liubcs quod vivus, et mortuus es.

Approfondissons encore celle pensée. Quelle est, selon les Pères de l'Eglise et les Ihéologiens, l'essence du péché, et en quoi consiste sa malice? Les uns prélendent que le péché est quelque chose do positif et de réel; et les autres, que ce n'esl qu'un pur néant et une privation totale de la grâce. Saint Augustin s'est déclaré, ce semble, pour la première do ces deux opinions, et saint Bernard pour la seconde. Mais, quoi qu'il en soil, ils sont convenus que si lo péché n'était pas un néant, au moins avait-il la vertu d'anéantir l'homme en quehiue manière, ctde lo réduire par une espèce de destruction à n'êlre plus rien dans l'ordre de la grâce. C'est ce que David confessa lui-même, quand il commença à ouvrir les yeux et à découvrir le désordre de sa conduite. 11 est vrai. Seigneur, dit-il à Dieu, que le [léché a fait dans moi un i)rodi-

SOb CAllF.ME. SERMON XXVIII. SUR L'ETAT

pieux r!iai\|;i'inenl. Au inoincnl que I;i pns- 5.1011 qui ma [lorto à le coiiimeltio s'est oinparée lie mou esprit et s'est allumée dans mon cœur, je nie suis trouvé, par la plus niallieureuse destinée, ou plutôt par un juste alianilon de \otre grâce, réduit au néant : Qiiid in/J,immiituin rat cor mcum, et rcnrs «ici coiitiiHitali siiiit. Fa rgo ml niliilum rcdaclKS sum. et nrseivi{P!!. lAXll) : Je ne le savais pas, è mon Uieu! mais enlin vous me l'avez fait connaître; et désormais je ncn\ isagerai plus mou pé<lié comme un sim|)le mal, mais comii:e la source de tous les maux etl'anéanlissenient de tous les biens : Ad niltilum rcdaclHS sum. En cffel, dit saint Aui!;uslin, nélrc plus à Dieu, n'être plus jiour Dieu, n'être plus, comme le pécheur, avec Dieu ni en Dieu, c'est même un étal pire que de cesser absolument d'être. D'où vient (juc l'apôtre, pour exprimer la nature du péché, n'alait point d'expression plus énergique et plus propre (|ue celle-ci : Si je ne suis en grâce aupiès de mon Dieu, je ne suis rien : Si citiirilatcmnon habuero, niltil sain (1 Cur., Xlil). Or, d'un rien, reprend Guillaume de Paris, on ne doit rien attendre; et il y a de la contradiction (juc ce qui n'est rien, soit capable de mériter. Car loule action présu[)pose l'être; et, dans un pécheur, tout l'êlre de la grâce est anéanti. C'est encore ce que nous marque le prophète royal dans ces paroles du psaume soixanle-iiuinzième : Dorinierunl somnnm suian , et yiiliil iiivenerunt omnes viri divilidrum in manibus suis. Les pécheurs, dit-il, se sont endormis : voilà l'assoupisseuient des consciences criminelles; et, dans cet état, il leur es! arrivé ce qui arrive tous les jours à un homme qui dorl. Tout pauvre qu'il est, il se figure quelquefois des richesses immenses dont il devient possesseur, il augniente ses revenus, il accumule trésors sur trésors; mais tout cela n'est qu'en iilée : car, à son réveil, il se trouve les mains vides et aussi pauvre que jamais : lit nihil invcncrunt omnes viri divitiaruin in manibus suis. 11 en est de même du pécheur. Le pécheur, en pratiquant de bonnes œuvres, croit s'enrichir devant Dieu, et cependant rien ne lui profite. H est assidu au service divin, il est charitable envers les pauvres, il est dure à lui-même : iele veux ; mais, dans le sommeil du péché ou il est enseveli, tout cela n'est qu'un songe : cl quand la mort vient, qui est comme le réveil de l'âme, il n'aperçoit rien dans ses mains : L't niliil invencrunt in manibus suis. Il ne doit pas s'en étonner, poursuit saint Jérôme;car, puisqu'en qualité de pécheur, il est lui-même réduit au néant, la raison veut qu'il ne trouve t|ue le néant. Autrement le néant trouverait l'être ; et, si j'ose ainsi parler, le plus abominable de tous les néants, qui est le péché, trouverait le plus saint de tous les êtres, qui est Dieu.

Seconde raison, fondée sur la nature du mérite. Ceci me paraît encore plus louchant. D'où pensez-vous, mes cliers auditeurs, que procède le mérile de nos bonnes œuvres ; je dis ce mérile suniaiurcl (^ui les rend dignes

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