DU PECHE ET CELUI DE LA GRACE
de la gloire et de l'héritage céleste? est-ce de la substance même de nos leuvres? ce serait une erreur insoutenable de le présumer.
Non, mes frères, dit saint Paul, ce n'est point sur ce fondement que nous devons établir notre espérance. O"*^!'!"'' sainteté (ju'il y ait dans nos actions, nos actions, prises en ellesmêmes, n'ont rien qui les élève à ce degré d'excellence. Si elles mérilenl le royaume de Dieu, c'est parce qu'elles sont consacrées et comme divinisées par Jésus-Christ , qui en est au>si bien (]ue nous le principe, et qui, par l'étroite liaison qu'il y a entre lui et nouy, se les rend ()ro|)res, et leur donne une heureuse fécondité, ^'oilà, dit l'ange de l'école, saint Thomas , d'où dépend tout le mérite des justes. Or, pour cela, il faut que nous soyons unis à Jésus -Christ par la charité; cl, pour user de la comparaison de Jésus-Christ même , il faut que nous lui soyons attachés comme les branches de la vigne à leur cep. Car il est le cep de la vigne, et nous en sommes les branches:
/:'(/(> sum vilis, vos palmites [Jonn., XV'l. F.t comme les branches de la vigne, séparées de leur cep , ne portent aucun fruil et sont incapables d'en porter, ainsi ne produironsnous jamais un seul fruit de grâce et def salut, si nous ne sommes, selon le terme de l'Apôtre, enlés sur Jésus-Christ : In quo comitlantali facti sumus (ftom.,V). Tandis que celle union subsiste, toutes nos actions tirent de lui une vertu particulière ; de même que les branches de la vigne tirent du cep à quoi elles tiennent le sucre ou la sève qui les nourrit. Mais ôlcz celle conimunicition, nous devenons comme des sarments inutiles: 5('ci(( palmes non polcst ferre fructum a semetipso, ita et vos nisi in me manserilis (Joan., X\'). Or, tel est votre élat , chrétiens, dans le péché. Il vous détache de Jésus-Christ. Dès là, veillez, priez, humiliez-vous ; jamais, par toutes vos veilles, par toutes \os prières, par vos plus profonds abaissemmls , vous n'acquerrez le moindre degré de gloire : pourquoi ? parce que vous êtes alors , mon cher auditeur, une branche coupée et desséchée. Comparaison que le Fils de Dieu empruntait de la vigne, et non des autres plantes, ni des autres arbres, pour nous donner à cnlendre, remarque saint Augustin, que, comme il n'y a poinlde bois plus inulile (|ue celui de la vigne (|u;ind il est une fois Ikjcs de son cep, aussi n'cst-il rien de plus infructueux que les bonnes ceuvres du pécheur, lorsqu'il est séparé de Jésus-Christ. Proplièle, disait Dieu, parlant àEzcchiel, que veux-lu que je fasse de ce sarment? Fili hominis, quid fiet de lii/no vilis ex omnibus lignis nemorum {Ezcch., XV)? On met en œuvre tout autre bois ; mais le bois de la vigne, sans force, sans solidité, à quoi est-il propre, qu'à jeter au feu ? C'est ainsi, prophète, ajoutait le Siigneur, que je regarde les habitants de Jérusal 'm. ils se sont retirés de moi pour se livrer à leurs passions; or, sache que tandis qu'ils sont dans cet état, je n'accepte plus leurs sacrifices, que je méprise leurs jeûnes, que je les iéiirou\c comme un bois stérile cl de nul
807 Or.ATEL'RS SACRES. BOURDALOUE. FOS
nsn^c : Proptcrra hœc cUcil Domiims : Quo- chez point nillcurs que dnns rous-tiK^nics.
modo eril vilis inler liijnn s-ylcancin, sic cnint C'est ce p6(li(^ qui , vous dépouillant de ma
Italiitalorcs Jcnisnlcm (l\zeclt.,W ). Or, c'est grâce, <i ruiné le fund de votre mérite : Se-
à iiDus-nièines, cliréliens, aussi bien qu'aux minastis mitliuin. et inlulislis parum{A(/g. I):
Juifs , (|ue Dieu faisait celle menace; et c'esl ^'ous avez l)eaucoup semé ; m.iis votre misèia
celle même menace (lue iiolic divin Maître a est qu'au temps de la moisson, vous n'aurez
renouvelée dans la suite des temps, et que rien à recueillir; lous avez hâli, mais sur Is
nous lisons au quinzième chapitre rie saint snhle; cl, au lieu d'édifn-rde 1 or, de l'argenl,
Jean : Si (juis in me non manseril, iriillciur des pierres précieuses, vous n'avez élific (lui;
foras siciu palmes , rt arescet, et in itjncm du hois et de la paille.
mitlenl, et aidel [Jonn., XV). Conlemplez-vous , mes frères, dans ce ta- Mais si cela est, que pouvons-nnus dire de bicau ; telle est voire vie, et tel est voire la plupart des hommes '? ce que disait David, malheur loul ensemble. Cependant , devezen se représentant avec douleur l'iniquilé de vous conclure de là que, dans l'êlal du péson siècle : Omncs dcriinavcrunt, siinnl inu- ché, il ne faut donc plus se mcllre en peine lilcs facli sunl {Ps. LU). N'applirjuons point de hien faire ni de bien vivre; qu'il faut ce"^ p;iVoles aux |ia'iens cl aux. ido!âlres ; quillcr loul , abandonner tout, puisque les laissons les hérétiques et les schisnialiques ; œuvres les plus saintes ne sont plus alors de ne parlons point des libertins cl des athées; nulle valeur? Ah! chrétiens, c'est un des ne comprenons pas même dans ce nombre [irélextcs du libeitinage, et un des obstacles certains pécheurs insolents, qui, connaissant les plus ordinaires ci la pénitence des pé- Dieu par la foi, font profession de le renoncer cheurs. On dit : je suis dans l'habitude du par leurs œuvres ; c'est à des sujets moins péché et dans la disgrâce de Dieu : pourquoi odieux cl plus dignes de compassion que Je donc prier"? pourquoi ni'acquitler des dcm'adiessc Combien peu de chrétiens, enga- voirs de la religion? que m'en reviendra t-il, gés dans le commrrce du monde, sont en et quel avauUige en pourrai-je tirer? Uaiétat d'agir ulilement pour Dieu et pour eus- sonnemenl impie qui ne peut élre suggéré mêmes, si, pour agir de la sorie, il faut être que par l'esprit Icnlaleur, cl suivi que d'un ami de Dieu? De ceux (jue nous appelons gens funeste désespt)ir. Non, mon cher auditeur, d'honneur, gens de probité, et (jui , comme ce n'est point là le parti que vous avez à tels, vivent dans l'exercice de leur religion , prendre. Si , par un criminel allachemcnt à combien peu, au milieu des occasions et des la créature, vous êtes tombé dans la haine de dangirs à quoi le monde les expos.', conser- voire Dieu , il ne faul point encore ajouter à vent citte |iuretc de conscience si nécessaire ce déplorable état une illusion si pirnii ieusc. pour se maintenir dans la grâce de Dieu? Vous êtes pécheur ; et c'est pour cela même Désolation générale que déplorait le pro- que vous devez pratiquer de bonnes œuvres, |)hèle : Omncs declinavcrunt, simul inutiles afin de disposer Dieu à vous donner une /^acn' «uni (i^/rf.). Ils se sont tous égarés; cl, grâce de conversion , et de vous disposer en ségaranl, ils se sont tous rendus inutiles : vous-même à vous eonverlir. Car il est de la inutiles pour Dieu, et iuulibjs pour eux- loi que vous ne disposerez jamais Dieu à se mêmes ; pour Dieu , qui ne se tient plus réconcilier avec vous que par les œuvres honoré du bien même qu'ils font pour eux- de la pénitence chrétienne; et que, sans les n;êmes, parce que tout ce qu'ils font, quoi reuvns de la pênilence chrélienne , vous ne que ce soit, n'est point marcjué dans le livre vous disposerez jamais vous-même à rentrer de vie ; en sorte que , faisant même le bien , en grâce avec lui. Outre les œuvres d'ohligael le fais;int avec ardeur et a\cc perséve- lion que vous ne pouvez omettre dans l'etal rance, ils ne font rien : Aon est (/ni faciat même du péi hé, sans vous rendre coupable bonum, tion est usijue ad uniim (Ibid.). S'ils d'un nouveau péché, n'esl-il pas juste que osaient s'en plaindre à Dieu et lui en deman- vous tâchiez encore, par des œuvres de surder la raison ; s'ils osaient lui dire comme érogalion , à loucher la miséricorde de Dieu ces Israélites : Qtiarc jrjunavimus et non et à lléchir sa justice? En use-t-on autrenspciisti'/ humilinvimus animas noslras, et ment dans le monde, surtout à la cour? nescisti (hai., LVlll)? Pourquoi , Seigneur, Quand, par une faute dont on ne tarde guère n'avez-vous pas daigné jeter les yeux sur à se repentir, et que l'on paie bien cher, on nous , quand nous nous sommes prosternés s'est attiré l'indignation du prince , quels devant vos aulels ? Pourquoi avons-nous eflorts ne fait-on pas pour s'en rapprocher ? jtûné sans que vous ajez paru le savoir et y que ne met-on pas en usage pour le préveprendre garde? Dieu, toujours sur de la droi- nir? amis, patrons, prières, larmes, proleslure et de l'éciuilé de sa conduite, leur h'rait talions de zèle, ((ue n'em|)loie-l-on pas? (!r la même réponse qu'à celle nation infidèle : voilà, homme du monde, où le pèche vous a Jn die jejunii vestri invcnitur voluntas vestra réduit. Vous êles ce criminel d'Elat, dégradé (lljid.) : c'est que, sous ces beaux dehors de auprès de Dieu de tout mérite; on vous dit pénitence, vous cachez un cœur criminel, que votre ferveur et vos bonnes œuvres peuune haine dont rien ne peut adoucir l'amer- vent contribuer à vous rétablir dans la postuine, une injustice dont même vous m; laites session de cette grâce que vous avez lerdue, nul scrupule, un attachement opiniâtre a quoi et que c'est la seule ressource qui vous reste; vous ne voulez pas renoncer. Voilà, dirait le mais vous la négligez ; et parce que vous Dieu d'Israël, \oilà le ver qui corrompt le êles pécheur, vous prétendez encore avoir (ruil de nos mcilU'urcs actions. Ne le cher- droit de demeurer sans action et sans soin.
gC9 ( AIÎKME. SERMON XXVlll. Slll LT.TAT lUJ l'ECIlF. F.T CELll DK I,.\ CRACr;. 810
Kst-cc iMîS'iiuior on clitt'ti mi? rst-ci' iiu'ini' cIkxcs qui fi^siMil les irramls S.iiiils : cii ci:!-,
r.iisdiiiicr on honinio? M.iis le liion (]«o vous Los Iioiiimio>;, il os! vrai, do pou no l'uni ja-
(Vrt>z on (Cl 6lal , (lilos-vous , sera inulilo : mais liciuoiiup , ol souvoiil inôino do honu-
inniile dans un sons, j'on convions; mais ooup no l'onl rion; mais Uieii, (jui, de rion a
inliniinonl avaulagoux dans iaulto : inulilo, Inul l'ail, cl ((ui, dans l'orilrc do la f^râco, a
parce (lu'il ne vous rondra pas encore dij^ne wn^ vcrlu encore plus puissan'e <]iio dans
de la (;:o 10 ; in;iis iiiliiiiiu.id av.inlagoux, l'ordre de la nalure, <lo uns plus |>etiles
I>arce «luM vou'* dispuscra à la pouvoir uté- notions, sail liror nos plu'; grands mérites,
liler . i[i;ililo, i>arco (luo Diou m» lo ror!)ui- Avec pou, dit saint Horn ird , on gapno lout
pensera jamais; ol sonvorainoiuont nécos- .'luprès do lui ; et la cliarilé (jno possôdonl les
Siiirc. parce qu'il enp;a^era Diou à vous justi'S, a élahli entre lui ol eus un ooinmercc
rajipolcr de viilrc o;;areinent , ol à vous ro- aussi divin, qu'il est rare et singulier. En
nieilrc dans la voie du salul. La consé(iuenoe quoi singulier et divin? on ce (jne, pour
(]U:' M)iis (lo\ 07. donc liror, (■■c>.l do rompre l'avanlago de l'IioMinio, les cliosos y sont
au plus lot vos lions, <•! do sortir prompte- oxcessivenionl priséis ol infinimonl raliais-
ineul de voire péché, pour coinmoncor à soos. Ji- m'explique. T.o (juc l'Iioiiimo fait
jouir du privilège de i'otat de grâce, qui pour Diou , n'rsl rien, ou prosiiuo rion;ot
sanctifie ju (]u'à nos moimlros actions, ot co (|uo Diou promol à l'Iiomnio. est un bien
les rond préiicusos (lovant Diou, commo je (pii oomprond tout, et que l'iîcriluro, par
vais vous le moulror dans la socondo pailio. oxoellonoe, appelle loul liicn ; O.'flcnddm lilii
sicciiM)!. PAUTiK. oiinic l)o)ium (l'Jxijd . WXIll). (]oi eiulanl, en
11 y a dans Diou , dit lo prophèlo lloyal, vorlu du conimotco que la charité élahlit
i!nc espèce d'émulation ontro sa miséricorde oiilro Diou et le juste, ce rien de l'Iiomuio
et sa justice ; en sorte que l'une cinitrcha- produit au juste un souverain honlionr, et
lance toujours l'aulre, (luo l'uni' sort do lom- ce loul de Dieu lui est donné , selon saint
pérnmoni à l'aulro, que l'une doit ('Ire nn-- l'aiil , pour le plus laihlo cflorl (ju'il lui eu
surée par l'aulro, et ([ue l'une ot l'aiilic coûte, et pour un inoiiient de Inliulalion :
enfin, (iuoi(iue par dos voies enlièreinont Momcnlanciimhuc cl lève tribi'hUionis noslj-œ,
opposées, concourent néanmoins de concert <r!f)ium i/loriœ pondus opcnilur in nobis
au salul dolliomme. C'est par un elïet do sa (Il Cor. i\ ]. D'honuno à homme, poursuit
justice que Dieu, se ri sscrrant dans les bor- s linl Bernard, co serait usure, et une usure
nos d'une élroilc sévérité, veut que les plus criminelle; mais si c'est une usiav' à l'égard
saintes œuvres du pécheur soient sans mé- de Diou, non >eulemenl elle est permise,
rilo et sans fruits; et c'est aussi fiar un olTet mais elle c-t louable, mais elle est sainte,
dosa miséricorde, qu'ouvrant son soin, et mais elle est digne de Dieu même. Cent pour
dis|)ensanl ses dons sans mesure, il voul(|uc un, voilà le (riilé qu'il fait avec nous: Crn-
les moindres actions du juste soient recoin- tiiplniii accipict (Mnltli. XIX). Kn sorte (ju'oii
pensées d'une éternité de gloire. Ecoulez peut liioii appliquer aux justes ce (juo le
comment raisonn;- là-dessus le chancelier prophète royal, (|uoique dans un sens lout
Gerson. Car Dieu, dit-il, pour dédommager difiorent, disait dos Israélites: l'ro vihilo
les hommes des pertes qu'ils devaient l'aire htibncrunl terrain dcsiderabilcm {l'sal. CV) :
dans l'état du péché, a voulu (ju'ils pussent Ils o:it on poui r;en celle terre bionhourous",
ac(|uérir dans l'élat de la grâce, par les qui doit élre l'objet ce nos désirs. Oii'i st-co,
moyens les plus l'aciles, des richesses inli- à dire, ([u'ils r(jnt cui; jniur rien '! Oui, |)our
nies : Tlirsaurizale vobis tlii\-:(iurvs in rœlo rien, répond saint Jèiômo, parte ([u'en efiot
(Miiltli., Yl) : Faites-vous un trésor pour le ils l'ont ac(|uisc ol méritée jiar dos acliiuis
ciel ; et de (|uoi, Soigniur, le composerons- de nul éclat, par do légères observances, par
nous, ce tré50r'? de mille choses que vous que!(|uos pratiques île piété, de charilé,
avez entre h s mains, ot (]ui, bien ménagées, (1 humilité. Ce n'était rien aux yeu\ dos
suffisenl pour vous enrichir devant Dieu; lioinir.cs; mais parla, néanmoins, ils sont
de certaines peines que vous endurez, de arrivés à l'iiérilagc des enfants de Diou:
certaines mortifications que vous essuyez , l'ro vikilo Imbucrunl terrain dcnderabilcm
de certains emplois que vous exercez , de [Ibid.].
certains devoirs que vous rendez , dos ac- .\u^si le Fils do Diou, dans l'Evangile, ne
lions mêmes les plus communes. Ramassez fait pas seulement dépendre le salul des
lout, jusques aux fcagnieuls, afin ()Uo rien actions liéroïques. Il ne nous dit pas seule-
ne périsse : Colliijitc fraijinenla , vc perçant mont : \'ous [larvicndroz à isia gloire, ( ii
(/odU., VI). Tout cela vous par<iil de |)eu de quiltanl le monde, en vous (lepouillant de
valeur; inaissi vous clos en grâce avec Dieu, vos biens, en soulTraul le martyre, il ne
lout cela, sanclifié par la charité de Dieu, l'.ittache pas même uniquoiiioul aux pie-
sera d'un grand prix. coidos de la loi dont la prati(|ue est plus dii-
Et que signifient ces fragments, di mande licile, et ([ui sont d une prrfcili.m plus reie-
saint Grégoire, pape'? Ah! mes (rèros,ee lée, au sacrifice d'un ressentiment, à l'oubli
sont mille petits mérites qui' notre lâcheté , d'une injure, à lamour d'un ennemi. Mais
jointe à la dissipation de notre esprit, nous que l'ail-il? Il prend de toiilcs les actions
fait négliger, mais qui seraient pour l'aulro < iircticiines la plus aisée; et pour nu veire
vie une abunlanle provision, si nous av.oiis d'eau donné en son nom, il nous promet so.i
Soin de les recueillir. No vous im.iginez pas, rnjaumc, et nous le pro net avec serment :
ajoute ce Père, qu'il n'y ail ijuc les grandis A, uni dico t'omis', iio)i pcrdcl merccdcin suuin OnATEi'RS sAcr.: s. XIV [Viinjl-iix
ORATKURS SACHES. BOUHDALOUE.
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[Maith. X). Kl pour roniliitMi de temps encore nous le proiiK'l il? pour toujours : In peipctuas œtn-niliites (Dan. XII). lleniarquez cette expression du Propliète : c(! n'est pas seulemcul pour une élecnité, mais, eu quelque sorte, pour autant d'élcrnil^s que nous aurons pratiqué de devoirs, puisqu'il n'y en aura pas un qui n'ait sa récompense, et une réionipense éternelle. Ah ! njes frères, s'écrie saint Bernard, où est notre zèle"? où est notre loi, si ces motifs ne nous touchent pas ; cl à quoi soniincs-nous sensibles, s'ils ne sont pas capables de nous exciter et de nous piquer? Où est notre prudence, si nous ne ti;ivaillo)iP pas connue des hommes persuadés que ces œuvres, quoique passagères, ne passent point? et que pour être faites dans le temps, elles n'en sont pas moins les précieuses semences de l'élcrnité ? Nescitis (juod non transcnr.t opéra nostrn, scd relut fiuœdain iplernitatis seniina jaciunlur (Bc/n.) ? Si le laboureur négligeait son {rrain.sous prétexte que c'est peu de chose, et s'il le dissipait au lieu de le mettre dans le sein de la terre, ne le traiterait-on pas d'insensé? 11 est vrai, lui diricz-vous, c'est peu do chose, en apparcnre,que ce prain; mais, tout petit qu'il est maintenant, il contient toute l'espérance de l'avenir; et quand vous le laissez perdre, vous ne renoncez à rien moins qu^ une ample récolte que vous en pouviez attendre.
Faisons-nous la même leçon. Car voilà , mes chrrs auditeurs, l'idée véritable de la vie lârhe et paresseuse de tant de justes. Voilà 1:' désordre à qu >\ tous les jours nous ■sommes sujets, vous, ilans le monde, et moi, si je n'y prends garde, dans la profession religieuse. Dieu, par une proleeliou toute .spéciale, nous préservant des chutes grièves, il ne tiendrait qu'a nous que toutes nos leuvres ne fussent autant de gages d une glorieuse immortalilé, et qu'à proportion de la ferveur qui les aniMierait , elles ne rendissent les unvs trente, les autres soixante, et plusieurs mèn:e jusiju'à cent, selon la parabole de l'Evangile. Dans le commerce du monde, co^ubien d'occasions avez- vous sans cesse de praliiiu 'r la patience, la soumission, Jabnégaliou chrétienne ? vous le savez, et vous ne le dites que trop. Kl moi-même, dans ma profession, combien de sacrifiées auraisje à faire de ma volonté, de ma liberté, de mon esprit, des aises et des commodités de l.i vie? je le reconnais, à ma confusion, et j'en fais publiquement l'aveu pour ma propre instruetion. Qu'est -ce que tout cela, sinon ce grain évangéliquc, cette divine semence qui rendrait noire vie féconde? Mais, au lieu di' tant de richesses que nous pourrinna amasser, nous languissons dans une triste disette : tout nous échappe des mains, ou rien presque ne protile dans nos mains; soit làeheié ou tiédeur, soit dissipation d'esprit el distraction, soit embarras et soins superlliis, soit habitude, soil vanité, il y a toujours d.iiis nos actions un ver qui en altère la vertu et qui en arrête le finit.
Ce|iemlant, ne cessons point d'admirer le nouvoir de la grâce saaeliliunte ; car, dans
cet étal, il n'est pas même toujours nécessaire, dit saint Thomas, que nos œuvres, pour être des (cuvres de salut, soient saintes par elles-mêmes ; c'est assez , quoiqu'elles soient indilîérentes de leur nature, que la charité les dirige et (]ue la grâce les sanctifie. Ainsi rA|i(')tre nous l'a-t-il appris, lorsqu'il disait aux Corinthiens, non pas précisément : Soit que vous jeûniez ou que vous vaquiez à la prière; mais même : Suit que vous buviez ou que vous mangiez : Site mandiiealis, sive bihilis (I Cor. X), laites tout pour la gloire de Dieu : Omnia inr/toriam Dci facile; cl la gloire que vous procurerez à Dieu servira à la vôtre, el vous donnera un droit légitime à celle couronne de justice qu'il vous réserve. Il n'y a rien que de naturel d.ins ces actions, coasidérées seulement en elles-mêmes, je le sais; mais la grâce, ce germe sacré et ce levain de bénédiction , qui se répandra dans toute la masse de vus actions, en reliausscra le prix, et les élèvera à un ordre sujjérieur. Ah t cliréticns, quelle consolation pour une âme juste et lervenle, si nous goûtions, sidon la parole de saint Paul, les choses du ciel 1 Quœ sursum suni sapite {Culoss. 111); (|uelle impression ferait sur nos cœurs une vérité si touchante I Vous me demandez sur quci elle peut être fondée? le voici, el c'est parla que je finis ; car je la trouve établie sur trois belles qualités, qui conviennent au juste et qui le distinguent devant Dieu : qualité d'ami de Dieu, (lualité de ministre de Dieu , et qualité de membre incorporé à Jésus-Christ, iiiii est Thotnine- Dieu. Qualité d'ami de Dieu. Oui, mon cher auditeur, cette bonne œuvre, quelle qu'elle soil d'ailleurs, csi, dans la personne du juste, une action d'ami : faut-il s'étonner si Dieu la fait tant valoir, el s'il ouvre les trésors de sa gloire pour la récompenser ? D'un ami , tout est bien reçu, el les moindres services de sa part ont un agrément et un mérite particulier. Dieu aime le juste, et, sans avoir les iin[)ei fictions et les faiblesses de l'amitié, parce que l'amiiié n'est point en lui une passion comme elle l'est en nous, il en a toute l'ardeur el tout le zèle ; d'où il s'ensuit (|ue toutes les œuvres du juste, même les moins importantes, sonl agréables à Dieu : or, ce qui est digne de la complaisance de Dieu, est digne de gloire aussi longtemps (|u'il plaît à Dieu de l'agréer; el parct- que • elle action sera éternellement agréée de Dieu, il faut qu'elernellement elle ail sa récompense. \'oyez eomiiienl Dieu s'en explique lui-même à l'âme lidèle, qu'il traite de SdMir et d'épouse hien-aimée : Vulnerasti <:or vinim, soror men sponsa; \'ous avez blessé mou cirur, lui dit-il ; el par où ? In uno oculiinun iHurum, et in ttno crine colli tui [Cant. IV) : Par l'éclat d'un de vos yeux, el par un cluMeu de votre tête. (Ju'enlend-il par là, demandent les Pères; ou que nous fait il enleiuire, si ce n'est, répond saint Bernard, que sou cœur est aussi bien louché de la liilelite du ju^te dans les plus petites choses (]uc dans les grandes ? car cet (cil brillant île lumière, nous marque ce qu'il y a de plus
S!3 (AIU'.MF,. SEiniON XXMII. SIH L'KTAT DU PECIIIi ET Cl'l.l'l DE LA GRACE. },I4
éciataiU ilaiis la s.iiiilclé ; et ce clu-\eu de la tèlf, au i'()iilr;iirc, nous icpri'si'nlo ce (ju'il y a (il! moins roinariiuahlc ; mais Dieu envisage tout à la lois l'un el l'autre dans sou épouse, et se laisse tout à la lois gagner par l'un el par l'autre : Vulnerasti cor tncum m ttno ociilurum tuitrum, el in uno criiic culli lui. Or, il n'est pas élonnant (\ue ce qui gagne au juste le cœur de Dieu, lui gagne le royaume de Dieu.
Oiialité de ministre de Dii'U : conimenl ? c'est que le juste, agissant comme juste, agit pour Dieu el au nom de Dieu. Or, nuand les Sainls agissaient au nom de Dieu, dil saint Clirysoslome, que n'ont-iis pas l'ail avec les plus faibles instrumenls '? .Mo'ise, avec une bagueUe , remplit l'Egypte de prodiges ; Sanisnn, avec un reste d'ossemcnt , délit des milliers d'hoinmcs; Elle, avec un manteau, divisa les eaux du Jourdain ; l'ombre de saint Pierre guéril les maladies les plus mortelles. Qu'est-ce que cette baguelle, ce mauleau, cet ossemeni, cette ombre ? les actions du juste ne sont-elles pas encore plus nobles, el par cousénuenl, dans les mains du juste , ne sont-elles pas encore plus cl'licaces auprès de Dieu ?
EnQn, qualité de membre incorporé à Jésus-Christ, (jui est riIonime-Dieu ; car, du moment (jne nous sommes eu grâce avec Dieu, nous ne taisons |ilus(iu'un corps avec Jésus-(]lirisl, nous n'agisjoiis plus ((ue connue ses membres, nous ne vivons plus (jue de son esprit; ou plulôl, ce n'esl plus nous qui vivons, mais Jesus-Cbrisl qui vit en nous : Vivo ego, jam non ego , itcic vero in me ChrisUis [Galat. II). Or, si Jésus-Clirisl vit en nous, c'est Jésus-Chiist (jui agit en nous ; et s'il agit en moi, toutes mes œuvres sont donc marquées de son sceau et re\èiues de ses mérites ; par conséquent , cliàque action que je fais est un fonds pour l'élernilé, et nn fonds d'aulant plus |irécieux. que c'est , dans un sens, i'actnjn de Jesus-Christ même plus que la mienne. Oue ne disent pas les théologiens, quand ils parlent de l'humanilé sainte de cet adorable Rédempteur? un seul acie lie sa volonté, une larme de ses yeux, une parole de sa bouche aurait ménlé la rémission de tous les péchés du monde : pourquoi? parce que tout cela, quoique humain, partait d'une personne divine. Je sais que, ()uand ce divin IJédialeur agit en moi , il n'agit pas avec la môme perfection; mais toujours est-il vrai que tout le bien que je pratique vient de lui, et, puisqu'il vient de lui, il n'est point au-dessous de la souveraine béaliluiie. Ainsi je m'adresse à Dieu avec une sainle confiance, et j'ose lui dire : Vous me la devez. Seigneur, celle supréuio félicité, et votre juslicc, aussi bien que voire parole, y est engagée; car, ce peu (|ue je vous offre n'est pas de moi, mais du Sauveur que vous ii;'avez donné; et si ce que je vous denian.lc est grand , tout grand qu'il rsl , il n'excède point les mérites de votre Fils.
Voilà , chrétiens, ce (juc dit le juste ; \ oilâ ce que vous pouvez dire à ciiaque nijuient
de la vie, parce qu'il n'y a poirl de moment dans la vie que vous ne puissiez sanetiliur par une œuvre chrétienne et méritoire ; si vous ne profitez pas de cet avantage, c'est que vous ne le connaissez pas, ou (|ue vous êles moins toncliés des intéréls de votre salut que des inléréls du monde : car, (luc ne faites-vous pas pour vous élever et vous agrandir dans le monde"? \ous y pensez, vous y travaillez sans relâche, vous en ménagez toutes les occasions; vous n'attendez pas qu'elles se iirésentent, vous les cherchez, vous li'S prévenez, parce que vous vous êtes laissés infalner de la fortune du monde d de ses f.iux biens ; mais pour ce véritable et solide bien, qui doit élre le terme de votre es[icrance; mais pour ce bien, le seul de tous les biens capable de combler les désirs de voire cœar; mais p.iur ce bien incorru|)lit)le, et ([lie le temps ne finit point; mais pour ce bien qui est en Dieu el <|ui n'est rien moins que Dieu, c'est sur quoi vous vivez dans l'oubli le plus proloiul et dans la plus mortelle iiulilVérence.
Ah 1 mon cher auditeur, si je vous disais que, dans l'étal de la justice chrétienne et de la grâce, tout réussit et tout prospèie selon le inonde, qu'on s'avance à la cour, qu'on parvient aux premiers rangs et aux premiers minislèies, qu'on a part à toutes les faveurs du prince ; que c'est par là qu'on grossit ses revenus, par là qu'on établit sa famille, par !à qu'on se fait un grand nom et qu'on éternise sa mémoire; quel feu el quelle ardeur j'allumerais tout à coup dans vos cœurs ! la pénitmcea-t-elle lien desi austère, el la religion rien de si parfait qui vous élonnâl ? c'est alors (jue vous commenceriez à élre chrétien, si loutel'ois, avec dételles vues, on pouvait l'clrc. Mais si j'ajoutais que celle prospérité temporelle esl attachée aux moindres exercices du christianisme; que tout y peut sfrvir, une pensée, un s ■niimenl, un désir, une parole, un regard, un geste, cl qu'elle ne tient (|u'à une condilion, qui est rinnoceiice de l'ânie, quels soins vous verrais-je prendre, et qmis efforts feriez vous, ou pour vous maintenir, ou pour rentrer dans celte voie sainle dont les issues vous paraîtraient si heureuses? Or, ce que je no puis vous dire à l'égard du monde el de ses faux biens, je vous le dis parrapport à Dieu et au bonheur que vous en devez attendre. Vos jours, si vous le voulez, seront des jours pleins, parce que la grâce, si vous le voulez, en les sanctifiant, les remplira : Dies pleni invenicnlur in eis {Ps. LXXII) ; au lieu que ce sont des jours vides, parce que le pèche ruine tout, et vous dépouille de tout ; d'autanl plus malheureux que vous ne senli z pas votre malheur: on perd la grâce sans peine, et l'on vit dans le péché sans remords, on s'en fait une habitude, un plaisir, une gloire, souvent même un intérél el une loi. Mais, mon Dieu, jusqu'à quand aimeront-i!s la vanilé et la bagatelle ? Usqucquo, paivuli, di'i'jilis in fantiani {Prow Ij'? et, cfi qui est encore p!ns déplorable, jusques à quand chercluToiil-ils eus-mémcs ce qu'il y a paur eux
OR\TEURS SACRES. BOL'RDALOCF
de plus fiincste el do plus mortel ? Et stuiti eaquœ sibi sunlnoxia, cnpiinit [Prov. I) ? Sur touic atitro chose ils sonl si éclairés : ce sont (le sages politiq'.ics, ce sonl (ri)abilcs niinislr?s, ce sont (le grancN capitaines ; ils ont en puiage l'esprit, ia politesse, l'agremenl, l'opuiciice, l'aiitorité, la grandeur , le monde leur appl.uuiit, il les a !ore ; et, à en juger selon 11 iirudenc e de la chair, ils ont en effet (le (joui s'aliirer les applaudissements el les adorations du monde. Mais Seigiicui-, votre divin esprit les traite d'eiifints: Parvuli ; il va même plus loin, el il les traite d'insensés: à'Hi/n' ; parce que, uni;iuenient occupés du présent, qui les séduit el qui pa^se, ils ne font rien, ils n"aiiiasscnl rien pour un avenir qui ne piiss'M'a jamiis : Usqneqao, parvuli, (U'içiilis i'tfdnliam: et sliilli ea quœ sibi sunl tioxifi. cui-innl ? Dissipez, mon Dieu, le charme qui les aveugle ; pénétrez-les d'une crainte salutaire lu péché ; in'>|iirez-lcur une liante e«limi' de voire grâce. Il y a, jusqu'au milieu d." la cour, do fidèles Israélitesqui ne fléchissent point le genou devant Baal ; il \ a des âmes droites, pieuses, innocentes. Que ce discours serve à réveiller toute leur f. rveur, qu'il leur donne une sainte avidilc d'accumuler bonnes œuvres sur bonnes œuvres, et mérites sur mérites : ccMint les seules richesses que nous pouvons emporter avec nous, cl que nous retrouverons dans l'é- Icrnilé bienheureuse, où nous conduise, elc.