‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 9 sur 132 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Si la loi de Dieu était la seule régie de nos actions, et s'il se pouvait faire que notre vie roulât uniquement sur le principe de celte première et essentielle loi dont Dieu est l'auteur, on pourrait dire, chrétiens, qu'il n'y aurait plus de pécheurs dans le monde, cl que dès là nous serions tous non-seulement parfaits, mais impeccables. Nos erreurs, nos désordres, nos égarements dans la voie du salut, viennent de ce que, outre la loi de Dieu, il y a encore une autre règle, d'où dépend la droiture de nos actions, et que nous devons suivre; ou plutôt de ce que la loi de Dieu, qui est la règle générale de toutes les actions des hommes, nous doit être appliquée en particulier par une autre règle encore plus prochaine et plus immédiate, qui est la conscience. Car qu'est-ce que la conscience? le docteur angélique saint Thomas nous l'apprend en deux mots. C'est l'application que chacun se fait à soi-même de la loi de Dieu. Or, vous le savez, et il est impossible que l'expérience ne vous en ail convaincus: chacun se fait l'application de celle loi de Dieu, selon ses vues, selon ses lumières, selon le caractère de son esprit ; je dis plus, selon les mouvements secrets et la disposition présente de son cœur. D'où il arrive que cette loi divine mal appliquée, bien loin d'être toujours dans la pratique une règle sûre pour nous, soit du bien que nous devons faire, soit du mal que nous devons éviter, contre l'intention de Dieu même nous serl très-souvent d'une fausse règle , dont nous abusons et dont nous nous autorisons, tantôt pour commettre I3 mal , tantôt pour manquer aux obligations les plus inviolables de faire le bien. Entrez, s'il vous plaîl, dans ma pensée, et tâchez d'approfondir avec moi ce mystère important.

Il est vrai, chrétiens, la loi de Dieu, absolument considérée, est en elle-même et par rapport à Dieu, qui est son principe, une loi simple et uniforme, une loi invariable et inaltérable, une loi, comme parle le prophète royal, sainle et irrépréhensible : Lex Vomini immaculala [Ps. XVllIj. Mais la loi

de Dieu entendue par l'homme, expliquée par l'homme, tournée selon l'esprit de l'homme, enfin réduite à la conscience de l'homme, y prend autant de formes différentes qu'il y a de différents esprits et de consciences différentes; s'y trouve aussi sujette au changement que le même homme qui l'observe ou qui se pique de l'observer, est lui-même, par son inconstance naturelle, sujet à changer; le dirai-je ? y devient aussi susceptible, nonseulement d'imperfection, mais de corruption, que nous le sommes nous-mêmes dans l'abus que nous en faisons, lors niême que nous croyons nous conduire et agir par elle. C'est la loi de Dieu , j'en conviens ; mais celui-ci l'interprète d'une façon, celui-là de l'autre ; et par là elle n'a plus dans nous ce caractère de simplicité et d'uniformilé. C'est la loi de Dieu : mais selon les divers états où nous nous trouvons, nous la resserrons aujourd'hui, et demain nous l'élargissons; aujourd'hui nous la prenons dans toule sa rigueur, et demain nous y apportons des adoucissements ; et par là elle n'a plus à notre égard de stabilité. C'est la loi de Dieu, mais par nos vains raisonnements, nouf l'accommodons à nos opinions, à nos inclinations mauvaises et dépravées ; et par là nous faisons qu'elle dégénère de sa pureté et de sa sainteté. En un mot, toute loi de Dieu qu'elle est. par l'intime liaison qu'il y a cnlrc elle et la conscience des hommes, elle ne laisse pas en ce sens d'être mêlée et confondue avec leur iniquité. Parlons encore plus clairement dans un sujet qui ne peut être assez développé.

De quelque manière que l'on vive dans le monde, chacun s'y fait une conscience, et j'avoue qu'il est nécessaire de s'en former une; car, comme dit fort bien le grand apôtre, tout ce qui ne se fait pas selon la conscience est péché : Omne r/uod non est ex fide, pcccalttm est {Rom., XIV). Or, par ce terme, ^(/e, saint Paul entendait la conscience et non pas simplement la foi ; ou, si vous voulez, il réduisait la foi pratique à la conscience. Tel est le sentiment des Pères, et la suite même du passage le montre évidemment ; c'est-à-dire qu'il faut une conscience pour ne pas pécher, et que quiconque agit sans conscience ou agit contre sa conscience, quoi qu'il fasse, fit-il même le bien, pèche en le faisant. Mais il ne s'ensuit pas de là que, par la raison des contraires, tout ce qui est selon la conscience soit exempt de péché; car voici, mes chers auditeurs, le secret que je vous apprends, et que vous ne pouvez ignorer sans ignorer votre religion : comme toule conscience n'es» pas droite, tout ce qui est selon la conscience n'est pas toujours droit. Je m'explique. Comme il y a des consciences de mauvaise foi, des consciences corrompues, des consciences, pour me servir du terme de l'Ecriture, cautérisées : Cauterialdin habentium conscienliam (I Tim., IV), c'est-à-dire des consciences noircies de crimes, et dont le fond n'est que péché; ce qui se fait selon ces consciences ne peut pas êjre meilleur, ni avoir d'autres qualités que ces

IM

PRF.MiER AVENT. SERMON W. SLR LA FAUSSE CONSCIENCE.

lonsiicnccs morues. On peut donc agir selon la coiiscionce, el néanmoins pécher; et ce qui est bien plus étonnant, on peut pécher en celn même, et pour cela même qu'on ajjit selon sa conscience, parce qu'il y a certaines consciences selon lesquelles il n'est jamais permis d'agir, et qui, infectées du péché, ne [leuvcnt enfanter que le péché. On peut en se formant une conscience se damner et se perdre, parce qu'il y a <les espèces de consciences qui. de la manière dont elles soni formées, ne peuvent aboutir (lu'à la perdition, et sont des sources infaillibles de damnation. Or, je prétends, et c'est ici, chrétienne compagnie, où tous les intérêts de votre salut vous engngent à m'ecouter ; je prétends ()u'il est très-aisé de se faire dans le monde de semblables consciences. Je prétends que plus vos conditions sont élevées, plus il est dilficilo que vos consciences ne soient pas du caractère que je viens de marquer. Je prétends que ces sortes de consciences se forment encore plus aisément dans certains états qui composent et qui distinguent le monde particulier où vous vivez. Pourrez-vous être persuadés de ces vérités, et ne rentrer pas dans vous-mêmes, pour reconnaître devant Dieu la part que vous avez à ce désordre '? J'ai dit qu'il était aisé de se faire dans le monde une f.iusse conscience. Pourquoi? En voici les deux grands principes. Parce ((ii'il n'est rien de plus aisé, ni de plus naturel, que de se faire une conscience, ou selon ses désirs, ou selon ses intérêts : or, l'un et l'autre est évidemment ce que j'appelle conscience déréglée et erronée. Appliquez-vous et vous en allez convenir. Conscience déréglée, par la raison seule qu'un se la forme selon ses désirs. La preuve qu'en apporte saint Augustin ne souffre pas de réplique. C'est que dans l'ordre des choses , qui est l'ordre de Dieu, ce sont les désirs qui doivent être selon la conscience et non pas la conscience selon les désirs. Cependant , mes frères , dit ce saint docteur , voilà l'illusion et l'iniquité à la(|uelle , si nous n'y prenons garde , nous sommes sujets. Au lieu de régler nos désirs par nos consciences, nous nous faisons des consciences de nos désirs , et parce que c'est sur nos désirs que nos consciences sont fondées, qu'arrivet-il ? Suivez la pensée de saint Augustin : tout ce que nous \oulons, à mesure que nous le voulons, nous devient et nous parait bon : Qnodcuinque volumus, bonuiticst {Au(ju<l. ). Peut-être ne nous paraissait il d'abord qu'agréable, qu'utile, que commode : mais parce (lue nous le voulons, à force de l'envisager comme agréable, comme ulile ou comii.ode , nous nous le liguroi.s permis, nous le prétendons innocent, nous nous persuadons qu'il est honnête, et par un progrès d'erreur dont on ne voit que trop d'exemples, nous allons jusqu'à croire qu'il est saint : L( (juudcumqui' placct, sanctum efl. {Idem.) D'où vient cela? De l'ascendant malheureux que notre cœur prend insensiblement sur notre esprit, pour nous faire juger des choses , non pas selon ce qu'elles sont, mai.'' selon ce que nous voulons ou que nous Onnr.iRS sacrés. XIY.

voudrions qu'elles fus col , CDiurne s'il dépendait de nous qu'elles fus-eiit à notre gro lionnes ou mauvaises, et que notre volonté, eût enelTet ce pouvoir de leurdoiiner la forme qu'il lui plaîl : car c'est proprement ce (|ue saint Augustin a voulu nous faire entendre par cette expression : Quodcutuf/uc jilacei, san'lum est. Ce que nous voulons, quoi- <iue faux, quoique injuste , quoique dainiiable,pour le vouloir trop et à force de le vouloir est pour nous vérité, est pour nous justice, est pour nous mérite et vertu. Que chacun s'examine sans se faire grâce : entre ceux qui m'écoutent, peut-être y eu aura-lil peu qui osent se porter témoignage que ce reproche ne les regarde jtas.

El voilà pourquoi le psalmiste, parlant des erreurs pernicieuses et des maximes détestables qui se répandent parmi les hommes, et dont se forment peu à peu les consciences des pécheurs et des impies, ne manquait jamais d'ajouter que le pécheur et l'impie concevait ces erreurs dans son cœur, qu'il les établissait dans sou cœur, que son cœur était la source d'où elles procédaient, et que c'était dans son cœur qu'il avait coutume de se dire à soi-même tout ce qui était jiropre à le confirmer dans sou péché cl dans son impiété : Dixit in corde sno {Ps. XLIX).

S'il avait écouté sa raison, sa raison lui aurait dit tout le contraire. S'il avait consulté sa foi , sa foi , de concert en ceci avec sa raison, lui aurait répondu .- Tu te trompes. il y a une loi qui te défend sous peine do mort, l'action que tu vas faire sans scrupule. Il y a un tribunal suprême, où lu seras jugé selon celte loi. Il y a un Dieu , et entre les attributs de Dieu, le plus inséparable de son être, est sa providence, et une partie de celte providence est la justice rigoureuse avec laquelle il punira ton crime. C'est ce que la religion , soutenue de la raison même, lui aurait fait entendre , tout impie qu'il est. Mais parce qu'il n'en a voulu croire que son cœur, son cœur, déterminé à le séduire , lui a tenu un langage tout opposé. Son cœur lui n dit qu'en tel et tel cas sa raison ne lui imposait point une si étroite ni une si dure obligation. Son cœur lui a dit que sa religion ne faisait pas dépendre de si peu de chose un mal aussi grand que la réprobation. Son cœur lui a dit que sa foi serait une foi outrée,si elle poussait jusque-là les vengeances de Dieu, et de tout cela il s'csl fait une conscience.

Or qu'y a-t-il, encore une fois, de plus aisé que de se la faire ainsi selon son cœur? Donnez-moi un homme dont le cœur soil dominé par une passion : tandis qu'elle h; domine, quel penchant n'a-t-il pas à opiner, à décider, à conclure suivant le mouvement de cette passion dont il est esclave? Quelle délerminalion ne se sent-il pas à trouver juste et raisonnable tout ce qui la favorise, et à rejeter tout ce qui l'en devrait guérir? Prenons de toutes les passions la plus connue et la plus ordinaire. On a dans le monde un attachement criminel, et on veut l'accorder avec la conscience : que ne fait-on pas

[Quatre.)

Oll.VTFX'RS SACRES. ROURDAI.OUF

pourccIa?s'il s'agil de régler iKs rommcrco-, de relranchcr des libellés, de iiiiillor et du S'uir des oceasions (lui entrcticnnenl le désordre de celle honlcuse passion; du nioiiieiU que le cœur en esl possédé, eoinliim de raisons fausses, mais spécieuses, ne suggère-telle pas à l'esprit pour étendre là-dessus les bornes de la conscience, pour secouer le joug du précepte, pouren adoucir la rigueur; pour contester le droit, quoique éviiiv>nl; pour ne pas convenir des faits, quoique visibles? Par exemple, pour ne pas convenir du scandale, quoiqu'il soit réel , el peul-êlre même public; pour soutenir que l'occasion n'esl ni prochaine, ni \o'.oulaire. <|uoiqu'ellc soit l'un et l'autre, pour l'aire valoir de vains prélexles , des inipossibililés apparentes de sortir de rengagemeul où l'on esl; pour justifier ou pour colorer les délais opiniâtres qu'on y apporte. De la manière qu'est fait l'homme, quand sa passion est d'un côté, et son devoir de l'autre; ou plutôt, quand son cœur a pris parti , quel miracle ne seraitce pas, s'il conservait dans cet état une conscience pure el saine , je dis pure el saine d'erreurs?

Mais s'il esl aisé de se Tiiic une fausse conscience en se la formant selon ses désirs, beaucoup plus re>l-il encore en se la formant selon ses intérêts, et c'est ici où je vous prie de renouveler votre attention. (]ar, coninie raisonne fort bien saint Chrv'so>torae, c'esl particulièrement linlérél qui excite les désirs, el qui leur donne cette \ivacité si propre à aveugler lliomnie dans les voies du salut. En l'itct, mes ihers auditeurs , pourquoi se fait-on dans le monde de s consciences erronées , sinon parce qu'on a dans le monde des intérêts à sauver, et auxquels, quoi qu'il en puisse être, on n'est pas résolu de renoncer? El pourquoi tous les jours en mille choses que la loi de Dieu défend, élouffe-t-on les remords de la conscience les plus vifs, sinon parce qu'il n'y en a poinl de si vifs que la cupidité, encore plus vive, et l'intérêt, plus fort que la conscience, n'a iei;l le pouvoir d'étouffer? On nous l'a dit cent fois, cl malgré nous-mêmes peut-être l'avonsnous reconnu, dès qu'il ne s'agil poinl d(! l'intérêt, il ne nous coûte rien d'avoir une consf ience droite, ni d'être rêgu'.iers cl même sévères en ce qui regarde les obligations de la conscience. Notre intérêt cessant ou mis à part , ces obligations de conscience n'ont rien d'onéreux que nous n'approuvions, et môme que nous ne goûtions. Nous en jugeons sainement , nous en parlons éloquemment, nous en faisons aux autres des leçons, nous en poussons l'exactitude jusqu'à la plus rigide perfection, el nous témoignons sur ce point de l'horreur pour tout ce qui n'est pas conforme à la pureté de nos .principes. Mais estil question de notre intérêt? se [)résente-t-il une occasion où, par malheur, l'intérêt et cette pureté de principes ne se trouvent pas d'accord ensemble? vous savez chrétiens, <-ombicn nous sommes ingénieux à nous tromper. D'ès là nos lumières s'affaiblisfen!; «'es ià noire sévérité se déniciil: dès là

nous ne voyons plus les choses avec cet œil simple , cel œil épuré de la corruption (!ii siècle. P.irce (lu'il y va de notre intérêt, ces opinions qui , jusqu'alors nous avaient paru relâchées, ne nous semblent plus si larges, el les examinant de plus près , nous y découvrons du bon sens. Ces probabilités, dont le seul nom nous choquait (t nous scandalisait, dans le cas de notre intérêt ne nous paraissent plus si odieuses. Ce que nous condamnions auparavant cmine injuste et insoutenabb', à la vue de notre intérêt , change de face, elnous parjiîl plein d'équité. Ce que nous blâmions dans les autres coininence à être légilinie el ex( usable pour nous. Peut-être ne lai'-snns-isous pas dcdi^puler un peu avec nous-mêmes , mais enfin nous nous rendons, et cet intérêt dont nous ne voulons pas nous dépouiller, par une »ertu bien surprenante, fa:t pr( mire à nos consciencs tel biais el tel pli qu'il nous plaît de leur donner.

En quoi avons-nous communément la conscience exacte, et sur quoi sommes-nous sévères dans nos maximes? Confess(ms-le de bonne foi, sur ce ijui n'esl pas de notre iulérél, sur ce qui louche les devoirs d.s autres, sur ce qui n'a nul rapport à nous; c'est-à-dire, que chacun pour son prorhain esl consciencieux jusqu'à la sévérité. Pourquoi? Parce qu'on n'a jamais d'intérêt à êire relâché pour autrui, et qu'on a plutôt inlérêl à ne l'être pas ; pane qu'on se fait, niênn! aux dépens d'autiui, un honneur et un intérêt de cette sévérité. Mais en même temps, par un aveuglement grossier dont il y a peu d'âmes fidèles qui sachent bien se garantir, chacun n'esl consciencieux pour soi ()u'autant que la nécessité de ses affaires, ((u'autanl (]ue l'avancemenl de sa fortune, qu'autant que le succès de ses entreprises, en un mol qu'autant que son intérêt le peut souffrir; cl de là vient que l'erreur et l'iniquité sont aujourd'hui si répandues dans les consciences des hommes. Ecoulez un la'ïijue discourir sur les points de conscience ijui concernenl les ecclésiasliques ; c'est un or,:cle qui parle, el rien n'approche de se?, lumières. Mais voyez comment il rais'inne pour lui-même, ou plutôt jugez-en par ses actions : à peine lui trouverez-vous sou\enl de la conscience, el al oracle prétendu vous fera pitié.

Voulez-vous, chrétiens, que je vous fasse sentir cette vérité? elle est trop importante pour ne la pas mettre dans tout son jour. Appliquez -vous à ma supposition. Que je; ramasse dans ce discours tout ce qu'enseignent les théologiens, je dis les théologiens les plus modérés el les plus éloignés de porter les choses jusqu'à l'excès d'une indiscrète sévérité ; je dis même, si vous voulez, les plus commodes el les plus soupçonnés, soit avec sujet, soit sans sujet , de pencher vers le relâchement : que ji' ramasse, disje, loul ce qu'ils enseignent et qu'ils soutiennent être d'une étro le obligation de conscience, el à quoi né.inmoius la conscience souvent des plus zélés centre eux el conlro

»03 Ï'UEMIEI; AVENT SLllMON IV. SUU I..\ lAUSSE (,.O.NS(.IEM,.E. IIU

leur mor.ilc n'vsl pas dans la disposilion de el !i' fnnii d'nno conscienrc erronée ; car ne

se sounutlro ; Unil coniinodi'S qu'on los pré- sonl-ic pas les intérêts dos grands (jui font

tend, qui' je rapporte ici sans }• rien ajouter, que, dans leurs outreprises et dans leurs des-

et dans les ternies les plus simples, leurs seins, Dieu est rarement consulté; que chez

décisions sur certains chefs qui touchent les eux le ressort d(^ la conscience est si souvent

intérêts des hommes, el que j'en fasse l'ap- alTaihIi par celui de la politique ; ou plutôt

plication à tel qui se plcjuc le plus d'une (]iie la politique est presque toujours la rè-

conseience timorée: il y en a peu de cette pie de leurs plus importantes actions, pen-

assemblée que je ne confonde, et peut-être d.inl que la conscience n'est écoulée ni no

intérieurement que je ne révolte. (Jue je re- décide (jue sur les moindres; que ce ijni s'ai-

niontrc, par exemple, à un liénéiicier, jus- pelle leur intérêt n'est presque jamais pesé

(Hi'où va la sévérité de ces tlu'nilogiens in- dans la balance de ce jugement redouiahlo ,

dulgenls, sur cinq ou six articles essentiels où eux-mêmes néanmoins ils doi^('^t l'être

dont je veux bien lui épargner le détail : un jour ; comme si leur intérêt était quelque

pour peu qu'il ail de sincérité et de droi- chose pour eux de plus privilégié qu'eux-

lure , il s'humiliera devant Dieu, et rc- mêmes; comme si la politique des hommes

connaîtra qu'il est encore bien éloigné de pouvait prescrire contre le droit de Dieu;

celle exactitude dont il se llaltait; mais |)our co unie si la conscience n'elait un lien que

peu que la vérilé le blesse, il s'offensera de pour les âmes vulgaires. Plus exposés,

celle-ci. Si je n(? m'adressais qu'à lui , Ions comme grands, au malheur de la fausse

les autres qui m'écoulent, n'y étant point in- conscience : pouripioi'.' C'est que tout ce (jui

toressés, loueraient mon zèle et s'écrieraiml les environne contribue à la former en eux.

que j'ai raison. Mais que j'étende l'indue- lîien, dit saint Bernard, n'est plus propre à

lion jusqu'à leurs personnes el à leur élat ; séduire une conscience, que les a[)pl,iiidi

ISSe-

que je passe du bénéficier au financier, du nients, que les louanges , que les compl.ufinancier au magistrat, du magistrat au mai- sauces éternelles , i|ue de n'êlre jamais concliand el à l'artisan ; qu'avec la sainte liber- Iredil, (|ue d'êlre toujours sûr de trou>erdes té de la chaire, je m:!ique à chacun en [lar- approbateurs ; or tel est le funeste sort de liculier en quoi devrait consister jour lui la ceux que Dieu élève dans le monde. l'iiisexsévcrilé de la morale chrétienne , s'il v<iu- posés, camme grands, par la lalalilé de leur lait l'embras'.er de bonne foi , el que je le élat. au malli:ur de la fausse conscience : convainque, comme il me serait aisé,(iue pour(|uiii"? Parce que souvent ils sont servis c'est sur cela même qu'il donne dans les par des hommes (ioiil l'inlérêt capital est de plus grands relàclieinents, dont il ne s'a|ier- les tromper ; des ho:iimes , dont toutes les çoil pas, el à quoi il ne pense pas; que je vues sont pcutêlre fondées sur l'avengleles lui fasse connaître, el que, sans nul me- ment de la conscience de leurs maîtres ; des iiagement, je les lui mette devant les jeux : hommes qui seraient désolés si leurs maîtres oui, je le ré|)èie, peu s'en faudra que totil avaient une conscience plus exacte; par mon auditoire ne s'élève contre moi. l'^l pour- conséquent des hommes dont tout le soin quoi? Ah 1 chrétiens, c'est ici la conirailic- est de jeter dans l'illusion ci s maîtres dequi lion. Nous voulims une morale étroite en ils ont la confiance, el de les y enirctenir spéculation el non en prati(]ue; une morale soit par les conseils qu'ils leur donnent, étroite, mais qui ne nous oblige à rien, (]ui soit par les sentiments qu'ils leur inspirent. ne nous incommode en rien , qui ne nous J'ai dit même plus en particulier, que contraigne sur rien ; une morale étroite se- dans le monde où vous vivez, qui est la cour. Ion noire gcu'it, selon nos idées, selon noire le désordre de la fausse conscience était enhumeur, selon nos intérêts ; une morale corc bien plus commun et bien plus difficile étroite pour les autres cl non pas pour cous ; à éviter; et je suis certain que vous en tomune morale étroite qui nous laisse la liberté berez voiis-u^êmes d'accord avec moi; car déjuger, de parler, de railler, de censurer; c'est à la cour où les passions dominent , où en un mot, une morale étroite qui ne le soit les désirs sont plus ardents, où les intérêt-. pas ; et île là vient cjue ce prétendu ?,èle de sont plus vifs; et, par une conséquence infailniorale étroite n'empêche [las que dans le lible, où s'aveuglent jdus aisément et se monde, 1 1 dans le inonde même chrétien, on pervertissent les consciences mêmes les plus ne se forme tous les jours de fausses con- éclairées elles plus droites. C'est à la cour sciences. où cette divinité du monde, je veux dire la Mais j'ai dit , et je le redis , que ce s>inl fiulune, exerce sur les esprits des hommes , surtout les grands qui se trouvent plus ex- el ensu:le sur leurs consciences, un empire posés au malheur de la fausse conscience ; plus absolu. C'est là où la vue de se mainet le devoir de mon ministère, le zèle qae tenir, où l'impalience de s'élever, où l'eii- Dieu m'inspire pour leur salut, ne me per- tcteinenl de se pousser, où la crainte de démet pas de leur taire une vérité aussi essen- plaire, où l'env ie de se rendre agiéable, forlielle que celle-là. Plus exposés, comme ment des consciencesqui passeraient parloiil grands, au malheur delà fausse conscience : ailleurs pour monstrueuses ; mais (jui , se pourquoi'? Par mille raisons évidentes qu'ils trouvant là autorisées par l'usage el la coune sauraient trop méditer. C'est qu'étant tume , semblent y avoir acquis un droit de grandi et élevés, ils ont des intérêts plus dif- possession et de prescri|]lion. A force de vi- Uciles à accorder avec la loi de Dieu, el par vre à la cour, sans autre raison que d'y conséquent (dus sujets à devenir la matière avoir vécu , ou se trouve rempli de ses er-

ORATEUnS SACRES. BOURDALOl'E.

{it

leurs. Ouelqu(< droiture de conscienrc qu'on y OUI apporli'e, à force d'en respirer l'iiir rt d'en écouter le langage, on s'accoutume à l'iniquité, on n'a plus tant d'horreur du vice ; et après l'avoir longtemps blâmé, mille fois condatiiné, on le regarde enfin d'un œil pius favorable, on lt> souflre, on l'excuse; c'està-dire qu'on se fait , sans le remarquer, une conscience nouvelle, et que, par un progrès insensible, de chrétien qu'on était on devient peu à peu tout mondain et presque pa'ien.

Vous diriez, et il semble en effet qu'il y ait pour la cour d'autres principes de religion que pour le reste du monde ; et que le courtisan ait un titre pour se faire une conscience dilTérenle en espèce et en qualité de celle des autres hommes. Car telle est l'idée qu'on en a si bien confirmée , ou plutôt si malheureusement justifiée par l'expérience. >"oici, dis-je, ce qu'on en [)ense et ce qu'on on dit tous les jours : que quand il s'agit d' la conscience d'un homme de cour, on a toujours raison de s'en défier et de n'y compter pas plus que sur son désintéressement. Cependant, mes chers auditeurs , saint Paul nous assure qu'il n'y a qu'un Dieu et une fui, et malheur à celui qui , le divisant ce seul Dieu, le représentera à la cour moins ennemi des dérèglements des hommes, que hors de la cour ; ou qui, partageant celle loi, la supposera plus indulgente pour une condition que pour l'autre. Anallième 1 mes frères , disait le grand Apôtre , à quiconque vous prêchera un autre Evangile que celui que je vous ai prêché. Fùl-ce un ange dt sccndu du ciel qui vous l'annonçât cet Evangile différent du mien, tenez-le pour séducteur et pour imposteur. Ainsi , chrétiens , anathème à quiconque vous dira jamais qu'il y ait pour vous d'autres lois de conscience, que ces mêmes lois sur Vesquelles les derniers des hommes doivent être jugés d<^ Dieu ; et anathème à quiconque ne vous dira pas que ces lois générales sont pour vous d'autant plus terribles, que vous avez jjIus de penchant à vous en émanciper, et que vous êtes à la courdans un plus évident péril de les violer.

Reprenons et concluons : désirs et intérêts des hommes, sources maudites de toutes les fausses consciences dont le monde est plein. Désirs et intérêts des hommes, qui faisaient tirer à David celte triste conséquence , dont il n'exceptait nulle condition : Omnes declinaverunt (Ps.XLlI) : tous se sont égarés; tous ont marché dans la voie du mensonge cl de l'erreur; tous ont eu des consciences corrompues , et même des consciences abominables : Corrnpti sunt et abuminabites facii iUH/ (/fci'rf.). Pourquoi"? Parce que tous nul élé passionnés et intéressés. O mon Uicu, faites-nous bien comprendre cette vérité, et qu'elle demeure pour jamais profondément gravée dans nos esprits. Puisqu'il est vrai que ce sont nos désirs qui nous aveuglent, ne nous livrez pas aux désirs de nos cœurs : puisque ce sont nos intérêts qui nous pervertissent, ne permettez pas que ces intérêts îioi;s dufliincnt. Dunnez-nous, Seigneur, des

cœurs droits qui , soumis à la raison, tiennent en bride toutes nos passions : donneznous des âmes généreuses et supérieures à tous les intérêts du monde. Par l'a nos con sciences, qui sont nos voies , seront redressées; et par là nous accomplirons la parole du précurseur de Jésus-Christ , Dirir/ile viam Domini. Mais autant qu'il est aisé de se faire dans le monde une fausse conscience, autant est-il dangereux de s'y livrer et de la suivre; c'est le sujet de la seconde partie.

SECONDE PARTIE

Toute erreur est d.ingereuse , surtout en matièrede mœurs; mais il n'y en a point de plus préjudiciable ni de plus pernicieuse dans ses suites, que cellequi s'atlachi; au principe et àlarèglemêmedesmœurs, qui est la conscience. Voireœil fdisaitleFilsdeDieudansl'lîvangile, est la luniière de votre corps ; si votre œil est pur, tout votre corps sera éclairé; mais s'il ne l'est pas, tout votre corps sera dans les ténèbres. Prenez donc bien garde, ajoutait le Sauveur du monde, que la lumière qui est en vous, ne soit elle-même que ténèbres : Vide ergo ne lumen quod in te est, Icnebrœ sint [Luc, II). Or, l'œil dont parlait Jésus- Christ, dans le sens littéral de ce passage, n'est rien autre chose que la conscience i\m nous éclaire, qui nous dirige et qui nous fait agir. Si la conscience, selon laquelle nous agissons, est pure et sans mélange d'erreur, c'est une lumière qui se répand sur tout le corps de nos actions; ou pour mieux dire, toutes nos actions sont des actions di! lumière; cl pour user encore du terme de l'Apôtre, ce sont des fruits de lumière: Vractus litcis {Hphcs., V). Tout ce que nous faisons est saint, louable, digne de Dieu. Au contraire, si la conscience, qui est le flambeau et la lumière de notre âme, vient à se changer en ténèbres par les erreurs gros sières dont nous nous laissons préoccuper, c'est alors que toutes nos actions deviennent des œuvres de ténèbres, et qu'on peut bien nous appliquer ce reproclie de Jésus- Chriil : Si lumen quod in le est, tenebrœ sunt, ipse tencbrœ quantœ erunt (Malth. ,Yl)'! Eh 1 mon frère, si ce qui devait être votre lumière n'est que ténèbres, que sera-ce de vos ténèbres mêmes? c'est-à-dire si ce que vous appelez votre conscience, et que vous croyez une conscience droite, n'est qu'illusion, que désordre, qu'ini(iuité, que sera-ce de ce que votre conscience même condamne et léprouve? que sera ce de ce que vous reconnaissez vous-même pour iniquité et pour désordre?

Voilà, mes chers auditeurs, l'écneil que nous avons à éviter ; car de là s'ensuivent des maux d'autant plus affligeants et plus étonnants qu'à force de s'y accoutumer on ne s'en étonne plus et l'on ne s'en afflige plus. Ecoulez-en le détail ; peut-être en screz-vous touchés. Il s'ensuil de là qu'avec une fausse conscience, il n'y a point de mal qu'on ne commette. 11 s'ensuit de là, qu'avec une fausse conscience, on commet le m.il hardiment et tranquillement. Enfin il s'ensuil de là, qu'avec une fausse conscience o»

^\^ ruf-MiKU wi.nt. sermon iv.

commet le mal sans ressource et snns nulle espér.inre (le remèile. Mallicurs dont il faut aujourdliui nous piéserver, si nous ne voulons i as esp<iscr notre âme à une perle irréparable et à une éternelle (lamnalion.

Non, rhiétiens.avec une fausse ronscienec, il n'y a poini de mal qu'on ne fasse : dilesmoi celui qu'on ne fait pas; et par là vous comprendrez mieux la vérité de ma pioi)osilion. Pour vous la faire toucher au doigl, je vous demande jusqu'où ne va pas le dérèglement d'une conscience aveugle et présomplueuse? Du moment qu'elle s'est érigée en conscience, dites-moi les crimes ((u'elle n'excuse pas et qu'elle ne colore pas ? Quand, par exemple, l'ambition s'est fait une conscience de ses maximes pour parvenir à ses fins, dites-moi les devoirs qu'elle ne viole pas, les sentiments d'humanilé qu'elle n'étouffe pas ; les lois de probité, d'équité, de fidélité qu'elle ne renverse pas? Conscience tant qu'il vous plaira , corrompue qu'elle est par l'ambition, dites-moi les malignes jalousies qu'elle n'inspire pas, li'S damnables intrigues qu'elle n'entretient pas, les fourberies, les (ralliions dont, s'il est nécessaire, elle no s'aide pas ? (luand la conscience est de conceri avec la cupidité et l'envie d'avoir, ditesmoi les injustices qu'elle ne permet pas, les usures qu'elle ne favorise pas, les simonies qu'elle ne pallie pas; les vexations, les violences, les mauvais procès , les chicanes «pi'elle ne justifie pas? Quand la conscience est formée par l'animosité et la haine, ditesmoi les ressentiments, les aigreurs qu'elle n'autorise pas, les vengeances qu'elle n'appuie pas, les divisions scandaleuses, les inimitiés qu'elle ne fomente pas, les fiertés, les duretés qu'elle n'approuve pas? Non. encore une fois, rien ne l'arrête ; pervertie qu'elle est d'une part, et néanmoins conscience de l'autre, elle ose tout, elle entreprend tout, elle se porte à tout. Elle couvre la multitude des péchés, et des péchés lis plus énormes, non pas, comme la charité, en les effaçant, mais en les tolérant, en les soutenant, en les défendant.

Avec une fausse conscience que ne firent pas les Juifs? ils crucifièrent le Saint des saints, ils mirent à niort Jésus-Christ. Voilà jusqu'où pouvait aller la fausse conscience des hommes, et voilà jusqu'où s'est portée la fausse conscience d'un peuple, qui d'ailleurs se piquait et se glorifiait d'avoir de la religion. Du plus horrible de lous les crimes, qui était le déicide, il s'est fait une religion ; et, par le même principe, on commet tous les jours dans lemonde, quoique sans elTusion de sang, les plus cruels homicides. C'est-àdire avec une fausse conscience, on égorge son prochain, on lui porte en secrel des coups mortels, on lui ôte l'honneur ((ui lui est plus cher que la vie, on détruit sa réputation, on ruine par de mauvais offices sa fortune et son crédit. Ne vous offensez pas de la comparaison des Juifs ; elle n'a que trop de fondement. En effet, avec une fausse conscience, les Juifs n'a[iprcliendérent point H'ûf-o c^i.iiiAc (lu sans du iu-s'e qu'ils dc-

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