‹ Œuvres complètesChapitre 100 sur 183 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Un des souhaits de saint Bernard, etce qu'ildemandait avec plus d'ardeur, expliquant ces paroles du prophète : Descendant in infernum viventes 2, c'était que les pécheurs descendissent en esprit et par la pensée dans l'enfer; ne doutant pas que la vue de cet affreux séjour et des tourments qu'on y endure ne dût laire la plus vive impression sur leurs cœurs, et convaincu qu'il n'y avait point de moyen plus assuré pour ne pas tomber après la mort dans ce lieu de misères, que d'y descendre souvent par la réflexion pendant la vie : Descendant in infernum viventes, ne descendant morientes. Mais, pour l'entier accomplissement du souhait de saint Bernard, il faudrait, chrétiens, que nous y pussions descendre avec les mêmes connaissances, et, s'il était possible, avec la même expérience que les damnés, afin d'en pouvoir juger comme eux, et d'en tirer au même temps des conséquences qui leur sont désormais inutiles, mais qui nous peuvent être encore si salutaires. Car de descendre en esprit dans l'enfer avec des lumières aussi faibles que les nôtres, avec une miagination aussi dissipée que la nôtre, surtout avec une insensibilité pour les choses de Dieu aussi prodigieuse que la nôtre ; c'est presque faire sans fruit ce que saint Bernard se propo-

Joan,, XVI, 8. — » Psalm., uv, 16.

sait comme un des remèdes les plus clYicaccs poiu' nous ramener de nos égarements cl nous corriger de nos désordres. Ah ! dit saint Augustin, (]ui pourrait maintenant comprendre ce que comprend un damné 'i (\\\\ [)out'niil avoir, dans dansime profonde médilalion, les mêmes idées qu'il a de son état présent au milieu des flammes ? Tâchons de les avoir, chréliciis ; et puisque ce n'est pas encore assez pour nous de descendre spirituellement dans l'enfer, entrons dans les sentiments d'une âme réjtroiivée, suhstituons ses lumières aux nôtres, et reconiiaisj| sons comhien c'est une chose terrible que de tomher entre les mains du Dieu vivant : Ilorrendum est incidere in munm Det vivcnlis K Que fait-elle cette âme maUieureuse, ou en quel état est-elle ? elle se voit séparée de Dieu, elle se voit au milieu d'un feu dont elle est la triste victime. Double peine, l'une et l'autre parfaitement représentées par Jésus-Christ dans le riche de l'Evangile.

Elle se voit séparée de Dieu : voilà l'essentiel, et comme le fond de sa réprobation : Elevans aiitem oculos suos cutn esset in tormentis, vidit Abraham a longe, et Lazarum in sinu ejus"^. Ce riche, dit le Sauveur du monde, du lieu de son tourment levant les yeux, aperçut de loin Abraham et Lazare dans son sein. Il le voyait ce saint patriarche, dans un éloignement infini : A longe ; et c'est ce qui le désolait. 11 s'en voyait séparé par un chaos, c'est-à-dire par une vaste distance ; tellement qu'entre Abraham et lui, il ne pouvait plus y avoir nulle communication : Magnum citaos inter nos et vos firmatum est 3; et c'est ce qui le désespérait. Or, s'il se voyait si loin d'Abraham, il se voyait encore, dit saint Ambroise, bien plus éloigné de Dieu : Si Abra^ ham a longe, quanta longius a Deo ; et cette séparation de Dieu était bien encore un autre supplice pour lui.

Car qu'est-ce que d'être séparé de Dieu ? Ah I chrétiens, quelle parole ! la comprenez-vous ? Séparé de Dieu, c'est-à-dire privé absolument de Dieu ; séparé de Dieu, c'est-à-dire coi.damné à n'avoir plus de Dieu, si ce n'est un Dieu ennemi, un Dieu vengeurj séparé de Dieu, c'est-àdire déchu de tout droit à l'éternelle possession du premier de tous les êtres, du plus excellent de tous les êtres, du souverain Etre, qui est Dieu : peine, dit saint Bernard, qui ne se peut mesurer que par l'infinité de Dieu, puisque cette peine est la privation de Dieu même, et par conséquent qu'elle est grande à proportion que Dieu est grand : Hœc enim tanta pœna, quantus

\ Heb., X, 31. -- ' Luc,, xvi, 23. — ' Ib., 26.

un

SEH3IUN VOm LE VENDREDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE.

ilh'. Ainsi, comme Dieu disait à un juste dans rEcriliirc : Eç]o menés tua magna nimis <; C'est moi-môme qui serai la récompense ; et je la serai en me donnant à toi, parce que je n'ai rien de plus grand ni de meilleur h te donner que moî-mt"^ine, il pourra dire à un réprouvé : C'est moi-même qui serai ton supplice, et je le serai en t'éloi[;uant de moi, car je n'ai rien dans les trésors de ma colère de plus formidable que cet éloignement et celte entière séparation de moimême. En cflef, chrétiens, ces trois pensées que le ré[)rouvé auia toujours présentes : Dieu n'est plus à moi, et je ne suis plus à lui ; Dieu n'est plus pour moi, et je ne suis plus pour lui; Dieu n'est plus dans moi, ni avec moi, et je ne suis plus dans lui, ni avec lui ; ces trois affligcautes pensées ne seront-elles pas capables de faire son enfer? Or c'est ce qui se vérifiera, ce qui s'accomplira dans autant de créatures que Dieu en réprouvera. Du moment que Dieu prononcera à une âme ce redoutable arrôt: Uelirez-vous, il se dépouillera, pourainsidirc, de tous ses droits sur elle, hors ceux que la nécessité de son domaine ne lui permettra pas d'aliéner ; et cette time, si je puis encore parler de la sorte, perdra ellemôme tous ses droits sur Dieu : âme, non-seulement indigne de le posséder, mais indigne même de lui appartenir. Dieu la répudiera (souffrez cette expression), et elle répudiera Dieu ; et dans ce divorce mutuel, elle trouvera la consommation de son malheur. Dès cette vie, ce terrible mystère de la perte d'un Dieu conuncnce déji^ dans la personne des pécheurs; Dieu et l'àme, par le péché, se séparent, et se séparent jusqu'à se renoncer l'un l'autre : Voca nomenejus, nonpopulus meus 2 ; Prophète, disait Dieu, n'appelle plus ce peuple mon peuple ; il a cesse de l'être, et la qualité que tu dois désormais lui donner, c'est (ju'il ne l'est plus : Voca nomen ejus, non populus meus. Voilà son nom, et le caractère qu'il portera ; car dès qu'il m'a oublié pour suivre des dieux étrangers, il m'a renoncé comme son Dieu, et je le renonce pour mon peuple : Quia vos non populus meus, et ego non ero vester. Et ce langage est si ordinaire à Dieu dans les saints Livres, que quand les israéliles, par une monstrueuse idolâtrie, eurent sacrifié au veau d'or dans le désert, Dieu, ému de colère et irrité contre eux, n'en parla plus à Moïse que dans ces termes : Vade, descende; peccavit populus tuus 3 ; Va, Moïse, descends de la montagne, et tu verras le crime que ton peuple a commis. Prenez garde, chrétiens, Dieu les appelle le peuple de Moïse, et non le sien; comme

/ Gen», XV, I. — » Osee, i, 9. — * Exod-, muu, 7.

si ce peuple n'eût plus été à lui, ni lui h eux, depuis qu'ils étaient tombés dans l'infidélité. Mais ces paroles, dit saint Chrysoslome, qui ne sont, pour ainsi dire, que counninatoires dans celte vie, et qui, tout au plus, n'ont qu'une partie de lem* effet, puisqu'elles n'ôtent pas h une Ame rcs[M''rantc ni les moyens de réparer la perte qu'elle a faite, s'accom[)liront entièrement et à la lettre dans un réprouvé. Plus d'alliance entre Dieu et lui, plus d'union; comme si Diea lui disait : Ton libertinage t'a fait souhaiter de n'avoir point de Dieu, tu n'en auras jamais ; tu n'as pas voulu connaître ton Dieu, lu ne le verras et tu ne le connaîtras jamais; tu jie t'es pas mis en peine de chercher Dieu quand tu le pouvais trouver, tu le cherclieras, et tu ne le trouveras jamais; et ce qui faisait ton impiété, c'est ce qui fera désormais ta peine ; quand Dieu voulait être h toi, tu lui as dit insolemment que tu ne voulais point être à lui ; maintenant que tu voudrais être à lui, il te déclare pour jamais qu'il ne veut plus être h toi. Or, lequel des deux est le plus désolant pour une Ame, ou que Dieu ne soit plus à elle, ou qu'elle ne soit plus à Dieu?

ftlais je me trompe, chrétiens; toute réprouvée qu'elle est, elle sera encore à Dieu, et Dieu à elle ; Dieu lui sera encore inséparablement uni, et elle h Dieu : mais c'est cela même qui doit faire son malheur. Si elle pouvait être tout à fait privée, tout h fait séparée de Dieu, elle ne serait malheureuse qu'à demi. Le comble de sa misère sera d'en être privée d'une fa(.on, et de ne l'être pas de l'autre ; d'en être séparée d'une façon, et inséparable de l'autre : privée de Dieu, en tant que Dieu était l'objet de sa félicilé, et pénétrée de Dieu, en tant que Dieu sera le sujet éternel de ses plus violents transports; c'est ce qui la consternera. Dieu la renoncera en qualité de père, en qualité d'époux, en qualité de protecteur, en qualité de dernière fin; c'est-à-dire dans toutes les qualités qui le rendent bienfaisant, doux et aimable ; et il s'attachera à elle en qualité de juge, en qualité d'ennemi, en qualité de vengeur, en qualité de persécuteur, c'est-à-dire selon toutes les qualités qui le rendent, tout Dieu qu'il est, non-seulement sévère et redoutable, mais dur et impitoyable. De là donc cette âme sera doublement malheureuse : malheureuse d'avoir encore un Dieu, malheureuse de n'en avoir plus ; d'avoir encore un Dieu conjuré, déclaré, armé contre elle, et de n'avoir plus de Dieu favorable, propice et miséricordieux pour elle; d'avoir encore un Dieu pour exciter sa haine et ses plus mortelles aver-

SUh LTNFEIL

sioiis, et de iiVii avoir |»lns pour routciitci- ses désirs et ses plus ardentes ineliiiatioiis. Car ce sera \h son ^raiid sii|)plice, de sentir éleriiclleiiieiil iiue Dieu l'avail créée pour liii-uiéiiie, et (pi'elle lie pouvait tMre heureuse (pieu lui et que par lui, et de ne recevoir élernelieiuent d(! Dieu que des rel)uts et des mépris, de ne trouver éteruelU'uieut entre Dieu et elle qu'iuie iiisuruioMlable ()|)posilion. Elle estimera Dieu malf;réelle,el elle aura mie inclination naturelle pour lui, el cependant elle le haïra; elle l'eslimera tel qu'elle ne le possédera jamais, et elle le haïra tel qu'elle l'aura toujours présent. Or, ce connil d'estime et de haine, de désir et d'aversion, d'éloignement et de poursuite à l'égard du même objet, c'est, chrétiens, ce que nous appelons l'euler.

Après cela je voudrais en vain m'élendre sur les j)ciues sensibles dont cette séparation de Dieu doit être accompagnée, et dont les prédicateurs ont mille l'ois lâché, mais imdilemcnt, de vous faire comprendre l'horreur. En vain je voudrais vous représenter ce feu qui, d'une manière non moins véritable qu'elle est surprenante, exercera sur les esprits et sur les corps toute sou activité, ainsi que- parle saint Augustin : Miris, sed veris modis; ce teu qui force encore maintenant le mauvais riche à pousser ce cri lamentable : Crucior in hac flamma i ; et sur quoi il n'y a point de réprouvé qui ne puisse dire avec bien plus de raison que Job : Mirabiliter me crucias 2. Ah ! Seigneur, faut-il que vous fassiez même des miracles pour me tourmenter, et que, forçant les lois de la nature, vous donniez à un être matériel, pour en faire l'instrument de votre vengeance, la vertu d'agir sur une substance spirituelle? Si je vous disais, chrétiens, que tout ce qu'il y a dans le monde et tout ce que notre imagination se peut figurer de plusatïreux, que tout ce que la cruauté des tyrans a jamais su inventer, que tout ce que la patience des martyrs a été capable d'endurer, que tout cela n'est pas l'ombre de ce feu ; c'est-à-dire que les douleurs les plus aiguës, que les supplices les plus lents, que les tortures, les gênes, les genres de mort les plus inouïs, comparés à ce feu, ne méritent pas même le nom de tourments : Quœcumque homines patiuntur in hac vita, in comparatwne hujusignis, nonparva, sed nulla sunt; je ne vous dirais rien que ce qu'a dit saint Augustin, dont j'ai emprunté ces paroles. Je ne vous dirais rien que ce qu'a dit saint Jérôme sur celte terrible menace de Dieu à son peuple : Stillabit furor

lÎMc., xYi, 34. — » Job., x,16.

meus super lucum islum '. Je ferai dégoutter ma furem- Hur lu lenc : car, reprend ce Père, que sera-ce donc (piand il répandra dans l'enrer toutes les pltiics dr sa colère, et qu'il la fera loinber connue nn torrent? Si tanin est slilla, fjuid erit de lotis imbvibiis ? Je ne vous dirais rien que ce qu'a dit Pierre Damien au sujet (h; ces fléaux dont l'Egypte fut allligéc ; car, selon la belle reu)ai(pie de ce savant cardinal, ce n'était encore alors que le doigt de Dieu qui frappait les Egyptiens : DUjitus Del est hic 2; mais ce sera le bras même de Dieu, et tout son bras, qui frappera les réprouvés : Tuta dicitiitalis dextera pevcutiunlur. Je ne vous dirais rien que ce qu'ont dit tous les autres* connue eux ; et leur autorité, surtout une autorité si constante et si unanime, quand nous n'aurions point d'aiilre preuve, devrait bien nous suffire pour renoncer à tout ce que le libertinage du monde oppose, ou prétend opposer à une vérité si solidement établie.

Mais je laisse tout cela, chrétiens, pour faire avec vous une réflexion dont je [)Ourrais me promettre les plus grands effets, si elle entrait une fois dans vos esprits. Voilà ce que la foi nous enseigne : un feu éternel, une éternelle séparation de Dieu, voilà ce que toutes les Ecritures nous annoncent. Ce qui m'étonne, et ce qui serait capable de mo troubler, si les mêmes Ecritures ne m'en découvraient le mystère, c'est qu'une vérité si touchante nous touche si peu ; et que parmi ceux à qui je park>, il y en ait peut-être qui jamais n'en ont encore été bien touchés. Ce qui m'étonne, c'est q'î'étant si délicats, si amateurs de nous-mêmes, si sensibles à la douleur, ce feu, que la colère de Dieu allume pour punir nos crimes, ne fasse sur nous que les plus faibles impressions. Ce qui m'étonne, c'est que, ne pouvant ignorer que la perte de Dieu est notre souverain mal, et que cette perte de Dieu, irréparable dans l'enfer, dépend de la perte volontaire que nous en faisons dans cette vie, nous consentions tous les jours librement à le perdre ; que nous le perdions sans inquiétude, sans chagrin, que nous le perdions même souvent avec joie ; et que de toutes les pertes que nous faisons dans le monde, celle-là nous soit la plus indifférente. Ce qui m'étonne, c'est que la môme foi qui nous dit qu'il y a un enfer où l'on brûle , et où l'on est privée de Dieu, nous dit encore qu'un seul péché nous expose à l'un et à l'autre, que Dieu n'a point de moindre vengeance pour le punir que l'un et l'autre, et que le péché néanmoins, et le

JII Par»!., xxxi7,25. — ' Exod., vin, 19.

SEHMON POUR LE VENDREDI DE LA DEUXII^:ME SEMAINE

p(!'chélc plus mortel, soit traité parmi nous de jeunesse, de Iraj^iiilé excusable, et souvent môme de jeu, de yalaideric, de bel esprit et de belle humeur. Est-ce stupidité, est-ce inadveilancc, est-ce fureur, est-ce enchantement ? Croyonsnous ce point fondamental du christianisme? ne le croyons-nous pas ? Si nous le croyons, ouest notre sagesse ? si nous ne le croyons pas, où est notre religion ? Je dis plus, si nous ne le croyonspas, que croyons-nous donc, puisqu'il n'est rien de plus croyable, rien de plus formellement révélé par la parole divine, rien de plus solidement fondé dans la raison humaine, rien dont la créance soit plus nécessaire pour tenir les hommes dans le devoir, rien sur quoi le doute leur soit plus i)ernicieux, puisqu'il les porte à tous les désordres ? Mais pour ne le pas croire, ou pour ne le croire qu'imparfaitement, en sommes-nous plus h couvert ? aurons-nous bien devant Dieu de quoi nous justifier, en lui disant : Je ne le croyais pas ? sauverons-nous par là les conséquences de la chose ? et, si elle se trouve vraie, quoique nous ne l'ayons pas crue, où en serons-nous? Est-ce raisonner en hommes, que de risquer sur un tel sujet ? Que ne faisons-nous pas tous les jours pour éviter un mal incertain, par la raison seule de son incertitude ? Avons-nous fait un pacte avec l'enfer, comme ces pécheurs dont parle le prophète? ou avons-nous une démonstration et une évidence parfaite qu'il n'y a point d'enfer ? Ce que les impies allèguent pour le combattre estil comparable à ce qu'établit la foi? Sommesnous donc sages de quitter le parti de la foi ? et n'est-il pas non-seulement le plus sur, mais le plus plausible, mais le plus raisonnable ? Quelle peine plus naturelle pour une ûme révoltée contre Dieu, que la perte de Dieu? quel châtiment plus juste pour une âme sensuelle etadonnée à d'infâmes plaisirs, et défendus par la loi de Dieu, que le feu ? Quoique ce tourment du feu, qui est le mal de la créature, soit en luimême si affreux, a-t-il rien qui approche de la grièveté du péché, qui est le mal du Créateur ? et n'est-il pas de l'ordre que le mal du Créateur soit vengé par celui de la créature ? Ah 1 chrétiens, c'est lù-dessus qu'il faut aujourd'hui nous déterminer et nous déclarer. David disait h Dieu : Seigneur, c'est par le feu que vous m'avez éprouvé; et ce feu de votre justice, m'étant appliqué par votre miséricorde, m'a tellement purilié, qu'il ne s'est plus trouvé ■en moi d'iniquité : Igné me examinasti, et non est inventa in meiniquitas i. Entrons dans ce sen- >FMa.,zri, a,

timent, chrétiens ; et, expliquant ces paroles du feu de l'enfer, médilons-les bien. Avant que Dieu nous pmiissc par ce feu, ou plutôt de peur que Dieu ne nous punisse par ce feu, éprouvonsnous par ce feu nous-mêmes, examinons-nous nous-mêmes, afin de pouvoir dire à Dieu : Igné me exuminasli, et non est inventa in me iniquilas. Que le feu de l'enfer, dit saint Augustin, nous serve h. exciter dans nous un autre feu, et à y éteindre encore un troisième feu, c'est-à-dire qu'il excite dans nous le feu de la charité, et qu'il y éteigne le feu de la cupidité. Quand l'esprit impur allume dans nos cœurs le feu de la concupiscence, interrogeons-nous nousmêmes; demandons-nous à nous-mêmes, comme ce solitaire du désert attaqué d'ime violente tentation: Hé bieu ! chair de péché, chair voluptueuse et immorlifiéc , pourras-tu supporter l'ardeur de ces flammes, à quoi tu seras condamnée pour tes plaisirs criminels ? Il n'y a point de passion dont cette pensée ne triomphe. Aussi que n'ont pas failles saints, prémunis et fortifiés de cette réflexion ? Ils ont, pour user de l'expression de saint Paul, arrêté toute la violence du feu: Extinxerunt impetum ignis '. Je veux dire qu'au milieu des scandales du monde, où leur condition les tenait engagés, ils se sont maintenus dans l'innocence ; que, malgré la corruption du monde, ils se sont conservés purs et sans tache; que la contagion du mauvais exemple n'a pu rien sur eux, et cela parce qu'ils avaient en vue ce feu dévorant dont ils étaient menacés, et qu'ils voulaient éviter : Igné me examinasti. Ne serait-il pas étrange qu'il fut moins actif pour nous, et qu'ayant fait de si grands miracles dans les saints, il n'eût pas la vertu de conserver notre cœur, et d'en réprimer les désirs ?

Quand nous aurons une fois surmonté le feu de la cupidité, il ne nous sera pas difficile, avec la grâce, d'allumer dans nos ;\mes le feu de la charité, ce feu sacré que Jésus-Christ nous a apporté du ciel, et qu'il est venu répandre sur la terre : Ignem veni mittere in terrain 2 ; ce feu dont il souhaite si ardemment que nous brûlions tous: FA quid volo nisiut accendatur 3? ce feu de l'amour divin, que nous ne pouvons guère, imparfaits et intéressés que nous sommes, entretenir dans cette vie, si le feu de l'enfer, par une crainte salutaire, ne sert à le conserver.

Craignons l'un, mes chers auditeurs, pour nous disposer à l'autre. Remplissons-nous de celui-ci, pour nous garantir de celui-là. Demandons souvent à Dieu qu'il nous embrase du feu

i Heb., XI, 34. — ) Lac, zii, 49. — * Ibid.

SUR L'ENFEU.

(le son amour, aliii quo nous ne ressentions jamais le feu de sa justice. En un mot, que l'enfer miMne , par un merveilleux elTct, nous devienne un préservatil" contre l'enfer. 11 me reste ;\ vous (lùvc voir le malheur du réprouvé, par rapport à l'avenir, dans le désespoir ou il est d'obtenir jamais grAce. C'est la dernière partie.

TROISIKME PARTIE.

C'c?t un instinct naturel ;\ tous ceux qui souffrent, de chercher dans l'avenir la consolation et le remède du présent. Comme nous voulons toujours être heureux, et que c'est une inclination nécessaire, elle se soutient, ou plutôt elle nous soutient en quelque sorte nous-mêmes au milieu des plus grands maux. Nous nous faisons un charme de notre espérance, et ce charme adoucit la douleur qui nous presse. Quoique souvent il n'y ait rien dans le futur qui nous doive être favorable, ni)us ne laissons pas d'y envisager cent choses que nous nous figurons, eî qui ne seront jamais; mais qu'il suffit de nous figurer comme pouvant être un jour, pour y trouver de quoi repaître notre imagination. L'incertitude même de l'avenir nous est utde, puisqu'elle nous donne droit d'espérer non-seulement ce que nous espérons et ce que nous attendons, mais ce que nous n'espérons et n'attendons pas. Il n'en est pas ainsi des réprouvés dans l'enfer. Un réprouvé souffre, je ne dis pas sans espérance, ce serait trop peu, mais dans un désespoir actuel et perpétuel. Ce qui n'est pas encore lui sert de supplice, et le rend plus malheureux que ce qui est : ou plutôt ce qui est le tourmente non-seulement parce qu'il est, mais parce qu'il sera toujours ; en sorte que l'avenir est pour le présent un surcroît de peine quilaigrif, qui y met le comble, et qui fait le caractère propre de la réprobation, puisque, selon la pensée du docteur angélique, l'enfer n'est proprement enfer, que par la vue et le sentiment de l'avenir.

Voici donc ce qui accable l'âme réprouvée dans l'enfer, et ce que vous n'avez peut-être jamais bien conçu : c'est qu'elle désespère d'obtenir jamais de Dieu aucune grâce, quand elle le prierait toute l'éternité ; c'est qu'elle désespère de fléchir jamais Dieu par la pénitence, quand elle détesterait son péché toute l'éternité ; c'est qu'elle désespère, non-seulement d'acquitter, mais de diminuer jamais ses dettes devant Dieu par ses souffrances, quoiqu'elle doive souffrir toute l'éternité: trois ressources immanquables dans la vie, mais absolument inutiles à un

réprouvé, la prière, la pénitence, la souffrance. Nous en avons la preuve dans le mauvais riche. Une fait-il ? il prie. Qucdemandet-irMI conjure Abraham de lui accorder pour toute grice une goutle d'eau, mais cette j^'outtc d'eau lui est refusée. Tous les inter[)rètcs conviennent qu il y a de la parabole et de la (igm-e dans cette circonstance, et que l'intention de Jésus-Christ est de nous faire entendre par là que, dans l'cMifer, il n'y a plus de gr;\ce ù espérer, ni de rédemption: Quia in inferno nuUa est redemplio ' ; ipie de cet océan d(5 miséricorde et de bonté, qui est Dieu, il ne découlera jamais sur ces créatures infortunées une seule goutte pour les .soulager, comme jamais il ne découlera sur elles une seule gouUe du sang du Kédcmpteur pour les sauver pourquoi ? parce que ce n'est plus le temps des miséricordes et du salut. En vain donc le réprouvé s'écriera -t-il éternellement, comme le riche de l'Evangile, non plus en s'adressant à Abraham, mais à Dieu même: MisC" rer»^ mei 2; Ah ! Ciel, un peu de relâche, un peu de compassion pour moi ! Dieu, endurci contre ses cris, éternellement lui répondra, mais dans toute la rigueur de la lettre, ce qu'il répondait à son peuple : Qukl clamas super conmtione ma 3 f Que servent ces plaintes et ces lugubres accents? Ils frappent mon oreille, mais ils ne vont point jusques h mon cœur : Insanabilis dolor tutis ; il n'y a plus de remède ni de retour ; et si vous en voulez savoir la raison, elle est dans vousmême : Propter multitudinem imquitatis tucRy et jrropter dura peccata tua, feci hœc tihi ; c'est que vous-même vous avez été si longtemps insensible à ma voix, c'est que vous-même vous m'avez laissé mille fois appeler sans vouloir m'entendre, c'est que vous-même vous vous êtes si outrageusement, si opiniâtrement, si constamment obstiné contre moi • Propter dura peccata tua. Ainsi s'accomplira cette parole de l'Evangile, que Dieu n'écoute point les pécheurs ; mais quels pécheurs ? non pas les pécheurs de la vie, car, dans la vie, ils sont toujours en état de toucher le cœur de Dieu ; non pas les pécheurs pénitents, car la pénitence de la vie est toujours toute-puissante auprès de Dieu ; mais les pécheurs impénitents à la mort et consommés dans leur péché, mais les péchenrs de l'enfer.

Que dis-je! et dans l'enfer même n'y a-t-il pas une pénitence ? Oui, chrétiens, et c'est là que la sagesse nous représente les pécheurs pressés de douleur, poussant des soupirs, versant des torrents de larmes. Ah ! ce ne sont pas ces effets

• OCOc. def. — > Luc, xti, 24. — > Jerem., xxx, 16.

KO

SERMON POUR LE VENDREDI DE LA DEUXIÈME SEMALNE-

de la pénitence qui leur manquent, mais le principe qui lasanclific. C'csl-cVdirc (et voici en deux mots tout le myslère de colle éternelle réprobation), c'est-h-dire qu'élerncllcniont ils gémiront, qu'élernellcmcril ils pleiu-eront, (pi'éternellemont ils leront péniiencc ; mais une pénitence forcée, une pénitence de démons et de désespérés. Or une telle pénitence, dit saint Augustin, n'effacera jamais le péché : par conséquent le péché subsistera toujours ; et tant que le péché subsistera, ils seront loujoui-8 éïialemenl redevables à la justice de Dieu et exposés h ses vengeances. C'est ce qu'Abraliam, du haut de la gloire, exprime au mauvais riche par ce chaos insurmontable qui les sépare ; Magnum chaos inter nos et vos firmntum esf 1 ; en sorte que, de ce séjour bienheureux oii repose Abraham, on ne peut plus tomber dans ce lieu de tourments où souffre le liclie, et que, de ce lieu de louruients où le riche souffre, on ne peut plus inonler à ce bienheureux séjour où Abraham goûte un repos inaltérable ; pourquoi ? parce que dans l'un on ne peut plus perdre la grâce, et que dans l'autre on ne peut plus réparer le péché : Ut qui volunt hinc transire ad vos, nonpossint, neque inde hue transnieare 2.

Mais quoi ! toujours souffrir, et, par de si longues et de si cruelles souffrances, ne rien acquitter, cela se peut-il comprendre? Comprenez-le, mes chers auditeurs, ou ne le comprenez pas; la chose n'en est pas moins vraie, et ce n'en est pas moins un article de votre foi. Origène en voulut doulcr, et d'autres, comme lui, réduisirent l'éternité malheureuse h. un certain nombre de siècles. Car, disaient-ils pour soutenir leur erreur, il n'est, ni de la boulé, ni de la justice de Dieu de punir toujours des créatures qu'il a formées, et d'exiger pour les pèches de lu vie, d'une vie si courte, une satisfaction qui ne finira jamais. C'est ainsi qu'ils raisonnaient; mais moi, de leurs principes mêmes je tire, avec TertulUen et saint Augustin, une conséquence toute contraire. Car Dieu est bon : qui ne le sait pas? mais cette bonté, reprend Tertullien, n'est pas seulement en Dieu miséricorde, elle est encore sainteté. Or, uue sainteté toujours subsistante est toujours ennemie du péclié, et, par une suite nécessaire, elle doit toujours hair le péché, toujours poursuivre le péché, toujours punir le péché, si le péché dure toujours. Donc, puisqu'il n'y a rien dans l'enfer qui abolisse et qui détruise le péché, il n'y aura jamais rien qui en arrête le châtiment. Dites-le même de la justice. Depuis tant de siè-

) Luc., XTi, as. — 3 IbiO.

clc« le mauvais riche se désespère au milieu des flammes où il fut enseveli, et s'écrie en se désespérant : Cnidorin hac flammn ' ; mais ce qu'il disait il y a tant de siècles, il le dit encore, et toujours il le (lira, parce cpi'il le ressent encore, et que toujours il leressenlira. Oui, cette parole foudroyante et altérante : Nunc autem cruciaris'^i Maintenant vous êtes tourmenté, il l'eulendra toujours. Maintenant : \unc ; que ce maintenant a d'étendue, |)uisqu'il embrasse l'éternité tout entière 1 Nune: maintenant; c'est-à-dire aujourd'hui et toujours ; c'est-à-dire demain et toujours; c'est-à-dire dans une année, dans un siècle, d.ins des millions de siècles, et toujours encore au-delà. Or, concevez, sil est possible, quelle impression fait sur une àme réprouvée un si affreux désespoir.

De vous donner une idée juste de cette éternité, c'est ce que je n'entreprends pas ; et qui le pourrait? Plus ou creuse dans cet abime, plus on se confond, pinson se perd. Usez, tant qu'il vous plaira, défigures et de comparaisons: sans tant de comparaisons et défigures, je m'en liens à la foi, et, saisi d'une frayeur salutaire, je me prosterne devant cette redoutable justice qu'il est encore temps de fléchir en notre faveur, mais que rien ne peut toucher après la mort. Ah I Seigneur, si jamais, et pour mes auditeurs et pour moi, j'ai formé des vœux à votre autel, voici le plus sincère et le plus ardent : c'est, mon Dieu, que votre grâce nous éclaire, et qu'elle dissipe, en nous éclairant, le charme qui nous aveugle. Tant de fois vous m'avez envoyé dans cette cour pour y annoncer vos divines vérités : mais de toutes vos vérités, quelle autre dut plus exiler mon zèle? J'y vois des mondains occupés du monde, possédés du monde, enchantés du monde. Je les vois enivrés de leur grandeur, idolâtres de leur fortune, amateurs d'euxmêmes et esclaves de leurs sens. Je les vois désolés, consternés, comme foudroyés, au moindre revers qui trouble leurs projets ambitieux et qui déconcerte leurs intrigues criminelles, mais sur l'éternité, nulle inquiétude, nulle attention : soit prétendue force d'espiil et imi)iété, soit conliance présomptueuse et témérité, soit oubU, négligence, aveuglement, (juoi que ce soit, ils vivent en paix cl sans alarmes. Cent fois on leur a représenté l'iiorreur dune éternelle damnation; mais ils nous écoutent comme les enfants de Lotli, dont il est parlé dans l'Ecriture, écoutèrent leur père, qui de la part de Dieu vint les menacer d'un incendie général. Il semble que ce soit un jeu pour eux : Visas est eis quasi

,xyi 24. — ' Ibid., 25.

SUR I/IMPIJRKTÉ. SRI

ludetiK loqiii '. Dans la juste indij^natioii (|ni pour elles? C'est h quoi, mes chers aiidl-

lioiis anime, ne poiirrions-noiis pas, h l'cxcin- leurs, vous ne pimvez lio|) perjser ; cl si vouf

pie lie vos prophètes, vous presser etidii, n'y [lensez pas niainleriarit, quand y penserez-

Seig:neur, de vous faire connaître, et de faire vous? Sera-ce an triste moment que vous com-

éduter sur eux votre justice? Mais, mou Dieu, mcnccrez h ressentir l'ardeur de ces flammes

nous nous souvenons (pie, s'ils tombent nue fois dévorantes ? Mais que vous servira d'y [)cnscr

dans les mains de celte justice inexorable, rien alors ? et n'est-ce p;is au contraire dans celle

ne les en jiourra retirer; que, s'ils se damnent pensée (juc vous tionverez, non plus votre salut

une fois, ou s'ils vous obligent une fois à les mais votre tourment ? 0 éternité I pensée sa-

(lamner, c'est pour toujours; et voilii ce qui ré- lutaire dans la vie, mais pensée desespérante

leille toute notre compassion. Nous savons dans l'enfer ! Si nous ne voulons pas, cbrétiens,

vailleurs que ce sont des Ames précieuses, qu'elle soit le sujet de notre désespoir, faisons-

que ce sont des i\mcs raclietées de votre sang, en le motif de noire pénitence. Au lieu de nous

que ce sont des Ames appelées à votre gloire : exposer à des peines éternelles pour une féli-

seronl-elles éternellement perdues pour vous, cité temporelle, tâchons de mériter, par des pei-

^ mon Dieu, et serez-vous éternellement perdu nés temporelles, une félicité élenicUe que je

! Gènes , xix, M. VOUS SOUhaïtC, CtC.

SERMON POUR LE DIMANCUE DE LA TROISIÈME SEMAINE

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