‹ Œuvres complètesChapitre 101 sur 183 · SUR L'IMPURETÉ · texte numérisé non relu

SUR L'IMPURETÉ

ANALYSE

Sujet. Lorsque l'esprit impur est sorti d'un Jiomme, il va par des heux arides cherchant du repos, et il n'en trouve point. Alors il dit : Je retournerai dans ma maison d'où je xuw sorti; et à son retour, il la trouve vide, balayée et ornée. Il part aussitôt, et il va prendre avec soi sept autres esprits encore plus méchants que lui ; ils rentrent dans cette viaison, et ils y Tvihitent.

Il y a des démons de plusieurs espèces; mais entre tous les autres, celui que nous devons avoir particulièrement en horreur, c'est le démon d'impureté dont il est parlé dans notre Evangile. Rien de plus ordinaire et de plus pernicieux que le vice qu'il entretient dans les cœurs, et c'est ce vice abominable que j'attaque dans ce discours.

Division. Impureté, signe de la réprobation, et principe de la réprobation. Signe visible de la réprobation, parce que rien ne nous riprésente mieux dès cette vie l'état des réprouvés après la mort : première partie. Principe efficace de la réprobation, parce que rien ne nous expose ii un danger plus certain de tomber dans l'étal des réprouvés après la mort: deuxième partie.

PREJtitnE PARTIE. ImpuTCté, sigue de la réprobation. Quatre choses marquées dans l'Ecriture expriment parfaitement l'étiat des réprouvés dans l'enfer, savoir : les ténèbres, le désordre, l'esclavage et le ver de la conscience. Or, de tous les péchés l'impureté est celui, 1° qui jette l'homme dans un plus profond aveuglement d'esprit; 2° qui l'engage dans des désordres plus funestes; 3" qui le captive davantage sous l'empire du démon; 4° qui forme dans son cœur un ver de conscience plus insupportable et plus piquant.

1° Avo.igIement : car l'impureté rend l'homme tout charnel. Or, de prétendre qu'un homme charnel ait des connaissances raisonnables, c'est vouloir que la chair soit esprit : Animalis homo non percipit ea quœ Deisunt. En effet, dit saint Bernard, l'impudique se réduit à la condition des bêtes, lorsqu'il suit les mouvements d'une passion prédominante dans les botes. Par conséquent, il n'a plus ces lumières de l'esprit qui nous distinguent des bètes, et qui nous font agir en homme. Aussi voyons-nous tant de voluptueux, au moment que la passion les sollicite, fermer les yeux a toutes les considérations divines et humaines. Venons au détail. Us perdent surtout trois connaissances : la connaissance d'eux-mêmes, la connaissance de leur propre péché, cl la connaissance de Dieu.

Ils perdent la connaissance d'eux-mêmes et de ce qu'ils sont. Exemple de ces deux vieillards qui, sans se souvenir de leul dignité cl de leur âge, tentèrent la chaste Suzanne. Aussi les poètes, selon la remarque de Clément Alexandrin, en décrivant les infâmes commerces de leurs fausses divinités, les représentaient toujours déguisées, et souvent métamorphosées en bêtes : pour nous faire entendre que ces dieux prétendus n'avaient pu se porter à de telles extrémités sans se méconnaître. Et certes n'est-il pas surprenant de voirjusques h quel point ce péché abrutit l'homme '?Onoublie tout. Un père oublie ce qu'il doit à ses enfants, un juge ce qu'il doit au public, un ami ce qu'il doit à son ami, un prêlre ce qu'il doit à Jésus-Christ, une femme ce qu'elle doit à son mari, une fille ce qu'elle se doit à elle-même.

Je dis plus. L'impudique perd la connaissance de son péché, ou plutôt de lagrièveté de son péché. Dans les règles communes, c'est par l'expérience que nous parvenons à la connaissance des choses ; mais dans le péché dont je parle, il arrive tout 1« conlraire. Car nous ne le connaissons jamais mieux que quand nous n'en avons nul usage, et nous n'en perdons la connaissance qu'autant que nous nous licencions à le commettre. Une âme encore innocente et pure le regarde comme un monstre ; mais un pécheur par état le traite de galanterie, et s'en applaudit. Aurait-on jamais cru qu'il dût y avoir des chrétiens assez corrompus pour traiter de simple galanterie un péché de cette conséquence ? Et qu'est-ce encore que d'entendre des femmes dans le chrlstiaai&me tenir de semblables discours, et regarder cciime une bagatelle de vrais crimes ? Ces coaversatioas libres, ces entre-

SERMON POUR LE DIMANCHE DE LA TROISlf:ME SEMAINE.

tiens secrets et familiers, ces amitiés prétendues honnêtes, ces commerces assidus de visites et de lettres, ces artifices de \a TJinité humaine, celte détestable ambition d'avoir des adorateurs, ces douceurs vraies ou fausses témoignées à un homme mondain, ces habillements immodestes : tout cela n'est rien, dites-vuus ; mais la({uesliun est de savoirs! Dieu en jugera de la sorte, et si vous-mêmes, lorsqu'il faudra comparaître devant son tribunal, vous n'en jugerez pas autrement.

Knlin, ce péché nous fait perdre la connaissance de Dieu. On peut dire que les impudiques sont communément des esprfU gâtés en matière de créance, et que le progrès de l'impiété suit presque toujours le pro'^res du vice. La raison est que la vue d'un Dieu troublant le voluptueux dans son plaisir, pour mieux goûter son plaisir il prend le parti de renoncer Dieu ; et ce fut ainsi (|ue Salomon devint idolâtre. Les païens, selon la remarque de saint Augustin, ayant fait eux-mêmes leurs dieux, il les ont fait selon leur caprice, et tels (ju'ils les ont voulus : des dieux passionnés, emimrlés, adultères. Mais comme notre Dieu est indépendamment des hommes tout ce qu'il est ; le voluptueux, désespérant de le changer, et le trouvant toujours contraire à sa passion, le désavoue. Or, y a-t-il rien de plus affreux dans les ténèbres de lenfer que cet aveuglement ? Les ténèbres de l'enfer ne sont que des ténèbres extérieures : In tenebras exteriores ; au lieu que l'aveuglement de l'impudique est tout intérieur.

2" Désordre et confusion. Dans le désordre même de l'enfer, il y a un ordre supérieur que la justice divine y a établi, puisque c'est l!i que Dieu punit ce qui est punissable : au lieu que le désordre de l'impureté est un pur désordre. Il consiste, selon saint Augustin, en ce que l'esprit se laisse gouverner par les sens. Il consiste, selon saint Chrysostome, en ce que l'impureté porte l'homme à des excès où la sensualité même des bètcs ne se porte pas. Exemple de ces villes abominables dont il est parlé au livre de la Genèse, et sur qui Dieu fit éclater sa colère. Enfin, selon Tertullien, il consiste en ce que l'impureté a une liaison presque nécessaire avec tous les autres vices et que tous les autres vices sont, pour ainsi parler, à ses gages et k sa solde. De là les guerres et les dissensions, les discordes et les haines irréconciliables, les profanations et les sacrilèges, les empoisonnements et les assassinats, les trahisons et les noires impostures, les injustices et les violences, les dépenses excessives et la ruine des familles. C'est ainsi que l'impureté renverse tout.

L'indignité est qu'une femme perdue d'honneur et de conscience, par un renversement autrefois inouï, fasse elle-même les avances les plus criminelles et les plus honteuses. L'excès du désordre est que toutes les bienséances qui servaient de rempart à la pureté soient maintenant bannies comme incommodes. Le comble du désordre est que les devoirs les plus inviolables chez les païens mêmes soient parmi nous des sujets de risée. L'n mari sensible au déshonneur de sa maison est le personnage qu'on joue sur le théâtre. Quel désordre encore qu'un mari, pourvu d'une femme prudente et accomplie, mais entêté d'une passion bizarre, aime avec obstination ce qui souvent n'est point aimable, et ne puisse aimer par raison ce qui mérite tout son amour I - 3" Esclavage. Point de péché qui rende l'homme plus esclave du démon. Dans les premiers siècles de l'Eglise, remarque saint Augustin, cet ennemi de notre salut attaquait les chrétiens par les persécutions: pourquoi? parce que les chrétiens alors vivaien* dans une entière pureté de mœurs, et que, ne pouvant s'en rendre maître par l'amour du plaisir, il tâchait à les vaincre par l'horreur des supplices. Mais depuis qu'il a trouvé moyen de s'introduire par les voluptés sensuelles, toutes les persécutions ont cessé. Car cette voie lui a paru bien plus courte et plus assurée. Triste esclavage, où gémit si longtemps saint Augustin!

4" Ver de la conscience et trouble. Trouble du côté de Dieu, que l'impudique envisage comme le juge de ses actions et de sa vie. Dans les autres péchés, on peut se faire plus aisément une fausse conscience, et le pécheur dans sa fausse conscience trouva une espèce de repos. Mais l'impureté est un vice trop grossier pour servir de sujet aux illusions d'une conscience erronée. Ainsi, pour peu qu'on ait encore de religion, il n'y a point de péché que le remords suive de plus près. Il est vrai que l'impudique perd assez communément la foi: mais en quelles incertitudes le jette alors son infidélité même! etjcette infidélité ne l'assurande rien et lui faisant hasarder tout, de quel secours lui peut-elle être pour avoir la paix? Trouble encore plus sensible du côté de l'objet qu'il adore. Dans la naissance de cette passion, quel tourment est comparable à celui d'un esprit blessé qui aime, et qui s'aperçoit qu'il n'est pas aimé ! ou si l'on répond à ses assiduités, quelles craintesau moins qu'on n'y réponde pas également, qu'on n'y réponde pas sincèrement, qu'on n'y réponde pas constamment ! Dansle progrès de celte même passion, que ne faut-il pas essuyer? caprices, fiertés, hauteurs, légèretés de la part de celle dont on a fait son idole. Surtout si la passion, se tourne en jalousie, comme il arrive presque immanquablement; quel enfer ! Etquelle issue enfin, quel dénouement ordinaire ont ces cràninelles intrigues? La seule vue de l'avenir n'est-elle pas une peine continuelle et toujours présente, quand on se dit à soi-même et qu'on se le dit avec assurance : Cette passion finira; et le succès le moins fâcheux que j'en puisse attendre, c'est qu'elle finira par quelque chose de désagréable ? Ah I mon Dieu, nous ne le comprenions pas, mais nous sommes obligés de le reconnaître, que» ■vous ne châtiez jamais plus rigoureusement le pécheur qu'en le livrant à ses appétits déréglés.

Deitxièhk partie. Impureté, principe delà réprobation. Opérer la réprobation dans une âme, c'est la conduire à l'impénitence finale. Or, il n'y a point de péché qui .semble plus éloigné de la pénitence que l'impureté, et qui par conséquent, dans le cours ; ordinaire, soit plus irrémissible. Je ne dis pas irrémissible dansle sens que l'a entendu Tertullien, lorsqu'il prétendait que ce . péché était absolument sans remède, et que, quelque marque de pénitence que donnât le pécheur, l'Eglise ne le devait et ne le pouvait jamais recevoir; mais j'entends qu'entre les péchés, il n'y en a point de plus difficile à guérir, et que par ses enga- ,1 gements criminels l'impudique se fait, pour ainsi parler, à lui-même un état d'impénitence, d'où il pourrait et d'où il ne veut . presque jamais sortir. Voilà en quoi la vérité que j'établis est différente de l'hérésie de Tertullien. Hérésie qui, tout insoutenable ■ qu'elle est, nous fait toujours connaître de quelle horreur on était alors prévenu contre le péché que je combats, et combien à l'égard de ce crime la discipline de l'Eglise était rigoureuse. Hérésie l'ondée sur des raisons en elles-mêmes très-solides, mais dont Tertullien tira des conséquences outrées.

Sans donc porter la chose si loin, je dis que l'impureté conduit à l'impénitence finale : comment ? 1° parce qu'il n'est point dei péché qui rende le pécheur p!us sujet à la rechute ; 2° point de péché qui expose plus le pécheur à la tentation du désespoir ;l 3* point de péché qui tienne le pécheur plus étroitement lié par l'habitude.

1° Rechute. Je retournerai dans ma maison d'où je suis sorti, dit l'esprit impur: je reprendrai dans cette âme tons les' avantages que j'y ai perdus, et le dernier état où elle se trouvera sera pire que le premier. J'en appelle, chrétiens, à votre expérience: et n'est-ce pas là ce qui nous rend vos confessions suspectes, quand vous avez recours à nous dans le sacré tribunal ?i

2" Désespoir. Vesperantes semetipsos tradiderunt impudiciliœ. Mais de quoi surtout désespère l'impudique ? il désespéra de sa conversion, où il voit des difficultés presque insurmontables. Il désespère de sa persévérance, témoin qu'il est de ses lé-' geretés passées. Il désespère de Dieu, il désespère de lui-même : de Dieu, parce qu'il a si souvent abusé de sa miséricorde;! de lui-même, parce qu'il a de si sensibles convictions de sa faiblesse.

3° Habitude. Tout y contribue : les occasions beaucoup plus fréquentes, la facilité de commettre le péché beaucoup plus grande, les impressions qu'il laisse beaucoup plus fortes, le penchant beaucoip plus violent. Aussi, combien voyons-nous d'impudiques par habitude et par profession qui se convertissent ? une M i leleins, un .Vu^ustin péniient, ce sont des espèces de prodiges. C» n'est pas que ces voluptueux ne se présenlent quelquefois au sacrement de la pénitence ; mais de la manière dont ils s'y cofflj

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