‹ Œuvres complètesChapitre 103 sur 183 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Pour parler le langage des Pères, et pour réduire aux principes delà théologie la seconde proposition que j'ai avancée, opérer la réprobation dans une Ame, c'est la conduire h l'impénitencc finale, puis(iu'il est évident que l'impénitence finale est la disposition la plus prochaine h la réprobation, ou plutôt le comniencemont de la réprol)ation même. En effet, dit saint Augustin, les pécheurs ne sont réprouvés que parce qu'ils ne sont plus dans la voie, ni en état de faire pénitence ; s'ils y pouvaient rentrer, ou que, dans le lieu môme de leur tourment, ils pussent encore être touchés d'un sentiment de conversion, l'enfer ne serait plus enfer pour eux, et ils cesseraient d'être réprouvés : mais ils le sont et le seront toujours, parce qu*il n'y a plus pour eux de retour, et qu'une impénitence consommée a mis. P'^"'' «'"^i aire, le -«Ici nier sceau a leur damnation. S'il y a donc un péché dont la vertu particulière et spécifique soit d'engager le pécheur dans cette malheureuse impénitencc, c'est ce que j'appelle non plus un signe, mais un principe de réprobation.

Tel est le péché d'impureté : pourquoi ? parce qu'entre les péchés qui précipitent l'homme dans l'abime de perdition, il n'y en a aucun qui semble plus éloigné de la pénitence chrétienne, et qui par conséquent, dans le cours de la Providence, était plus irrémissible. Je dis, chrétiens, irrémissible, non pas dans le sens que l'a entendu Tcrtuîlien, lorsqu'il prétendait que ce péché soit sans remède ; que l'Eglise n'avait reçu, pour l'abolir, aucun pouvoir, et que tout impudique devait être abandonné à la rigueur des jugements de Dieu ; exclu de toute réconciliation, et visiblement réprouvé, par une séparation entière et sans ressource, du corps de Jésus- Christ. Car l'entendre de la sorte, c'était une erreur ; et cette erreur, pour la distinguer de la vérité que je prêche, consistait en deux points. Premièrement, en ce que Tertullicn voulait que l'impureté fût d'elle-même et absolument irrémissible, ce que je n'ai garde de penser ; mais je dis seulement que c'est un péché très-difficile à guérir ; de sorte que les remèdes même institués par le Fils de Dieu, et counnis à la dispensation de l'Eglise, quoiqu'ils le puissent effacer, ne l'effacent néanmoins qu'assez rarement, parce que mille obstacles, presque invincibles, en arrêtent l'effet salutaire.

Secondement, la pensée de Tertnllien était que l'impénitence habituelle dont rim|)ureté est suivie ne dépendait point de la volonté du pécheur; car selon ses maximes, quand le pécheur aurait fait les derniers efforts, et donné les preuves les plus sensibles d'une pénitence parfaite, l'Eglise n'y devait point avoir égard, pour le rétablir dans l'usage des divins mystères et dans la conHuunion des fidèles : autre article que condamne lEglise, et que je condamne avec elle, reconnaissant que, si le plus emporté et le plus scandaleux des hommes se convertissait à Dieu de bonne foi, qu'il en donnât des marques solides, qu'il justifird sa contrition par la régularité de sa vie ; l'Eglise alors, en lui imposant les satisfactions légitimes, aurait droit de l'admettre à la pénitence, et de lui accorder la grâce qu'il aurait demandée avec gémissements et avec larmes. Mais j'ajoute au même temps que, par les désordres de son habitude criminelle, l'homme se fait, pour ainsi parler, à lui-même un état d'impénitence, et d'une impénitencc volontaire, d'une impénilence à laquelle il ne veut pas renoncer, dont il entretient la cause, et qui lui endurcit le cœur, d'autant plus dangcureusement, qu'elle lui est agréable et qu'elle lui plaît.

Voilà, dis-je, en quoi la vérité que j'établis est différente de l'hérésie de Tcrtuîlien; hérésie où je vous prie, en passant, de remarquer avec moi deux choses importantes, et qui peuvent être pour vous d'une grande édification; savoir, le principe d'où elle procédait, et le fondement sur lequel on l'appuyait. D'où procédait cette hérésie ? appliquez-vous à ceci : d'une sainte horreur dont l'Eglise était prévenue contre le péché que je combats; mais horreur que Tertullicn outra, pour user de ce terme, en déférant trop à ses lumières et à son sens; car voici comment il raisonna : « L'Evangile m'assure qu'il y a des péchés monstrueux, qui ne se pardonnent ni dans le siècle présent, ni dans le siècle à venir. Rien de plus monslrueuux dans un chrétien que le dérèglement d'mie chaip sensuelle et impure; par conséquent il faut que l'impureté soit un de ces péchés irrémissibles dont parle le Saint-Esprit. » Il se trompait dans la première proposition, ne la prenant pas au sens orthodoxe qui la modifie ; mais pour la seconde, il ne supposait rien qui ne fût universellement reçu ; et nous jugeons assez de là que l'impureté était donc alors regardée comme un crime bien énorme, puisqu'il se trouvait même des houHues savants et zélés qui ne pouvaient consentir que la pénitence la plus juste et la

SUR I/IMPlIRETr:.

plus compIiMc fût siiffisaiilc pour l'expier. De

plus ou jiifït^ >lo colle li(''ic^>io coiiilùcu, ^ l'égard de ce criiue, la discipline de l'Kglise étail rigoureuse, cl avec (|iielle scvt^iilé l'on procédait cou- Ire les inipudi(pies. Car il fallait bien que cela fût ainsi, piiis(iiie la conslilulion du pape Zéphyrin, qui proniellait gr;\ce aux simples foniicaleurs (soulTrcz ce ternie), quelcpie prudente quelle fût, ne laissa pas de parlagei* les esprits, de déplaire ;\ plusieurs, et d'en révolter quelques-uns, entre lesquels Tertullien se déclara le plus hautement. J'apprends, disait-il dans la ihaleur de celte controverse, que le souverain Pontile, l'évèque des évùques, a publié une ordonnance, luais décisive et absolue, en vertu de laquelle les foriiicateurs, après les exercices ordinaires d'une pénitence laborieuse, peuvent espérer une eidièrc rémission : Audio ediclum, et quidem pe)\nnptorium : Poutifex sciliccl maximus , episcopu^ episcoponim, dicit : Ego fornicationis dtiicta pœniteutia functis dimitto. Ensuite il s'écrie : 0 indignitél ù prévarication! ô abus! qui ouvre la porte à toutes sortes de licences ! Prenez garde, chrétiens : cette conduite le scandalisa, et il aima mieux se séparer du corps de l'Eglise, en l'accusant de relâchement, que de souscrire à celte ordonnance et de l'approuver. Il fallait donc que la simple fornication eût été jusqucs là sujeltc ;\ de grandes peines. Mais encore, sur quoi Tertullien se fondait-il pour porler les choses h cet excès, et pour traiter d'irrémissible le péché, selon le monde, le plus pardonnable ? Sur des raisons, chrétiens, toutes essentielles, quoiqu'il soit vrai qu'il en abusa. Par exemple, il ne pouvait souffrir qu'un chrétien apportât pour excuse de son désordre la faiblesse de la chair. Ah ! mon frère, reprenaitil, ne me dites pas que la chair a été faible en vous ; elle n'a été que trop forte, puisqu'elle l'a emporté sur l'esprit : Nulla enim tam fortis est caro, quain qncespiritum elisit. Eh quoi! ajoutaitil, nous rclïu3o;is la gràco de la pénilencc à celui qui a succombé dans la persécution, et nous l'accorderons à celui qui, dans la paix, succombe à sa passion ? Nous ne pardonnons pas h une chair que le supplice a effrayée, et nous pardonnerons à celle qu'un faux plaisir a corrompue? Non, non, poursuivait- il, il y aurait en cela de l'injustice ; car une chute libre et volontaire mérite bien moins de compassion qu'une lâcheté involontaire et forcée. Or, l'apostasie d'un chrétien par la crainte de la mort, toute criminelle qu'elle est, est l'effet d'une violence étrangère ; au lieu que le désordre de l'impudique vient d'une pure infidélité. Le chrétien

lâche et déserteur de .sa religion peut alléguer pour sa défense la cruauté des bourreaux ; mais le sensuel elle volnpliicnx ne p»!nt s'en prendre <|u*ii lui-même. El (|ui des deux, à votre avis, fait un |)lus grand outrage h Jésns-ChrisI, ou cehù qui rabaridoime dans les loin inenls, ou celui (pii le renonce dans les délices? ou celui (|ui souffre et qui gémit en lui manquant de loi, ou celui qui lui manque de foi pour se contenter et se satisfaire ? Tous ces sentiments de Tertullien sont grands sans doute et élevés; mais voici sa raison principale : écoutez-la, s'il vous plaît : c'est que la chair de l'homme ayant été adoptée, ennoblie, sanctiliée par l'incarnation divine, le péché qui la déshonore et qui la souille ne devait plus seulement passer pour un crime, mais pour un monstre. Car enfin, conliniiail-il au même endroit, que la chair se soit licenciée, et qu'elle se soit même perdue avant Jésus-Christ, on peutdire qu'elle n'était pasencore digue des dons du salut, et qu'elle n'était pas encore formée aux pratiques de la sainteté. Mais depuis que le Verbe de Dieu a contracté avec clic la plus intime alliance, en se faisant luimême chair ; Et Verbum caro factumest • ; ah ! mes frères, concluait Tertullien, faisons état que cette chair a comme changé de nature, et qu'elle n'est plus ce qu'elle était : Exinde caro quœciimque alia jam res est. Pourquoi donc voudrions-nous la justifier parce qu'elle nous paraît avoir de fragile? Quid ergo illamnunc de pristino excusas? Que l'impureté ait été rémissible dans la loi ancienne, c'était un temps où l'homme ne portait pas encore la qualité de membre de Jésus-Christ, et où notre chair n'avait pas l'honneur d'être incorporée à la sienne : mais depuis qu'elle lui est unie personnellement, depuis qu'elle a été lavée par le baptême et dans le sang de l'Agneau, depuis qu'elle est devenue le sujet des plus excellentes opérations de la grâce, il est juste, ou que vous la conserviez vous-mêmes, ou que vous soyez éternellement réprouvés de Dieu.

C'était ainsi que raisonnait ce défenseur de la pureté, mais, après lout, défenseur trop obstiné et trop ardent. Celait ainsi qu'il frappait l'impudique d'un anathème éternel ; et moi^ chrétiens, sans aller si loin, j'ai, dit et je le dis, que l'impureté n'exclut point encore absolument, et dès maintenant, le pécheur de la miséricorde divine; mais j'ajoute qu'il s'en exclut lui-même par un attachement opiniâtre à son péché. En voulez-vous les preuves ? je les réduis à trois. Car il est vrai qu'il n'est point de péché

I JoAQ,

SERMON POUR LE DIMANCHE DE LA TROISIf.ME SEMAINE.

qui rrntîc le pécheur plus sujet h la rechute, point de péché qui expose plus le pécheur à la lentalloii du désespoir, point de péché qui tienne le pécheur plus élroilonicnt lié par l'iiabitudc. Encore un moment d'alleution, et je finis.

Point de péché (jui rende le pécheur plus sujet ;\ la rechute. Ecoutez là-dessus ce (|uc se dit à Itii-inéine, dans notre Evangile, l'esprit impur : lîevertar in domum meam unde exivi ' ; Je retournerai dans ma maison d'où je suis sorti ; car quoique je l'aie quittée, par la facilité que je ti'ouve à y rentrer dès que je le veux, elle ne laisse pas d'être à mî>i ; et quand je la quitte, je ne la quitte que pour un temps, sans cesser pour cela d'en être le maître : j'y retournerai : Revertar ; et j'y reprendrai tous les avantages que j'y avais ; je la trouverai nettoyée et parée, mais je la souillerai tout de nouveau, et le dernier état de celte âme sera pire que le premier : Et fiunt novissima hoininis illius pejora priori' bus 2. Vous reconnaissez-vous , chrétiens , et cette peinture n'est-elle pas une expression naturelle de ce qui se passe dans vous ? Si vous êtes possédés de ce démon de la chair, ne sontce pas là les malheureuses épreuves que vous faites tous les jours de son pouvoir et de votre faiblesse ? Après que vous l'avez chassé en vous convertissant à Dieu , n'est-ce pas ainsi qu'il revient, et que, comptant sur voire fragilité, il n'a qu'à employer le charme trompeur d'une volupté passagère pour vous pervertir ? Quelque soin que vous ayez de purifier vos consciences, de les orner et de les parer, n'est-ce pas ainsi qu'il commence tout de nouveau à les corrompre et à les infecter ? Votre état alors n'est-il pas encore plus mortel qu'il ne l'était ? N'en devenez-vous pas encore plus esclaves delà sensualité, encore plus incapables de vous modérer, encore plus emportés dans les occasions, encore plus lâches et plus changeants dans vos résolutions ? Ah 1 mes frères , permetlez-moi de vous le dire avec douleur, voilà ce qui fait gémir les pasteurs de vos âmes, et ceux qui doivent en répondre ! Quand vous avez recours à nous dans le sacré tribunal, voilà ce qui nous rend vos confessions suspectes , ce qui nous en. pèche de faire fond sur vos ferveurs ; voilàce qui nous oblige, comme dispensateurs des mystèîcs de Dieu, à prendre avec vous tant de précautions, à ne vous en pas croire sur votre parole, à nous défier de vos soupirs et de vos larmes, à vous suspendre la grâce du sacrement, et, après bien des délais, à ne vous l'accorder qu'avec peine ; voilà ce qui nous met dans la

J Matth., xa, 44. — ' Ibid., 45,

nécessité de nous dépouiller même quelquefois dccesentraillcsde miséricorde que demanderait notre fonction, ci de nous endurcir contre vous, en refusant absolument de vous délier et de vous absoudre.

Point de péché qui expose plus le pécheur à la tenlalion du désespoir. C'est saint Paul qui nous rap|)ren(l : Dcspernntes semetipsos Iradi' derunt impndicitiœ i . Je vous conjure, mes frères, disait-il aux Ephésicns, de ne plus vivre comme ces pécheurs qui, perdant toute espérance, s'abandonnent à toutes sortes de dissolulions : In operatiuucm iminunditiœ omnis 2. Car l'effet le plus ordinaire de l'impureté est de ruiner dans une Ame tout l'édifice de la grâce, et d'en renverser jusques au fondement, qui est l'espérance chrétienne. Mais encore, demande saint Chrysostome, de quoi l'impudique désespère-t-il, et de qui désespère-t-il ? Il désespère, reprend ce saint docteur, de sa conversion, il désespère de sa persévérance, il désespère du pardondesesmmes;etquandon lui promettrait le pardon de ses crimes, il désespère de sa volonté propre, il désespère de Dieu, et il désespère de lui-même. Est-il de plus tristes et de plus désolantesextrémités?Il désespère de sa conversion, car le moyen, se dit-il à lui-même, ou plutôt lui fait dire l'esprit impur, le moyen que je rompe mes chaînes, le moyen que je m'arrache du cœur une passion qui fait toute la douceur de ma vie, le moyen que je renonce de bonne foi à ce que j'aime encore de meilleure foi ? Si je disais que je le veux, ne mentirais-je pas au Saint-Esprit ? et si je n'ai pas la force de m'y résoudre et de le vouloir, ne suis-je pas le plus infortuné des hommes et le plus délaissé de Dieu? Supposé môme sa conversion, il désespère de sa persévérance : car que puis-jc attendre de moi, poursuit-il, après tant de légèretés et de changements? Quand je dirai aujourd'hui à Dieu que je veux sortir de ma misère, et que la résolution que j'en ai formée sera éternelle ; pour le dire et pour le penser, serai-je plus en étatdel'exéculer ?N'ai-je pas dit cent fois la même chose; et cent fois après l'avoir dite, ne me suis-je pas trouvélemême que j'étais? Pourquoi prétendre que ce que je dirai maintenant sera plus solide? et pourquoi me flatter que je ne serai pluscc roseau agité du veut, qui cède et qui plie dès qu'il est ébranlé par le moindie souffle? En le voulant ainsi, en m'y engageant, changerai-je de naturel, aurai-je une autre trempe d'esprit, serai-je pourvu de plus grands secours, me fournira-t-on des remèdes plus présents et plus

\ Ephes., IV, 19. — » Ibld.

SUR LrMl'UUETÉ.

efficaces que ceux mômes que.j'al si souvent rendus iiuililcsîEnnn.il déscspùre tout àla fois, et de Dieu et de Uii-inùmo:del)ieii, parce que c'est un Dieu desainteli'ï, qui ne peut a|)|)rouver ni souffrir le mal ; de lui-nu'^me, |)aice qu'étant tout charnel, et ventlu, connue dit saint Paul, au péché : Venumdatus siib pcccato • ; il ne i>ent presque plus désormais aimer le hien : de Dieu, parce qu'il a si souvent abusé de sa miséricorde et de sa patience ; de lui-même, parce qu'il a les plus sensibles conviclions de son instabilité et de son inconstance : de Dieu et de lui-même, parce qu'il voit entre Dieu et lui des oppositions intinies, qu'il ne croit pas pouvoir surmonter, cl qui lui font prendre le ^)arli de se livrer aux désirs de son cœur : Desperantes semetipsos tradiderunt impudicitix 2.

Aussi, chrétiens , esl-il vrai que nul autre péché ne tient le pécheiu- si étroitement lié par l'habitude. Tout y contribue : les occasions de ce péché beaucoup plus fréquentes, la facilité de connnettre ce péclié beaucoup plus grande, le penchant naturel vers ce péché beaucoup plus violent, les impressions que laisse ce péché beaucoup phis fortes. Ne cherchons point tant de raisons, mais tenons-nous-en à la seule expérience. Je vous le demande, mes chers auditeurs , combien voit-on d'impudiques dans le monde, je dis d'impudiques par état, qui se convertissent ? En connaissez-vous beaucoup dans qui la gn\ce ait opéré ce changement ? Je trouve bien, disait autrefois s;\int Chrysostome, et j'ai plus droit encore de le dire aujourd'hui ;je trouve bien des âmes pures qui se sont tout à fait préservées de la contagion du péché. Il y en a eu de tout temps, et il y en aura toujours, pour l'édification de l'Eglise et pour la gloire de Jésus-Christ. Je vois dans le christianisme des sociétés d'hommes crucifiés au monde et à la chair, qui, sur la terre, semblent vivre comme les anges du ciel; j'y vois des assemblées de vierges, qui, selon l'expression de saint Jean, ont blanchi leurs vêtements dans le sang de l'Agneau ; j'y vois des femmes pleines de vertus, des veuves d'une réputation et d'une vie irréprochables : mais des chrétiens chastes et réglés, après avoir vécu dans le désordre ; mais des hommes autrefois lascifs et voluptueux, qui aient cessé de l'être ; mais des âmes libertines et dissolues, qui recouvrent le don de la pudeur après l'avoir perdu par l'incontinence: ah ! mes frères, reprenait saint Chrysostome, c'estceque je cherche dans le monde, mais assez inutilement ; et c'est ce qui me fait douter si, lorsqu'il

' Kom., TU, 14.— î Ephes., iv, 19,

s'agit de ce crime, la pénitence n'est pas encore plus rare que l'innocence, et s'il n'est pas plus facile de ne toml)er point du tout, que de se rel(;vcr a|)iès sa chute. Je sais, m(;s chers auditems, qu(î l'iui et l'autre est possil)lc ù Dieu ; je sais que l'Ecriture et la tradition ne laissent pas de nous en fournir de célèbres exemples ; mais comment vous les piopose-t-on ? comme des prodiges de la grAce, comme des faits extraordinaires et singuliers : un Augustin, une Madeleine, quchpies autres spécialement élus pour être des vases de miséricorde, mais dont le petit nombre est cent fois plus capable de vous faire trembler que de vous donner de la présomption.

Cependant, me direz-vous, on voit ces hommes esclaves de la chair se présenter avec douleur au sacrement de la pénitence. Avec douleur, chrétiens? Ah! quelle douleur! car, pour vous en découvrir l'abus ordinaire, si vous l'ignorez, ils se présentent, dit le chancelier Gerson, à ce sacrement de la pénitence, bien plus communément pour être condamnés de Dieu, que pour être absous de ses ministres : ils s'y présentent, mais avec des circonstances qui font bien connaître que leur dessein n'est pas de déraciner le mal. Car pourquoi ces craintes, ces réserves en s'accusant? pourquoi ces vains ménagements d'une prudence tout humaine? pourquoi ces changements de confesseurs ? pourquoi même ce choix affecté des moins sévères et des plus commodes? Le grand secret pour un chrétien en qui ce péché prédomine, est de se mettre sous la conduite d'un homme de Dieu intelligent, exact, zélé ; mais c'est ce qu'ils ne veulent pr\s. Enfin ils s'y présentent faisant trêve avec leur passion, et ne rompant jamais avec elle. Car, observez-les dans la suite, et vous verrez si j'ai raison de me défier de leur pénitence. Ils détestent, ce semble, leur péché ; mais ils ne cessent pas pour cela d'en aiiuer l'objet et d'en entretenir les occasions. Us se défont d'un en^iugement, mais ce n'est que pour en former un autre. La fréquentation de cette personne leur devenant même nuisible selon le monde, ils s'en éloignent , mais ils prennent parti ailleurs :au défaut de celle-ci, ils trouveront cellelà. Je dis plus, au défaut de tout le reste, ils se trouveront toujours eux-mêmes, et ce sera assez. Ainsi, ils changent de sujets, mais i;s ne changent pas de sentiments ; et malgré leur douleur prétendue, leur péché subsistera toujours. Quand donc feront-ils une vraie pénitence? Dans cette vie? ils ne s'y déterminent jamais. Dans l'autre, elle y est inutile et ^ii»

SERMON POUR LE DIMANCHE DE LA TROISIÈME SEMAINE

effet. A la mort ? c'est alors le péché qui les quitte, et non pas eux qui quittent le péché. Les voilfi donc sans pénitence et dans le temps et dans l'éternité, et par conséquent dans un état de réprohation. Or, qui les réduit en cet état? l'impureté. Mais si cela est, il s'ensuit donc que le monde est plein de réprouvés, puisqu'il est plein de voluptueux et d'impudiques ? A cela, mon cher auditeur, je n'ai pour toute réponse que deux paroles à vous dire, mais qui sont d'une autorité si vénérable, et au même temps d'une décision si expresse, qu'elles ne souffrent nulle réplique.

La première, de saint Paul : que les impudiques ne seront jamais les héritiers du royaume de Dieu : Neque fornicarii, neque adulteri, neque molles... reçjuum Dei possidebuntK La seconde, de Jésus-Christ môme : Que nous sommes tous appelés au royaume de Dieu, mais qu'il y en a peu d'élus : Multi vocati,pauci electi"^. Or, comparant entre elles ces deux grandes vérités, quelcjue indépendantes qu'elles semblent d'abord l'une de l'autre, j'y découvre un enchaînement admirable : car quand je m'imagine, d'une part, beaucoup d'appelés et peu d'élus, et que, de l'autre, je vois tant d'àmes sensuelles et si [)eu de chastes, je n'ai plus de peine à voir la liaison de la parole du Sauveur du monde avee celle de l'Apôtre, et je ne cherche point d'autre dénoùuient de ce terrible mystère de la prédestination et de la réprobation des hommes. Le seul partage que font dans le monde l'incontinence et la chasteté suffit pour nous le faire comprendre. Car, s'il y avait beaucoup d'âmes pures, ou si beaucoup d'impudiques se convertissaient, je ne poiuiais pres(jue plus me persuader qu'il y eût si peu d'élus. Au contraire, s'il était vrai qu'il y eut beaucoup d'élus malgré le petit nombre d'àmes pures, ou le nombre encore plus petit d'iuipudiques convertis, il faudrait dire que les im|)udiqucs auront donc place dans le royaume de Dieu. Mais un nombre infini de voluptueux et d'impudiques, et d'ailleurs Dul impudique reçu dans l'héritage céleste, voilà

; 1 Om., yi, 10. — ' MalU)., XX, 16.

ce qui vérifie et ce qui me fait parfaitemen entendre l'oracle du Fils de Dieu : Plusieurs d'appelés, peu d'élus : Multi vocati, pauci electi. C'est à vous, mes chers auditeurs, h y prendre garde, tandis qu'il est encore temps pour vous. Car il est temps encore après tout, et à Dieu ne plaise que je vous renvoie sans espérance ! En vous proposant des vérités si terribles, mon dessein n'a été que de vous les rendre salutaires. Si j'ai dit que l'impureté est de tous les péchés celui qui rend le pécheur plus sujet à la rechute, ce n'est que pour vous engager à une plus exacte pratique de la vigilance chrétienne. Si j'ai dit qu'd n'y a point de péché qui expose plus le pécheur à la tentation du désespoir, ce n'est que pour vous élever au-dessus de vous-mêmes, et pour vous porter à implorer le secours de Dieu avec plus d'ardeur et plus de confiance. Si j'ai dit que nul autre péché ne tient le pécheur plus étroilement lié par l'habitude, ce n'est que pour vous inspirer des sentiments plus héroïques;, et pour vous déterminer à faire de plus généreux efTorfs. Votre salut les demande, et Dieu les attend de vous : mais pour cela, mon Dieu, nous avons besoin de votre grâce, d'une grâce prévenante, d'une grâce victorieuse et toute-puissante. Grâce que je demanderai sans cesse : elle est précieuse et j'en connais le prix ; mais toute précieuse qu'elle est, je puis l'obtenir, et Dieu ne la refusera point à ma prière. Grâce à laquelle je ne mettrai nul obstacle ; ce n'est pas assez : â laquelle je me disposerai ; et par où ? par la fuite des occasions, par la mortification de mes sens, par la fréquente confession, par la lecture des bons livres, par d'utiles entretiens avec un directeur sage et zélé ; par les aumônes, par les sacrifices, par tous les moyens que la religion me fournit. Grâce à laquelle je répondrai fidèlement et sans me tromper, promptement et sans hésiter, pleinemenl et sans rien réserver. Grâce que je n'exposerai jamais ; car l'exposer, ce serait vouloir la perdre. Mais aussi, mon Dieu, grâce avec laquelle je me promettrai une sainte persévérance, jusqu'à ce que j'arrive à la gloire où nous ccilduise, etc.

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