‹ Œuvres complètesChapitre 111 sur 183 · SLR LA RELIGION ET LA PROBITÉ · texte numérisé non relu

SLR LA RELIGION ET LA PROBITÉ

ANALYSE

Sujet. Tous ceux qui avaient des malades de diverses maladien les amenaient à Jésus, et il les guérissait tous en les tott' chant. Or, les démons sortaient de plusieurs possédés, criant et disant : y^ous êtes le Fils de Dieu. Mais il les reprenait, et ne leur permetlait pas de parler, parce qu'ils savaient qu'il était le Messie.

C'est le témoignage que rendaient les démons au Fils de Dieu : mais témoignage que ce Dieu-llomme méprise el qu'il rejette, parce que ce n était qu'un témoignage forcé, et (|ue, tandis qu'ils semblaient l'Iionorer d'une part, ils le blasphémaient de l'autre et le renonçaient. En vain donc rendons-nous à Dieu un culte apparent, si dans la pratique nous démentons par nos mœurs ce que nous confessons de bouche, et si nous n'en devenons pas plus fidèles à nos devoirs. Je dis même aux devoirs les plus communs de la société, et les plus ordinaires dans l'usage de la vie el. lo commerce du monde. C'est ce qui m'engage à vous faire voir dans ce discours le rapport nécessaire qu'il y a entre la religion et la probité.

Division. Quoique la probité, selon le monde, et la religion, soient très-diU'érentes, et dans leurs principes, et dans leur objet, et dans les fins quelles se proposent, la liaison néanmoins est si étroite eaire l'une el l'autre, qu'à les prendre dans toute l'étendue qu'elles doivent avoir, on peut dire absolument qu'elles sont inséparables. Point de probité .sans religion : première partie. Point de religion sans probité : deuxième partie.

Première paiitie. Point de proi)ité sans religion : pourquoi ? 1° parcequ'il n'y a que la religion qui puisse être un principe nniveisi'l et un fondement solide de tous les devoirs de la probité ; 2° parce que tout autre motif que celui de la religion n'est point k 1 épreuve de certaines tentations, oii la vraie probité se trouve sans cesse exposée ; 3° parce que quiconque a secoué l« joug de la religion, n'a plus de peine ii s'émanciper de toutes les autres lois qui pouvaient le retenir dans l'ordre, ni k se défaire de tous les engagements qu'il a dans la rociété humaine, et sans lesquels la probité ne jieut subsister.

1° La religion est le seul principe sur quoi tous les devoirs qui l'ont la vraij probité peuvent être solidement établis. Car c'est la religion, dit saint Thomas, qui nous lie à Dieu ; et c'est en Dieu, comme dans leur centre, que sont réunis tous les devoirs qui lient les hommes entre eux par le commerce d'une étroite société. Ainsi, en vertu de la loi que j'ai refue et que je me fais de servir Dieu, je rends à chacun, par une conséquence nécessaire, tout ce qui lui est dû, parce qu'en Dieu seul je trouve ce qu| m'oblige à tout cela.

En effet, c'est cette vue de Dieu et de sa loi, cette vue de conscience, qui fait que je me soumets et que je ne manque à rien. Et voilà la preuve dont se servait Tertullien, pour convaincre les pa'iens qu'ils devaient regarder notre religion comiiit- une religion utile à U sûreté et au bien commun. Car c'est celte religion, leur disait-il, qui nous apprend à prier jiour vos Césars, à servir fidèlement «hns vos armées, à payer exactement et sans fraude l-^s tributs ot les impôts publics. Et certes, si dans un Étal toutes choses se traitaient selon les lois du christianisme, quel ordre n'y verrait-on pas et quelle paix ?

Mais que le principe de la religion, ce premier mobile, vienne une fois à être détruit ou altéré dans un esprit, plus de règle ni de conduite, plus d'honnêteté de mœurs, du moins constante et générale. Car sur quoi serait-elle fondée ? Sur la raison?Mai9 qu'est-ce que la raison corrompue par le péché el alfaiblie parles passions ? et quels scandales arriveraient, si chacun, selon son caprice el selon son sens, se faisait l'arbitre de ce qu'il peut, do ce qu'il doit, de ce qui lui appartient, de ce qui lui es* permis? C'est pour cela que dans les affaires du monde, dans Icstr.iilés, on exige des serments, qui sont des protestations publique* et solennelles de religion : preuve, dit saint Chrysostome, que sans le sceau de la religion, on ne croit pas pouvoir comjiti-'r sur la raison des honimos.

J'en appelle à votre propre sentiment. Qui de vous voudrait que sa vie et sa fortune fussent entre les mains d'un homme sans religion? Un athée même se confiera pluiôt à un homme qui a de la religion, qu'à un impie comme lui.

Vous me direz qu'indépendamment de la religion, il y a un cerlnin amour de la justice que la nature nous a inspiré. Mais sans examiner quel serait cet amour de la justice, yaural-il beaucoup d'hommes dans le monde qui s'en pi(]iiassenl, s'ilsétaicnt persuadés qu'il n'y a ni Dieu ni religion? .le me regarderais alors moi-même comm;» ma fin, et, par une conséquence nécessaire, je rapporterais tout à moi, el je croirais avoirdroit dosacrifior tout pour moi. Et c'esticiqueje dois vous faire remarque» l'extravagance de cette politique malheureuse dont un faux sa.;e de ces dernitrs siècles s'est glorifié d être l'auteur. Pulitiqu qui ne reçoit point de religion, qu'autant qu'il en faut pour bien faire son personnage selon le monde, et qui n'en retient qna l'apparenre et la figure. Sans employer bien d'autres preuves contre une si détestable maxime, je me contente de dire quer.ette damnahie politi(|ue se détruit par elle-même. Car elle reconnaît au moins la nécessité d'une religion apparente pour conieiiirles peuples dans le devoir, et par-là même elle convient que la raison seule n'est pas capable d'enlietenir dans le monde cette

firobité ([ui le doit régler. D'où je conclus, moi, la nécessité d'une vraie religion, puis(|ue la vraie probité ne peut être fondée sur e mensonge.

2° Tout autre motif que celui de la religion n'est point à l'épreuve de e,:'.rtaines tentations déliantes, où le devoir et la probité se trouvent sans cesse exposés. J'appelle tentations délicates, lorsque l'iiitéri^l et U justice sont en compromis, et qu'on peut aux dépens de l'une ménager l'autre. N'est-ce pas là que nous voyons tous las jours la raisoa succomber, si elle n'est soutenue par la religion ? et île là tant de désordres dans tous les Atats el toutes les conUiiioni .\t la vie, parce que dans tous Im ftats et toutes les conditions il y a peu de religion.

SUR LA RFMHÏON KT F. A PnOlUTri.

An«si quand l« démon vint tenter Ji'ius-nhi-";!. i.nr oîi ce f)ieii-Homn)e 8iirmonlii-t-il l.i tentation? |»nr In rflij/ioii : Domint<»t /Vwm tuumadorabis. Au contraire, iMiin(|iions de ^cli^,'ioll, il n'y aur» puiiit de teiil.ilion, point il'inléiOl (|ni ne nous nuiMiiinle. Ll cela cstuiuore plus vrai (l'un (lt'>fileur tle la foi, U'(|iii'l apn-n avoir eu iMitreiniK de la religion, n'en a piuHiiuiotenant. Cir, (pu* ne peut -on pas eruimiic d'un hoinnie cpii s'est défait de la erainte de hon Dieu?

3" Un homme sans religion n'a donr. plu<! de peine h s'émanciper de toutes les autres lois i|ui [>ouv.iient le retenir dans l'ordre, ni il renoncer aux enga^'cments les plus inviidables qu'il a dans la snriél(^ Inimaine, et sans quoi la probité ne peut tubiis» ler. engagements de dépendance, engageu)ouls de justice, engagements de lidélilé, engagements même du sang et de la nature. Co (|ui ap|ireiiil aux rois et à tous les maîtres du siècle ii ne point souflrir nnjtres d'eux de libertins. Ce ([ui nous ajtpren I à les coniliatlre nous-mêmes, ou à les fuir. Honorons notre religion. Tandis qu'elle sul)si>t(MM dans nous, Dieu sera avec nuus; on si le iM'ché le fait perdre, nous aurons toujours une voie pour le retrouver. Mais si nous laissons éteindre celte lumière, quelle «era notre ressource?

Uk:u\iKMi: FARiiK. Point de religion sans probité. Je dis de vraie religion. Car toute notre religion sans la probité u'est 1° qu'un faîiloine de religion, 1" qu'un scandale de religion.

1° Fantôme de religion. Si quelqu'un de vou-, disait saint Jacques, croit avoir de la religion, et que néanmoin.il ne réprime passa langue, qu'il sache que sa religion est vaine : llujxm vnna esl reliqio. Or, si l'Apôtre a pu parler ainsi de la médisance, que sera-ce de mille dé>ordres encore plus essentiels cpii détruisent enlieremenl la probité dan.sle commerce des hommes, et que certains hommes prélendraicnt néanmoins pouvoir accorder avec la religion ?

Comme la grâce sup|>ose la nature, et que la foi est entée pour ainsi dire sur la raison, aussi la religion a-l-elle jtourbase la probité. Car elle veut, dit saint Jérôme, un sujet digne d'elle et digne de Dieu. Etre juste, être fidèle, être désintéressé, être sans reproehe dans l'estime du momL' ; et pour soutenir, pour sanctilicr toutes ces vertus, avoir de la religion et être chrétien, voilà l'ordre invariable, et auquel il faut que la religion se conforme. Sans cela Dieu réprouve votre culte ; et cminent agréerait-il ce qui même devant les hommes est condamnable? Mais nous renversons cet ordre, et nous nous formons de grandes idées de religion qui ne sont appuyées sur rien, parce qu'en même temps nous négligeons les premier» devoirs de la fidélité et de la justice. Qu'est-ce que cela, sinon un fantôme ?

2" Scandale de religion. Car c'est ce q li expose la religion au mépris et h la censure, ce qui donne au libertinage une espècii de supériorité et d'ascendant sur elle. Je sais qu'il faudrait distinguer la religion, de ceux qui la professent; mais le monde est-il assez équitable pour faire celte distinction ? Quand donc on voit des chrétiens sans probité, c'est-ii-dire intéressés, col.ires, violents, vindicatifs, impitoyables, dissimulés, artificieux, fourbes, imposteurs, quel avantage l'impiété n'en lire-t-elie pas ?

Mais ayons de la probité ; soyons bienfaisants, doux, alfables, prévenants, humbles, intégres, modestes, patients, sans d'-tours, sans artifices, sans ostentation, sans hauteur, c'est ce qui édifiera plus le monde ([ue toutes nos ferveurs el toutes nos pénitences. Tel est. Seigneur, le témoignage que vous attendez de nous : et quelle honte pour un chrétien de ne pas faire au moins en partie, par la pureté de ses mœurs, ce que tant de martyrs ont fait par leur inébranlable constance au milieu des plus rigoureu.\ tourments I

Omnes qui habebant infirmes variis languoribus , ducebant iUos ad Jesum. At ille singulis maniii imponens, curabal ens. Exihant autem dtemona a mtdUs. clamaniia et dicentia : Quia lu es Filiui Dei. El inerepans non sinebal ea loqui, quia sciebant ipsiim esse Ckrislum.

Tous ceux qui avaient des malades de diverses maladies les amenaient à Jésus, et il les guérissait tous en les touchant. Or les démons sortaient de plusieurs possédés, criant et disant : Vous êtes le Fils de Dieu. Mais il les reprenait, et ne leur permettait pas de parier, parce qu'ils savaient qu'il était le Messie. {Saint Luc, chap. IV, 40.)

C'est le témoignage que rendent au Sauveur du monde, dans notre Evangile, ces esprits de téiiôbics ("i qui il faisait sentir son souvet-ain pouvoir en les chassant des corps, et dont il était venu sur la terre renverser l'injuste domination. Témoignage certain, puisqu'ils savaient, et qu'ils avaient appris par de si sensibles épreuves ce qu'il élait : Qida sciebant ipsum esse Christutn 1 . Téinoignage public, puisqu'ils le disaient et qu'ils le luisaient si hautement entendre : Clamantia et dicentia : Quia tu es Filius Dei K Témoignage d'autant plus glorieux au Fils de Diei;, que c'étaient ses ennemis mêmes qui reconîuii.ssaient sa toute-puissante vertu, et qui publiaient sa divinité : Exibant autem dœmonia^. Mais témoignage que cet Homme-Dieu méprise et qu'il rejette, p;irce que ce n'était, après tout, qu'un témoignage forcé, et qu'il ne partait pas d'un vrai sentiment de religion : Et inerepans

Cue., IV, *0. — 2 Ibid. ir, li.

non sinehat ea loqui 3 , Car s'ils obcis.saient à ses ordres en sortant des possédés, c'est qu'ils ne pouvaient ré.'^islcr à sa parole ; et tandis qu'ils Thonoraient d'une part . ou qu'ils semblaient l'honorer, en l'appelant Fils de Dieu, ils le blasphémaient de l'autre et ils le renonçaient, en s'opposant de toutes leurs forces à l'établissement de sa loi. En vain donc, mes frères, pour en venir à nous-mêmes, adorons-nous Dieu ou prétendons-nous l'adorer, si nous ne l'adorons en esprit et en vérité. En vain lui rendons-nous un cullc apparent, si, dans la pratique, nous démentons par nos mœurs ce que nous confessons de bouche. En vain sommes-nous chrétiens, ou nous disons-nous chrétiens, si nous ne le sommes que de nom, et si nous n'en devenons pas plus fidèles à nos devoirs. Et quand je dis nos devoirs, je n'entends pas seulement certains devoirs de religion, mais les devoirs les plus communs de la société, et les plus ordinaires dans l'usage de la vie et dans le commerce du monde. C'est de là même aussi que je lire le sujet de ce discours ; et, prenant la matière en général, je veux vous faire voir le rapport nécessaire qu'il y a entre la religion et la probité; je veux vous donner une parfaite idée de l'une et de l'autre, en vous démontrant la dépendance

1 Luc, IV, 41.

SrRMON rOrR le jeudi de la TUOlSIf.ME SEMAINE.

muluclle qu'elles ont l'une de l'autre. Puissiezvous, sur ce plan, rt^plcr désormais toute la conduite de volrc vie ! C'est pour cela que j'implore le secours du Ciel, et que je m'adresse h Marie, en lui disant : Ave, Maria.

Avoir de la probité selon le monde, et avoir de la religion, ce sont deux choses qu'on a de tout temps distinguées, et qui sont en effet trèsdifférentes, soit qu'on les considère dans leurs principes, soit qu'on en juge par leurs objets, soit qu'on ail égard aux fins qu'elles se proposent. Car la probité selon le monde semble n'être tout au plus qu'un effet de la raison, et la religion est le plus grand ouvrage de la grAce. La probité selon le monde est bornée h quelques devoirs de société, qu'elle règle entre les hommes, et la religion est occupée aux plus saints exercices du culte de Dieu. La probité selon le monde n'envisage rien que de mortel et de périssable, et la religion porte ses vues et ses espérances jusque dans l'éternité. Cependant j'ose avancer une proposition dont quelques-uns ne comprendront pas d'abord toute la vérité, mais dont j'espère que la suite de ce discours les convaincra ; car je prétends que la probité et la religion, toutes différentes et quelquefois môme tout opposées qu'elles paraissent, ont néanmoins entre elles une liaison très-étroite, jusque-là qu'à les prendre dans toute l'étendue qu'elles doivent avoir, on peut dire absolument qu'elles sont inséparables. Pourquoi ? concevez, s'il vous plaît, ces deux pensées : parce qu'il est impossible qu'un homme qui n'a point de religion ait une véritable probité ; et qu'il n'est pas plus possible qu'un homme qui n'a pas le fonds d'une vraie probité, ait une solide religion. Ces deux maximes ont besoin d'éclaircissement ; mais l'éclaircissement que je vais leur donner en doit être la preuve. Point de probité sans religion : c'est la première partie ; point de religion sans probité : c'est la seconde. Mais la probité avec la religion, ou la rehgion avec la probité, voilà ce qui fait, selon Dieu et selon le monde, l'homme de bien, et ce que j'ai présentement à développer.

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