‹ Œuvres complètesChapitre 112 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Je l'ai dit, chrétiens, et il faut que le monde malgré lui le reconnaisse, que sans la vertu de rehgion , qui nous assujettit à Dieu et à son culte, il n'y a point de véritable pi obité f>armi les hommes. Voici les raisons sur quoi je fonde celle importante maxime. Premièrement, parce qu'il n'y a que la religion qui puisse être une règle certaine, un principe universel et un fon-

dement solide de tous les devoirs qui font ce caractère de probité dont je parle. Secondement, parce que tout autre motif que celui de la religion n'est point à l'épreuve de certaines tentations délicates, où la vraie probité se trouve sans cesse exposée. Enfin, parce que quiconque a secoué le joug de la religion n'a jibis de peine à s'émanciper de toutes les autres lois (jui pouvaient le retenir dans l'ordre, ni h se défaire de tous les engagements qu'il a dans la société humaine, et sans lesquels la probité ne peut subsister. Je vais vous faire entendre ces trois pensées.

Je dis que la religion est le seul principe sur quoi tous les devoirs qui font la vraie probité peuvent être sûrement établis. C'est la doctrine du docteur angélique saint Thomas, dans sa Seconde seconde, question quatre-vingt-unième. Car la religion, dit-il, dans la propriété môme du terme, n'est rien autre chose qu'un lien qui nous tient attachés et sujets à Dieu, comme au premier être. Or dans Dieu, ajoute ce saint docteur, sont réunis, comme dans leur centre, tous les devoirs et toutes les obligations qui lient les hommes entre eux par le commerce d'une étroite société. Il est donc impossible d'être lié à Dieu par un culte de religion, sans avoir en même temps avec le prochain toutes les autres liaisons de charité et de justice, qui font môme, selon l'idée du monde, ce qui s'appelle l'homme d'honneur. Ainsi, chrétiens, quand Dieu nous commande de l'adorer et de ne servir que lui seul : Dominum Deum tuiim adorabis, et illi soli servies • ; bien loin que cette restriction, lui seul, exclue aucun des devoirs de la vie civile, elle les embrasse tous; bien loin qu'elle les affaiblis^se, elle les affermit tous; bien loin qu'elle préjudicie à ce que les hommes sont en possession d'exiger les uns des autres, elle le maintient dans toute sa force, et elle l'autorise dans toute son étendue. Car, en vertu de la loi que j'ai reçue et que je me suis faite de servir un Dieu, je rends à chacun, par une conso(iiicnce nécessaire, ce qui lui est dû, l'honneur à qui appartient l'honneur, le tribut à qui je dois le tribut; je suis fidèle à mon roi, obéissant à mes supérieurs, respectueux envers les grands, modeste envers mes égaux, charitable à l'égard des pauvres; j'ai du zèle pour mes amis, de l'équité pour mes ennemis, de la modération pour moimême : pourquoi ? parce que dans Dieu seul je trouve ce qui m'oblige h tout cela, mais d'une manière qui ne peut être qu'en Dieu, et qui ne se trouve point hors de DieU:

En effet, je considère en Dieu tous ces devoir*

) Deut., VI, 13.

SUR TA REIJGION ET Î.A PROIIITR.

comme nnfnnt de df^pcndanccs du ciilto siiprôme doiil je lui suis redevabh', et par C()us(^(|uent comme autant de points de conscience essouliels li mon salut. Or, cette vue de conscience et de salut est la <;rande lè^le (jui fait (|ue je me soumets, (jne je me ca[)tive, (pie j'use, s'il est besoin, de sévéïilé et de n;;ueur contre moimùme, pom* me n^duire à la pratique de toutes ces ol)lij^alions. El voilfi, chrétiens, la sainte et divine morale (pie Tertullien proposait aux infidèles et aux païens, pour leur taire comprendre la pureté de notre religion, et pour effacer les fausses idées qu'ils en avaient. Il leur faisait voir (pie, bien loin qu'ils en dussent former aucun soup(;on ni avoir aucun ombrage, ils la devaient regarder comme une religion utile Ma suivie et au bien commun. Car c'est, leur rcmontrait-il, cette religion qui nous ap[)rentl à faire tous les jours des vœux ii notre Dieu pour la prospérité de vos Césars, lors même qu'ils nous persécutent, et à offrir pour eux le sacrifice de nos autels, au même temps qu'ils sacrifient le sang de nos frères à la rigueur de leurs édits. C'est cette religion qui nous apprend à servir dans vos armées avec une fidélité sans exemple, puisque vous êtes obligé de reconnaître que vous n'avez pas de meilleurs soldats que les chrétiens. C'est cette religion qui nous apprend h payer exactement et sans fraude les trii)uts et les impôts publics; jusques-là que les bureaux de vos recettes (c'est l'expression de Tertullien) rendent grâces de ce qu'il y a des chrétiens au monde, parce que les chrétiens s'acquittent de ce devoir par principe de conscience et de piété : Hinc est quod vectigalia Vectra grntios christianis agunt, utpote debitum ex fide pend eut il) us. Ces paroles sont admirables. Et en effet, si dans un État toutes choses se traitaient selon les lois du christianisme ; si les peuples y obéissaient en chrétiens, et si ceux qui les gouvernent les gouvernaient en chrétiens; si la justice y était rendue, si l'on y exerçait le commerce, si les emplois et les charges s'y administraient selon la conduite toute pure et l'inspiration de l'esprit chrétien, quel ordre n'y verrait-on pas, et quelle paix ? marque évidente, dit saint Augustin, non-seulement de la vérité, mais de la nécessité de notre religion. Et c'est encore par là qu'entre les différentes sectes de la religion chrétienne, le parti catholique, qui est le parti de 1 1 vérité, s'est de tout temps distingué du parti de l'erreur. Car pourquoi, par exemple, les hérésies ont-elles toujours fait naître les désordres, et pourquoi ont-elles suscHé, dans îoîjs les lieux où elle^ se sont élevées, la

révolte des sujets contre les puissances légitimes, sinon, dit le savant l*ic de la Miraiide, parce (ju'il est impossible de dégénérer de la vraie religion sans (h^géiiérer de la vraie; probité? Or, (|ucl est le prcMiicr devoir de la [irubilé, si ce n'est de se soinuellre h l'autorité?

Il faut donc considé'rcr la religion dans le C(cur de l'Iiomme, comme le premier mobile dans l'univers. Pienez garde, s'il vous plaît, chrétiens : ce Ciel que nous ap[)elons premier ' mobile, a une veitusi puissante, qu'il fait rouler avec soi tous les autres cicux, qu'il répand tes inlliiences jusques dans le sein de la terre, et qu'il entretient par son action et par .son mouvement toute riiarmonie du monde. Si ce premier mobile s'arrêtait, disent les philosophes, toute la nature serait dans le trouble et dans la confusion. De même, quand le principe de la religion vient une fois h être détruit ou altéré dans un esprit, il n'y faut plus chercher de règle ni de conduite, plus d'honnêteté de mœurs, du moins constante et générale : remanjuez bien ces deux termes, constante et générale, qui comprennent tout. Car sur quoi serait fondée cette honnêteté ? sur les seules vues de la raison? Ah! chrétiens, vous êtes trop éclairés et trop bien instruits du mérite des choses, pour croire que la raison seule, dans l'état où elle est réduite, c'est-à-dire corrompue par le péché, affaiblie par les passions, sujette comme elle à se prévenir et à s'aveugler, puisse maintenir l'homme dans une innocence entière et irréprochable. Vous avez trop de pénétration pour ne pas voir les scandales qui arriveraient, si les devoirs de la société humaine dé[)endaient uniquement de l'idée que chacun s'en forme, et l'horrible renversement qui s'ensuivrait, si chacun, selon son caprice et selon son sens, se faisait l'arbitre de ce qu'il peut, de ce qu'il doit, de ce qui lui appartient, de ce qui lui est permis; en sorte que sa raison lui tînt lieu d'un tribunal souverain au-dessus duquel il n'en reconnût point d'autre, et dont il n'y eût aucun appel. Je ne veux que vous-même pour en juger. Cette raison sans religion, combien d'injustices n'autoriserait-elle pas? combien de trahisons et de fourberies ne trouverait-elle pas moyen de justifier ? à combien de crimes ne donneraitelle pas le nom de vertu ?

C'est pour cela, dit saint Chrysostome (ceci est remarquable), c'est pour cela que, dans les affaires du monde les plus importantes, dans les traités d'alliance et de paix, (ians les premières charges d'un État, dans l'administration même de la justice ordinaire, on exige des serments.

SEHMON POUR LE JEUDI DE LA TROISIÈME SEMAINE

qui sont des protestalions publiques et solennelles de relif^iou : pounpiui? parce que, sans le sceau de la religion, on ne croit pas pouvoir s'assurer de la raison des honiuics, et parce (pie les hommes mômes, qui connaissent fort bien le faible de leur raison, se défient toujours les uns des autres, îi moins que celle raison qu'ils ont i)Our suspecte n'ait, pour ainsi dire, une caution sui>crieure et un garant, qui est la religion. Car (lu'est-cc en effet que le serment cHê jurement dans la doctrine des théologiens, sinon une espèce de caution que nous fournit la religion même, pour pouvoir répondre aux autres de notre raison? Or cela s'est pratiqué généralement dans toutes les nations el dans tous les siècles. Autre preuve, dit saint Chrysostome, pour confondre le libertinage et pour détruire celle prétendue suffisance de la raison, dont l'impiété se glorifie. Aussi, chrétiens, consullez votre propre expérience : y a-t-il personne de vous qui voulût que sa vie el sa fortune fussent entre les mains d'un homme sans religion? Quelques lumières qu'il ait, quelque raison qu'il fasse paraître, dès là que je sais qu'il n'a point de Dieu, ne m'eslimcrais-je pas malheureux qu'il fût le maître de mes intérêts, et n'éviterai-je pas toujours, autant qu'il est en moi, d'avoir aucun engagement avec lui ? Au contraire, si je suis convaincu que celui avec qui je traite a de la foi et de la conscience, je ne crains rien ; et un athée, tout athée qu'il est, se confiera plutôt à un homme qui croit en Dieu, qu'à un libertin et un impie comme lui. Providence adorable, c'est ainsi que vous éclatez jusque dans l'impiété, et que malgré nous nous concevons de l'horreur pour l'irréligion, qui non-seulement se contredit et se condamne, mais s'abhorre elle-même.

Vous me direz qu'indépendamment de toute religion, il y a un certain amour de la justice que la nature nous a inspiré, et qui suffit au moins pour former un caractère d'honnête homme selon le monde. Je sais, chrétiens, que cela se dit, et que c'est le prétexte spécieux dont le libertinage le plus raffiné se sert pour conserver encore quelque reste d'estime et de bonne opinion parmi les hommes. Mais c'est un prétexte qui n'a jamais trompé que les simples, et dont il est aisé d'apercevoir l'illusion. Car, sans examiner quel serait cet amour de la justice abandonné à la discrétion de la bonne ou mauvaise foi de chaque particulier, je vous demande, chrétiens, où l'on trouverait dans le monde des hommes qui se piquassent d'un grand zèle pour la justice, s'ils étaient une fois persuadés qu'il

n'y a ni Dieu ni religion ? Y en aurait-il beaucoup? un ambitieux, un sensuel, un avare, serait-il beaucoup louché de celte idée de justice sé[)arée de la connaissance de Dieu ? et ces honnêtes gens prétendus du monde, comment en useraient-ils? Car enfin, s'il n'y avait point de religion, et «pie je n'eusse plus devant les yeux ce premier Etre (jui me régit et qui me gouverne, je me regarderais moi-même comme ma fin ; et par un dérégleuient de raison, qui de\ieudrait néanmoins alors comuic raisonnable, je rapporterais tout à moi : mon intérêt, mon plaisir, ma satisfactioîi, ma gloire, seraient mes ëivinités; et je prétendrais avoir droit de leur sacrifier toutes choses : pourquoi ? parce que je ne verrais plus rien au-dessus de moi. ni hors de moi, de meilleur que moi. Et n'est-ce pas ainsi que vivent les athées, qui n'ont [)lus nulle créance de la Divinité, se substituant en (juelquesorleàla [Uace de Dieu, et n'agissant que pour eux-mêmes, parce qu'ils n'ont point d'autre Dieu qu'eux-mêmes ? Or, dites-moi s'il peut y avoir avec cela quelque probité ? le moyen qu'un hoiume préoccupé de celte maxime eût de la charité pour le prochain? le moyen qu'il pût se faire une vertu d'obéir et de dé[)endre, et qu'il se soumit autrement que par contrainte et par bassesse de cœui?

Et c'est ici, chrétiens, que je dois vous faire remarquer, non pas l'impiété, mais l'extravagance de cette politique mallieureuse dont un faux sage de ces derniers siècles s'est glorifié d'être l'auteur; politique qui ne reçoit de religion qu'autant qu'il en faut pour bien faire son personnage selon le monde, el qui n'en relient que l'apparence et la figure, pour garder précisementles bienséances de son état. Car, sans entreprendre de réfuter une maxime si détcsiable ; sans m'arrêler à la pensée de Guillaume de Paris, qu'une religion feinte et hypocrite est, dans un sens, pire que l'irréligion même; sans dire qu'elle est plus dangereuse que ne serait un athéisme déclaré, parce qu'on se délie moins d'elle, et qu'elle peut servir à cacher toute sorte de crimes ; sans vous faire observer (pie c'est parmi les peuples où celte doctrine s'est répandue que les plus noires perfidies ont été plus communes ( et Dieu veuille que bientôt il n'en soit pas ainsi de nous ! ) ; sans parler des déi-ordres qui s'ensuivraient, si les peuples, u'avaicat de religion qu'autant que leurs inlér èls le demandent, désordres qui monlrL/U bien jusqu'où va l'égareuient des homme:- ^^u.md ils se détachent une fois de Dieu, et coniLii n ce que dit saint Paul est vni, q^xQ Dieu les livre à un

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