‹ Œuvres complètesChapitre 113 sur 183 · SUR LA UKI.ICÏON ET LA PROBITÉ · texte numérisé non relu

SUR LA UKI.ICÏON ET LA PROBITÉ

sens n^ronvé : sans, dis-jc, insister là-ilossiis, ilnicsntlit, chiiHions, que colti' (laïuiiable politique, LMi raisonnaiil contre Dieu, se tlélruise parelle-uuMuoet par son propre raisonnement. Car tout impie qu'elle esf, elle reconnaît au moins la néeessiU'^ d'une religion appaieule pour contenir les |)euples dans le devoir; et, par là môme, elle convient que la raison seule n'esl pas capable d'enli'ctcnir dans le monde celle probité qui le doit régler : d'où je conclus, moi, la nécessité d'une vraie religion ; pourquoi ? parce (jue la vraie probité ne peut pas être fondée sur le mensonge. Si donc il tant une religion, et s'ils sont eux -mêmes forcés de l'avouer, ils en doivent conséquemment admeltie une vraie, à moins qu'ils ne veuillent Taire de l'univers ce (jue Jésus-Christ reprochait aux juifs qu'ils avaient fait du temple de Dieu, c'est-àdire une caverne de voleurs.

Allons encore plus avant. J'ai dit, chrétiens^ qu'il n'y avait que le motif de la religion qui fût à l'épieuve de certaines tentations délicates, auxijuelles le devoir et la probité se Irouvcnl sans cesse exposés. Je m'explique, et si'vez-moi. l'appelle tentations délicates celles qui attaquent le cœur par ce qu'il a de plus sensible, qui opposent un intérêt puissant à l'intégrité d'une conscience faible, et qui mettent la raison en compromis avec une forte passion. Tentation délicate, par exemple, lorsqu'il ne dépend, pour avoir rapprol)alion et l'estime du monde, que d'embrasser le parti de l'injustice, et qu'en tenant terme pour la vérité, on s'attire le mépris et la haine. Tentation délicate, quand, pour agir en homme de bien, il faut résister à l'autorité et au crédit, et risquer même sa fortune et toutes ses espérances. Tentation délicate, quand on voit entre ses mains un profit considérable mais injuste, et qu'en donnant à telle affaire une fausse couleur, ou en prenant certaines mesures, on la peut faire réussir à son avantage. Tentation délicate, lorsque aux dépens d'un misérable ou d'un inconnu, on peut servir un ami, ou que, pour perdre un ennemi, on n'a qu'à s'écouter un peu plus, et qu'à suivre les sentiments de son cœur. Tentation délicate, lorsque, franchissant un pas hors des bornes de celte raison sévère et scrupuleuse qui nous arrête, on se met en état d'être tout et de parvenir à tout. En un mot, tentation délicate, lorsqu'on se trouve ; en pouvoir de faire le mal sans en craindre les conséquences, ou parce que Ton est au-dessus des jugoa.c'jîs du monde et de la censure, ou parce que, la corîrïipïijîi Ci:LAi si goaérale, on se promet d'avoir des approbuleur^ et des

llatU'urs jus(pie dans le crime. N'est-ce pas là et en mille autres eonjonelures, qii(> nous vo}ons la raison la plus droite, à rv. (pi'il i)araît, succomber néanmoins à la lentalion, si elle n'est soutenue par la religion ? Car il est aisé, comme remarque saint Ambroise, de trouver dans le monde des houunes leligieux sur leiu- devoir, quand leiu'de\oir n'est cond)attu [»ai' nid irdérôt contraire. C'est alors qu'on [)arle hautement, qu'on prononce des oracles, qu'on se déclare pour la vertu cllapi"ol)ilé; cl je conçois bien (jue celte probilé peut être un fruit de la raison humaine : mais de voir d(>s hommes d'une probité et d'une vertu qui se soutienne sans exception contre tout intérêt, des hommes d'honneur quand il en doit tout coûter pour l'ôtre, des liunmies é(|uilables contre eux-mêmes, et aussi déterminés à faire faire aux autres justice d'eux-mêmes qu'à ne se la pas faire à eux-mêmes des autres; ah! chrétiens, c'est une espèce de miracle où la religion doit venir au secours <le la raison ; et , sans ce miracle, point de probité.

De là vient que dans le siècle où nous vivons ( pardonnez-moi cette réflexion, que je fais, non par un esprit de critique, mais par un sentiment de zèle), de là vient que dans noire siècle on se laisse aller à tant de désordres dont auraient rougi les païens mêmes. De là vient que presque tous les états sont aujourd'hui décriés, et qu'on ne s'étonne plus de voir des juges gouvernés par celui-ci, ou gagnés par celle-là. De là vient qu'un homme parfaitement irré|)rochable dans le maniement des deniers publics, el qui sort les mains pleinement nettes de certains emplois, est presque maintenant pour nous un prodige. Le dirai-je ? de là vient qu'une fennne vraiment fidèle commence à devenir bien rare dans ie monde ; que dans les conditions les plus honorables il y a tant de pratiques et de menées, tant d'artifices et de détours, à qui je n'oserais, par respect pour cet auditoire, donner le nom qui leur convient, mais que la voix, ou, si vous voulez, que l'indignation [)Ublique traite tous les jours de friponneries. De là vient que le sacerdoce, tout spirituel et iout saint qu'il est, eii ^cuvent prolané |)ar des commerces et des nép.LOS, non-seulement criminels et défendus de Dieu, mais sordides même selon l'opinion commune , enfin, que le vrai caractère de l'honneur est presque effacé parlout. Pourquoi cela ? je vous l'ai dit : parce que, dans la plupart des états et des conditions de la vie, il y a peu de religion. Car, encore une fois, comment voulez-vous que cette femme, que ce

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juge, que cet honinic d'affaires, en telles rcncoiilies eu je puis me les figurer, ne soient pas emportés par la passion qui les domine, si chacun d'eux n'a (pielque chose qui l'élève audessus de ce milieu si juste et si précis de la raison? Or c'est ce que l'ait la religion, qui, dans la vue de Dieu, non-seulement nous empêche d'alleider sur le bien d'aulrui, mais nous fait même abandonner le nôtre; qui non-seulement triomplie de ramitilion, mais nous porte encoie h l'abaisseme/it et à l'humiliation ; qui non-seulement réprime les désirs criminels de la chair, mais nous détache même des commodités et des aises de la vie, c'est-à-dire qui, faisant faire à l'homme au delà de ce que la raison lui commande, le rend victorieux de tout ce que la tentation lui peut suggérer.

Et voilà, chrétiens, ce que nous avons vu dans la personne de Jésus-Christ. Le démon lui montrant tous les royaumes de la terre, lui promit de l'en rendre maître, s'il voulait ne prosterner seulement une fois devant lui. C'était une tentation bien forte : mais que fit le Sauveur ? Il se servit de la religion contre une attaque si dangereuse ; et sans autre défense que celle-ci : Scriplum est : Dominum Deum tuum adurabis * ; Il est écrit : Vous adorerez le Seigneur votre Dieu, il confondit son ennemi. Il ne lui dit point tout ce que la philosoj^hie et le monde auraient pu répondre à la proposition que lui faisait cet esprit tentateur ; car de quel secours peut être la morale et la philosophie, quand il s'agit d'un royaume et même de plusieurs? Mais i)arce que le royaume du Fils de Dieu n'était pas de ce monde, il l'arrêta par ces paroles : Dominum Deum tuum adorabis ; et par là il triompha de lui : Tune reliquit eum diabolus^. Ayons de la religion, chrétiens ; il n'y a point d'intérêt, point de tentation (|ue nous ne puissions aisément surmonter : n'en ayons pas, il n'y a point de tentation, point d'intérêt qui ne nous surmonte. Or, si cette maxime est absolument et généralement vraie de tout homme qui n'a point de religion, beaucoup plus l'estelle d'un déserteur de la foi, lequel, après avoir eu autrefois de la religion, n'en a plus maintenant, mais a secoué le joug, et, dans sa révolte, a dit, aussi bien que l'inlidèle Jérusalem : ^on serviam. Car que ne peut-on pas craindre d'un homme qui s'est défait de la crainte de son Dieu ; et de quoi n*cst-il pas capable, puisqu'il a été capable même de s'élever contre le Tout-Puissant ? Si le respect dû à ce premier Être n'a pu le retenir, qm l'arrêtera? que ne

» Matth., IV, 10. — 2 ibid., 11.

méprisera-l-il pas, apiès avoir méprisé ce que tous les autres ré\èrcnt? et (juelle conscience no se formcia-l-il pas, a|)rès avoir pu s'en former une qui semble l'affianchir du plus inviolable de tous les devoirs,qui est le culte de son Créateur?

De là (et c'est la troisième raison que j'ai ajoutée ), de là plus de lois si sacrées qu'il ne foule aux pieds, plus d'engagements si étroits à quoi il ne renonce. Engagements de dépendance : il se soulèvera, si l'occasion le permet, contre les puissances les plus légitimes. Engagements de justice : il ne respectera ni l'innocence ni le bon droit ; et, s'il est nécessaire, ilsacrilicra lo faible et le pauvre. Engagements do lidélité : il ira, sans hésiter, à la face du magistrat et devant les autels, démentir sa parole et se parjurer. Engagements du sang et de la nature : il vendra, s'il le faut, amis, parents, frères, et père même. Belle leçon, pour vous, rois de la terre, qui vous apprend que rien n'est plus pernicieux dans la cour d'un prince, que ces hommes sans religion. Belle leçon, grands du monde, qui vous apprend à éloigner de vous l'impiété et l'impie. Belle leçon, maîtres du siècle, qui vous apprend à ne souffrir point auprès de vous des domestiques Uberlins. Belle leçon pour nous, mes chers auditeurs, et pour nous tous, qui nous apprend à n'avoir jamais de liaison avec des gens suspects en matière de créance, et à ne compter pas plus sur eux que sur letu- foi ! Si le libertin ose paraître devant nous, s'il ose en notre présence tenir (les discours scandaleux, ne le ménageons en rien ; mais soyons aussi courageux à lui résister, à le décréditer, à défendre le Dieu que nous adorons, qu'il est hardi et insolent à l'attaquer. Honorons notre religion ; honorons-la partout et en tout, dans ses mystères, dans son sacrifice, dansses sacrements, dans ses cérémonies, dans ses observances. Tandis qu'elle subsistera dans nous. Dieu sera avec nous ; ou si le péché nous le fait perdre, nous aurons toujours une voie pour le retrouver, La religion, jusque dans notre péché, nous parlera, nous rappellera, nous tracera le chemin et nous ramènera. Mais si nous laissons éteindre cette lumière, où sera notre ressource ? marchant dans les ténèbres et dans les plus profondes ténèbres, quelles chutes ne ferons-nous pas? en quels abîmes ne nous précipiterons-nous pas ? sous une vaine montre dt probité, à quelle corruption de mœurs et à queSs excès ne nous porterons-nous pas ? Point de probité sans religion, mais auàsi ydi^^t di religion sans probité : c'^Bt ^a seconde partie.

SUR LA RELIGION ET LA PROniTf:.

deiixi?:me partie.

Coinine il y a une espèce d'hypocrisie dont relfel est de tromper les autres, aussi y eu a-t-il uueliieu plus subtile et plus dt'îlitîe, qui consiste à se troni|)er soi-uirmo eu uialièie de religion; et (pioiiiue la preuiièie seud)le avoir plus de malignité, pMis(iu*elle abuse de ce qu'il y a de plus saint, qui est le culte de Dieu, pour nous faire paraître aux yeux des lioinuics ce que nous ne sommes pas, il faut uéaiunoins reconnaître (jue la seconde est [)Ius dangeieuse dans un sens, puisqu'elle ruine le principe l'ondamental de toute la conduite de l'homme, qui est la juste connaissance des choses, eu nous donnant une fausse idée de la religion, et une idée souvent plus dillicile ;\ corriger (jue l'irréligion même. C'est cette seconde espèce d'hypocrisie que j'atlacjue présentement, et que je réduis h un certain genre de chrétiens, dont ma seule proposition vous marqueté caractère; et qui, sans un dessein |)rémédilé d'imposer au public, sont eux-mêmes dans l'erreur, se flattant qu'ils ont de la religion, et cependant n'ayant pas ce fonds de probité, d'intégrité, de sincérité, que le monde même exige de ceux qui veulent vivre selon ses lois et avec honneur. Car il n'y en a que trop dans cette illusion, et ce sont là ceux à qui je parle. Je prétends qu'une religion sans probité, je dis sans probité dans le sens que le libertinage même et le paganisme l'entendent, c'est-à-dire sans une conduite irréprochable devant les hommes, et sans une exacte régularité à remplir tous les devoirs de la vie civile, n'est qu'un fantôme de religion et qu'un scandale de religion: qu'un fantôme de religion, parce que le fond de la vraie religion lui manque ; qu'un scandale de religion, parce qu'elle ne sert qu'à déshonorer la vraie religion. Deux vérités terribles pour tant de faux chrétiens ; j'expose l'une et l'autre en peu de paroles.

Non, mes chers auditeurs, ce n'est qu'un fantôme de religion qu'une religion sans probité : ainsi l'Ecriture le déclare-t-elle dans un point particulier, mais dont la décision juste et solide, quoique d'abord elle semble outrée, peut s'étendre à tous les autres. Le voici : Si quis puîat se relitjiosum esse, non refrcenans Unguamsuam, sed seducens cor suum, hujus vana est reiigio^ ; ce sont les paroles de saint Jacqxte^ duQS son épîlre canonique. Mes frères, disait fie gran:i afxMre, si quelqu'un de vous «roit avoir ile la reikicn, et que nckonioin.s il ne

■ iac, ;, 2^.

réprime pas sa lan^çuc, et (pi'il lui donne toute liberté de parler, (jifil sache (jue sa religion est vaine, i'rcucz garde, chrétiens ; il ne dit pas : Si quelqu'un de vous se licencie en quelques rencontres à parler contre le prochain ; car cela peut quelquefois arriver [)ar faiblesse, par iuiprudence, |)ar emportement, lors même (jii'on a de la religion ; mais l'apôtre dit: Si ipiclqu'un de vous, ne mettant jamais un frein à sa langue, se fait une habitude de railler l'un, de mépriser l'autre, de censurer celui-ci, de décrier celui-là, et qu'il croie pouvoir accorder cette licence effrénée avec la vraie religion, c'est un aveugle qui s'égare ; et quoique |)eut-êtrc il ne s'en estime ni moins spirituel ni moins parfait, quoique peut-être il se fasse de ces médisances mêmes un point de religion et de piété, comme si c'était un zèle chrétien (jui l'inspirât, je soutiens, moi, et je conclus qu'il n'a qu'une religion imaginaire: IIujus vana est religio. Quelle conséquence ! reprend saint Chrysostome ; n'était-ce pas assez dédire que cet homme, en ne retenant pas sa langue, offense sa religion, qu'il blesse la charité, qu'il engage sa conscience et qu'il se rend criminel devant Dieu ? non ; mais prenant la chose dans sa source, l'apôtre prononce absolument que c'est un homme sans religion: Hujus vana est religio.

Or, chrétiens, comprenez toute la force de ce raisonnement : s'il est de la foi qu'une pareille erreur, une erreur pratique touchant les saillies et les libertés d'une langue médisante et sans retenue suffit pour détruire dans nous l'esprit de la religion, que sera-ce de ces désordres essentiels qui détruisent entièrement la probité dans le commerce des hommes, et que certains hommes prétendraient néanmoins pouvoir accommoder avec la religion ? Que serace de ces duplicités accompagnées de mille protestations d'amitié et de bonne foi ? Que serace de ces avarices sordides et couvertes d'un voile de désintéressement dont on se pare ? Que sera-ce de ces animosités profondes et invétérées , si contraires à la charité et à la paix , mais à qui l'on donne une fausse couleur de justice ? Que sera-ce de ces excès, de ces emportements, de ces duretés envers le prochain, que l'on justifie par une intention prétendue droite? Que sera-ce de ces fraudes, de ces chicanes, de ces vexations qui ruinent non-seulement des familles, mais des villes, mais des provinces entières ? Que sera-ce de mille autres désordres qui ne sont que trop connus, et qui rompent tous les Uens de la société humaine ? Tout cela est-il compatible avec une re ligion toute sainte,

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avec mm religion toiilo parfaite, avec unerclision ton le divine? le serait-il mûmc avec le paganisme ? Eh quoi ! Scit^iieur, un païen eût cru par là renoncer à la reli-;ion qu'il professait: avec do telles pratiques, on refit, parmi les païens, traité d'anallième; et, dans un si monstrueux dérèglement do mœurs, nous nous flatterons d'être chrétiens ?

Remontons au principe. Vous me demandez pouiqnoi la religion a une dé[)endance si nécessaire de la probilé; et moi je vous réponds que c'est par un ordre établi de Dieu, et que Dieu lui-même en quelque sorte ne peut pas changer. Car, comme la grâce suppose la nature, et que la foi est enlée pour ainsi dire sur la raison, aussi la religion a-t-cllc pour base la probité. Détruisez la nature, il n'y a plus de grûce ; pervertissez la raison, il n'y a plus de foi ; el ôlez de la sociélé des hommes ce que nous appelons probité, il n'y a plus de religion. En effet, la religion, dit saint Jérôme, veut un sujet digiie d'elle et digne de Dieu. Elle nous perfectionne en nous élevant à Dieu ; mais elle suppose dans nous, ou plutôt elle commence dans nous une certaine perfection, qui nous rend tels que nous devons être à l'égard des hommes -, et si nous n'avons ces qualités et ces dispositions. Dieu ne peut agréer notre culte, ni s'en tenir honoré : car ce qui n'est pas môme bon devant les hommes, comment le serait-il devant Dieu, dont le jugement est bien encore au-dessus du jtigement des hommes?Etrejuste, être lidèlc, être désintéressé, être sans reproche dans l'estime du monde, ou du moins le vouloir être, travailler ù lètre ; et pour soutenir, pour sanctifier toutes ces vertus, avoir de la religion et être chrétien, voilà l'ordre invariable et auquel il faut que la religion se conforme. Mais que ftiisons-nous ? nous renversons cet ordre, et, par l'illusion la plus déplorable, nous nous formons de grandes idées de religion et de christianisme qui ne se trouvent appuyées sur rien ; parce qu'en même temps nous négligeons les premiers devoirs de la fidélité et de la justice : c'est-à-dire que nous bâtissons sans fondement, ou pour uj'exprimer avec saint Paul, que nous bâtissons sur un fondement de paille. Nous voulons construire un édifice de pierres précieuses; mais nous paraissons devant Dieu semblables à celte statue de Nabuchodonosor, dont parle le prophète Daniel: elle avait la tète d'or et les pieds de terre. Celle tète d'or représcale la religion et ces pieds de terre nos actions. Or qu'estce que cela, sinoa un fantôme et une chimère ? car une cliiiuèi'e, dans la signification luéiiie Ju

terme, marque un cotnpn é d'cspi^'cns difléren tes qui n'ont ensemble nulle fiaison ol nul rap- |)ort : un visage d'homme avec un corps de bête. C'est ainsi que les ra])'cs l'ont figurée; et ce qui est impossible dans la natm e, n'est-ce pas ce que nous voyons, et ce que nous déplorons dans la conduite de la plupart des chrétiens? Cond)icn peuvent dire comme saint Bernard, mais avec un tout autre sujet que saint Dernard : Je suis la chimère de mon siècle, ou plutôt la chimère du christianisme. J'honore Uien, mais j'offense les hommes ; j'ai des sentiments de piété, mais je parle, j'agis en mille occasions avec moins de droiture et moins de raison que les plus impies ; j'ai du zèle pour certaines œuvres d'éclat et de surérogation, et je n'en ai point pour des œuvres de nécessité et d'obligation; je suis éloquent sur la discipline de l'Eglise et sur la sévérité de l'Evangile, el toute ma vie se passe à former des partis, à nouer des intrigues, à répandre des calomnies, h décliirer run,àdélruire l'autre : chimère de religion. Il faut que la religion, la vraie religion, commence par les devoirs généraux d'équité, de charité, de reconnaissance, de soumission et d'obéissance, parce que c'est ainsi, dit l'apôtre saint Jacques, que l'on se défend de la malignité et de la contagion du siècle, et que c'est en quoi consiste la religion pure et sans tache : Beligiomunda et immaculata hœc est : Immaculaium se ciistodire ah hoc sœculo i.

Sans celle probité sincère et reconnue, nonseulement fantôme de religion, mais scandale de religion. Je m'explique. J'appelle scandale de religion, ce qui expose la religion au mépris el à la censure : j'appelle scandale de religion, ce qui lui Ole le crédit et l'autorité qu'elle doit avoir dans les esprits : j'appelle scandale de religion, ce qui donne au libertinage une espèce de supériorité et d'ascendant sur elle. Or, n'est-ce pas là ce que fait la conduite d'un chrétien sans probité ? Si le christianisme peut devenir méprisable, par où le deviendra-t-il plus naturellement que par là ? Je sais que nous ne manquons pas de réponses pour faire taire le monde ; je sais qu'il faut bien distinguer la religion et ceux qui la professent, qu'il ne faut pas confondre la sainteté qui lui est propre et qu'elle ne perd jamais, avec nos désordres, qu'elle est la première à condamner et à nous rcproc'icr. Mais le monde est-il assez équitable poiu* faire ce discernement ? est-il assez bien disposé pour le vouloir ? Ne cherche-l-il pas au contraire des prétextes contre elle ? et, pour peu qu'ils auto-

Sim LA UKMr.ION ET LA PROIlITIt.

riscntsoii iiupitHtS ne se fait-il pas un plaisir de les reK'vor cl de. los exagérer? U'iiintl donc on voit des clniHicns inlidtilcs dans leurs paroles, intéressés dans leurs vues, inllexiblcs dans leurs colères, iinpiloyables d;uis leurs ven;j;ea!ices, sans modération cKuis leurs excès, sans pudeur dans leurs déhaiiclies, dissimulés, artilicieux, fourl)es et imposteurs, qu'en peut penser le liberlinaye, et qu'en pense-t-il en ellet ? N'en tire-l-il pas avantage, cl n'est-ce pas un triomphe pour lui ? Allez alors lui vanter rexçcllencc de la loi de Dieu : que n'aura-t-il pas, ou que ne Ci oira-t-il pas avoir à lui opposer ? il la traitera ou d'hv pocrisie et de jeu, ou de spéculation impraticable : d'hypocrisie et de jeu, puisque, avec de si belles leçons, avec de si hautes maximes, elle ne rend pas meilleius ceux qui l'embrassent : de spéculation impraticable, puisque en taisant même profession de la suivre, on n'en observe pas les règles, et qu'on n'en accomplit pas les devoirs. H raisonnera mal, j'en conviens; mais enfm il raisonnera delà sorte, et voilà les impressions que feront sur son esprit les exetnples qu'il aura devant ses yeux. Car c'est à ces exemples qu'il s'attachera, c'est sur ces exemples qu'il s'appuiera, c'ei*, par ces exemples qu'il jugera. Que ne dit-on pas tous les jours de la dévotion ? vous le savez : que pour être dévot par état, on n'en est souvent que plus déguisé, que plus vindicatif, que plus fâcheux aux autres, que plus amateur de soi-même. Ou le dit, et pourquoi? parce qu'on voit en effet des dévots, j'entends de prétendus dévots trompeurs, des dévots ulcérés et envenimés les uns contre les autres, des dévots aigres, chagrins, bizarres, des dévots sensuels et délicats. Or, ce qu'on dit en particuHer de la dévo-

tion, ou le dira en général de la religion. Ainsi, mes frères, s'il nous reste cnc«)re qucl- «pie zèle pour notre religion, vivons d'une manière, non-seulement (pii lui lass»; liomicur, mais (|ui la lasse aimer de ceux mêmes «jiii lui pom'raient êtie les plus o[)p(js.*s. Ov, je >ous en ai appris le moyen. Qu'ils voient en nous de la prol)ité, c'est ce qui les édifiera. Nos dévolioiis, nos ferveurs, nos pénitences, tout cela est saint; mais h peine en seront-ils touchés : leurs vues ne vont point encore jusque-là, et ils allendent (jue nous les attirions par quelque chose de plus proportionné à lems idées et à l'imperfection de leur état. Soyons bienfaisants, doux, aflables, prévenants, lunnbles dans nos pensées, intègres dans nos sentiments, modestes dans la fortune, patients dans l'adversité, sans détours, sans arli'iccs, sans ostentation, sans hauteur; alors, aidés de la grâce, nous les gagnerons, nous les convertirons, nous les sanctifierons, et nous nous sanctifierons nous-mêmes avec eux. Tel est. Seigneur, le témoignage que vous demandez de nous. Les martyrs, pour la même religion que nous professons, ont versé leur sang et donné leur vie. Nous devons être dans la même disposition de vous sacrifier tout, mais nous ne nous trouvons plus dans les mêmes occasions. Ah ! mon Dieu, quelle honte pour un chrétien de ne pas faire au moins en partie, par l'innocence de ses mœurs, ce que tant d'autres ont tait par leur inébranlable constance au milieu des plus rigoureux tourments ! Ce ne sera pas en vain, Seigneur que nous vous glorifierons, puisque vous avez promis à ceux qui vous honorent une gloire immortelle, où nous conduise, etc.

SERMON POUR LE VENDREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE

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