‹ Œuvres complètesChapitre 114 sur 183 · SUR LA GRACE · texte numérisé non relu

SUR LA GRACE

ANALYSE

Sdjït, Jésus lui répondit: Si vous connaissies le don de Dieu !

Ce don de Dieu que ne connaissait pas encore la femme samaritaine, c'est la grâce. Don précieux que nous ne connaissons pas isîez nous-mêmes, et que nous ne prenons pas soin de connaître : d'oii vient que souvent nous le recevons en vain. Il est docc important de vous en donner une juste idée, et c'est à quoi je vais travailler dans ce discours.

Division. Disposer tout avec douceur et tout exécuter avec force, ce sont les deux excellentes propriétés que l'Ecriture attribue k la sagesse. Or, cô que l'Ecriture nous dit de la sagesse de Dieu, je puis le dire également de la grâce, puisque la grâce dont je parle n'agit en nous que comme liastrument de cette sagesse souveraine, qui est en Dieu la cause principale de notre salut. Douceur de la grâce: prcaiiere partie. Force de la grâce: deuxième partie. L'une et l'autre paraît dans la conversion de la Samaritaine.

Première FAsriK. Douceor da la grâce. C'est par là que la grâce touche le pécheur, et qu'elle devient victorieuse. Or, cette «<»ectti- eonsiste : 1» ea ce fue la grâce nous attend; 2° en ce qu'elle prend les temps et les occasions favorables pour aoui

400 SEinrON POUR LE VKNDUEDl DE L\ TROISIf.ME SEMAINE.

gagner; 3* en ce qu'elle est toujours la ppiimiértî à nou^ prévenir; i" en ce qu'cllu nous dcmnmlu ce qu'elle veut obtenir, e! qu'iiu lieu de le demander avec empire, elle ne l'obtient que par voie de sollicitation et d'invitation ; 5° en ce qu'elle s'acrommo le k nos inclinations et aux qualités de notre esprit ; (>' en ce qu'elle ne nous en«afçe li rien de difllcile où elle ne nous fasse trouver de l'attrait, et dont, malgré nos répugnances, elle n'excite en nous le désir. C'est ainsi que le Fils de Dieu convertit la Samaritaine.

1" La f^Tice nous attend. Voyez J 'sus-Christ fati|?ué. et assis sur le bord d'une fontaine. Qu'attend-il ? une pécberesse. De qu(iiest-ii foligué ? non-seulement du cbemin qu'il a fait, mais d'avoir si longtemps supporté cette âme criminelle dans ses dérèglements. Cependant il ne se rebute point, et il est encore résolu de l'atlendre. Or, combien y a-t-il de pécheurs que Dieu attend de lu sorte? il n'y a que la patience d'un Dieu qui puisse aller jusque-là. Celle des hommes, qui n'a pas plus d'étendue que la politesse de leur cœur, est bientôt à bout ; mais Dieu est patient, dit saint .\ugustin, parce qu'il est éternel, parce qu'il est fort, parce qu'il est Dieu. Du reste, le pécheur doit-il se faire de la patience de Dieu une raison pour différer sa pénitence? A Dieu ne plaise 1 Car est-il rien de plus impie que de se prévaloir de la grâce de Dieu contre Dieu même ? D'ailleurs, il y en a que Dii u n'attend pas, ou du moins qu'il n'attend que jusques à un certain terme qui nous est inconnu; et rien ne doit plus l'engager à ne nous pas atleniire, que l'espérance presomplueu.se dont nous nous dations qu'il nous attendra.

2° La grâce prend les temps et les occasions favorables pour nous gagner. Ainsi le Sauveur du monde, pour traiter avec la Samaritaine, prend le temps où elle doit venir selon sa coutume puiser de l'eau. Non pas que Dieu ait besoin de ces ménagements ; mais c'est dans ces ménagements que nous devons admirer sa bonté. C'est en cela même aussi que de savants théologiens ont fait consister l'eflicace de la grâce, fondés sur ces paroles de l'Ecriture : Tempore accepta examUri te, elindiesalutis ndjuvl te. Y a-t-il un pécheur converti qui n'attribue en partie sa conversion à certaines rencontres, et qui ne se souvienne que ce fut là que Dieu lui ouvrit les yeux et lui parla au cœur ? Exemple de saint Augustin. Il est donc de notre sagesse d'observer ces occasions et de ne les pas manquer. Mais si telle occasion, dites-vous, est une occasion de salut, et que Dieu y ait attaché la grâce de ma conversion, il est sûr que je me convertirai. Je le veux ; mais il n'est pas moins sûr que vous ne vous convertirez jamais, sans un bon usage de cette grâce et de l'occasion où elle vous est préparée.

3° La grâce est la première à nous prévenir. C'est dans la doctrine des Pères ce qu'elle a de plus essentiel : car si je la pouvais prévenir, dès-là elle ne serait plus grâce, puisqu'elle supposerait en moi le mérite de l'avoir prévenue. Ainsi le Fils de Dieu prévient cette femme de Samarie : il l'aborde, il lui parle. Ainsi veut-il bien encore prévenir tous les jours de viles créatures, et les rechercher lors même qu'elles s'éloignent de lui. Mais du moins, Seigneur, puisque vous voulez bien commencer, ne répondrai-je point à votre amour ? Oui, mon Dieu, cette bonté prévenante sera désormais pour moi le plus puissant motif d'une reconnaissance et d'une fidélité inviolable.

4° Ce que veut obtenir la grâce, elle nous le demande ; et au lieu de le demander avec empirj, elle ne l'obtient que par voie de sollicitation et d'invitation. Le Sauveur du monde pouvait obliger la Samaritaine à lui. rendre d'abord une obéissance forcée: mais il la prie de l'écouter et de le croire: Mulier, crede mihi. Je dis plus: Dieu, par sa grâce, nous demande peu, pour nous donner beaucoup. Que demande Jésus-Christ à la Samaritaine? un peu d'eau. Que lui promet-il? une eau salutaire et vivifiante, qui rejaillira jusque dans la vie éternelle. Que nous demande la grâce ? souvent presque rien. Mais ce peu qu'elle nous demande, cette petite victoire, nous met en état de recevoir la plénitude des dons célestes et d'éprouver toutes les miséricordes du Seigneur.

5° La grâce même s'accommode à nos inclinations et aux qualités de notre esprit. La Samaritaine était curieuse, et se piquait d'être savante : Jésus-Christ ne dédaigne point de s'entretenir avec elle sur les plus hauts mystères de la religion. Somraes-noui ardents et agissants, la grâce nous sanctifie par le zèle. Sommes-nous tendres et affectueux, elle nous sanctifie par un amour sensible pour Dieu. Sommes-nous d'une humeur facile et condescendante, elle rectifie cette facilité d'humeur, et la convertiten charité pour le prochain : ilultiformis gratiœ Dei.

6° La grâce ne nous engage à rien de diflicile où elle ne nous fasse trouver de l'attrait, et dont, malgré nos répugnances, elle n'excite en nous le désir. U est vrai que Dieu, par sa grâce, nous oblige à renoncer au monde ; mais c'est après nous en avoir fait connaître par sa grâce même la vanité et le danger. Il est vrai que cette grâce m'oblige à faire pour Dieu des choses contraires à la nature, et quelquefois très-pénibles ; mais elle m'y porte par la grandeur des motifs qu'elle me propose, et par l'espérance des biens inestimables qu'elle me promet. Si vous saviez, dit Jésus-Clirist k cette femme de notre Evangile, quel est celui qui vous parle, et ce que vous pouvez attendre de luil

Telle est la conduite de la grâce. Telle doit être par proportion la nôtre, prêtres du Seigneur, dans le saint ministère que noui exerçons pour la conversion et le salut des âmes. Ce ne sera point par l'autorité, ni même par l'habileté, mais par notre douceur, que nous les gagnerons. Je ne dis pas qu'il ne faille point user de sévérité ; mais je dis que ce doit être une sévéricé discrète, une sévérité compatissante, une sévérité qui se fasse aimer et qui rende le joug de Dieu supportable.

Deuxikme partie. Force de la grâce. Il m'a toujours paru, et il me paraît encore qu'une des preuves les plus convaincantes de la vérité de noire foi, est de voir ce que la grâce opère quelquefois en certaines âmes ; et quand je n'envisagerais que la conversion de la Samaritaine, je conclurais sans hésiter qu'il y a un principe surnaturel qui agit en nous : Digitus Dei est hic. Double miracle de la vertu toute-puissante de la grâce dans celte conversion, l'un par rapport à l'esprit, l'autre par rapportau cœur. 1° Miracle de la grâce dans la victoire qu'elle remporte sur l'esprit de la Siraaritaine ; 2'" miracle de la grâce dans le changement qu'elle fait au cœur de la Samaritaine ; 3" l'un et l'autre, miracles de la grâce opérés d'une manière toute miraculeuse.

1° Miracle de la grâce et de sa force dans la victoire qu'elle remporte sur l'esprit de la Samaritaine. C'était tout ensemble une infidèle et une hérétique. Or, vous savez l'extrême difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité morale, de réduire un esprit, surtoull'esprit d'une femme, quand elle est de ce caractère. C'est néanmoins ce que la grâce opère aujourd'hui. Jésus-Christ ramène d'abord cette femme de Samarie à la pureté du culte juif , et il en fait ensuite une chrétienne, ifcec mutatio dexlera \Ex-' eelsi.

2° Miracle de la grâce et de sa force dans le changement du cœur de la Samiritaioe. Elle était impudique et dérigiéa dans ses mœurs. Elle vivait dans un concubin?ge public. Elle y était depuis longtemps et eMuen avait contracté l'habitude. Or s'il y a une maladie difficile è guérir, c'est celle-lù. .Vlais cette pécheresse, cette prostituée, celti femiua esclave des plus sales passions, est enfin purifiée e Isanctifiée. Hac mutatio dexlerœ Excelsi.

3° Miracles opérés d'une manière toute miraculeuse. Ils ne coûtent au Sauveur tiu monoe qu'un rio:«.-';!t, \\ ne dit qu'une parole à la Samaritaine : Ego sum. C'est moi : et tout à coup la voilà convaincue, la voilà touchée, !a voilà p'^nétrée des plus saints et des plus vifs sentiments de pénitence. Elle ne voit point fairede miracles ci Jésus-G'jrijt ; et cette conversion sans miracles n'est-elle pas le plus grand miracle ? Elle ne se convertit point à lui comme la Chinaiiienno, pirce qu'il a délivré sa fille du démon ; ni comme 1 hémorroisaa, parce qu'il lv[ a rendu U saalé t mais elle se convertit^ elle s'attache k lui pour lui seul«

SUR LA C.nXC.K.

Enfin «Jl«n«t M fontenlP pas de le connaUrfl, fllf lo fait connaître .-lux autrrt ; etdn pichttetM qu'elle ^lait, dit ufnt Grégoire p;i|t!', elli' *o Irouvi' liaiisforiiiée en i>|tôlre. Ildc inutarin ileiterœ l'.rceUi. '

Uu.-lle coniliHion ? l-sitiiroiis tnut ,1e la gr;lce ; et, (|iip|<|ii.-s ^irorli i(iril y ait h faire ponr retourner k Dieu, prenons connance. Si Dieu |>ir sa inisi^riconle vous a retire^ ilo \'èlM ilu \)Mu'. imilex le /.elc 1.^ la Sanintiiue. et trïTiill.-z comme elle i. ramènerai lui de |»iclip,irs que votre i«xein;tIo est cipiblo .le;» atlin-r, m lis surfit ^mk qui fun-nl le< co nplicesde volrrî d'-onlre. Dites-leur, eouiine Diviii pénitent : Vi-nite, au lits, et nnrraho quanta fecit anini'z mece : Vene?. écoutez, et je vous raconte^l rai ce qu.i le Sii^ueur a fait pour mji, et ce qu'il veut faire pour vous, luspirez-nousce zèle, d mon Dieu, al remplisseK-ootu pour cela de votre esprit, de cet esprit de douceur, de cet o«prit do force I

Rtspondit Jésus, *t dizil ai : Si sclres donum Dei I

J.'siM-Christ lui répondit : Si tous connaissiez le don de Dieu I {SaiittJeam, chap. ir, 10.)

Sire,

Ce (loii do. Dieu, que ne connaiss;iil pas encore cette femme samaritaine dont il est parlé dans notre Evangile, et que le Sauveur des lioinmos lui lit connaître, c'est, selon tous les Pères de ri^j;lise et tous les interprètes de l'Iilci iture, la iîiàce même de Jésus-Clirist. Cette grâce sans laquelle nous ne pouvons rien, et avec laquelle nous [)ouvons tout ; celte grâce par où, comme dit l'Apôlie, nous sommes tout ce quo nous sommes, si nous sommes quelque chose devant Dieu ; cette giàce qui nous éclaire, qui nous attire, qui nous persuade, qui nous convertit ; cette grâce qui nous porte au bien et qui nous éloigne du péché; cette grâce qui nous met en état de gagner le Ciel et d'y [parvenir ; cette grâce qui opère en nous et avec nous tout ce que nous faisons pour Dieu, et qui, dans l'ordre du salut, nous donne par son efftcace, non-seulement le pouvoir, mais la volonté et l'action : voilà, dis-je, mes chers auditeurs, l'excellent don qu'il nous est si important à nous-mêmes de bien connaître. Don parfait qui nous vient d'eu-haut, et qui descend du Père des lumières. Don au-dessus de tous les dons de la nature, el auprès duquel saint Paul regardait comme de la boue tous les dons de la fortune. Don des dons que Jésus-Christ seul a pu nous mériter, et que nous recevons de la miséricorde intînie de Dieu.

Cependant, par une ignorance grossière, nous ne le connaissons pas, et, par une ingratitude encore plus criminelle, nous ne prenons pas soin de le connaître. De là vient que si souvent nous le recevons en vain, el que, bien loin de nous en servir pour glorifier Dieu et pour nous sanctilier nous-mêmes, nous en abusons jusqu'à nous pervertir nous-mêmes, et à mépriser Dieu. Car c'est pour cela que Jésus-Christ nous dit, comme à la Samaritaine : Si scires donum Dei ï / Si vous connaissiez le don de Dieu ! Tâchons donc aujourd'hui, chrétiens, à nous en former une juste idée. Entrons dans ce trésor

\ Joan., IT, 10.

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