‹ Œuvres complètesChapitre 125 sur 183 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

C'estune vérité incontestable, que Dieu aveugle quelquefois les hommes ; et quand l'aveuglement deshouunes entre dans l'ordre des divins décrets, il est de la foi que c'est un effet du pi'ché, parce que c'est une des peines dont Dieu punit le [)éché. Ainsi le |)rophète Isaïe le faisait-il entendre, lorsqu'il disait, en parlant des juifs inlidèles : Excœcaint Deus oculos eorum ' ; C'est Dieu qui les a aveuglés : ce Dieu, le centre des hunières ; ce Dieu, dans qui il n'y a point de ténèbres ; ce Dieu qui éclaire tout homme venant au monde, c'est lui néanmoins qui les a précipités dans ravcuglement où ils sont; et leur aveuglement est tel, qu'ayant des yeux, ils ne voient plus, et qu'ayant des cœurs, ilsnecompreimentrien ni ne sont touchés de rien : Ut non videant oculis, et non inlelligaut corde '>■. Ov, il est évident qu Isiïe, s'exp!i(| laut ainsi, considérait cet aveuglement comme un mystère de la justice de Dieu, comme un effet de sa colère, comme une vengeance du Ciel. Il est donc vrai que non-seulement Dieu aveugle les pécheurs,

^ Isa., apud Joaii., xii, 40. — - Ibid.

mais qu'il ne les aveugle qu'en conséquence et en haine de leur péché ; d'où il s'ensuit que l'aveuglement est alors l'cllet du péché.

De savoir, chrétiens, de quelle nianière s'accomplit une pfinition en apparence si coidi-aii"c à la saiidclé de Dieu, et conuneid Dieu, (pu est la lumière mênii', peut aveugler une créature raisonnable et inlelligenle, c'est un des secrets 'le la prédcslinntion, ou, si vous voidez. de la ré[,robaliou des houunes, que nous devons révérci-, mais qu'il ne nous appailient pas de péuétrei'. A prendre les termes dans toute leur rigueur, on dirait que liieu, par une action réelle et positive, opère lui-uïômecet avengUMuerd intéiieur , et je conviens de bonne foi qu'il y a sur ce point, dans le texte sacré, des expressions très-fortes, et qui demandent du discernement et de la précision, pour ne s'y pas laisser surprendre. Car quand saint Paul dit, par exemple, (jue Dieu enverra à ceux qui périssent, c'est-à-dire aux réprouvés, un espiit d'erreur pour croiieau mensonge : fdeo mittc't illifi Deus operotionem errnris, ut crednvt mendocio"^ ; qui ne conclurait de là que Dieu agit en effet dans une éimc ciiminelle, poia- lui inspirer le mensonge, comme il agit dans une âme juste, pour y répandre la lumière de sa grâce? Et quand nous lisons dans le livre des Rois, que Dieu, par un dessein formé, s»iscita un démom pour séduire Acliab, qu'il lui en donna la commission expresse, et qu'au môme temps il mit un esprit de mensonge dans la bouche des prophètes en qui cet infortuné monarque avait plus de confiance : IViuic igitar dédit Deus spirilum mendncii in ore omnium prO' phetarum '^; prenant la chose à la lellre, ne diraiton pas que Dieu, par imc providence à lui seul connue, est la cause immédiate qui produit l'aveuglenieut du pécheur? Mais, mes frères, dit saint Augustin, il n'en va pas ainsi. Dieu, l'éternelle et l'essentielle Vérité, ne peut jamais être l'auteur du mensonge ; et, tout Dieu qu'il est, il ne peut jamais nous tromper, parce qu'il ne peut jamais cesser d'être un Dieu fidèle. S'il nous aveugle, c'est par voie de privation et non d'action; c'est en retirant ses lumières et non en nous imprimant l'erreur ; c'est en nous abondonnant à nos propres vues et aux suggestions des méchants, et non en nous donanut lui-même des vues fausses. Car, de quelques termes que l'Ecriture se soit servie, la foi nous oblige à les ^ interpréter de la sorte. Il y a plus, et j'ajoute (|ue, suivant le sentiment du même saint Augustin, dont le coniile de Ti ente nous a proposé sur ce point la doctrine pour règle, on doit conclure

> U Ttie»»., II, lu. — Mil Reg. .\ii:i, 22,

SnU 1 'AVKIU'.I.FMKNT SI'IIUTI'KL.

qiioIM.Mi M'av»Mi;4lo jariuis lolItMiUMit los lioin iics en cAW vie. (iii'il les lais^^c il m-; imo privitioii enlière ot ah^olm^ (l.;s liiniiMvs de sa p;i;\c'e. Pourquoi ? parce que les hoinmis loinheraien! parlai dans une impuissance absolue et eulièro de garder sa loi, el qu'elle lein- deviendrait impialicable. Or, e'esl iineniaxiini> de rolii^ioii d'an'aid plus si"ire(|M'elle est néeessain* po ir n^prinicr le liherlinatïe, que Dieu, souverainement juste, souverainement sage, souverdiue;nenl bon, ne nous demande. iamais rien d'impossible : Impnssibilii ii>)i jiibt'l ( ce sont les paroles de saint Augustin citées |)ar le concile ) .sf/j;//'(^'H/<) m'>nel, eifncere intod possis, el pelure quod uonpossis, el adjnval ulpossi.^. Il nous laisse donc toujours des lumières sulfisaules, sinon pour marcbor dans la voie du s.kliit, ou moins po'U' la cheiclior ; sinon pour agir, au moins pour prier ; sinon pour savoir, an moins pour douter. Or, il n'en faut pas davantage, Seigneur, pour ôlre en pouvoir d'accomplir votre loi, et pour faire que dans vos plus sévè'res jngomenisxous soyez irréprocliable, si nous ne l'accom plissons pas : Ut jusUlicerisiiisennonibu^ luis, el viiicas cum jiiiicaris ' . Qie fait donc Dieu pour nous aveugler et pour nous punir? rien autre cbose, chrétiens, que de s'éloigner de nous et de nous livrer à nous-mêmes. C'est-à-dire que Dieu, en punition de nos intidélités et de nos désordres, ne nous donne plus certaines lumières qu'il nous donnait autrefois : lumières vives el pénélr intes, lumières de faveur et de choix, luuiières qui nous détaclieiaienl du monde et qui nous en découvriraient seusiblemenl la vanité , qui nous feraient goûter Dieu et nous rendraient son joug aimable ; qui, dans la pénitence la plus austère, nous feraient trouver de saintes délices, et, dans les croix les plus dures, des sources de consolation; lumières qui cent fois ont produit des miracles de pénitence dans les pécheurs les plus opiniâtres; en tel et en tel, mon cher auditeur, dont vous avez connu les égarements, et que vous avec vu ensuite, touché de ces victorieuses lumières, prendre hautement le partide la piété ; lumières dont nous avons nous-mêmes senti la vertu, tandis que nous vivions dans Tordre el qui ne se sont éclipsées que parce que le péclié nous a séparés de Dieu. Ce sont là, chrédens, les lumières dont Dieu nous prive quand nous l'irritons, et c'est la perte de ces lumières qui fait notre aveuglement.

Or, je prétends (et voici la dernière pensée avec laquelle je vous renvoie), je prétends que cet aveuglement, ainsi expliqué, est l'effet le plus

■ Fsalm.. L, 6.

redoutable de la jusficie de Dieu vindicative, le ch.lliMient le plus rigoureux (pi(! Dieu ptusse exercer sur l«!s pi'cheurs, celui (pii apinoclK! davantage de la réprobation, et (pie l'on peut dire être déjà une réprobation anticipée. C'est pourquoi, remanpie saint Chrysosbune, (piand Isaïe, brûlé de zèle pour les inléiêts de Dieu, s«Mublait vouloii" engager Dieu à punir les inq»ietés de son peuple, il se coil<Mitail de lui dire : lurœca cor populiluijus >, AvtMiglez, mon Dieu, le cœur de ce peuple. Car il savait cpie Dieu, dans les trésors de sa justice, n'a point de vengeance plus terrible que cet aveuglement du coMir. Vous me demandez en quoi elle siu'passe toutes les autres? En voici la raison, chrétiens, que vous n'avez peut-être jamais comprise, et qui néanmoins est une des plus solides vérités de votre religion. C'est (pie raveuglemenl où Dieu permet que nous tombions en const^quence de nos crimes, est un mal tout pur, sans aucun mélange de bien. Ecoutez moi. Tous les autres maux de la vie sont, il est vrai, des chàtiiuents du péché, mais ils ne laissent pas d'être, si nous le voulons, des moyens de salut ; et il n'y en a point, si nous en savons bien user, que nous ne pui^-sions nicltre au nombre des grâces, parce qu'au même temps que Dieu nous en fait porter la peine par sa justice, il nous les rend utiles par sa bonté. Ce sont des maux, dit saint Chrysotome, qui nous purifient en nous atfligeant, qui nous corrigent, qui nous servent d'épreuves, qui nous aident à rentrer dans nous-mêmes, qui nous détachent des objets créés et nous forcent de retourner à Dieu.. Mais l'aveuglement est un mal stérile, dont nous ne pouvons tirer aucun profit. 11 y a, disent les théologiens, des peines médicinales ; il y en a de satislactoires ; il y en a de mériloi'es De médicinales, pour nous préserver du péché ; de satislactoires, pour l'expier ; de méritoires, pour nous sanctifier : mais dans l'aveuglement, ni précaution, ni satisfaction, ni sanlilcation. Quand Dieu m'envoie d(^s adversités, une maladie, une bumilialion, j'ai toujours de quoi me consoler. Car dans ma peine, je lui dis : Seigneur, soyez béni; vous me châtiez en père : celte maladie, dans l'ordre de votre providence , est pour moi un purgatoire et un exercice de patience. Trop heureux si j'en fais un tel usage ! J abusais de ma santé pour mener une vie mondaine et dissipée; en me l'ôtant, vous m'avez, malgré moi, séparé du monde : peine médicinale. J'avais horreur de la pénitence ; vous me la faites faire par nécessité : peine satislacloire. J'étais lâche dans votre service, et négligent dans les

' Isa , yi, 10.

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sFRMn\ vnrn if MFnrnKDT \)k \a ()v.\T^]p.y\v rewaînk.

<!■ voii*s du ciiristinnisnic ; innis si je ne vous lionoro pastMi a;j;issaiil, vous ino donnez de quoi vous liunoicr en soiifliant : peine UK'iriloiie. Voilà ce (iiii adoucit mes uiaux. Mais quand je tombe dans raveuglemenl, je ne puis rien penser de tout cela; pourquoi ? c'est que, par ce genre de peine, je ne salislais point à Dieu, je ne mérite riet) de\anl Mien, je ne deviens pas meilleur selon Dieu : Dieu nie punit, et rien de plus.

Or en cela, chrétiens, le cliAlinient dont je parle ressemble encore à celui des léprouvés. Car (|uel est pour les réprouvés le couïble de la n-isère? c'est que jamais Dieu ne sera satisfait de leurs soufiVances ; et que plus ils souffrent, plus ils sont ol)stinésdans leur malice. De môme l'aveiiglemeiit, bien loin d'eflacer nos péchés, les augmente ; bien loin de soumettre nos cœurs, les révolte ; bien loin d'apaiser Dieu, le conn once : il a tout le mal de la peine, sans en avoir aucun effet salutaire. Peine éternelle, ajoute saint Chrjsoslomc, aussi bien que celle des réprouvés. Tous les autres maux, quelque grands qu'ils soient, ont un terme; l'aveuglement n'en a point: la moi t, qui finit tout le reste, au heu de le luire cesser, lui donne, pour ainsi parler, un caractère de perpétuité ; et comme un saint en mourant passe, selon l'expression de saint Paul, de lumière en lumière et de clarté en clarté, c'est-àdire de la lumière delà loi à la lumière de la gloire, et de la clarté des justes à celle des bienheureux :A claritatein claritatem*: avj^^i II mori lait-elle passer un mondain que Dieu réprouve, de ténèbres en ténèbres et d'aveugicii.Liii en a\euylcment, je veux dire de l'a-" veuglement temporel à raveuglcment éternel, et des ténèbres du péché aux ténèbres de l'enfer.

Après cela, conclut admirablement saint Augusliu, dites que Dieu dès cette vie ne punit pas spécialement les pécheurs et les libertins. Dites qu'il n'a point pour eux de cliâtimcnt qui dès cette vie les distingue de ses élus, et qu'en toutes choses il les confond avec les gens de bien. Vous vous trompez, mes frères, reprend ce saint docteur : Dieu juge les mondains dès cette vie, et dès celle vie il met entre eux et ses élus une terrible différence, par la dilTérente manière dont il lesehàlic : Ulique est Veus Judicans eos

* U Cor, 111, Ib.

in terra. Il n'attend pas jusqu*.*! la fîn des çirc'.pour séparer le bon grain d'avec ia paille; n; m il a dès maintenant une espèce de peine ijui ' : suflil pour ce triage, et c'est raveugleme.:. dans le péché. Si nous ne rappréhendons pa.^. si nous n'en avons pas autant d'horreur que de l'enfer même, malheur à nous! Ah ! Seigneur, s'écriait le même Père, que vous êtes adorable et impénétrable dans vos jugements ! mais que vous l'êtes surtout dans cette loi fatale qui von. fait répandre de si alîreuses ténèbres sur les hommes, pour punir les désirs injustes et déréglés de leurs cœurs! Quam secrelm es, luibilnnsin exc.elsh, insilentio : Detis soins et heus tnagiius^ lege infati(jabili spargem pœnales cœcitales super il'icitas cupiditates ! Si ce Dieu vengeur n'a pai encore exercé sur vous, mes fi ères, cette rigoureuse justice ; s'il n'a pas encore permis que vous soyez tombés dans ce triste état, ce n'est pas peut-être que vous ne l'ayez déjà bien mérité : mais c'est qu'il a usé envers vous d'une plus grande miséricorde qu'à l'égard de tant d'autres. Cependant, prenez garde que cette bonté ne se lasse enfin, et craignez la patience môme d'un Dieu, qui frappe d'autant plus rudement (|u'il a plus longtemps arrêté ses coups. Uni sait s'ila résolu d'attendre davantage ? Qui sait si ce ne sera pas après le premier péché que vous allez commettre, qu'il éteindra pour vous ses lumières et qu'il vous aveuglera ? Qui ne doit pas être saisi de frayeur, en pensant qu'il y a un péché que Dieu a marqué comme le dernier terme de sa grâce ? je dis de cette grâce puissante sans laquelle, nous ne nous sauverons jamais. Quel est-il ce péché ? je ne le puis connaître. Après quel nombre de péchés viendra-t-il ? c'est ce que j'ignore. De quelle nature, de quelle espèce est-il ? autre mystère pour moi. Est-ce un péché particulier et extraordinaire ? est-ce un péché ordinaire et commun ?abime où je ne découvrâ rien. Tout ce que je sais, ô mon Dieu ! c'est que je ne dois rien oublier, rien ménager pour prévenir le malheur dont vous me menacez. Heureux que vous m'ayez fait voir le danger, non moins heureux, que vous vouliez encore m'aider à en sortir ! Souverainement heureux, si je marche désormais à la faveur de vos di\iiies lumières, jusqu'à ce que j'arrive à la gloire, où nous conduise, etc.

S!U r,.\ l'lH';i»AHATIOX A LA MOl'.T. 4 H

SEUMON POim I.E JEUDI DE LA Oî^ATHIÈME SEMAINE

SUK LA PKÉPAUAIION A LA JVIOUT.

ANALYSE

Sujet, lorsque Jésus-Christ était f>rès de la l'ortr de la ville, on portail en terre un mort, (ils unique d'une femme veikve.el celte Ivminc é ail accompagnée d'une grande quantité de personnes de la ville. Jésua-Christ l'ayant rue, il en fut ouché, et it lui dit : ^'c pleurez i oint.

Il y nviiil là san.^ doulc de quoi (uuilier le Sauveur lips liommcs : mais iipri'S tout, dil saint Clirygostomc, un autre ohjel le toucbail encore bien plus sensildeiiient ; et ce fut surloal le malheur de ce jeune lioninic surpris par un acciilent imprévu, et mort sans préparai ion. Or, n'est-fe pas ainsi que meurenl tous les jours tant de cliréiit-ns, je veux dire sans avoir pensé h la mort, sans s"élre disposés ii la mort. 11 est ilonc d'une extrême conséquence de vous apprendre à prévenir un danger si allieux et c'est pour cela ipie je viens vous enlrelenir de la préjiaration à la mort.

DtvisoN. Saint Chry.-^ostome lait particniièiemcnt consister l'exercice de la préparation à la mort en troischoses ; savoir: la persuasion de la mort, la vigilance contre la mort, et la science pratique de la mort. Nous craignons du mourir ; et CLpendant, (|Heliiue certaine et quelque prochaine même que soit la mort, nous ne sommes presque jamais persuadés qu'il faut momir : première (larlie. Nous craignons de mourir ; et cependant, (intlqiie incertaine d'ailleurs que soit la mort, nous prenons aussi peu de précautions que si nous étions pleinement instruits ei du temps et de l'état oii nous devons mourir ; deuxième partie. Enfin nous craignons de mourir ; el cependant, malgré l'expiricnce journalière et si sensible que nous avons de la mon, nous n'apprenons jamais, dans l'usage de la vie, à mourir ; troisième partie. Ces tiois points demandent ti être éclaircis : je vais m'expliquer.

Premure PARTJE. Persuasion de la mort. Il est difficile que je me prépare à une chose dont je ne suis pas encore persuadé; et quand elle doit avoir des suites aussi irréparables et aussi terribles que celles de la mort, il n'est pas moins difficile, si j'en suis fortement persuadé, que je ne m'applique pas de tout mon pouvoir à m'y disposer. Or, rien, ou presque rien, don( nous soyons moins |,e'suadés que de la mort. Voici mapcnsie. Nous savons bien en général(|ue nous mourrons un jour ; nii:is nous nous lonsoions dans l'espérance que ce ne sera pas encore si tôt, que ce ne sera pa^ encore de celte maladie, que ce ne sera ni aujourd'hui ni demain. (î^ependant, observez avec moi que ce qui nous dispose a une bonne mort, n'est pas de savoir en spéculation qu il faut mourir; mais d'être actuellement toucliéde ce sentiment intérieur: Je mourrai, et mon heure approche; je mounai, et ce sera dans quelques-unes de ces années que je me promets en vain ; je mourrai, et ce sera dans un âge et de la manière que j'aurai le moins prévu.

Que fait donc l'ennemi de noire salut? Il ne nous persuade pas que nous nemourrons jamais; mais il nous persuade que nous ne mourrons ni cette semaine, ni ce mois, ni celte année : Nequaquani nioricmini. il semble que nous soyons même en cela d'inte ligence avec lui. Car non-seulement nous ne sommes jamais bien persuadés de la mort, dans le sens que je l'entends; mais nous ne voulons pas l'être, et nous éloignons toutes les pensées qui pourraient nous servir à l'être. De lii vient, remarque saint Cliryso-iome, que la plupart des hommes meurent sans croire mourir, et prescjue toujours avec une assurance présomptueuse de ne pas mourir. De lii vient que ceux-là mêmes à qui constansment el visiblement, dans l'élat, dans l'âge où ils sont, il reste moins de jours ii vivre, sont toutefois ceux qui iravaillent plus pour la vie. De lii vient que les grands du monde ne .savent jamais oii ils en sont, quand ils sont presque au moment de la mort; et cela parce qu'on est prévenu qu'ils ne le veulent pas savoir, et que chacun conspire à les tromper. Ni confesseur, ni médecin, n'osententreprendre de porter une parole qui contristerait le mourant; ou si l'on se déclare enfin, ce n'est qu'en prenant de vaines précautions et en usant de détours. Ce ne fut point ainsi que le prophète parla au roi Ezéchias. Vous mourrez, lui dit-il : Morieris tu. Mais où trouve-t-on maintenant des prophètes qui s'expliquent avec cette sainte liberté? Je ne m'étonne point que, dans des accidents subits et inopinés, on meure sans être persuadé qu'on va mourir ; mais que des mourants à qui Dieu laisse tout le temps et toute la connaissance nécessaire, meurent sans être instruits de la nécessité actuelle et de la proximité de la mort, et que ce défaut de persuasion les fasse mourir sans préparation, c'est sur quoi je ne puis assez gémir.

Quel remode? trois maximes de saint Grégoire, pape: 1° Penser souvent îi la mort ; 2° avoir un ami sincère et droit, qui vienne de bonne heure nous avertir dans le danger. Mais où le chercherons-nous cet ami ? parmi les ministres de Jésus-Christ; 3° s'affermir contre la crainte de la mort, parce que c'est la crainte immodérée de la mort qui nousen rend la pensée si odieuse el la persuasion si difficile. La combattre, cette crainte, par les armes de la foi, par les motils de l'espérance chrétienne, par les saintes ardeurs de la charité divine.

Deuxième partie. Vigilance contre la mort. Tout incertaine qu'est la mort et qu'elle sera toujours dans ses circonstances, je puis laire en sorte qu'elle ne me surprenne jamais : comment cela ? en veillant sur moi-même : Vigilale. C'est ce qui fit la différence des vierges sages et des vierges folles.

Or, c'est ici que nous devons adorer la providence de notre Dieu, qui nous cache et l'heure, et le lieu, et le genre de notre mort, pour nous obliger à nous tenir toujours en garde et h sanctifier toute notre vie. Etre un moment hors de cette disposition, je veux dire hors de cette vigilance chréfienne, c'est agir contre tons les principes de la sagesse, parceque c'est commettre à uo seul moment l'éternité tout entière.

Mais il s'ensuit donc que la plupart des hommes, et même des plus clairvoyants et des plus sages dans l'opinion commune, ne lont néanmoins que des aveugles et des insensés 'i la conséquence n'est que trop juste. Où est aujourd'hui, seloa l'expression de

4i« SERMON POim LK JFJJDl HE LA Qn\Tnîl:ME SEMAINE.

Jésus-Christ, le serviteur pruilenl et {\ ièle, (|ui vrIIIi' pour être toujours en disnosilion de recevoir le maître qu'i! atten I. et dont il criini (l'C'lre surpris ? É'^t-ce veiller (|u; de rem iltre au temps de la mort à s'ac<)uitl«»r de certaine d'ivoirs d'une oblit^alion indi>|>eMsable ? pir exemple, à p;iyer des dettes, à faire des restitutions, ii sitisfaire des domestique», à discuter des articles entïba i.issmts, h voir un ennemi et à se réconeilier aver, lui '' Est-ce veiller que de pra'iquep si peu de bonnes œuvres, que de comnietirc si ais'mentle péché et d'y demeurer habituel'ement ?

Cral^'fions'a mort; mais que cettecriinte nous serve de défense contre la mort m'me. On n'attend pis à éi]uiper un vaisseau qu;m.l il est en pleine mer, battu des flots et de la tempête : n'attendons donr pas à nous disposer quand, aux ajiprorlips de la mort, nos sens seront troublés et que nous en aurons perdu rusa.^e. Jésus-Christ ne nous dit pas de nous préparer a'or*, mais d'ilre préls : Esloteparati. D'où je lire cette terrible conclusion, qu'il y a un temps oii l'on peut se pr.;|tnro.r à li mort et être réprouvé de Dieu.

Tenons-nous donc prêts et toujours prêts. Il est vrai que Dieu nous a donné des pasteurs qui veillerit sur nous ; mais après tout nous sonmirs nos premiers pjisleurs, et en bien des renrontres nos uniques pasteurs. Mais quelle est la pratique de cette vigilanee si né(■e^silill' ? 1" Se tenir toujours dnns lélal où l'on voudrait mourir : du moins n'être jamais dans un état où l'on a rail horreur de mourir. Suivant cette rc{,'le, si je vous demandais : Eles-vous prêts '! qu'aur ii z-vous ii m^ répondre ? c'est ce que vous <leve/ vous demander à vous-mêmes ; 'i" faire toutes ses actions en vue de la mort, c'est-ii-dire agir en tout comme l'on voudra l'avt ir fait à la mort ; 3° rentrer en soi-même pour se bien connaître soi-même ; et ce que j'appelle se bien con- •>«ilre, c'est connaître toutes ses otligalions, tout h- bien (|u on doit |)ratiqiier et q l'on ne pratique pas; tout le mal qu'on doit

litcr et qu'on n'évite pas; les dangers de sa condition et les moyens qu'on doit prendre pour s'en préserver. C'est ainsi (|ue notre crainte devient notre plus ferme appui, parce qu'elle sert à exciter notre vigilance : Posuisli ^rmamcnlum ejus furiniàinem.

Troisième PAmiE. Science pratique de la mort. Il y a un apprentissage pour la mort, et nous pouvons dès la vie même aj)prendre îi mourir. Les aaints sont morts en saints, |)arcc qu'ils possédaient excellemment cette science. Sur quoi voici trois vérités qui nous regardent aussi bien qu'eux, et que nous devons tous nous appliquer à nous-mêmes. 1° Nous mourons tous les jours, il nous est donc aisé d'ap|)iendre à mourir ; 2" foutes les créatures qui nous environnent nous forment à mourir : notre ignorance est donc sans excuse, si nous ne .savons pas mourir ; 3° la vie chrétienne ou Dieu nous a appelés est une continuelle pr.itique de la mort : nous sommes donc bien coupaiiles de n'être pas plus versés dans l'art de mourir.

1" Nous mourons tous lesjours. L'arrêt de mort porte con're le premier homme s'exécuta, selon la remarque de saint Irénée, de- le moment de sa désobéissance. Car des ce moment il devint sujet ii toutes sortes d'infirmités, et son corps commença à déchoir, et par conséquent à mourir. Or, c'est ainsi que chaque jour nous mourons. Les pa'iens mêmes l'ont bien reconnu, et saint Paul la ditemore plus expressément : Quotidie inorior. Il est vrai, ajoute saint Augustin, que nos yeux sont comme encl.autés par la vue des choses jirésentes ; mais le remède est de bien comprendre que ce corps qui nous parait vivant est en elTe* un corps qui se détruit et un corps mourant ; Vides viventem : cogita moricntem.

2" Toiles liis créatures qui nous environnent nous forment à mourir. Comment ? en nous quittant, en se séparant de nous, en cessant d'être à nous ; ce qui déjà est comme une mort anticipée.

3° La vie chrétienne où Dieu nous aappeh'-s est une continuelle pratique delà mort. Delà ces leçons que faisait l'Apôtre aux pre niers fidèles : Morlui eslis : Vous êtes morts ; Coii<epilli eslis : Vous êtes ensevelis. Car à quoi vont toutes les maxime» de la vie chrétienne ? à détacher l'âme du corps, c'est-à-dire des plaisirs du corps, de la servitude et de l'esclavage du corps.

Détachons-nous donc dès à présent de ce corps de péché. Vous demandez des pratiques pour bien mourir : en voici une, sans laiiuelle j'ose dire que toutes les autres sont vaines et chimériques. Détachez votre âme de tout ce quo vous aimez hors de Dieu. Prévenez par une mortification et par un renoncement volontaire ce que la mort fera pir violence : voilà en deux mo'sla science de la mort. Et ne me répondez point qu'une telle vie est bien triste; car je dis, 1" qu'une mort sainte dont elle est suivie est un avantage qui ne peut être acheté trop cher ; 2* que, tout compensé, la vie d'un chrétien mort au monde est mille foisplustranquille que celle de ces mon lains si vifs pour le monde. Mais vivre de la sorte, c'est vivre comme si l'on ne vivait pis. Et n'est-ce pas aus<i ce que demandait l'Apôtre aux premiers chrétiens, et ce que je dois vous demander à vous-mêmes? Reliquum est ut qui ulunlur hoc mundo lanqnam non utantur.

Cum appropinquareL porlœ ctvilalU, ecce defnnctus eprebalur, hoiniîlCS j Ct il ét.lil (liffîcilc QUe IC DiCll (Ic chil- Hliu^ uiiicus mtilrU sue : ct htec viriui erai , el lurba civitaiis mulla 'ia t 1 • (. ' 1 !•* i ' i»

cum iUu- Quant cum viUissel Dominus , miser icordia motus super nié Cl (le iniSéflCOl'UO 116 iUl paS ClllU (1 IIH a|>-

eat». dixit iUi : NoUfere. pai'oil si lugiibie et d'iin spectacle si digne de

Lors^uo Jésus-Clirist était près de la porte de la ville, on portait Jlilié. Mais apiès lOllt, SelOIl la pBllSée de Saillt

en terre un mort, fi s unique d'une femme veave ; et cette femme n, , , i-iii i-i

était accompagnée dune grande quantité de personnes de la ville. Glll-ySOSlOine, UH aUlrC ObjCl le tOllCliait CllCOre

Jésus-Christ l'ayant vue, il e,i fut touché, et il lui dit : Ne pleurez bioil plUS Seiisiblcmont. La perte d'uH filS, IC

po.nt. i.Saini Luc.cU^p. vn, 13.) j^^^jj ^^.^^^^^ ^^^^^^ ,^ ^^^^^^ j.^^ llLM'ilier, la dé-

Voiià, chrétiens, dans un même sujet bien des solalion d'une veuve, ce n'étaient que des con-

sujCts de compassion : une mère qui a perdu siJérations humaines, trop faibles pour faire

son fils ; une femme privée par là de la plus une grande impression sur le cœur d'un Dieu :

douce espérance qui lui restait ; un jeune mais ce qu'il no put voir sans douleur, ce fut

homme enlevé dès la fleur de son âge; un fils rattachement excessif et tout naturel de celle

un'que, seul héritier de sa famille, déchu tout mère à la personne de son fils; ce fut l'infidé-

à coup de touti^s ses prétentions; enfin une loule lité de celte femme, qui envisageait la mort,

de monde qui accompagne le corps qu'on porte non avec les yeux de la foi, mais par les yeux

enterre, et qui prend part à cette triste céré- de la chair; ce fut le malheur de ce jeune

monie. Il y avait là sans doute, dit saint Gré- homme, surpris par un accident imprévu et

goire de Wysse, de quoi toucher le Sauveur des mon sans préparation. Or, pour m'attacher à

Snu I.A PU r,PA RATION A LA MORT.

•e ilt*rrii(M' ailicle, qui nie parait plus essentiel cl plus iMi|)()ilaMl, nVst-co |)as ainsi que meurent tous les jours tant de clnéliens. je veux dire sans avt)ir pensé ;\ la niort, sans s'ùtic disposés ;\ la mort? et (pi'y a-t-il de plus déplorable (pie l'état d'un houiuie qui se trouve à ce dernier uiouient l()rs(pril s'y attendait le moins, et n'a pris nulles mesures pour un passage dont les suites sont éternelles ? Il est donc d'une exti'ôuie conséquence, mes chers auditeurs, de vous approiuire ;\ prévenir un danger si alïreux ; et c'est pour cela cpic je viens vous entretenir aujourd'hui de la prépaiatiou ;\ la mort. Vierge sainte, puissante protectrice des mourants, c'est vous que nous invoquons à celle heure si critique, c'est votre secours alors que nous implorons : couunencez dés maintenant à nous en faire ressentir les effets, et rendez-vous favorable à la prière que nous vous adressons. Ave, Maria.

Saint Chrysostome, donnant des règles de vie, et par ces règles de vie voulant disposer une âme chrétienne h la mort, fait particulièrement consister cette préparation en trois choses, savoir : la persuasion de la mort, la vigilance contre la mort et la science pratique de la mort. Trois dispositions qui ont entre elles un enchaînement nécessaire, et qui vont d'abord partager ce discours : comprenez-en, s'il vous plaît, le dessein. Pour se préparera mourir, dit ce saint docteur, il faut se bien persuader de la mort : première règle. 11 faut sans cesse veiller contre les surprises de la mort : seconde règle. Enfin il faut se faire de la vie même, soit par la réflexion, soit par la pratique, un exercice continuel et comme un apprentissage de la mort : troisième règle. Or, quel est, par rapport à nous, le sujet de la compassion du Fils de Dieu ? le voici, mes cliers auditeurs : c'est que, craignant la mort au point que nous la craignons, nous vivons néanmoins dans une négligence entière et dans le plus profond oubli de la mort. Car nous craignons de mourir; et cependant, quelque certaine et quelque prochaine même que soit la mort, nous ne sommes presque jamais persuadés qu'il faut mourir. Nous craignons de mourir ; et cependant, quelque incertaine d'ailleurs et quelque trompeuse que soit la mort, nous prenons aussi peu de précaution que si nous étions pleinement instruits et du temps et de l'état où nous devons mourir. Enfin nous craignons de mourir ; et cependant, malgré l'expérience journalière et si sensible que nous avons de la mort, nous n'apprenons jamais dans l'usage de la vie à mourii'. Ces trois B. — ToM. I.

points demandent h èlvc éclairi is, et c'^l [>our cela que j'ai besoin de votre allention.

pnRMn-:ai<: luiiru:.

C'est par la persuasion que doit commencer ce grand et saint exercice de la préparation à la mort. Car, comme dit saint Chrysostotne, il est difficile (pie je ni'» prépare séiieuseuicnt à une chose dont je ne sui ^ pas encore persuadé ; et quand elle doit avoir des suites aussi irréparables et aussi lerribles que celles de la mort, il n'est pas plus possible, si j'en suis for tf ment persuadé, que je ne m'applique de tout mon pouvoir à m'y disposer. Ne regardez doue point, mes chers auditeurs, ce que j'ai maintenant à voua dire comme une proposition paradoxe, ou comme une instruction du inoins inutile ; et ne me répondez point que la mort est tellement certaine, qu'il n'y a rien dont les hommes soient malgré eux plus convaincus. Car je soutiens au contraire qu'il n'y a rien ou presque rien dont ils le soient moins. Vérité qui doit vous surprendre, et que je ne comprendrais pas moi-mC-iïie, si je ne savais pas en quel sens elle doit étn entendue; mais vérité constante, et que je Retends vous rendre sensible dans l'exposition que j'en vais faire.

Il vrai, chrétiens, nous sommes vous et moi persuadés qu'il y a un arrêt de mort porté, dans le tribunal souverain de la justice de Dieu, contre l'homme pécheur,et que c'est an arrêt irrévocable et sans appel: Statutumesthominihus semel mori '. iMais je ne sais par quel enchantement de notre amour-propre nous oublions, sans y prendre garde, que cet arrêt doit être exécuté dans nos personnes ; et nous vivons en effet comme si nous étions persuadés que nous ne devons point mourir. Nous savons bien en général que tous les hommes mourront; mais par mille illusions et mille fausses espérances qui nous jouent, quoi qu'il en soit du général, nous trouvons toujours le moyen de nous excepter en particuher. Disons mieux, nous avons bien une évidence et une conviction spéculative que nous mourrons nous-mêmes, mais au même temps mille erreurs pratiques nous font croire que nous ne mourrons pas. C'est-à-dir« nous convenons bien que nous mourrons un jour, et que c'est une loi rigoureuse qu'il faudra enfin subir ; mais nous nous consolons dans la pensée que ce ne sera pas encore si tôt, que nous avons encore du temps, que noire heure n'est pas encore venue, que nous ne mourrons pas encore de celte maladie ; et cette persuasion

■ H«b{., IX, ST.

SEIIMON POUR LE JEUDI DE Î.A QUATF\lt:ME SEMAINE.

nous eiiii)ùchc (rcnlrcr dans les dispositions procliaincs ol néces-^aircs où il fnudrail nous jiicllrc pour nous pri''paier ;\ la mort. Car, obsciNCz avec moi, cIircHions, qiicrc qui nous disjiosc à une bonne morl n'est pas de savoir en spéculation (ju'il laul mourir, mais d'ètio actuellement louché el pénétré de ce sentiment intérieur : Je mourrai, el mon heure approche ; je mourrai, et ce sera dans quehpi'unc de ces années que je me promots en vain ; je mourrai, cl ce sera dans l'à^e et de la manière que j'aurai le moins prévus. Voilà ce qui nous détermine h prendre sans délai ces ferventes el généreuses résolutions de réformer notre vie, pour penser cflicacement cl solidement h la morl.

Que fait donc l'ennemi de notre salut? Apprenez-le, mes chers auditeurs : voici l'arlifice le plus dangereux dont il se sert pour nous entretenir dans rimpénitcnce. Il nous laisse toules les autres pensées de la mort, dont il sait bien que nous ne ferons aucun usage, et il nous ôle celle qui seule serait capable de nous convertir. Je veux dire qu'il ne nous persuade [tas que nous ne mourrons jamais ; ce sérail une erreur trop grossière, el dont il n'a pas même besoin pour nous perdre ; mais il nous persuade que nous ne mourrons ni aujourd'hui, ni demain, ni dans tous les temps où la charité que nous nous devons à nous-mêmes nous presserait de retoiu-ner à Dieu; et cela lui suifit. Car, avec cela ne comptant jamais sur la mort, nous ne tirons jamais ces conséquences salutaires, d'où dépend noire conversion. Et c'est ainsi que l'a entendu saint Chrysoslome, expliquant ces paroles de la Genèse: Nequaquam moriemini '. La remarque de ce Père est digne de voire attention. Il dit donc que le démon, cet esprit de mcusoiige, emploie encore tous les jours, pour nous séduire, la même ruse dont il se servit dans le paradis terrestre contre nos premiers pai ents, el que quand il a entrepris ou de nous faire tomber dans le péché, ou de nous éloigner de la pénitence, un des moyens les plus ordinaires par où il y parxient esl de nous suggérer, comme au premier homme et à sa femme, que nous ne mourrons point : Nequaquam moriemini. Mais coaunciil peut-il nous aveugler de la sorte ? et quand Dieu ne nous l'aurait pas dit, quand la raison ne nous en convaincrait pas, l'expérience seule ne serait-elle pas plus que suffisante pour nous forcer à croire que nous mourrons? Qîielle apparence (pie nous puissions démentir là dessus, non- seulement

notre foi et notre raison, mais l'inconlestabl© et l'évident témoignage de nos sens? Peut-être, il en juger par Va, serail-il moins étonnant que noire premier père eût donné dans un tel l>iége ; car il n'avait encore vu nid excm|>le de la mort, el l'heureux état d'innocence où Dieu ^a^ail créé le faisait jouir d'une santé inaltérablt; et le rendait même immortel. Ainsi, tandis (pi'il était dans l'oidre, ne ressenl;:ul nulle faiblesse qui l'averlît de sa morlalilé, il pouvait plus aisément se laisser surprcndie à la vaine promesse du lenlateur et se llatler qu'il ne mourrait pas : Nequaquam moriemini. Mais à nous, chrétiens, h. nous dont les yeux sont conlinuelleincnt frappés de l'image de la mort ; à nous que la morl, pour ainsi pailcr, environne de toules parts; à nous qui la voyons dans les autres, et qui par nos inlirmités eu faisons déjà dans nous-mêmes les tristes éprouves, nous dire : Vous ne mourrez point : Neqnaiiuam moriemini, c'était la dernière des (cnlalions par où le démon semblait devoir nous attaquer, et encore moins nous tromper. C'est néanmoins celle par où il nous attaque le plus souvent ; el ce qu'il y a de plus étrange, c'est celle qui lui réussit le mieux. L'arlilice est grossier, je l'avoue ; mais notre aveuglement en est d'autant plus déplorable, lorsque nous y sommes surpris. Or, nous le sommes à tous moments. Car le démon, qui cherche en tout noire ruine et qui connaît notre faible, n'a qu'à nous prendre par là, en nous «lisant : Tu ne mourras pas encore de ceci, nous le croyons. Il n'a qu'à nous faire entendre que nous sommes jeunes, que rien ne presse, que nous aurons le loisir de penser à nous, sans examiner davanlage, nous nous en fions à lui, et dans celte couhance malheureuse nous vivons tranquillement et toujours dans les mêmes dispositions, toujours dans le même désordre d'une vie mondaine, toujours dans le même état d'une conscience déréglée : pourquoi? parce que nous ne sommes jamais persuadés, j'entends d'une persuasion efficace, qu'il faut mourir.

11 semble que nous soyons même en cela d'intelligence avec notre ennemi. Car, bien loin que nous soyons jamais persuadés de la mort, nous ne voulons pas l'être, nous craignons tle l'être, nous éloignons de nous toutes les vues qui pourraient nous servir à l'être ; el ces vues, qui devraient nous sanctilter, ne font communément que nous troubler, que nous désoler, que nous consterner, quelquefois môme que nous irriter, quand, aux approches de la mort, on nous tient le moindre discours et qu'on

SlJll LA l»n,fiPARATION A LA luOiVi.

nous fuit la ■Mm<li'0oiiV(M'(tire loïK-liiint le. daiigw o\\ MOUS nous liouvous. De là vioul ro tiu'.i Bagouioul ieiuai(iuo .saint Clnysoslotue i\\u' la pluiuut (les houunes ineuieut sans croire mourir, et |)rcst|ue loujouis avec une assiuancc prtVsouiptiu'uso lie ne pas mourir. Do là vient que ceux-là nii^mesà (juiconslaunneal elvi.sibleniont il le.^le moins île jours à \ivi"C, sont touleiois ceux «jui Iravaillenl plus pour la vie. Combien eu venez-vous qui, Trappes d'une maladie mortelle et di\jà condanuit''S par le jui^ement public, lormeul des desseins, s'en^aii^ent dans lies eutrei)rises, ^'inquiètent de mille alïaires temporelles, corn ue s'ils avaient le plus grand intérêt dans l'avenir? Combien de vieilliiids, accablés sous le poids des années et n'ayant plus qu'un pis à l'aire ju.squ'au tombeau, sont aussi avides des biens delà terre que s'ils les devaicnl posséder durant des siècles entiers? Ue là vient que les grands du monde, par une fatalité, si je l'ose dire, atlacbée à leur condition, ne savent j imais où ils en sont, quand ils sont [iresque au uioaicnt de la mort, et cela parce qu'on est prévenu qu'ils ne le veulejil pas savoir. De là vient que chacun conspire à les tromper, dans des conjonctures où il serait si imporlant de leur ouvrir les yeux. On les assure que tout va bien, lorsqu'il est évident que tout va mal ; on les lélicile d'un léger succès et d'un changement assez favorable en apparence, mais (]ui n'est au fond qu'un dernier ctïort de la nature défaillante ; on leur cache adroitement et avec soin toutes les marques et tous les présages qu'on découvre en eux d'une mort certaine ; on Icui" exagère la force et la vertu des remèdes, sans leur parler jamais du souverain remède, qui est la péniteni ; on les amuse de la sorte, et par quels motifs iolifs tout humains : une femme, par un es de tendresse ; des enfants, par respect o- ir mtérèt ; des étrangers, par complaisance i» domestiques, par crainte: tellement qu'ils i^- îrent toujours la vérité, et qu'en moui'ant uièiiie ils se tiennent encore sûrs de ne pas mourir.

Delà vient que ceux qui, par état et par un devoir propre de leur ministère, devraient pourvoir à ce désordre, et pailer avec moins de réserve, ont tant de peine eux-mêmes à s'expliquer; qu'ils s'en reposent les uns sur les autres, un médecin sur le confesseur, et un confesseur sur le médecin ; ne voulant ni l'un ni l'autre se faire porteurs d'une parole dont Dieu leur a pourtant confié l'importante quoique dure et fjicheuse commission, et sacrifiant à de faibles considérations le salut d'une âme dont

l'élernolle des(.in«^e dépendait de \om' liilélité. De là vienniMit, s'il faut enfin se déclarer et pros«:<^- le malade, darrs l'cvlrémitt'. où il est, de recourir aux sacrement- • de là, dis-je, tant de précautions, de dégiiiseni>;nts et de détours. On l'assure qu'il n'y a rien encore à désespérer ; (jue (piand ou l'exliorle à donner cette mnrque de religion, ce n'est pas (pi'oM le croie diris un péril ipii ne soullre [)lus de retardement; mais qu'il est bon de se prémunir de bonne heure et de se mellre l'esprit en repos ; c'est-àdiie {ju'on lui ôle mi des plus puiss;mts motifs de pénileuce, et pinil-èirc le seul dont il soit alois capable (l'être touché, savoir, la vue procliaiue du jugement de Dieu. Ce ne fut point ainsi que se comporta le prophète, quand, au nom du Seigneur et avec une sainte liberté, il avertit le roi de Juda que sa fin approchait, et qu'il fallait se dispo.ser h partir pour aller rerdre compte au souverain Juge : Disimne domiN liiœ, quia inorierif tu, et non vives K 11 lui prononça cet arrêt sans adoucissement : Vous mourrez : Morieris. 11 n'eut égai'd ni à sa grandeur royale, ni au Iroid^le où le jetterait celte parole de mort : Morieris tu : Vous mourrez, prince, vous en personne, vous, tout monarqu? et tout absolu que vous êtes. Ah ! chrétiens, où trouvc-t-on aujourd'hui des propîièles, je ne dis pas pour les rois ei pour les tètes couronnées, mais même pour les autres conditions du monde, et surtout pour ceux qui, dans le monde, ont quelf|ac ;!islinction, soit de la naissance, soit du rang ? je ne m'étonne point que, dans des accidents imprévus et singuliers, on meure sans être persuadé qu'on va mourir. Tel est l'affreux châtiment de Dieu, et c'est en quoi consiste cette impénitence malheureuse dont je vous parlais il y a quelque temps, lorsque Dieu, pour punir le pécheur, permet que la mort le surprenne dans son péché. Mais ce n'est pas là de quoi il s'agiL Ce que je ne puis assez déplorer ni assez condamner, c'est que des mourants que Dieu appelle par les voies les plus communes, que des mourants à qui la u:ort laisse jusques au dernier soupir le libre exercice de leur raison, que des mourants pour qui la divine justice se relâche de tous ses droits, en s'accommodant à leurs besoins, et leur donnant tout le loisir de se reconnaître, meurent avec cela sans être persuadés de la nécessité actuelle et de la proximité de la mort, et que ce défaut de persuasion ne soit plus précisément l'effet d'une vengeance rigoureuse du Ciel qui les châtie, ni d'un événement inopiné <**» les déconcerte»

■ IT Reg., XX, 1 ; Isai.,

SERMON pour. ^E JRUDl DE LA QUATRIÈME SEMAINE.

mais .l'iinû iiisuvinonlaUie obstination qui les aveugle; que ce soil nous-mèines, pour ainsi (lire, qui prenions ^ l;\clie Je nous jouer nousluôiues, (le nous séduire nous-uièmes, croyant les cliosfà, non pas coniino elles sont, mais couuiie il nous plaiiail qu'elles fussent : voilà ce qui me paraît digne, non plus de toute ma compassion, mais de toute mon indignation.

Or, quel cslle remWe, chrétiens? Le voici, tiré de la doctrine et des maximes de saint Grégoire, pape, qui de tous les Pères de l'Eglise me semble avoir été, sur le sujet (juc je traite, un des plus éclaiiés. Première maxime : c'est d'entretenir liabiluellcment dans nous une persuasion générale do la mort, qui rectifie toutes nos erreurs parlieulières; c'est-à-dire, d'opposer continuellement à nos assurances présomptueuses louchant la mort l'idée vive de la mort ; de rappeler souvent dans notre esprit cette pensée salutaire : Je mourrai, et je mourrai dans un de ccsmomenls où je n'aurai pas cru devoir mourir. Ainsi l'oracle même de la vérité me l'a-t-il fait connaître ; et malheur à moi si, malgré les termes exprès de l'Evangile, malgré la menace de Jésus-Christ, je n'en suis pas encore persuadé 1 Souvenir de la mort que Moïse recommandait tant au peuple de Dieu, convaincu qu'il était que cette nation si inconstante et si indocile demeurerait dans la soumission, tandis qu'elle aurait cet objet présent devant les yeux : tlinam sapèrent et intelUgerent , ac novissima providerent^ !

Seconde maxime : avoir un ami sincère et droit, un ami qui, sans nous ménager, sans écouler les sentiments d'une amîlié faible ou intéressée, vienne à nous dans le danger, et nous dise avec le même zèle et la môme force que le propiiète : Mêliez ordre à votre conscience, et au plus tôt ; car la mort n'est pas loin : Dispone domm tuœ; morieris cnim tu. Exiger de lui, connue le meilleur oKice que nous en puissions attendre, qu'il nediflèie point à s'expliquer, et qu'il ne craigne point, en s'expliquant, de nous contrister. Lui faire bien comprendre que par là nous jugerons s'il est parfaitement à nous, que par là nous le distingueroris des faux amis, que par là nous lui serons redevables d'une des grâces les plus précieuses, qui est la persuasion de la mort au temps même de la mort. Car voilà ce que nous devons souhaiter d'un ami. Tous les autres services, hors celui-là, ou qui ne vont pas là, sont vains, sont méprisables, souvent même sont dangereux. Mais penser au salut d'un mourant, mais prendie soin de son âme et de

son éternité, mais le dis()oser par de sages conseils à finir chrétiennement une vie dont le terme doit être un souverain bonheur ou un souverain malheur, c'est là |)ropi'cmeut être ami jusques à la mort. Cherchons- le cet ami fidèle; et où î non point parmi les mondains. .S'ils sont amis (et combien peu môme le sont Ij, c'est selon le faux esprit du monde, c'est par rai)port aux frivoles avantages du monde, c'est pour établir, pour avancer un ami dans le monde. Mais nous le trouverons parmi ce petit nombre d'hounnes vertueux et de zélés serviteurs que Dieu s'est réservés jusques au milieu du monde, et dont la piété nous est connue. Nous le trouverons parmi les ministres de Jéstis-Christ ; amis d'autant plus solides, qu'après nous avoir aidés à bien vivre, ils nous aident encore à bien mourir. Troisième maxime : s'affermir contrôla crainte de la mort, parce que c'est la crainte immodérée de la mort qui nous en rend la pensée si odieuse et la persuasion si difficile. Ce qu'on craint, on aime à se le représenter dans un long éloignement, et l'on tâche même à en perdre absolument la mémoire, comme si jamais il ne devait arriver. Or, par où combattre cette oainte ? par les armes de la foi, par les motifs de l'espérance chrétienne, par les saintes ardeurs de la charité divine. Pour cela, se dire souvent à soi-même, dans le se^et du cœur : Ecce spomus venit • ; Allons, mon âme, allons au-devant de l'époux, le voilà qui s'avance; il ne viendra pas, mais il vient déjà : Ecce sponsus venit. Ce n'est point pour tous perdre, mais pour vous tirer des misères de cette vie mortelle, etvous faire entreren possession de son royaume. Ce n'est point pour vous rejeter de sa présence, mai'' pour vous recueillir au contraire dans son se» et pour vous unir éternellement à lui : lùxr sponvs venit. Langage, il est vrai, trop re- / vi' pour des âmes sensuelles ; mais sentiment rrUinaire aux saintes âmes; vue consolante qui Jp* vassurc, qai les fortifie, qui les anime. Dans cette disposition, elles se plaisent à envisager la mort de près; et plus elles l'envisagent de près, plus elles se jn-éparent à la recevoir, plus elles redoublent leurs soins, leur activité, leur ferveur : Ecce sponsus venit; exite obviam ei. Car à quoi nous poite cette persuasion? à une sainte vigilance contre la mort, qui va faire le sujet de la seconde partie.

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