‹ Œuvres complètesChapitre 126 sur 183 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Qui le croirait, chrétiens, qu'on pût trouver un préservatif contre la mort ; qu'on put, mal-

' lUSiitil., XXT, &

SUR LA PRPrARATION A LA MORT.

iS3

gré sonincorliliulc, s'assurer de la moit ; (lu'on pnt en (lui'hiiie sorte Taire {•lian^;er de earactère h la inorl ; et au lieu qu'elle est trompeuse, la rendre luIMe, ou lui (Mer au moins le pouvoir de nous trahir ? Voilà toutefois l'importaul secret que le Sauveur du monde a pris soin de nous apprendre; et ce secret, dit saint Clirysostoaie, est renferme^ dans cette seule parole : Veillez : Viijilatf '. Parole ?» laquelle il semble que le l-'ils de Dieu ait attache'^ des bénédictions intiuies; parole dont il a fait la conclusion presque tmiverselle des divins enseij^nemcnts qu'il nous a donnés, et parole aussi dont la pratique est comme le précis et l'abrégé de toute la sagesse chrétienne. Car, h quoi tend la sagesse de l'K- ^ vangile? à la grande affaire du salut. D'où dépend cette essentielle, celle uni(pie affaire ? de la mort. Et quel moyen plus infaillible et plus nécessaire pour nous prémunir contre la mort et pour nous mettre à couvert de ses sur[)rises, que la vigilance? Vigilate.

Eu effet, reprend saint Bernard, quoi que je fasse, les circonstances particulières de la mort seront toujours incertaines pour moi; mais, tout incertaine qu'est la mort et qu'elle sera toujours dans ses circonstances, je puis faire en sorte qu'elle ne me surprenne jamais. Malgré toutes mes réflexions et toutes les recherches dont je pourrais user pour pénétrer dans l'avenir, j'ignorerai toujours le temps de ma mort, le lieu de ma mort, le genre de ma mort ; pourquoi ? parce que ce sont îles mystères que le Père céleste a réservés, non-seulement à sa souveraine puissance, mais à sa divine prescience : Quœ Pater posuit in sua potestate 2. 3Iais sans savoir le temps de ma mort, je puis vivre à tous les temps dans une telle attention sur moi-même, qu'il n'y ait jamais une heure où la mort ne me trouve pas en garde : sans savoir le lieu de ma mort, je puis tellement attendre la mort dans tous les lieux, qu'il n'y en ait jamais un où je ne sois pas à couvert de ses pièges : sans savoir le genre de ma mort, c'est-à-dire sans savoir si ce sera icne mort lente ou une mort subite, une mort tranquille ou une mort accompagnée de violentes douleurs, une mort qui laisse à mon esprit toute sa raison ou une mort qui le trouble, je puis prendre de si justes mesures, que du reste ce ne soit jamais une mort imprévue. Et voilà ce qui fit la diflérence des vierges sages dont il est parlé dans l'Evangile et des vierges folles. Les unes n'étaient pas plus instruites que les autres du moment où l'époux devait arriver ; mais dans cette incertitude, les unes, par précaution, tin-

• Mfttth.,xxT, 6. — ' JmU, 1,1.

rrnt toujours leuri lampes allumi^cM, au lieu que les autres s'endormirent et loitf^èrent, pendant leur sommeil, leurs lampes s'éteindre.

Or, c'est ici môme, chrétiens, que nous devons adorer la [)rovidence de notre Dieu ; c'est, dis-je, dans cette incertitude de la mort, tout arirruse qu'elle est d'ailleurs, et dans l'eflet salutaire qu'elle produit. Car, c'est par là que Dieu nous retient dans Tordre, et qu'il nous oblige à veiller sans cesse sur nos actions, à mesurer tous nos pas, à peser toutes nos paroles, à f>iuifior toutes nos pensées, à réglerions les désirs de notre cdîur. Si je savais quand je dois mourir, où je dois mourir, comment je dois mourir, peut-être vivrais-je dans un plus grand repos; mais je vivrais avec moins de dépendance : au lieu que l'incertitudedu temps où je mourrai, du lieu où je mourrai, delà manière dont je mourrai, me rédi.il à rheureusenécessilé d'étudier soigneusement lous mes devoirs, et do m'appliquer régulièrement et cons'ammcntà les remplir. Etre un moment hors de cette disposition, je veux dire hors de cette vigilance chrétienne, c'est, dit saint Jérôme, agir contre tous les principes et toutes les lumières de la raison ; pourquoi? parce que c'est commettre à un seul moment l'éternité tout entière.

Mais il s'ensuit donc que la plupart des hommes, et même des plus clairvoyants et des plus sages dans l'opinion des hommes, ne sont néanmoins que des aveugles et des insensés. Ah! mes frères, répond saint Chrysostome, la conséquence n'est que trop juste; et l'Ecriture. ne nous le dit-elle pas en termes formels ? n'a t-elle pas, sur ce point, condamné iiautemci^ de folie la prudence du siècle la plus raffinée ? Que peut-on penser autre chose, quanti on voit des hommes tels qu'à la honte du christianisme nous en voyons dans tous les états ; des hommes qui se piquent d'être vigilants et habiles sur tout le reste, et qui négligent la seule affaire où il faudrait l'être; des honmies si attentifs anx moindres intérêts de la vie, et qui abandonnent au hasard le capital intérêt dont la mort doit décider; des hommes qui passent des mois, des années à régler des comptes dont ils sont chargés devant d'autres hommes comme eux, et qui ne pensent jamais à régler ce grand compte dont ils sont responsables à Dieu ; des hommes qui ne croient jamais avoir pris assez de sûretés dans la conduite du monde et qui risquent tout dans la conduite du salut ? Tel est néanmoins l'aveuglement de tant de chrétiens, et plaise à Dieu que ce ne soit pas le vôtre ! Car, selon la parole et l'expression du Fils de Dieu, où es

SERMON POITR I.E Jî-mi HR LA QTJATRlf:ME SEMAINE.

aujourd'hui le semicur fidèle et prudent qui veille pour être toujours en disposition de recevoir le Maitre qu'il attend, et dont il craint d'être surpris? Quis,putas,est (idelis dupensalor et jn-vdens ' ? i*arlons sans ligure, et ne parlons môme d'abord que de quelques points particuliers. Est-ce veiller, que de remellre au temps de la mort j\ s'acquitter de certains devoirs d'une obligation également indispensable devant Dieu et devant les bounnes : par exemple, à payer des dettes qui toujours grossissent d'une année à l'autie, et qu'on laisse à la bonne ou à la mauvaise foi d'un héritier a^a^e qui saura bien, par mille chicanes, les contester et s'en décharger ; à faire des restitutions auxquelles on aurait dû pourvoir, et dont on se repose sur des enfants, pour qui elles dcviendiont une nouvelle matière de crimes et un sujet de damnation ; à satisfaire des domestiques qui ne touchent presque jamais rien de leur salaire, et qui viennent, par leurs représentations importunes, quoique justes d'ailleurs, interrompre un mourant et le zèle des ministres employés auprès de lui; à discuter des articles embarrassants; à éclaircir des dilficultés et des doutes, dont îa résolution dépend de mille circonstances qu'il faudrait faire connaître, et sur quoi l'on n'a plus le loisir des'eXj')liquer; à voir un ennemi tt à se réconcilie)- avec lui, quand on ne peut plus lui pardonner de cœur, parce qu'on a vécu dans une haine invétérée, et qu'on ne le fait appeler que par je ne sais quelle cérémonie, philùt que par religion ? Je ne pousse pas plus loin ce détail ; mais pour dire quelque chose de plus général et encore de plus essentiel, est-ce veiller que de pratiquer si peu de bonnes œuvres, que d'être si peu appliqué aux exercices du christianisme, que de commettre si aisémeutlc péché, que d'y demeurer habituellement, que de n'avoir presque jamais recours à la pénitence, et de s'exposer ainsi à toutes les suites d'une mort inopinée et réprouvée ?

Ah ! mes frères, préservons-nous de ce malheur. Craignons la mort, mais ménageons tellement cette crainte, qu'elle nous serve de défense contre la mort même ; et puisque l'avantage le plus solide qui nous en peut revenir est de veiller sans relâche, ^ cillons au même temps que nous craignons et autant que nous craignons. Hemellons-nous souvent dans l'esprit ces comparaisons familières, mais convaincantes, dont se servait saint Ghrysoslome pour fane comprendre sensiblement à ses auditeurs la vérité que je vous prêche. Car, disait ce Père, ou n'attend pas à équiper un vaisseau, quand il est en pleine mer,

' Luc, XXII, 42.

battu des flots et de la tempête, et dans un danger [)rochairi du nauirage. On ne pcn.se pas à munir une place, quand remiCHu arrive et qu'il l'investit. On ne commence pas à meubler le palais du prince, quand le prince est h la porte et sur le point d'y entrer. Figures naturelles, qui. nous font mieux sentir la nécessité d'une vigilance prompte et assidue, que tous les raisonnements. Non, non, ajoute saint Grégoire, pn[)e, il ne sera pas temps de se disposer au jugement de Dieu , quand ces signes avant-coureurs de la venue du Fils de l'Homme paraîtront , je ne dis pas dans le Ciel ni sur la terre, mai;; dans nous-mêmes ; quand le soleil s'obscurcira , c'est-à-dire quand notre raison sera dans le désordre et dans les ténèbres, où la |)iésence et l'horreur de la mort ont coutume de la jeter; quand la lune s'éclipsera, c'est -ti-dire quand notre volonté marquée par l'inconstance de cet astre sera affaiblie, et hors d'état de former aucune résolution ; quand les étoiles foni])eioiit du liriua-iient, c'est-à-dire quand nos sens seiont troublés et que nous en aurons perdu l'usage. Souvenons-nous de l'excellente réflexion de saint Augustin qui seule, bien méditée, vaut tout un discoure : Que pour mourir chrétiennement, il ne suffit par-, lorsque la mort approche, de penser fi la mort, ni môme de se préparer à la moi t, mais qu'il faut y avoir pensé et s'y être préparé ; pourquoi ? parce que Jésus-Christ, dont toides les paroles sont autant d'oracles, et qui sait renfermer ilans un mot les plus profonds myslèrcs du salut, ne nous a pas dit : Préparez-vous alors, mais soyez prêts : EstoleparatiK D'où je tire celle terrible conclusioa, qu'il y a un temps où l'on peut se préparer à la mort et être réprouvé de Dieu. Ainsi en an iva-t-il à ces mêmes vierges, j'entends ces vierges folles, dont je vous ail déjà proposé l'exemple. Elles se préparèrent, elles coururent chercher de l'huile pour remplir leurs lampes, mais trop taiil : l'époux était entré dans la salle, et elles en trouvèrent à leur refour la porte iérmée. Coml)ien de moui-auts que Dieu réprouve lors même (pi'ils se préparent, et dont l'actuille préparation, par un juste jugement du Ciel, n'enq^êche pas l'éternelle damnation, parce qu'au lieu d'une prépalation entière et consommée, ce n'est qu'une préparation imparfaite et commencée? Ils s'éveillent de leur assoupissement, ils prennent en main la lampe de la foi, l'onction de la charité leur manque, et ils s'cinpresseul, ils s'inquiètent, ils s'agitent; mais l'époux cependant avance, la mort les enlève, la porte de la miséricorde leur

■ Luc, XII, M.

SIÎK LA PUr.PAnATION \ J.A MOItT.

est formiV, et Dieii leur dMare qu'il ne les connaît pins.

Soyoïisilonc pn^ts, mes chrrs nudilonrs, et toiijoiir'; i>i(Ms : Extote parati ; et (]iie colle prt^pnralion no e«)nsislc point seuleniont en des projets vapues et sans Iriiit. à (juoi se termine souvent tonte la «lisposilion que nous apportons ;'i la mort ; mais eu des actions et des elTels, en de si^rieux examens, en de fréquentes confessions, en de ferventes communions, en de saintes retraites, en il'utiles lectures, dans les aumônes, dans les prières, dans tous les exercices de la piélé chrélienue:car, sans cela, tout le reste n'est (ju'illusion. Ne nous lions point ii la vigilance des antres ; et dans une affaire où il s'agit de nousmêmes, ne comptons, pour y veiller, que sur nons-mùines. Dieu nous a donné des piisteurs, dit l'apôtre saint Paul, qui veillent sur nous, comme étant lesponsables de notre salut. Mais, après tout, nous sommes nos premiers pasteurs, et en bien des rencontres nos uniques pasteurs ; et toute la vigilance des pasteurs de l'Eglise no nous garantira pas des périls de la mort, si elle n'est accompagnée et soutenue de la nôtre. S'ils nous refusent leurs soins, et qu'ils nous laissent périr, ils rendront compte li Dieu de noire perte; mais nous n'en serons pas moins perdus. La rigoureuse justice que Dieu excercera sur eux pour nous avoir abandonnés, ne diminuera rien de celle qu'il exercera sur nous pour nous être abandonnés nons-mèmes. Car, si Dieu les a menacés, en leur conliant nos âmes, de les leur redemander : Saugitiuem autemejus demanu tua requiram •, je puis bien vous appliquer la même menace, et vous dire de la part de Dieu qu'il vous redemandera vous-mêmes à vous-mêmes, puisqu'il vous a spécialonent chargés de vousmêmes : Animam aiitem tuam de manu tua requiram.

Mais quelle est la pratique de celte vigilance si nécessaire? Je la réduis à trois points, qui comprennent en abrégé toute la morale de l'Evangile, et qui sont comme les principes fondamenlatix de toute notre conduite à l'égard de la mort. Premièrement, se tenir toujours dans l'état où l'on voudrait mourir ; du moins n'être jamais dans un état où l'on aurait horreur de mourir : et la raison est qu'on peut mourir [lartout et à chaque instant. Or, prenant cette règle, et sans sortir de cette assemblée, m'adressant à vous , mes chers auditeurs, si je vous demandais : Etes-vous prêts? qu'auriez- vous à me répondre ? .\Iais ce que je ne puis ici vous demander t\ chacun en particulier, vous pouvez

> Ezecii., xxxiu, 8.

rhacim en particulier vous le demander h von.sinêmes : VoïKlr.iisjemoni ir dans (îctlc habitude criniinelle, et porter au tribunal de Dieu tant de péchés qu'elhî m'a fait c«Mnnieltre et qu'ellme (ail comniL'ttre tous les jours? vou<lrais-je mourir avec C(; ressentiment que je conserve dans mon cauir, et (jiii m'erdretient dans vmc division dont Dieu est oiïensé et le monde mônjc scandalisé? vondrais-jc mourir redevable au prochain de telle et telle injustice que ma conscience me reproche, et sur quoi je ne puis attendre de la part de Dieu nulle rémission, tant que je pourrai la réparer et que je nela répai erai pas? Le voulez -vous en cUc.l, mon cher irère ? voulez-vous, dis-je, mourir de la sorte ? mais si vous ne le voulez pas, il fuut donc sortir de cet clal et au plus tôt. Car vous y pouvez mourir autan! de fois que vous y restez de moments, puisqu'il n'y a pas un moment où vous ne soyez exposé au coup de la mort.

Secondement, faire tontes ses actions en vue de la mort, c'est-à-dire agir en tout comme on voudra l'avoir fait à la mort. Pour cela ne rien entreprendre, ne rien exécuter, n'arrêter, ne régler rien touchant l'emploi de la journée, qu'auparavant et en esprit on ne se soit mis au lit de la moi t et qu'on n'ait bien pensé devant Dieu ce qu'alors on jugera de cett.i affaire où l'on se sera embarqué, de ce dessein qu'on aura formé, de ces moyens qu'on aura pris pour y réussir ; ce qu'on approuvera, ce qu'on blâmera, ce qui consolera, ce qui affligera ; comment on souhaitera de s'être comporté dans celte occasion, d'avoir parlé dans cette conversalion, d'avoir rempli celte charge, cette commission, de s'être acquitté de ces exercices de pénitence, de charité, de religion. Prévenu de ces idées, on n'estime rien, on ne veut rien, on ne dit rien, on ne fait rien qui ne soit selon la loi de Dieu ; et tout ce qu'on estime, c'est en chrétien qu'on l'estime ; tout ce qu'on veut, c'est en chrétien qu'on le veut; tout ce qu'on dit, c'est en chrétien qu'on le dit; tout ce qu'on fait, c'est en chrétien, et avec zèle, avec ferveur, qu'on le fait.

Troisièmement, rentrer souvent en soi-même, s'examiner souvent soi-même pour se bien connaître : et qu'est-ce que j'appelle se ])ien connaître? c'est connaître toutes ses obUgalioas, tout le bien qu'on doit pratiquer et qu'on ne pratique pas, tout le mal qu'on doit éviter et qu'on n'évite pas, à quoi l'on doit prendre garde dans la coiidilion où l'on est, les obstacles qu'on y trouve ou les avantages pour le salut, avec quels progrès on y avance ou à quels égarements on y est sujet ; avoir, pour cette recherche si solide

SEIIMON POUR LE JEUDI DE LA QUATHlflME SKMAINE.

et si importante, des temps marqués dans l'annéo, dans le mois, dans la semaine ; méditer sur cela, délibérer, lormer ses résolutions, pleurer le passé, assuier l'avenir, et prendre sans cesse une ardeur toute nouvelle. C'est ainsi que notie crainte, selon l'expression du prophète royal, devient notre plus ferme appui, parce qu'elle sert;» exciter notre vigilance : Pvsuisli (irmamcniiim ejua fovmuUnem^. Telle était la crainte des saints et le fruit qu'ils en retiraient. Tous les jours de leur vie, non-seulement ils envisageaient la mort, non-seulement ils veillaient pour se disposer à la mort, mais ils apprenaient la science de la mort ; comment ?en se faisant de la vie même comme un apprentissage et un exercice de la mort: et c'est ce qui me reste à TOUS expliquer dans la troisième pai lie.

Page 1