TROISIÈME PARTIE
Se faire de la vie même comme un apprentissage de la mort, et par cet apprentissage de la mort, appiendre en effet et se former à mourir, n'est-ce pas non-seulement un paradoxe, mais une contradiction ? Car, sans prétendre subtiliser dans une matière aussi solide que celleci, tout apprentissage suppose deux conditions; savoir, un fréquent exercice de la môme chose, et le pouvoir (le la recommencer tout de nouveau, et de la rectifier quand une fois on n'y a pas réussi. Or, de ces deux conditions, ni l'une ni l'autre ne se trouve dans la mort, puisqu'on ne meurt qu'une fois, et qu'après la mort, soit qu'elle ait été sainte ou criminelle, il n'y a plus de retour. Ce quia fait dire à saint Augustin que, de toutes les fautes, les plus irréparables sont celles que l'on commet à la mort. CcpendaiH, chrétiens, c'est la maxime de tous les Pères de l'Eglise qu'on peut apprendre à mourir, et que cette science est la plus éminenle de toutes les sciences après la science de Dieu, si toutefois elle peut être distinguée de la science de Dieu. Il y a, disentils, un apprentissage pour la mort, et c'est dans cet apprentissage que les saints se sont formés : tout leur soin pendant la vie a été d'étudier la mort ; et, comme il est naturel de faire parfaitement ce que l'on sait, et ce que l'on a même pratiqué par un long usage, ils sont morts en saints, parce qu'ils possédaient excellemment la science de la mort.
Or, il ne tient qu'à nous de les imiter ; car voici trois vérités qui nous regardent aussi bien qu'eux, et que nous devons tous nous appliquer à nous-mêmes. La première : nous mourons tous les jours, selon la parole du Saint-Esprit ;
1 i*salia., LxxzTiii. ii
il nous est donc aisé d'apprendre à mourir. La seconde : toutes les créatures qui nous environnent nous apprennent actuellement, ou, pour mieuxdire, nous forment à mourir ; notre igno' rance est donc sans excuse si nous ne savonr j)as mourir. La troisième : la vie chrétienne \ quoi Dieu nous a appelés est, pour ainsi parler, une continuelle pratique de la mort ; nous sommes donc bien coupables de n'être pas ()lus versés et plus expérimentés dans l'art de la mort. Les conséquences sont évidentes, et je vais vous faire convenir des principes.
Non, chrétiens, il n'est pas vrai, dansun sens, que nous ne mourons qu'une fois. Nous mourons à toute heure, et à toute heure nous |)0Uvons, je ne dis pas seulement sans crime, mais avec mérite, mourir volontairement et librement. En effet, quand Dieu menaça le premier homme qu'il mourrait dès qu'il aurait désobéi: In quacmnque (lie cumederis, morte moneris •, l'arrêt, selon la remarque de saint Iréiiée, s'exécuta dans Adam au moment qu'il eut violé le précepte du Seigneur. Autrement, ajoute le même saint. Dieu aurait été peu efficace et peu sincère dans lejugcment qu'il avait prononcé. Car il n'avait pas dit au premier homme : Tu mourras un jour, tu mourras dans un certain temps, tu mourras après avoir vécu tant d'années et tant de siècles ; mais il lui avait dit absolument : Tu mourras au jour même et dans l'instant que tu auras poché : In quaciunque die; et c'est ainsi que la chose s'accomplit. Dès lors Adam, en punition de sa désobéissance, devint .sujet à tontes soites d'infirmités ; dès lors il sentit affaiblir son tompéramcnt ; et son corps dégradé, si je l'ose dire, du privilège de l'innocence, commença à déchoir, et par couséquent à mourir. Or, ce qui se vérifia dans Adam se vérifie également dans nous, et les païens mêmes l'ont bien reconnu. Nous nous trompons, disait un de leurs sages, et notre erreur est d'envisager toujours la mort comme future : In hoc falliniur, quodmortem prospicimiLS ^. Bien loin que cela soit, une grande partie de la mort est déjà passée pour nous: Maqna pars ejus jamprœleriit : et nous devons faire état qu'elle tient sous son domaine tout ce qui s'est écoulé jusques à présent de notre vie : Et quidqnid œtatis rétro est, mors tenet. Mais saint Paul l'a dit encore plus expressément, et la parole de cet apôtre doit être ici d'une tout autre autorité. Quotidie morior per vestram gloriam, fratres 3 : Il n'y a point de jour, mes frères, écrivait-il aux Corinthiens, que je ne meure ; et la gloire que
• Gtnes., II, n. — * S%MC. — ' 1 Cor., XT, 3a.
SI'R LA Prtr.I'AI^ATION A LA MOIlT.
je roçois i!<» vous, f«it qu'il n'y a point de jour que je ne niiMiro avec joie et avec plaisir.
Or, snppos»^(iue nous mourions tous les Jotus, pouvons-nous dire qu'il est dillicilc d'apprendre à mourir : et puis(iue h tous moments nous mourons par luVessité, (pii nous emp(H-lie de nous accoulumer i^i mourir i»ar choix et par volonté ? J'avoue, poiM-suu saint Augiislin encliéiissant sur celle pensée, que nos yeux sont comme enchantés par la vue des choses présentes ; mais s'il y a un charme dans nos yeux, nous en devons chercher le remède dans nos esprits ; elle remède est de bien comprendre que ce corps qui nous jviraît vivant, est en eflet un corps qui se ilétruit et un corps mourant : Fascinatio est in visu, seil remcdium in intellectu ; vides viventt'm, coijita morientem. Ces paroles sont pleines de force et d'énergie ; vous vivez dit saint AuîAiistiu, mais le môme principe qui vous fait vivre esti.elui ijui vous l'ail mourir ; et(]iioique vos seni vous disent le contraire, c'est à votre raison Je les corri^^ei-, en vous remontrant à YOus-i.némes que cette vie qui vous semble vie, n'est qu'un commencement et un progrès de mort : Vtdes viventem, cogita morientem.
Mais encore, ajoute saint Augustin, qui nous enseignera a mourir, et à quelle école ironsnous pour i^pprendre cette incomparable leçon? Qui nous l'enseignera, chrétiens? toutes les créatures de l'univers, et surtout celles par qui nous subsistons même et nous vivons. Car ne sortons point d'abord hors de nous-mêmes, mes frères, dit l'Apôtre ; c'est dans nous-mêmes que nous trouvons toutes les preuves d'une mort certaine. Nous n'avons qu'à nous interroger nous-mêmes: tout ce qu'il y a dans nous nous dira d'une voix secrète, mais unanime, qu'il faut mourir ; et, quoi que nous puissions opposer en notre faveur, noas n'aurons jamais d'autre réponse que cellelà : Il faut mourir. Tu es riche et dans l'opulence ; maisil faut mourir. Tu as du crédit et de la réputation; mais il faut mourir. Tues jeune et en état de goûter les délices de la vie; mais il faut mourir. Tu es l'idole du monde ; mais il faut mourir. Voilà le seid langage que nous entendrons . Pourquoi ? parce que Dieu en nous créani a gravé dans le fond de notre être celte réponse générale que nous font tous les éléments qui nous composent, et qui, en se détruisant les uns les autres, nous détruisent nous-mêmes avec eux. Ne nous contentons pas décela, maisregardonsautour de nous: Je dis que toutes les créatures qui nous environnent et qui servent à notre entretien, non-seulement nous annoncent la mort, mais nous lorment actuellement et nous
exercent à mourir. Comment cela? en nous quitlanl, en se séparant de nous, en cessant d'être à ucHis : ce (juidéjà, connue l'obscive ingénieusement saint Augustin, est un véritable exercice de la mort. Cai*, à combien de choses pouvons-nous diie (|iicnous sommes déjà morts, et que nous mourons sans c(!ssc ? Les plaisiisdc la jeunesse ne sont i)lus pour nous, et nous ne sommes plus pour eux ; lajoie d'hier n'est plus aujourd'hui, et nous sonunes morl.s pour elle les honneurs qu'on nous a rendus autrefois ne sont plus rien, et l'oubli, (jui lui-même est une espèce de mort, lésa anéantis dans la mémoire des honmics : et counne «es hoimeurs et ces plaisirs nous ont déjà quittés, tout Iv. reste, je ne dis pas nous quittera, mais nous quille à mesure que nous en usons. Or, n'est-ce donc pas un aveuglement bien grossier que le nôtre, si, par tant d'essais et tant d'épreuves de la mort, nous ne parvenons pas à acquérir la science de la mort ?
Mais le grand et 1 essentiel engagement que nous avons à cette science pratique et à cet exercice de la mort, c'est la profession du christianisme où Dieu rrous a appelés ; puisque, selon toutes les règles de l'Ecriture, la vie chrélienue n'est rien, à proprement parler, qu'une continuelle mort. Et voilà pourquoi saint Paul, qui comprenait admirablement cette vérité, ne donnait point aux premiers fidèles d'autre idée de ce qu'ils étaient que celle-ci : Mortui estis, etvita veslra abscondita est cum Christo in Deo ^ ; vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Jésus- Christ eu Dieu. ConsepuUi estis cum Christo per baptismum in mortem 2 ; Vous êtes ensevelis avec Jésus-Christ par le baptême, qui est pour vous un sacrement et un mystère de mort : ce qui se doit s'entendre, ajoute sî^int Chrysoslome, non pas dans un sens figuré, mais à la lettre et dans la rigueur des termes. Car, à quoi vont toutes les maximes de la vie chrétienne, sinon à détacher l'àme du corps, c'est-à-dire à la détacher des plaisirs du corps, à la détacher des sensualités du corps, à la détacher de la servitude et de l'esclavage du corps ? Or, détacher l'àme du corps, qu'est-ce autre chose que lui apprendre à mourir : Porro secernere aniniam a corpore, quid aliud est, quant emuri discere ? Dégageons-nous, disait un pa'ien, de cet attachement honteux, qui assujettit en nous l'esprit à la chair, et par là nous nous accoutumerons à mourir : Disjungamus nos a corporibus, et sic consuescamus mori''^. Mais ce que les philosophes disaient inutilement, quoique magmtiquement,
t Coïw»„ IM, a.— 2 ii««B.^ Ti, 4. — » <Seoe«.
SERMON POUR LE JEUDI DE LA QUATiUtME SEMAINE.
notre religion nous fait une loi de rcxécuter saintement et généreusement ; car elle nous détache de nos corps par la morlificalion : et en nous détachant de nos corps, elle nous fait entrer ilans la pratique de celle mort en quoi consiste le mérite de la vie.
Suivons donc, mes chers auditeurs, le mouvement et l'attrait de son esprit. Détachunsnous de ce corps que l'Eciitme a|)pclle si souvent corps de péché, et n'altcndons pas que la mort nous en dépouille par force, puisqu'il est en noire pouvoir de nous en dépouiller nousmêmes par vertu. Une unie qui ne renonce à son corps que diuis l'inslanl de la mort, est une âme indigne de Dieu. Vous demandez des pratiques pour bien mourir : en voici une, sans laquelle j'ose dire que toutes les autres sont vaines et chimériques. Détachez voire âme de tout ce que vous aimez, hors de Dieu : voilà en deux mots la science de la mort. Prévenez par une mortification volontaire les oi)érations violentes et douloureuses de la mort. La mort vous ôlera l'usage des sens ; faites-les mourir par avance, en leur retranchant tout ce^ui peut déplaire à Dieu : liberté des paroles, curiosité des regards, délicatesse du goût. La mort vous enlèvera vos hiens ; quittez-les dès maintenant d'esprit et de cœur. Bien loin d'avoir celle soif insaliable d'amasser, d'accumuler trésors sur trésors, faitesvous selon Dieu une sainte gloire de les distribuer. Bien loin d'envier ce que vous n'avez pas, donnez sans peine et avec joie ce que vous possédez. La moil vous séparera de vos amis; faites de bonne heure avec eux un divorce chrétien, et renoncez à ces sociétés libertines, à ces conversations dangereuses, à ces engagements tendres, à ces commerces suspects. Ne réservez rien, et souvencz'-vous de la belle pensée de l'abbé Rupert, que la morlificalion, pour faire l'office de la mort et pour en avoir lesqualilés, doit être absolue et universelle ; que connue on ne dit point qu'un lionnne soit mort pour avoir perdu ou la parole ou la vue, maisque pour cela il faut qu'il soit privé de toute action et de tout sentiment ; aussi ne dit-on pas qu'un chrétien soit mortifié pour avoir réprimé quelqu'un de ses appétits sensuels, s'il ne les a réprimés tous, et
s'if ne les a tous soumis h Dieu. Quand il vous arrivera des disgrAces, des afflictions, des calamilés, des pertes, dites i Dieu, en vous élevant au-dessus de vous-mêmes par l'esprit de la foi : Sojez béni, Seigneur ! autant est-ce pour moi d'anticipé sur ce qu'il aurait fallu faire h la mort. Ce que vous ni'ùtez, elle me l'aurait ôlé, et c'est un tribut que je lui aurais dû payer; mais m'en voilà heureusement quille. J'aurais tenu parla au monde, mais vous avez roni[)U mes liens; et, par votre infinie mis -licorde, vous avez si bien ménagéles choses, que pour [)eu que je réponde à vos desseins, la mort n'aura plus rien d'allreux pour moi.
Si vous êtes, mes chers auditeurs, dans ces dispositions, encore une fois rendez-en grâces au Ciel ; car c'est être préparé à la mort. El ne me répondez point qu'une telle vie est une vie Irisle. Qu'elle le soit, j'y consens ; mais cette vie IrFsle est suivie d'une mort |>Ieine de consolation, et surtout d'une mort de prédestiné. Or, une mort sainle est un avantage que nous ne pouvons assez priser ni acheter trop cher. Je vais plus loin, et je prétends même (jue, tout compensé, la vie d'un chrétien mort au monde, et à tout ce qui pourrait l'attacher dans le monde, est mille fois plus tranquille, et par consé(jueiit plus iieureuse, que cel'e de ces mondains si vifs pour le monde, et qui craignent lant d'en sortir et de le perdre. Celte seule pensée : Bien ne m'arrête, et je suis prêt à partir dès qu'il plaira à Dieu de m'appeler, est pour une àme le plus doux repos et le bonheur le plus solide. Mais vivre de la sorte, c'est ne pas vivre ou c'est vivre comme sil'onne vivait pas. Ah ! chréliens, n'estce pas aussi ce que demandait lApûlre aux premiers fidèles, ce que je dois vous demamler à vous-mêmes : Reliquum est ut qui ulunlur hoc mundo, tanquam nunutanlur * '/ Mes frères, usez du monde comme si vous n'en usiez pas ; c'està-dire, vivez connne si vous ne viviez pas. Vivez sans aimer la vie, ni tous les hiens de la vie. Vivez à Dieu, vivez pour Dieu, vivez en Dieu, afin de vivre élernellemenl dans la gloire avec Dieu. Je vous le souhaite, elc.
1 1 Cgr., Tii, !•
stm I;l^ï.nlfi^T.MENT de dieu et le F\ETonR A DIEU. m9
SERMON POUR LE VENDREDI DR LA QUATRIEME SEMAINE
fcJUK LÉLOJGiNEMiLNT DE DIEU ET LE UETOUH A DIEU.
ANALYSE
Si'JKT. Ayant yarlé de la sorte, il eria à hautt voix : Lazare, sortez ; et à l'heure même le mort sortit dtt tonibcau.
Pouniuoi le Sauveur Uu monde ne ressuscil;i-l-il pas Lazare avec la même facililé qu'il avait ressuscité la fille du prince de la syna^^'oguc. et lo (Ils de iu \euve de Naïiii ? c'est, dit su.iil Au^'uslin, que L:i/^rc était dans le tomheaii, et qu'il y était depuis quiitie jours. Fiiire revivre un mort de quatre jdurs, ce devait être le chef-d'œuvre de la toute- puissance du Tils de Dieu. Or, cet'e lit;ure, reprend saint Augustin, nous marque de ^landts vérités louchant une autre résurrection bien plus importante, ^ui e.<U lu conversion de uos âmes.
Division. Jésus-Christ, dans toutes les circonstances de ce miracle dont parle notre Evangile, a voulu nous faire voir les déitlonbles suites du iiéchécl les merveilleux ellcts de la grâce. Venez donc, justes, et vous apprendrez quelles démarches conduisent même les amis de Dieu à l'état de perdition ; première partie Venez, pécheurs, et vous apprendrez par quelles voies vous p;iuvez parvenir à une solide et véritable conversion : deuxième partie. L'un représenté dans la mort de Lazare, et l'autre dans sa résurrection.
PKtMiÈRE PARTiK. Mort dc Lazare, figure de la mort d'une âme par le péché, et de son éloignement de Dieu. L'homme, dans le coin s ordinaire, ne se pervertit pas tout à coup, mais par degrés. Ainsi l'évangéliste nous représente Liizare en cinq états difl'éreiits : l" comme niahide et dans la langueur; Quidnv} languens ; 2" comme assou[ii et dans un summeil léthargique : Dormit ; 3° comme mort : Murluus est ; 4" comn.e enseveli, et même depuis quatre jours -.Quatriduanus est; 5° comme infect et sentant mauvais : Jam falet. Juste idée d'une âme qui vient insensiblement à se séparer de Dieu et à se corronapre.
1° Le premier pas qui conduit ïi la mort, je dis à la mort de l'âme, c'est la langueur : Erat quidam, languens Laxarus ; celle langueur volontaire, dont l'eflcl est i,u'on se relâche, qu'on se rebute de ses devoirs et qu'on ne s'en acquitte que trèsnégligemmenl ; langueur injurieuse à Dieu, comme il s'en est si hautement déclaré lui-même dans l'Ecriture. Car c'est pour cela tiue. dans l'ancienne loi, il rejetait les victimes qui paraissaient languissantes lorsqu'on les conduisait à l'autel. Mais langueur Bon moins pernicieuse ii l'homme: pourquoi'^ parce que c est une espèce de maladie très-difficile à guérir ; parce que les consé-quences de ce mal sont d'autant plus funestes qu'on les craint moins, el qu'on n'en voit pas même le péril ; parce que c'est ï l'âme tiède que le Saint -Esprit a dit ces étonnantes j.aroles ; Utinam frigidus esses aut calidus ! Plût au Ciel que vous l'ussii'7, ou tout il fait à Dieu, ou tout à fait contre Dieu !
•2" De la langueur on tombe dans l'assoupissement : Dormit. Quelque languissante que fût une âme dans ce premier état d'mperfection que je viens de marquer, encore n'était-clle pas absolument insensible à tous les mouvements de la grâce; mais ici l'on ne sent [.lus rien, parce que l'assoupissement est formé. Ce qui causait de saints remords et de saintes fra>curs n'en cause plus. On est néanmoins encore, quant à l'essentiel, ami de Dieu ; mais on l'est comme Lazare, dont Jésus-Christ disait : Laxarus amicus noster dormit. Tel fut l'assoupissement de ces trois disciples qui accompagnèrent le Sauveur du monde au jardin. Quoiqu'il les eût si fortement exhortés à se tenir sur leurs gardes et à veiller, il les trouva profondément endormis : Ft invetiit eos donnicnlcs. C'est souvent une punition de Dieu : Miscuit voMs Dominus spiriium soporis. Ce malheur commence d'abord par un assoujussement assez bger ; mais enfin l'on s'endort: Dormitaverunt omnes et dormivrunt. Alors un prédicateur a beau déclamer, un confesseur a beau conjurer, avertir, menacer ;[on n'entend rien, non plus que Jonas au milieu de la tempête : Dormiebat sopore gravi.
3° Cet assoupissement conduit à la mort : Mortuus est. Car, de s'imaginer que dans cet état la vie de la grâce puisse longtemps subsister, abus et confiance présomptueuse. Mille sortes de péchés contre lesquels on n'est point en garde achèvent d'étouffer dans une âme cette étincelle de vie qui lui restait. Le comble de la désolation est qu'oh en vient souvent là sans le savoir : A'omen haies quod tiras, et morluus es. Combien de chiéliens réputés justes, mais séduits par la passion, ont tous les dehors d'une vie pure et innocente, el sonl, toutefois, comme des sépulcres blanchis, pleins de corruption et d'iniquité 1
4" De là l'on s'ensevelit, pour ainsi dire, dans l'habitude : Quatriduanus est. On y est comme Lazare dans le tombean. Il avait les pieds el les mains liés, le corps enveloppa d'un suaire, serré de bandes, sous une pierre d'une énorme grosseur. Tel est l'homme du siècle plongé dans son habitude : mille engagements le lient, mille embarras de conscience l'enveloppent, le poids de ses crimes l'accable. Ah 1 dit saint Augustin, qu'il est difficile à un homme que le péché tient asservi de la sorte, de se dégager et de se relever: Quam difficile surgit, qxiem tanta moles consueitidinis premit ! C'est alors qu'il faut toute la grâce de Jésus-Christ pour arracher cette âme du sein de la mort. C'est alors, et en vue d'une résurrection si miraculeuse, que cet Homme-Dieu ressent les mêmes mouvements dont il fut agité à l'aspect du tombeau de Lazare.
5° Enfin, après la sépulture suit l'infection : Jam fœtet. Un pécheur corrompu corrompt les autres. Car il n'est rien de plus Bubtil à se communiquer que l'exemple, et l'exemple que donne un homme vicieux porte avec soi une odeur de mort, et répand partout la contagion : Odor mortis in mortem.
Deuxième partie. Résurrection de Lazare, figure de la conversion d'une âme, et de son retour à Dieu. Voyons, 1° ce qui engagea Jesus-Christ à ressusciter Lazare; 2° quelle condition il exigea avant que de lui rendre la vie; 3" ce qu'il dit à Lazare, et comment Lazare obéit à sa voix ; 4° ce qu'il ordonna à ses apôtres, et ce que ses apôires exécutèrent au moment que le tombeau fut ouvert. De tout cela formons-nous une idée de la conversion parfaite et de la jualiûcalion du [^cheur.
SER^fON POim LE VENDREDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE.
t* Qui donc engagea le Filg de Dieu k ressiiKcilcr Lazare? le zèle de Marthe et de Madeleine, et l'instante prière de ces d«af •reurs: Kcre quenx nmax infinnatur. Ce n'est pas que le Sauveur du monde, |)our d'autres raisons, n'eut résolu de le ressusciter; mais il voulait enooie être prié. IJelli' Icron, qui non-seulement autorise la créance catliolique touchaul l'intercession des sainiF, mais établit et conlirme un autre aviicle de noire foi touchant la communion des saints, c'est-b-dire touchant l'obligation de prier les uns pour les autres. Si saint Kticnno n'eût pas prié, dit saint Kulf^ince, l'Kglise n'aurait pas saint Paul ;et j'ajoula qu'elle n'aurait pas saint Augustin, si sainte Muni(|ue n'eût pleuré. C'est ainsi que Dieu se plail à sancHrier les uns par l'entremise des autres. Et combien eroyez-vous qu'il y ait dans le monde d'àmes perdues, parce qu'il n'y a personne qui prie, ni qui •'intéresse pour leur salut ? Une mère a du zèle pour son (ils, une femme pour son mari, un ami pour son ami ; mais un zèle fondé sur le sang et sur la chair, et qui n'a en vue que des avantages temporels. De prier pour leur salut, de prier pour leur conversion, c'est à quoi l'on ne |)ensc point. Je sais qu'il y a des péchés pour lesquels le disciple biim-aimé ne nous a pas conseillé de prier, parce «pièce sont des péchés atroces, qui vont h la mort: Kst jeccatum ad mortem; non pro illo dico ul roget quis. Mais alors, dit saint Augustin, il faut recourir ii l'artifice de Marthe ; il faut, comme elle, faire prier Jésus-Christ, le grand avocat des pécheurs auprès de son l'ère : Sed et nunc sein, quia quœcumque jmpnaceris a Deo, dabU tibi.
2" Quelle condition exigea le vSauveur du momie avant que de ressusciter Lazare '( Il commanda qu'on levât la pierre qui fermait le tombeau. Ne pouvait-il pas ressusciter Lazare comme il devait se ressusciter lui-même, sans que la pierre fût levée' ou, si cette pierre était un obstacle, ne pouvait-il pas d'une parole lever tous les obstacles ? Oui, il le pouvait ; mais il voulut ^ue les juifs, qui attendaient ce miracle, y contribuassent eux-mêmes. Ainsi, pécheurs, Dieu veut faire un miiacle pour vous et TOUS convertir ; mais il veut aussi que vous leviez vous-mêmes, avec sa f.'râce. certaines pierres de scandale. Tollite lapidm: quittez ce conmierce. retranchez ce luxe, renoncez à ce jeu, brûlez cclivre, fuyez ces s|)ectac!es, évitez ces occasions. Alors vuu» verrez la gloire de Dieu, et la vertu du Très-Haut éclatera dans votre pénitence : Videbis gloriam Dei.
3° Que dit Jésus-Christ à Lazare, et comment Lazare obéit-il à sa voix ? Ctamatil voce magna : Lazare, vent foras. L& Fils de Dieu cria ii haute voix : Lazare, sortez ; et aussitôt Lazare parut. Et slatim prodiit. De même, reprend saint Augustin, il faut que vous sortiez des ténèbres, que vous vous produisiez, que vous découvriez le fond de votre âme aux ministre» de la pénitence, et que vous vous fassiez connaître à eux par une coufession sincère de vos désordres. Il faut de plus, poursuit le même Père, qne vous vous troubliez comme le Sauveur du monde, mais d'un trouble salutaire et chrétien. Il faut que voiu frémissiez comme lui, mais en esprit et dans les vues de la foi, afin que la violence de l'habitude cède à la violence du repentir : Ut violentiœ pœnilendi cédai consueludo peccandi.
4" Après cela que restera-t-il, sinon que les prêtres, représentés par les apôires, ou plutôt représentant les apôtres et Jésus- Christ même, vous délient comme Lazare ? Sohite eum, et sinitc ahire. Jésus-Christ ne dit pas seulement aux apôtres : Déclarez-le délié, mais : Déliez-le, Solvite, pour nous marquer que l'absolution, dans le sacrement de pénitence, est un acte de juridiction, par où le ministre prononce, exécute, remet, justifie.
Plaise à Dieu qu'il y ait parmi vous des pécheurs ainsi convertis, et que ce ne soit pas en vain que je vous aie développé ce grand miracle de la résurrection des âmes! Pourquoi ne l'espérrca's-je pas ? Le bras de Dieu n'est jioint raccourci. Faites, Seigneur, que ce ne soit point là un simple souhait, mais que l'eflct réponde ii ma parole, ou plutôt à la vôtre : Infirmitas hac non est ad mortem, sed pro gloria Dei, ut glorificetur riliim Dei per eam.
Heee eum dixissel, voce magna damavil : Lazare, vent foras ; et $talim prodiit qui fuirai morluus.
Ayant parlé de la sorte, il cria à haute voix : Lazare, sortez; et à l'heure même le mort sortit du tombeau. {&iint Jean, chap. xi, 44.)
Sire, Quand le Sauveur du monde ressuscita la fille du prince de la synagogue, il ne prononça pas une parole, et il se conlenta de lui [)reudre la main et de la rolever : Tenuit manum ejus, et surrexit puella *. Quand il ressuscita le fils de la Teuve dff Naïrn, il parla, et il parla en maître : Adolesceus, tibi dico : Surge 2 : Jeune homme, levez- vous, je vous le commande; et le mort aussitôt lui obéit : Et resedit qui erat morluus ^. Mais pour ressusciter Lazare, que l'ait-il ? nonseulement il parle, mais il crie à haute voix, il prie son Père de l'exaucer, il pleure, il frémit, il s'émeut: Clamavit, lacrymatiis est, infremuit, turbavit seipsum ^. Ne nous étonnons pas, chrétiens, de la différence de ces trois résiu-rections : en voici, dans la pensée de saint Augustin, tout le mystère. La fille du prince de la synagogue venait d'expirer, elle av;iit encore, pour ainsi dire, son àme sur les lèvi os : lui rendic la vie, c'était, ce semble, un mhacle facile à Jésus-
» Matth., IX, 26. — * Luc, TU, Xi. — * Ibid., tu, 16. — » Jean., B, 33, S6, 48.
Christ; aussi ne lui en coûta-t-il que de le vouloir. Le fils de la veuve de Naïm n'était pas seulement mort, mais sur le point d'être inhumé; car on le portait en terre, et l'on faisait actuellement la cérémonie des funérailles : le ressusciter, c'était l'effet d'un pouvoir plus absolu; et voilà pourquoi le Sauveur des hommes usa de commandement. Mais Lazare était déjà dans le loinbeau, et il y était depuis quatre jours : faire revivre un mort de quatre jours, ce devait être le chef-d'œuvre et comme un dernier effort de la toute-puissance du Fils de Dieu.
Or, toutes ces figures, mes frères, dit sainl Augustin, nous marquent de grandes vérités; et ces résurrections visibles, si nous en savons pénétrer le secret, sont autant de règles que Uieu nous propose pour une autre résurrection intériciu'e et invisible, mais bien plus importante, qui est la conversion de nos âmes. Rendons-nous donc attentifs, pour comprendre aujourd'hui ce que Dieu veut nous enseigner. Frappons à la porte afin qu'on nous ouvre : Oinnia ista innuunt nobis aliquid; intentas nos volunt; ut pulsemus, hortantur. El pour obtenir les lumières du Saint- Esprit, à qui seul il appartient de nous donner l'intelligence de notre Evangile, implorons la
SUR LT.LOKiNKMENT DE DIEU ET LE F\ET()lJi; A DIEU.
( secours de b JSi'^io do Dieu, en lui disant : Àve^ i Maria.
I Ilcst évident, chrélieiis, qu'outre la premiùrc I \uc (|ua se (uitposa Jcsiis-Cluisl on lossuscilanl lazaiv, et qui lut de donner aux juifs une preuve t'^clalaute et eonvaineanle de sa divinité, ii eut encore dessein de nous marquer, dans toutes les cireonslanees de ce miracle, les déplorables suiles du péché et les merveilleux effets de la giàee : les déplorables suites du péché, pour nous en donner de l'horreur; et les merveilleux eiïels de la grâce, pour réveiller notre conliance, et pour exciter en nous le zèle de notre saucli- (icalion. En etïet, m'allaohant à mon Evangile, et, selon rinter[)rélation de saint Augustin, le prenant dans un sens moral, sans m'écarter en rien du sens liisforicjue, j'\ découvre deux choses très-utiles |)i»ur noire commune instruction, et (|iù vont parlager ce discours; savoir, l'état d'un juste qui se pervertit, et l'élatd'un pécheur qui se convertit. L'état d'un juste qui se pervertit, représenté dans la mort de Lazare; et l'état d'un pécheur qui se convertit, figuré dans sa résurrection. L'un et l'autre, comme vous le verrez, si na'.urellement exprimé, que tout ce que nous dirons de Lazare, ou mourant et mort, ou rentrant dans la vie et ressuscité, vous instruira des vérités les plus essentielles qui regardent, ou notre éloignement de Dieu, ou notre retour à Dieu. Venez donc, justes et pécheurs. Venez, justes, et reconnaissez-vous dans ce tableau, qui, sous la figure d'un mort, ami de Jésus-Christ, doit vous faire crohidre souverainement la mort d'une àme par le péché. Venez, pécheurs, et contemplez-vous dans ce même tableau, qui sous la figure d'un mort de quatre jours res- . suscité, doit, si >ous voulez profiter de la parole que je vous prêche, vous faire non-seulement désirer, mais espérer la résurrection de votre âme par la grâce. Venez, justes, et vous apprendrez quelles démarches conduisent même les amis de Dieu à l'état de perdition ; ce sera la première partie. Venez, pécheurs, et vous apprendrez par quelle voies vous devez marcher pour parvenir à une solide et véritable conversion ; ce sera la seconde partie. Heureux si je puis engager par là les uns à ne pas déchoir de leur état de justice, et les autres à sortir de l'état de leur péché !