‹ Œuvres complètesChapitre 128 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Quoique l'homme, depuis sa chute, ait une pente naturelle et par conséquent une malheureuse tacililé à se pervertir, il est néanmoins

vrai, et l'expérience nous le démontre, que dans le cours ordinaire il ne se pervertit jaujais tout \ coup, mais par de;;rés. C'est peu à peu et d'une manière souvent iinpcrccidibic, (pir son désordre v.i toujours croissard; (;l le Saint Esprit ne pouvait nous mettre devant les yeux luie plus sensible image de ce funeste |)rogrès qu'en nous proposant l'exemple de Lazare. Car ce n'est pas sans mystère que ce même I^azare, qui, [)ar une disposition particulière de Dieu, devait être la figure du pécheur, nous est représenté par l'évangéliste en cinq différents états. Premièrement, comme malade et dans une extrême langueur : Erat quid'im langucus Lazarus '. Secondement, comme assoupi et dans un sommeil lélhargicjue : Lazariis amicus noster dormit 2. En troisième lieu, comme mort et sans aucun sentiment de vie : Lazavus mortuus est '^. Ensuite comme enseveli, et même (le[)uis quatre jours : Quatridua)ius est '*. Enfin comme infect et sentant déjà mauvais : Domine, jum fœlet ^. Or, (luclle idée plus juste peut-on se former du malheur d'une àme qui, séduite par la passion et entraînée par le charme du monde, vient insensiblement à se corrompre, et qui d'abord n'a point d'autre marque de son dérèglement qu'une certaine langueur dans le service de Dieu ; qui de là tombe dans une espèce de léthargie, et dans un profond assoupissement sur tout ce qui regarde ses devoirs et l'affaire de son salut ; qui bientôt après perd la viv, de la grâce par le péché; qui, par de fréquentes rechutes, s'ensevelit, pour ainsi dire, dans l'habitude du criuie ; et, afin que l'application soit entière, qui, corrompue elle-même et dans ses maximes et dans ses mœurs, répand encore au dehors une contagion mortelle et infecte les autres de son exemple? N'est-ce pas ainsi que s'accomplit tous les jours ce mystère d'iniquité, et que l'on descend sans y prendre garde jusques au fond de l'abîme ? Ecoutez-moi, et ne perdez rien d'une moralité aussi clu-étienne que celle-là.

Le premier pas qui conduit à la mort, je dis à la mort de l'àme, c'est la langueur : Erat quidam languens. Non pas, reprend saint Bernard, et remarquez ceci, non pas cette langueur de charité dont l'épouse des Cantiques se faisait un mérite auprès de son divin époux, quand elle disait aux filles de Jérusalem : Adjura vos^ si inveneritis dilectum meu7n, ut nuntietis ei quia amore langueo ^ ; Je vous conjure, si vous trouvez mon bien-aimé, de lui dire que je languis d'amour pour lui. Car languir d'amour pour

1 Joan., XI, 1. — 2 Ibid., 11. — ^ ibid. 14. — < lUd.. 3». — 5 Ibid., — « Cant., T,8.

SF.RMON POnft LF VKNnRKDÎ DE LA QUATRIÈME SEMAINE.

Dieu, ce n'est |)oint im état imparfait, piiisqu'au contraire c'«;st la perlcclion même. Non pas encore cette langueur involontaire et d'aridité dont se plai-^nail David, lorsque, t(N)€liédu sentiment de sa misère, il disait ù Dieu ; Anima nwa sicul tena sine uqna libi ^ : Mon àme, Seii^neiu', est devant vous connue une terre sèche et aride. Car celte sécheresse intérieure qui arflim'ail le saint roi pouvait être une é;>renve de Dieu cl une épreuve rif^ourcusc, sans être nu désordre (pi'il eût à se reprocher. Quand donc j'ai dit langueur dans le service de Dieu, je con(.ois, et vous devez concevoir avec moi, une langueur d'intidélilé, une langueur qu'on ne peut imputer qu';\ soi-même, et dont l'eflet ordinaire est que peu ù peu l'on se relâche de cette régularité qui entretenait la ferveur, (ju'ou se rebute de ses devoirs, qu'on s'ennuie delà dévotion, qu'on abandonne la prière, qu'on quitte l'usage des sacrements, qu'on se dégoûte de la parole de Dieu, qu'on a horreur des pratiques de la pénitence ; que les obligations les plus communes de la religion deviennent pesantes et onéreuses ; qu'on s'en dispense aisément, qu'on ne s'en acquitte que très-négligemment ; en un mot, qu'on ne sert plus Dieu en esprit, mais comme par cérémonie et l'houoranl des lèvres et non du cœur : Populus hic lubiis me honorât *. Car, voilà le portrait que saint Bernard faisait auliefois de celle langueur spirituelle ; et Dieu veuille que noire expérience ne nous ait jamais fait sentir ce qu'un sage discernemenl et l'esprit de Dieu lui en avaient fait connaître !

De vous dire, chrétiens, que cette langueur est un éltii injurieux à Dieu, c'est sur quoi Userait inutile de m'éteudre, puisque vous le comprenez assez de vous-mêmes, et que Dieu s'en est si hautement déclaré dans l'Ecriture. Car, pourquoi dans l'ancienne loi, Dieu rejetait-il expressément les victimes qui paraissaient languissantes, lorsqu'on les conduisait au sacritice pour lui être innnolées, sinon, dit saint Chrysostomc, parce que la victime qu'on offrait au Seigneur repréi^eulail l'àmc chrétienne, dont la vive et ardente piélé devait cire le véritable sacrifice de la loi de grâce ; et qu'en effet rien n'est plus indigne de Dieu qu'une âme lâche qui n'est plus touchée ni de la vue de ses perfections, ni de la reconnaissance de ses bienfaits, ni de la terreur de ses jugements, ni de zèle et d'amour pour lui ? Vous me demandez, disait-il aux Israélites, en quoi vous me déshonorez? et moi je vous réponds : En ce que vous ne me présentez que

) JPsalm., CJCLU, 6. — ' Isa., xxix, 13 ; Mattb., kv, a ; Marc, vu,6.

des hoslies méprisables, en ce que voi» n'offrez sur mon autid (pièce qu'il y a dans vos troupeaux de malade et de languissant : lUxistis : In fjHO tlespcximus nnmen Inum '/ Si i>ffi'r(Uis clau- (lum et liuifiuiilnm, nonne maliDn est ^ ? Or, ce (jue Dieu leur disait, il nous le dilà nous-mêmes. Pour loiiles les choses du monde vous êtes vife et agissîints ; mais pour moi vous n'avez que de riuditrérence et de la froiileur. S'il s'agit de vos affaires temporelles, de vos iulérêts, de votre fortune, c'est là que tout votre feu se réveille et que vous redoublez vos soins ; mais s'agit- il de ma gloire, s'agit-il d'accomplir un devoir ciirétien, de m'îidresser une prière, d'assis- [cv au mystère redoutable de mes autels, d'examiner le fond de vos consciences, de méditer ma loi et de l'observer, d'écouter ma parole et d'en profiler ? ce n'est alors que tiédeur cl que négligence. Allez, mondains, allez cherclier un Dieu qui puisse agréer voire culte, et qui s'en tienne honoré ; mais, de mr>. part, n'attendez que de justes reproches et de rigoureux châtiments. Langueur non moins pernicieuse à l'homme qu'elle est injurieuse à Dieu ; et cela comment? par mille laisons : parœ que c'est une espèce de maladie; que les remèdes les plus efficaces peuvent à peine guérir ; parce que dans la pratique, cette guérisonesteu effet aussi rare que difficile ; parce qu'on voit bien plus d'impies se convertir de bonne foi, que d'âmes tièdes reprendre un esprit de ferveur; parce que, les conséquencfis de ce mal sont encore plusfunesles que le mal menu ; parce qu'elles sont d'autant plus à craindre qu'on les craint inoins, et que souvent on n'en voit pas même les périls ; parce que, sous prétexte qu'on est exempt de certains vices grossiers, on vil dans une sécurilé trompeuse ; parce que c'est enfin pour cela (pie le Saint-Esprit, dans l'Apocalypse, a dit au tiède ces étonnantes y>aroles ; Utinuni fiiijiilus esses aul calidus 2 .' Plût au Ciel que vous lussiez ou tout à fait à Dieu, ou tout à fait contre Dieu ! ?»rais cette morale me conduirait, trop loin ; passons à un autre |K)int.

De la langueur on tombe dans l'assoupissement ; et le passage de l'une à l'autre est si naturel, que, selon le texte sacré, il est môme comme infaillible. Dans ce premier état d'imperfection que je vieus de marquer, quelque ianguissanle que fût une âme, encore n'étaitelle pas eutièn^nent ni absolument insensible aux mouvemenls de la grâce ; encore s'humiliait-elle et gémissait-elle quelquefois de son relâchement ; encore était-elle quelquefois ef-

> MalacU-, i, »• — > Apoc., ui, 16.

SVl\ L•^^^^IGNEMRNT DE DIEU ET LE RKTOrU A DIEU.

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frajL^odo celte iDcnace : Sed quia Wpiihis es, iiicil>iinn II' evomeir ex ore mco ' ; I*.irco qur vous ôtes lièdc, jo cotuiiuMicorai à vous rojiUri- ; ciicori', pour se jjaianlir do ce lUMlhcur, écoulaitelle lie temps en temps la voix ilc sacousciciice, une prédication solide et touchante, nnc remontrance viveet forle : ime maladie, nnc disgrAce, une allliclion, ne laiss;iienl |)as d'avoir encore qnelcjue \cihi pour la réveiller et pour lui inspirer, malgré sa tiédem', de bons désirs. Mais dans Tétat dont je parle et que je déplore, on n'éprouve plus rien de tout cela. Ce qui causait tl l'âme lie saintes Irayeurs, n'en cause plus ; ce qui produisait des remords, n'en produit plus ; ce qui excilail la douleur et la componction, ne se fait plus môme sentir ; ce qui donnait de la confusion, ne lait plus rougir : pourquoi ? parce que I assoupissement est formé. On est encore, quant à ressentie!, ami de Dieu ; mais on l'est couune Lazare, dont le Sauveur disait : Lazarus amicus nostcrdonnW^. Car de mémo que le sommeiT du corps lient toutes les opérations des sens liées et su.spcndues, aussi dans ce désordre où l'unie se trouve, il semble qu'on ait des yeux pour ne plus voir, et des oreilles pour ne plus entendre : Utvidentesnonvideant, et audientes non intell igant ^.

Et voilà, mes cliers auditeurs, l'état malheureux où parui'ent ces trois disciples que Jésus- Christavait choisis pour l'accompagner au jardin, et pour être témoins de ses derniers sentiments la veille même de sa passion. Cet adorable Sauveur venait de les quitter ; et en les quittant, il les avait avertis que l'heure approchait où leur (idélité serait mise à l'épreuve de lu plus violente tentation. Il leur avait représenté le danger pressant où ils étaient, et le scandale que causerait leur lâcheté, s'ils l'abandonnaient. Il les avait exhorlss à se tenir sur leurs gardes, et à veiller : Vigilate *. Ainsi, dis-je, leur avaitil parlé, pour les préparer aux combats ; mais au Ouut de quelques moments, il les trouve assoupis el endormis : Et invenit eos dorniientes s. Exemple, mais exemple terrible, de ce qui nous arrive tous les jours dans la conduite du salut. On s'étonne, et l'on a raison de s'étonner, que, malgré tous les oracles de la parole de Dieu, qui nous crient sans cesse : Veillez, tant de chrétiens, sages d'ailleurs selon le monde, s'endorment néanmoins sur l'essentielle affaire de leur éternité. Et n'est-il pas en effet comme incompréhensible qu'un homme, instruit des principes de sa religion et qui connaît la nécessité et

• Apoc., m, 16. — I Joan. xi, 11. — > Luc, viu, 10. — * Matth., XXIV, 42 etsetj. — <• Ibid., xxvi, 43.

la difliculté de se .sauver, qui .se voit environné de précipices eld'écui'iîs, ijtii saihjue le mond^, pour le perdre, lui dresse partout des c/nbùclies, <|ue l'emiemi, connue un lion rugissant, tourne autour de lui pour le dévorer, que la mort l'attend connue un voleur pour le smprendre, qu'il est ;\ la veille d'mi jugement sans misériconle, et sur le point d'une éternité bienheureuse ou malheureuse dont il court tous les risques, [)uisse tomber dans un tel assoupissement et y dejneurer ? C'est ce que nous ne concevons pas : mais nous n'avons de la peine à le concevoir, que parce que nous ne remontons [)asjusquesà la .source et aux jugements de Dieu. Car il est vrai que Dieu s'en mêle, et que cet assoiri)isscment dont nous sommes la principale et premièie cause est en même temps un des effets de sa plus sévère justice. Qui nous l'apprend ? Lui-même, par ces paroles d'isaïc, tro[) expresses pour en douter, et trop funestes pour n'en pas trembler : Qiioniam miscmt vobis Domînus spiritum soporis, claudetoculos vestros, et prophètes ves'rosoperiet ' : Parce que le Seigneur a ré[)audu sur vous un esprit d'assoupissement, c'esL-à-dire, comme l'explique saint Augustin, parce que, touché de vos infidéhtés, il a permis que vous soyez tombés dans l'assoupissemiMit, vos yeux seront fermés à la lumière et aux plus claires vérités, et vous serez sourds à la voix de vos plus zélés propliètes. Ils vous parleront, et vous ne les'enteiulrez plus ; ils vous reprocheront vos désordres, et vous ne les croirez plus. Or, cela même, reprend saint Chrysostome, ne s'accomplit pas tout à coup : comme les vierges folles de l'Evangile, d'un assoupissement léger par où leur malheur commença, vinrent enfin à s'endormir tout à fait : Dormitaverunt omnjs, et dormierunt"^ :de même en est-il d'un mondain qui quitte Dieu, et que Dieu délaisse. L'enchantement du siècle, l'éclat de la prospérité, l'amour du plaisir, la liberté, l'indépendance, l'impunité, tout cela l'endort peu à peu, jusqu'à le réduire au déplorable état où l'Ecriture nous représente l'infortané Jonas, lorsque au milieu de la tempête, tandis que les autres étaient dans l'effroi, il demeurait seul plongé dans un profond sommeil : Et dormiehat sopore graui 3. Un prédicateur a beau déclamer, un confesseur a beau conjurer, exhorter,, menacer; après avoir bu ce calice d'assoupissement, et s'en être comme enivré dans le progrès d'une vie mondaine et sensuelle, on ne se réveille plus : Dormiebat sopore gravi. Et c'est ainsi, lâche chrétien, que vous devenez tous les jours plus insensible, en buvant, selon le lan-

» Isa., XXIX, 10. - 2 MattU., xxv, 5. — » Jou., i, 5.

SERMON POUR LE VENDREDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE

gai^c (lu môme Isaïe, le calice do la colère du Seigneur, et en le buvant jusques au fond : Qui bibisti de manu Domini calicem irœ ejus, et usque ad fundirm calicis sopons bibisti ».

Le mal peut aller encore plus loin, et il y va. Car cel arisoupissement conduit enfin h la mort ; et en Ceci la destinée du pécheur est mallieureusement semblable h. celle de ce prince réprouvé, dont il est dit au livre des Juges que, joignant la mort au sommeil, il périt par un coup du ciel dans le lieu même qui devait lui servir d'asile : Qui soporevi morticonsociaus, defecit et mortuus est 2. Car de s'imaginer alors que la vie de la grûce puisse longtemps subsister ; de se flatter que, ne donnant presque aucune marque de religion et n'en pratiquant plus les œuvres, on en puisse conserver l'esprit ; de croire qu'on se préservera de cette seconde mort que cause le péché, sans faire paraître à l'égard de Dieu nul signe de vie : abus, chrétiens, et confiance présomptueuse. On meurt donc, et l'on cesse absolument de vivre pour Dieu ; et il n'est plus seulement vrai de dire : Lazarus dormit 3 ; Lazare dort ; mais il faut ajouter : Lazarus mortuus est; Lazare est mort. Car le péché, j'entends le péché mortel, où la niort de l'âme par le péché succède à son assoupissement : une médisance griève qui échappe, une haine secrète qu'on nourrit dans le cœur, un emportement de vengeance qu'on ne réprime pas, une injustice que l'on commet, un désir criminel à quoi l'on consent, mille autres sortes de péchés contre lesquels ou n'est point eu garde, achèvent d'étouffer dans l'âme chrétienne celle étincelle de vie qui lui restait. De là ce juste en qui la grâce pioduisait des opérations saintes et méritoires; ce juste qui, malgré ses relâchements, avait encore l'habitude de la charité , ce juste qui, tout mourant qu'il était, ne laissait pas d'être encore ami de Dieu et enfant de Dieu, dépouillé de cette grâce qui l'animait, n'est plus devant Dieu qu'un triste cadavre sans action et sans mouvement: Lazarus mortuus est. Le comble de la désolation, c'est que l'on en \ienl souvent là sans le savoir; et que, par un aveuglement qu'on ne comprend pas, parce qu'il n'a point d'exemple dans la nature, quoique mort selon Dieu, l'on se croit toujours vi- Tant.

Voilà néanmoins, mes chers auditeurs, ce qui ne manque presque jamais d'arriver dans le cours d'une vie lâche; et tel fut l'état de cet évêque à qui Dieu disait : Scio opéra tua, quia nomen habes quod vivas, et mortuus es ^. Je sais

>i«»., u, 17. — • Judic., iT, ai. — -i Joan., xi, U. — ' Apoc, m, l.

quelles sont vos œuvres ; vous passez dans le monde pourun homme vivant, et vous êtes mort. Comme s'il lui eût dit : Je sais que vous vous êtes acquis dans le monde une vaine estime ; je sais qu'il y a des hommes trompés parla fausse apparence de votre vertu; je sais qu'on vous croit de la probité et de la piété ; mais je sais aussi que vous n'avez de tout cela que le nom : Nomoi habes quod vivas; je sais qu'avec tout ce mérite qui éblouit les yeux, un péché que la passion vous €ache et sur quoi elle vous aveugle, un péché que vous ignorez, mais dont votre conscience n'est pas moins chargée, un péché que vous vous dissimulez à vous-même, donne la mort à votre âuie : Nomen habes quod vivas, et mortuus es. Or, à combien de mes auditeurs ce reproche ne peut-il pas convenir ? Combien de chrétiens, réputés justes, ont en effet tous les dehors d'une vie pure et innocente, et sont toute-, fois, comme des sépulcres blanchis, pleins de corruption et d'iniquité ! Combien de femmes prétendues régulières et honnêtes, sont à couvert de la censure sur un certain honneur du monde, et dès là croient avoir accompli toute justice et être eu assurance auprès de Dieu, quoique mille péchés qu'elles ne comptent pour rien, immodesties, luxe, folles dépenses, amour d'ellesmêmes, dureté envers les pauvres, oisiveté molle, jeu sans règle, divertissements continuels et sans mesure, soient pour elles autant de principes de mort ? Combien d'hypocrites, dont la vie, sous le faux éclat de quelques actions saintes et vertueuses, n'est qu'un fantôme qui séduit ? et combien d'au Ires, trompés par euxmêmes et ne se connaissant pas, prennent pour sainteté, pour vertu, pour religion, ce qui, dans l'idée de Dieu, n'est que vanité, n'est qu'intérêt, n'est qu'imperfection ? Tous autant de sujets à * qui l'on peut dire : Nomen habes quod vivas, et mortuus es. Tous, dans la pensée de saint Augustin, autant de Lazares, sur qui il faut que Jésiis-Christ fasse agir sa grâce toute-puissante, pour leur rendre cette vie divine que le péché leur a fait perdre.

lUiracle, poursuit ce saint docteur, toujours accompagné dans l'exécution de difficultés et d'obstacles ; mais dont les obstacles et les difficultés sont encore bien plus insurmontables, quand l'âme, ainsi morte par le péché, au lieu de recourir promptement à l'Auteur de la vie, et de se mettre en état par la pénitence d'être spirituellement ressuscitéc, s'ensevelit dans son péché par l'habitude môme du péché. Car voilà jusqu'où l'iniquité se porte; el s'il peut y avoir de l'ordre dans le déréglomeut d'une àme qui

SUR l/Rr.Oir.NEMENT DR DIEU ET LE UETOUR A DiED-

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se pcrvorlit, voil^ l'ordre que lo Saint-Esprit nous y fait rcinaninor. Ce pi^cln^, qui, selon l'expression du propliMc royal, osl comme une fosse cp 10 l'impie s'est creusée, devient un tombeau pour lui. Ce n'est plus setilcnient un mort de quatre jours; mais, par le délai (pi'il apporte îisa conversion, par la tran(iuillilé avec hupiellc il demeure dans la disgrâce de Dieu, c'est peutêtre un mort de quatre années, souvent même de dix, de vingt années et au delà. Voulez-vous, mes clicrs auditeurs, que je vous représente en un mot, mais d'une manière sensible, l'alTreux état où il se trouve alors ? Figurez-vous l'élat de Lazare dans le tombeau. Il avait, dit levangéliste, les pieds et les mains liés , le corps enveloppé d'un suaire, serré de bandes, sous une pierre d'une énorme grosseur : Ligatus pedes et manus institis, et faciès illius sudario erat ligota K Tel est l'homme du siècle plongé dans son habitude : mille engagements le lient et l'attachent à la créature ; mille embarras de conscience l'enveloppent, sans qu'il voie de jour pour en sorlir ; le poids d'une longue habitude l'accable, et met le comble à son malheur aussi bien qu'à sa malice. Ah ! mes frères, conclut saint Augustin, qu'il est diflicile à un homme que le péché tient asservi de la sorte, de se dégager et de se relever ! Quam difficile surgit, quem tanta moles consuetudinis premit ! Si ce n'était qu'un simple mort, c'est-à-dire un pécheur seulement pécheur, mais sans attachement à son péché, sans nulle obligation particulière qu'il eût contractée par son péché, il pourrait plus aisément revenir ; et à force de s'écrier avec l'Apôtre : Infelix ego homo, quis me liberabit de corpore mortis hiijus 2 .î* Infortuné que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ? il aurait lieu d'espérer un heureux retour à la vie. Mais quand, apr^s le péché, il se voit étroitement serré par les liens du péché ; quand le péché, outre la mort qu'il lui a causée, l'a fait entrer en de malheureuses intrigues, l'a embarqué dans des commerces d'où il ne lui est plus libre de se retirer, sans faire dans le monde des éclats auxquels il ne peut se résoudre, l'a jeté dans un goulTre et dans un labyrinthe d'affaires qui n'ont point de fin, l'a rendu personnellement responsable des crimes d'aulrui ; quand le péché attire après soi des restitutions, des réparations, des satisfactions qui doivent coûter, et dont rien néanmoins ne peut dispenser; ah ! c'est alors qu'il faut à Jésus-Christ toute la vertu de sa grâce pour arracher cette âme du sein de la mort; c'est alors, et en vue d'un î résurrection si mira,

lJoan.,xi, 44.— ' Kom., vu, 2i.

B. - ToM. I.

culeu.se, quecet Homme Dieu ressent les mA(i?^8 mouvements dont il fut agité à l'aspect du tombeau de Lazare; c'est alors qu'il a de quoi pleurer, de (pioi frémir, de (\yioi se troubler. Car, qu'y a-t-il, dit »saint Augustin, de plus digne des larmes d'un Dieu, qu'une Amccréé à l'image de Dieu et devenue l'esclave du démon cl du péclié ? Quel sujet plus capable de troubler un Dieu Sauveur, que de voir dans l'habitude du crime et dans le centre de la perdition ce qu'il a sauvé? Enfin, après la sépulture, suit la corruption du cadavre et l'infection môme qui en sort : Domine, jam fœtet '. Car un pécheur dont le fonds est gâté et corrompu, ne s'en tient pas iù ; et quand il le voudrait, il ne le peut pas. Son libertinage, qu'il avait lintérèt de cacher, se répand malgré lui au dehors : peu à peu il se fait connaître; et à mesure qu'il se fait connaîi:rc, il devient contagieux. Comme il n'est rien de plus subtil à se communiquer que l'exemple, chaque exemple qu'il donne porte avec soi cette odeur de mort dont parlait l'Apotre : Odor mortis in mortem 2. Et parce que le monde est plein d'âmes faibles, qui n'ont pas la force de résister aux impressions qu'elles reçoivent, non-seulement il les scandalise, mais il les corrompt. Ainsi un père vicieux pervertit, sans le vouloir même, ses enfants. Ainsi une mère coquette inspire l'air du monde à une fille qu'elle élève. Ainsi un maître débauché rend des domestiques complices et imitateurs de ses débauches. Ainsi une femme sans conscience dérègle toute une maison. Ainsi un homme libertin et sans religion, abusant de son esprit et débitant ses fausses maximes, suffît pour infecter toute une cour. Ah ! mon Dieu, un ouvrage digne de vous, c'est la conversion de ce pécheur. Domine, jam fœtet s. C'est un homme pernicieux et pour lui-même et pour les autres ; c'est un homme corrompu dans ses mœurs et dans ses sentiments. Mais enfin, tout corrompu qu'il est, il peut encore servir de sujet à votre grâce. Je sais que pour le convertir il ne faut pas moins qu'un miracle; mais ce miracle. Seigneur, est dans vos mains ; il ne tient qu'à vous de le faire, et c'est celui, mes chers auditeurs, que je vais vous faire admirer danslarésurrectionde Lazare. Lazare mort, figure d'un juste qui se pervertit. Lazare ressuscité, figure d'un pécheur qui se convertit ; c'est la seconde partie.

Il faut, dit saint Ghrysostoine, que la conversion d'un pécheur soit quelque chose de plus

] Joan., xi, 39. — ' II Cor., ii, 13. — 3 Joaii xi, 39.

SKP.'liON l'i)lH LK VENOPiKDI DE LA QIJATIUI^.ME SEMAINE.

grar.ij n\ <.\k pUis divin que la résurrection d'un i)]ort, puisque les pluirisions, qui refusaient h Jésus-Clirisl la qualilé de Fils de Dieu, ne s'étonuùreut jamais qu'il ressuscitât les morts, et que toujours, an contraire, ils se scandalisèrent de ce qu'il s'attribuait le pouvoir de remettre les péchés. Aussi csl-il vrai que le Sauveur du monde n'usa de cet empire absolu qu'il avait sur la mort, en ressuscitant les morts, que pour marquer celui qu'il avait sur le péché, en convertissant et en sancliliant les pécheurs; et son dessein, remarque saint Chrysostome, fut toujours que l'un servît de preuve et de figure h l'autre, et que le miracle visible qu'il opérait lorsqu'il conunandait aux morts de sortir de leurs tombeaux, nous représentât sensiblement le miracle invisible de sa grâce, lorsqu'il commande à une âme criminelle de sortir de son désordre, et qu'il la tire en effet de la puissance de l'enfer. Or, c'est, chrétiens, ce qui paraît aujourd'hui dans l'exemple le plus authentique et le plus fameux de l'Evangile. Appliquons-nous à confridérer ce miracle. N'en perdons pas une circonstance : et pour y observer quelque ordre, ^oyonscequi engagea le Fils de Dieu à ressusciter Lazare ; voyons quelle condition il exigea avant que de lui rendre la vie ; voyons quelles paroles il employa pour accomplir ce chef-d'œuvre de sa toutepuissance ; voyons de quelle manière Lazare, tout enseveli qu'il élait, entendit sa voix et lui obéit ; enfin, voyons ce qu'il ordonna à ses apôtres et ce que ses apôtres exécutèrent au moment que le tombeau fui ouvert. De lout cela, formonsnous une idée de la conversion parfaite et de la justification du pécheur.

Qui donc engagea le Fils de Dieu h ressusciter Lazare ? Le zèle de Marthe et de Madeleine ; l'instante prière de ces deux sœurs en faveur de ce frère bien-aimé, qui faisait le sujet de leur douleur. Car, c'est pour cela qu'elles députèrent d'abord vers Jésus-Christ, et qu'elles lui firent dire : Seigneur, celui que vous aimez est malade : Ecce quemximas infirmatur '. C'est pour cela que Marthe alla au-devant de lui, qu'elle se jeta à ses pieds, et lui dit : Seigneur, si vous eussiez été présent ici, mon frère ne serait pas mort ; Domine, si fuisses hic, frater meus no7i esset mortiius 2. C'est pour cela qu'elle lui marqua tant de foi et tant de confiance, lorsqu'elle lui répondit : Oui, Soigneur, je crois que vous êtes le Fils du Dieu vivant et que rien ne vous est impossible ; Utique, Domine, ego crediili quia tu es Christus, Filius Dei vivi 3. Ce n'est pas que le Sauveur du monde, pour d'autres raisons,

} Joan., XI, 3, — » Ibid., 21. — ' Ibid., 27,

n'eût déjà résolu de faire ce miracle; mais i| voulait encoi e éire prié. Il voulait que les pressantes sollicitations de Marthe et de Madeleine fussent un des motifs qui l'y portaient. Il voulait par lii donner à connaître ses sentiments pour elles. En un mot, il voulait que Lazare lût redevable à ses sœurs de cette seconde vie, à laquella il allait renaître ; et, par un secret de providence qu'il était important de nous révéler, il voidait faire dépendre de l'intercession et de la charité de ces saintes âmes, ce qui ne dépendait absolument que de lui-môme.

Belle leçon, mes chers auditeurs, qui nonseulement autorise la créance calholitiue touchant l'intercession des saints, mais établit solidement et confirme un autre article de notre foi, louchant la communion des saints, je veux dire, touchant l'obligation de prier les uns pour les autres. Leçon d'autant plus nécessaire dans le chrislianisme, qu'elle y paraît aujourd'hui, et qu'elle y est même en effet plus négligée. Je m'explique. Nous avons des frères selon l'esprit, et peut-être selon la chair, qui maintenant et au moment que je parle, égarés de la voie de Dieu, sont dans la voie de perdition et dans l'état du péché. Dieu veut les ressusciter par sa grâce ; mais il veut au même temps que nous soyons auprès de lui les solliciteurs, les négociateurs, les coopérateurs de cette résurrection spirituelle. Il veut que nous la demandions avec ardeur, et que, par nos vœux et nos larmes, nous le forcions en quelque manière de nous l'accorder. Sans cela il ne lui plaît pas d'ouvrir les trésors de cette grande miséricorde qui doit être le principe du salut et de la conversion des grands pécheurs. Ainsi, dit saint Fulgence, l'Eglise n'aurait pas saint Paul, ce vaisseau d'élection, si saint Etienne n'eût prié ; et j'ajoute qu'elle n'aurait pas saint Augustin, ce docteur de la grâce, si sainte Monique n'eût pleuré. Il a fallu que cette mère zélée sentit une seconde fois, si j'ose m'cx . primer de la sorte, les douleurs de l'enfantement, pour régénérer son fils à Dieu ; et (|ue le premier des martyrs employât la voix de son sang, pom* faire de son persécuteur un apôtre de Jésus-Christ. Ni Augustin, ni Paul n'étant pas alorséndispositiond'intercédcr pour eux-mêmes, c'était à ceux que Dieu avait choisis et qui avaient grâce pour cela, de leur rendre ce fâvo.able office. Autrement, qui sait si ces deux honuues, les lumières du monde chrélien, no seraient pas toujours demeurés dans les ténèbres, l'un du vice et l'autre de l'erreur ? Or, ce qui a paru d'une manière miraculeuse dans ces conversions éclatantes, se passe encore tous les jours à l'é-

SUR LT.LOKÎNICMKNT DK DIKU Kl' l.K HKTOIIR A DIEU.

gard de tant de péclieius, sur qui Dieu ne répand SCS dons que parce ((u'il y a des justes cliaiilaUlos (|ui lui oUVenl pdui' eux des sacriUces, et (|ue sa l'roviileucc se plait à sanclilieriesuns par reiilieuiise et lo secours des autres.

Ali 1 mes citcrs auditeurs, cunihien pensezvous qu'il y ail dans le monde d'Ames perdues et coumie al)aniloun«3es de Dieu, parce qu'il n'y a pcrsoiuie qui prie, ni (|ui s'intéresse pour leur salid ? Combien pourraient dire à Dieu ce que le paralUiipie disait à Jésus-Christ : Domint', homincm )wii hubeo '. 11 y a tant d'années que je suis dans l'état déplorable démon péché, parce (pie je n'ai pas tm homme qui soit touché de ma misère cl qui pense à m'aidcr. Si cette mère, d'ailleurs passionnée pour son lils, l'avait aimé en mère chrétienne, ï force de solliciter auprès de Dieu pour sa conversion, elle l'aurait retiré de son libertinage et de ses débauches. Si cette fennnc mondaine, au lieu de certaines jalousies qui l'ont si cruellement tourmentée et qui la piquent encore si vivement^ avait eu une jalousie sainte et telle que l'avait rAjmtre : JEmulor enim vos Dei œmidatione "^ ; c'est-ii-dire, si, dans un vrai désir de voir ce mari changer de conduite et quitter ses habitudes, elle se fût adressée au Ciel, elle aurait eu la consolation de le ramener à Dieu. Si cet ami faible et complaisant s'était fait un point de conscience de remettre son ami dans l'ordre, et qu'il eût eu recours aux autels, d'un impie il en aurait lait un serviteur de Dieu. Mais où sont maintenant ces amitiés solides ? où est ce zèle pur, celte charité divine ? On s'inquiète, mais d'une inquiétude toute païenne, on a du zèle pour des enfants, mais un zèle fondé sur le sang et sur la chair. Que ce fds qu'on idolâtre tombe dans une maladie dangereuse, on fait cent fois à Dieu pour lui la prière de Marthe : Domine, ecce quem amas infinnatur. Mais est-il dans un engagement criminel, mais entretient-il un commerce qui le perd, mais mène-t-il une vie libertine et scandaleuse, ou y est insensible : c'est un jeune homme, dit-on, que le torrent du monde entraîne ; il en reviendra : cependant on le laisse dans son désordie, et il y vil peut-être pour n'en sortir jamais et pour y mourir.

Vous dirai-je, chrétiens, que cette insensibilité est un des articles dont nous aurons à répondre au jugement de Dieu, et que, dans la rigueur de sa justice. Dieu nous demandera compte de ces âmes que hous aurons négligées lorsqu'il nous était si aisé de contribuer à leur conversion et de l'obtenir ? ce serait une mo-

? Joan., V, 7. — 5 H Cor., xJ, 2.

raie terri hic pour vous, mais où je ne dois pas m'enga;^er, parce qu'elle est trop étendue et trop vaste. Quoi (pi'il en soit, toujours est-il vrai <jue, dans l'ordre de la prédesliindiou tel (ju'il a plu à Dieu de l'élablii- et de nous le déclarer, la conversion des [)écheius est connniinément attachée aux prières des justes ; que c'est ainsi, mon cher auditeur, que vous-même qui m'écoutez, avez peut-être été autrefois tiré de l'abiuie, et ipie vous seriez le plus méconnaissard des honnnes, si vous ne faisiez pas i)Our les autres ce que l'on a fait pour vous; que c'est ùd cela que consiste le zèle du chrétien, et qu'au lieu de tant déclamer contre les impies, si, |)ar une charité solide, vous preniez soin de prier jjour eux; Dieu qui veut, tout impies qu'ils soid, les convertir, vous accorderait la grâce qui les doit sauver. Je sais qu'il y a des péchés pour lesquels le disciple même bien-almé ne nous a pas conseillé de prier, parce que ce sont des |)échés atroces qui vont à la mort : Est peccatum ad morU'in : non pro illo cUco ut roget quis '. 3Iais alors, dit saint Augustin, il faut recourir h l'artifice de 3Iarthe : il faut, comme elle, faire prier Jésus-Christ, le grand avocat des pécheurs auprès de son Père, le souverain prêtre, le médiateur par excellence, et lui dire avec cette bienheureuse lille : Sed et mine scio, quia quœcumque poposceiis a Dec, dabit tibi 2. H est vrai. Seigneur, il ne m'appartient pas de demander un miracle aussi singulier que la conversion de ce pécheur endurci ; mais je suis certain que si vous l'entreprenez, si vous employez pour lui votre intercession toute-puissante, rien ne vous sera refusé. Oui, chrétiens, Jésus-Christ, si je puis parler de la sorte, entrera en cause avec vous ; ce cœur rebelle, ce cœur de pierre sera tout à coup fléchi et attendri ; la grâce y ranimera les sentiments de religion que le péché semblait y avoir étouffés ; ce pécheur ouNrira les yeux, il reconnaîtra son injustice, et son repentir l'effacera. On en sera surpris dans le monde ; mais ce prodige viendra d'une âme fidèle, d'une Marthe pieuse, d'une Madeleine fervente qui se sera prosternée devant le Seigneur, et qui l'aura touché par ses pleurs et par ses gémissements.

Ceci toutefois ne suffit point encore; car, pour ressusciter Lazare, le Fils de Dieu commanda qu'on levât la pierre qui fermait le tombeau ; et c'est une circonstance que les Pères ont remarquée, et d'où ils ont tiré une instruction bien importante pour nous. En effet, demande saint Chrysostome, pourquoi le Sauveur du monde

> I Joan., \, 16. — ' Joan., xi, 22.

SERMON POrn tM VKNDREDI DK TA QUATRIÈME SEMAINE.

cxJ2:ca-t-il czV^ con.lilion ? 11 i»c fut point nécessaire que la pierre liit levce, l»)rsqiie après sa mort il voulut se ressiisoiter lui-môme et sortir du S(''pulcrc. Ne pouvail-il i>as faire à l'égard »le Lazare le mùrnc miracle? D'ailleurs, si celte pierre qui couvrait Lazare élail un obstacle, ne pouvait-il pas d'une parole lever tous les obstacles ? Al» ! mes frères, répond ce saint di)cteur, Jésus-Christ pouvait l'un et l'autre-, et quant à son absolue puissance, le miracle qu'il allait opérer ne dépendait de nulle condition. Mais cet Homme-Dieu qui disposait les choses selon les vues de son adorable sagesse, et qui prétendait que cette résurrection fût pour nous un parfait modèle de conversion, ne voulut rien faire sans la coopération de ceux qui s'intéressaient pour Lazare. Il voulut que les juifs, qui attendaient ce miracle, y contribuassent euxmêmes, et que leur ministère servît à l'accomplissement de ses desseins. Lever la pierre, c'était de leur part une action possible et facile : il voulut qu'ils commençassent par là. Figure qui nous découvre un des points les plus essentiels touchant la justification des hommes. Car si vous êtes mort selon Dieu, mon cher auditeur, si vous avez perdu la vie de la grâce, le Sauveur du monde veut faire îun miracle pour vous et en vous; mais il y a des obstacles, dit saint Augustin, que vous devez auparavant et nécessairement lever. Il s'agit de ressusciter votre âme, de vous tirer de l'abîme du péché, de vous renouveler en esprit, et cet Homme-Dieu le peut; mais il veut, avant toutes choses, que vous leviez certaines pierres de scandale, qui, dans le cours de la vie, sont des obstacles à sa grâce, et qui tiennent votre cœur fermé. Qu'arrive-t-il ? On voudrait qu'il fit l'un sans demander l'autre. On voudrait qu'avec tous les obstacles (pie nous opposons à notre conversion, et qu'il nous plaît d'entretenir ou dans nous-mêmes ou hors de nous-mêmes, il opérât en nous les plus merveilleux effets de sa grâce vivifiante. On le voudrait, mais en vain. Jésus-Christ est le Dieu des miracles; mais ce n'est point un Dieu aveugle, pour prodiguer ses miracles et pour les avilir. De tous les miracles, notre conversion est celui qu'il souhaite le plus ardemment ; mais il la souhaite selon les règles de cette sage miséricorde, à laquelle il prétend que nous répondions, et qui doit être accompagnée de notre lidélité. D'espérer que pour parvenir à ce miracle il sera toujours disposé à faire un autre miracle encore plus grand, qui serait de nous convertir et de nous .sauver sans nous, c'est prendre plaisir à nous tromper nous-mêmes. TollUe lapi-

dem 1 : Levez la pierre : c'est-à-dire, quittez ce commerce, retranchez ce luxe, renoncez à ce jeu, brûlez ce livre, fuyez ces spectacles, évitez ces occasions ; car tout cela, ce sont comme des pierres qui vous rendent impénétrables aux traits de la grâce. Mais dès que la grâce ne trouvera plus tous ces obstacles, vous verrez aussi bien que Marthe la gloire de Dieu, et la vertu du Très-Haut éclatera dans votre conversion ; Videbis (jloriam Dci 2. Sans cela, ne comptez pas sur un double miracle, lorsqu'un seul miracle suffit ; et n'attendez pas que Dieu vous convertisse, ni qu'il vous sauve à votre gré. Quoi que vous en puissiez penser, il en faudra toujours revenir à la parole de Jésus-Christ : Tullite lapidem; puisqu'il est constant, dans les principes même de la foi, que la première action de la grâce est d'éloigner de nous tout ce qui lui fait obstacle, et que c'est en cela qu'elle fait d'abord sentir sou efficace, et qu'elle counnencc à être victorieuse.

Aussi, la pierre levée, que fait Jésus-Christ? c'est alors qu'il se met en devoir d'agir. Il tourne les yeux et il tend les bras vci's le ciel. 11 rend grâce à son Père de l'avoir exaucé. D'une voix iMi[)éricuse il se fait entendre à Lazare, et lui ordonne de paraître : Clamavit voce magna : Lazare, veni foras 3. Cette voix de majesté, qui, selon le témoignage de Jésus-Christ même, pénètre jusque dans le creux des tombeaux : Qui in jnonumentis sunt, andient vocem Filii Dei ^ ; cette voix de tonnerre qui, selon l'expression du Prophète, brise les cèdres du Liban, divise la flamme du feu, ébranle et fait trembler les déserts, c'est-à-dire, dompte l'orgueil de la plus fière impiété, éteint l'ardeur de la plus vive cu[)i(lité, force la résistance de l'infidélité la plus obstinée : c'est cette voix qui frappe Lazare et qui le rappelle du séjour de la mort; et c'est pour obéir à cette voix que Lazare sort au même instant de l'obscurité de son tombeau : Etstatim prodiit qui erat )nortuus &. Tandis qu'il était caché dans ce lieu de ténèbres, la vertu de Jésus-Christ demeurait comme suspendue : il faut qu'il sorte dehors, qu'il se produise, qu'il se montre au jour, pour être parfaitement ressuscité : Lazare, veni foras. Or, voilà, mon trère, reprend saint Augustin exhortant un pécheur, et l'iutruisaut sur les devoirs de la vraie pénitence, voilà sur quoi vous devez vous former, et ce que vous devez vous appliquer. Car, tandis que vous fuyez la lumière, tandis que vous vous tenez enveloppé dans les ombres d'une

1 Joan., XI, 39. — J Ibid., 40. — ^ Ibid., 43. — * Ibid., v, 28. — Ibid.,xi, 44.

SUR I/FILOKINEM^.NT DR DiETT ïTf î.^ «ETOfU A. DIKU.

conscioncc criinincllo, landis que vous irt. découvre/ pas le foml de votre Ame, ceU.ï ftrXct qui ranime les morls, n'a dans vous ni pour vous nul eiïet de vie. 11 faut que vous vous fassiez conn;ulre ; et (juc, par une confession sincùre de vos dt'-sordres, vous sortie/ comme un antre Lazare hors du toniheau : 7'J/ stnlhn prcdiit qui crat mortuits. 11 faut que ce qu'il y a dans vous de plus inltirieur soit révélé ; et que, sans attendre le jugement de Dieu, vous comparaissiez devant le tribunal de ses ministres; que vons leur déclariez avec humilité et sap'; réserve ce que si longtemps peut-être vous bn z affecté de vous cacher ù vous-même. Car telc-t l'ordre de Dieu, et c'est ainsi qu'il lui a plu d'attacher à celle déclaration la grâce de voire sanctilication : Lazare, veni foras. Cela vous trouble, dites-vous, et à peine y pouvez-vous penser sans frémir; mais la chose n'en est pour vous ni moins salutaire, ni moins nécessaire; el le trouble même qu'elle vous cause est une preuve de sa nécessité. Car pourquoi le Fils de Dieu se troubla-t-il en ressuscitant Lazare, sinon pour vous apprendre ce qui devait vous troubler vousmême? Quid enim est, quod turhavit semeUpsum, nisiul siiinificaret tibi, quod et tu turharidebeas? ce sont les paroles de saint Augustin. Il se troubla, aioute co Père, parce qu'il le voulut ; et nous devons nous troubler parce qu'il le faut, el que ce trouble nous convient : Turbatus est, quia voJuit ; nos, quia decetet oportet. Son trouble fut un témoignage de sa charité et de sa miséricorde, et le nôtre doit être feffet de notre conirilion. Non, moucher auditeur, ne craignez point de vous troubler vous-même, quand vous êtes dans l'état du péché; mais craignez plutôt de ne vous pas troubler assez, puisqu'il n'y a que le seul trouble de la pénitence chrétienne qui vous puisse sauver. Troublez-vous, afin que Dieu, selon l'oracle de David, guérisse les plaies de votre àme ; el, qu'ému de votre douleur et de vos larmes, il en fasse un remède à vos maux : Sana contritiones ejus, quia commota est i. Si c'est trop peu de vous troubler, frémissez, à l'exemple de Jésus-Christ; mais frémissez en esprit et dans les vues de la foi. Ne vous contentez pas d'une simple horreur qui passe, et qui n'est que dans le sentiment. Car l'homme, dit admirablement saint Augustin, doit frémir contre lui-même; comment? en confessant ses iniquités ; et pourquoi ? afin que l'habitude du péché cède à la violence et à l'eflicace du repentir : Homo enim quasi fremere sibi débet in

confenione ppcrntorvm, ut violeMtcb pœnileudi cedr,l cûusnciuilt) percandi.

Après cela, cluéticns, que rcstera-t»;l, sinon que les prêlres, représentés par les aj)ôtres, ou plutôt représenlanl les apôtres et ié.-ii.î- Christ même, vousdélicsnt connue Lazare ? .V«/i'//t' dum, et sinite abire '. C'est là (pi'ils comiuenceronl à exercer en votre faveur leur minislèie; el qu'en vertu de cette absolution juridirpie dont la fîiàce leur a élé confiée, ils seront autorisés de Incu pour vous dégager des liens de voire péché. Sotvile eum. l'renez-garde : le Fils de Dieu ne dit pas seulement aux disciples, en leur montrant Lazare : Déclarez-le délié, mais : Déliez-le vousmêmes : Solvite ; pour nous marquer (c'est l'application que le saint concile de Trente fait de cette figure, et ses paroles doivent nous lenir lieu d'une décision expresse et infaillible), pour nous marquer que ce que nous appelons absolution dans le sacrement, n'est point une simple commission ou d'aimoncer l'Evangile ou de déclarer les péchés remis ; mais un aolc de juridiction, par où le ministre et le lieutenant de Jésus-Christ prononce, exécute, remet, justifie. C'est pour cela même rpie Jésus-Christ^ selon la solide remarque de l'abbé Rupert, usa dans cette occasion du même terme dont il devait se servir en faisant aux ministres de son Eghse cette promesse solennelle : Quodcumque solveritis super terram, erit solutum et in cœlis 2 ; Tout ce que vous délierez sur la terre, sera délié dans le ciel. Promesse, où il ne prétendait pas précisément leur faire entendre que ce qu'ils auraient délié sur la terre sera délié pour la terre, comme s'il n'eussent dû absoudre que des censures des hommes ; mais où il voulait expressément s'engager à délier dans le ciel tout ce qu'ils auraient délié sur la terre : Erit solutum et in cœlis : parce qu'en effet le grand privilège de l'ordination et du sacerdoce devait être de pouvoir délier les consciences par rapport au jugement de Dieu. 0 mes frères, conclut saint Augustin dans la paraphrase de notre Evangile, quel bonheur et quel avantage pour nous, si nous pouvions, en suivant ces règles, ressusciter les pécheurs et nous ressusciter nous-mêmes avec eux ! 0 si possemus exntare homines mortuos, et cum ipsispariter excitari ! En sorte, ajoutait cet incomparable docteur, que nous fussions aussi touchés de l'amour de cette vie bienheureuse qui ne doit jamais finir, que le sont les gens du siècle de cette vie mortelle qui leur échappe à tous les moments : Ut taies essemus

l Faaim., ux, 4>

Jojm,, XI, 46, — 5 Matth., xvi, 19.

srnMON poiTR î.F MvwrTîF. nr. î.a nvoTiTt^MF, rf.matnk.

amnforx's vUcr. permatirnVs, quah's sinit .imatores liujiis iilœ fu'.i'wiUis. Plaise à Uicn, cInY'liens, qu'il y en ail parmi vous do œ caiaclèie, et que ce ne soil pa^ en vain que je vous aie dévclopp»'^ ce grand miracle de la résnrrcclion des ûmes ! Plaise ;\ Dieu qn'enlre ceux qiii m'écoutenl, il y ail quelque Lazare qui sorle de son tombeau, converli et justifié ! Peut-^lre le plus endurci et le plus abandonné de ceux h qui je parle, est celui que Dieu a destiné pour cela. Peul-(^lre celui dont vous attendez le moins ce merNeilltMix changement, et que vous savez y avoir pins d'oi)position, csl l'hcnrcux sujet que Dien a choisi. Pourquoi ne l'espérerais-jc pas? pourquoi mcttrais-je des bornes h la grfice de mou Dieu? Le bras du Seigneur est-il raccourci ? Le Dieu d'Elie n'est-il pas encore le Dieu d'Israël? n'est-il pas toujours le maître des cœurs? n'a-!-il pas le môme pouvoir qu'il avait lorsqu'il ressuscitait les morts? et n'est-ce pas dans les plus grands pécheurs qu'il se plaît à faire éclater sa miséricorde ? Faites, ô mon Dieu, que ce ne

soit point 1^ im simple souhail, mais que l'eiïet répondt' jk nia parole, ou pitdôt !\ la vôtre. Opérez ce uiiraele, non-seulement pour la conversion particidière de celui de mes auditeurs que vous avez en vue, mais pour l'exemple de tous les aulies. Ainsi vous vérifierez, o divin Sauveur, ce que vous files dire h Madeleine et à Marihe, que la maladie de Lazare n'allait point jusques à la mort, mais qu'elle était pour la gloire de Dieu et du Fils unique de Dieu : Infîrmitas hœc non est ad mortem, sed pro glnria Dei, ut glorificetur Filins Dei per eam ', Ou, si l'état de ce pécheur est un état de mort, cette mort passagère, reprend saint Augustin, n'ira point jusques à une mort éternelle ; mais elle servira h taire paraître et à faire admirer la vertu toute-puissante de Dieu : Mors ista non erit ad mortem, sed ad miraculum. Contribuons nousmêmes à ce miracle. Par là nous glorifierons Dieu, et nous rentrerons dans la voie de l'éternité bienheureuse où nous conduise, etc.

■Joan., zi, 4.

SERMOx\ POUR LE D1MA^X^E DE LA CINQUIEME SEMAINE.

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