‹ Œuvres complètesChapitre 139 sur 183 · C, TD, VI · texte numérisé non relu

C, TD, VI

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SERMON POUR LF JFi-m DF TA riNOÎTlf-ME SFMATNE.

onc pénitence complète, et une pénitence si efficace, que la miséricorde du Sauveur, si j'ose parler de la sorte, ne put môme y résister? Rcpiiiions par ordre diaquc article, et suivezmoi, je vous prie, avec attenlion.

Son péché lut le libertinage de ses mœurs. Ne disons rien de plus, et tenons-nous-en h l'Evangile, qui est notre règle, il nous marque seulement en général que Madeleine était pécheresse ; cela nous doit sufiirc, et le respect dû à celte pénitente, encore plus célèbre par son changement qu'elle ne se rendit fameuse par son désordi-e, ne nous permet pas de nous expliquer davantage: Millier in civitate peccatrix K

Si, dans un autre discours* j'ai parlé plus en détail de ce péché, c'est des paroles toutes pures de saint l\iul que je me suis servi. J'ai cru qu'étant consacrées, je pouvais, à l'exemple de ce grand apûlre, les employer dans un auditoire chrétien , cl ceux qui m'ont entendu savent avec quelle réserve, toutes consacrées qu'elles son!, bien loin d'en développer tout le sens, je n'ai fait que l'elfleurer. Quand saint Paul, avec une entière liberté, reprochait aux lidèles certains vices énormes, ou quand il tâchait à leur en imprimer l'horreur par le dénombrement et la peinture qu'il leur en faisait, il se contentait de les prévenir en leur disant : Plût à Dieu, mes frères, que vous voulussiez un peu supporter mon imprudence ! et supportez-la, je vous prie ; car vous savez le désir ardent que j'aurais de vous voir tous dignes d'être présentes à Jésus-Christ comme une vierge sans tache : Utinam siistineretis modicum quid insipientiœ meœ ! sed et supportute me : œmulor enim vos Dei œmulatione. Despondi erdm vos uni viro virginem castam exilibere Cliristo 2. J'ai usé de la môme précaution ; et quoique indigne de me comparer à cet homme apostolique. Dieu m'est témoin que le même zèle m'a porté à vous faire les mêmes reproches ou les mêmes remontrances. Confondez-moi, Seigneur, si j'oublie jamais la fin pour laquelle vous m'avez confié la grûce de votre Evangile ! Or, non-seulement les chrétiens de ces premiers temps ne s'offensaient pas de ce que saint Paul leur représentait avec tant de force et sans nul adoucissement; mais, persuadés de l'importance et de la nécessité de cette instruction, ils la recevaient avec une docilité parfaite ; ils en étaient édifiés, touchés, pénétrés ou d'une sainte componction s'ils y avaient part, ou d'une crainte salutaire s'ils étaient en- Luc, VII, 37.

* Cette digression regarde le sermon de l'Impureté.

» II Cor., XI, 1.

corc dans l'innocence. J'avais droit de croire que je trouverais dans vous les mêmes dispositions, et qu'une morale que saint Paul avait crue bonne pour le siècle de l'Eglise naissante, c'est-à-dire pour le siècle de la sainteté, pouvait l'être encore à plus forte raison pour un siècle aussi corrompu et aussi perverti (juc le nôtre. Je me suis trompé : ce siècle, tout corrompu qu'il est, a eu sur cela plus de délicalesse que celui de l'Eglise naissante. Ce que j'ai dit n'a pas plu au monde ; et Dieu veuille que le monde, en me condamnant, ait au moins gardé les mesures de respect, de religion, de piété, qui sont dues à mon ministère ! car pour ma personne, je sais que rien ne m'est dû. Trop heureux si, me voyant condamné du monde, je pouvais espérer d'avoir confondu le vice et glorifié Dieul Trop heureux si la censure du monde n'a rien fait perdre à ce que j'ai dit de son efficace et de son utilité, et s'il y a eu desûmes qui, comme les premiers chrétiens, en aient été non-seulement instruites, mais converties ! Ce qui plaît au monde n'est pas toujours le meilleur ni le plus nécessaire pour le monde. Ce qui lui déplaît est souvent la médecine, qui, tout amère qu'elle peut être, le doit guérir. Se choquer de semblables vérités et s'en scandaliser, c'est une des marques les plus évidentes du besoin qu'on en a. S'en édifier et se les appliquer, c'est la preuve la plus certaine d'une àrae solide qui cherche le royaume de Dieu. Mais c'est à vous, Seignem-, à faire le discernement et de ceux qui en ont abusé et de ceux qui en ont profité. Vous êtes le scrutateur des cœurs ; et vous savez que ce n'est point pour ma justification que je m'en explique ici, mais pour l'honneur de votre parole. Qu'importe que je sois condamné? mais il importe, ô mon Dieu, que votre parole soit respectée. Revenons à notre sujet.

Le péché de Madeleine fut le libertinage de ses mœurs, ou, pour comprendre sous des termes moins odieux tous les désordres auxquels elle s'abandonna, quand Dieu par une juste punition l'abandonna à elle-même et à ses propres désirs, disons que son péché fut et son orgueil et son amour-propre; quece fut, et une idolâtrie secrète de sa personne, et une ambition criminelle d'être non-seulement aimée, mais adorée. En effet, dit Zenon de Vérone, elle ne fut libertine que parce qu'elle fut vainc, et parce qu'elle s'aima avec excès. Mais l'amour divin qui toucha son cœur, sut bien venger Dieu de l'un et de l'autre. Cai-, à cet amour-propre qui l'aveuglait, il substitua une sainte haine d'elle-même, et, au lieu de cet orgueil dont elle avait fait sa p.issioii

SÏIR l\ rOWERSIOM DK MXOEf.KINE.

donntian!i',il lui 'iispii a la [iliis pn 1 )iuh' liuiiiililé.

Elle aima : l>ili'xit; et par une cousi''(juc'Ucc nécessaire elle coinuienva ;\ se haïr. Car, couimenl aurait-elle pu aimer son Dieu, cl ne se haïr pas elle-niôinc ? Aimant ce Dieu de pureté et (le sainteté, et ne voyant dans elle (|ue corruption et (pie désonhe, counnent auiail-ellc pu se défendre de concevoir pour clle-méMic non-seulement du mépris, mais de l'Iionciu-; et comment, avec celle horreur d'elle-même, n'auruil-ellc pas dés lors pratiqué ce qui send)lail ne devoir être que pour les Ames parlailes, mais ce qu'elle ju{;ea convenir bien mieux à une pécheresse qu'à toute autre, savoir, le renoncement fi soi-même, ie détachement de soi-même, la mort à soi-même? Commcnl, dis-je, n'amailcllepasété remplie de ces scnlimiMils, puisque éclairée des lumières de la grâce, elle se regarda comme un monstre devant Dieu, comme une créature infidèle, qui n'avait jamais connu Dieu, ou qui l'ayant connu ne lui avait jaujais rendu la gloire qui est duc à Dieu ; comme une créatui'e rebelle, qui si longtemps avait lait une profession ouverte de violer toutes les lois de Dieu, qui par une vie licencieuse avait insolemmeat outragé Dieu, qui dans sa personne avait profané tous les dons de Dieu, qui par l'abus le plus punissable s'était servie contre Dieu même des avantages qu'elle avait reçus de Dieu ?

Elle aima : Dilexit ; et du moment qu'elle aima, elle cessa d'avoir ces soins excessifs d'une beauté fragile, dont elle s'était toujours occupée. Voyez-la aux pieds de Jésus-Christ, les cheveux épars, le visage abattu, les yeux baignés de larmes. Voilà ce que l'Evangile nous présente comme un modèle de l'amour-propre anéanti. Pense-t-elle encore dans cet état à ce qui peut la rendre plus agréable ? Craint-elle, à force de pleurer, de ternir et de défigurer son visage ? A-t-clle sur cela, dans la douleur que lui cause son péché, la moindre inquiétude ? Non, non, mes frères, dit saint Grégoire, pape, ce n'est plus là ce qui la touche. Que ce visage, disait la bienheureuse Paule, détrompée du monde et animée d'un vrai désir de satisfaire à Dieu, que ce visage dont j'ai été idolâtre, et que tant de fois, contre la loi de Dieu, je me suis efforcée d'embellir par de damnablcs artifices, soit couvert d'un éternel opprobre : Turpelur faciès illa, quam loties contra Deiprœceptuni cerussa et purpuri&so depinxi! Remarquez, Mesdames, ces paroles de saint Jérôme ; et si vous êtes chrétiennes, ne préférez pas au sentiment de ce grand homme, qui est le sentiment de tous les Pc ras, l'erreur d'une fausse conscieiicequi vous séduit:

Facii's illa quam loties contra Dct prœceptuni cerussa et purpnrisstt depinxi ; ce visage (pic tant de luis j'ai voulu déguiser par des couleurs empruntées, et h (pii tant de fois j'ai donné un faux lustre, malgré les délen.ses cl contre la volonté de mon Dieu. Ainsi en jugea Madeleiiu! convertie ! Ah ! que cette grâce péiis.^able soit pour jamais effacée ; que ces yeux deviennent comme deux fontaines, pour arroser la terre de mes larmes; que ces cheveux, sujet ordinaire de ma vanité, ne servent plus qu'à mon hninilialion ; que celte chair soit désormais une victime de mortification et d'austérité. Dien loin de s'aimer soi-même, elle voudrait pouvoir se détruire ; et parce que Dieu ne lui permet pas celle destruction volontaire d'elle-même, elle s'ofiVe du moins à lui comme une hostie vivante, pour lui être plus longtemps et plus souvent immolée. Elle anna : Dilexit ; e[ paice qu'elle aima, elle voulut faire à Dieu une réparation solennelle, et comme une amende honorable do tous les attentats de son orgueil. Prosternée aux pieds de Jésus-Christ, elle se souvint combien elle avait été jalouse d'avoir dans le monde des adorateurs, c'est-à-dire des hommes nés, ce semble, pour elle; des hommes non- seulement fous et insensés, mais sacrilèges et impies pour elle; des hommes prêts pour elle a renoncer nu culte de leur Dieu, prêts à lui sacrifier leur liberté, leur repos, leurs biens ; c'est trop peu, leur conscience et leur salut : car l'ambition d'une femme mondaine va jusque-là. Les israéhtes irritaient le Dieu de leurs pères, en sacrifiant à des idoles de bois et de pierre : Et in sculptilibus suis ad œmulalionem eum provocaverunt i; etcctte femme pécheresse l'avait outragé et comme piqué de jalousie, en lui opposant dans sa personne une idole de chair. Elle se souvint des pièges qu'elle avait dressés à l'innocence des âmes, des ruses qu'elle avait employées pour les séduire, des charmes dont elle avait usé pour les corrompre, des passions qu'elle avait fait naîlre dans les cœurs : elle s'en souvint, et. Dieu lui ouvrant les yeux, elle crut voir au milieu des flammes de l'enfer, disons mieux, elle y vil en esprit, mais avec effroi, des pécheurs sans nombre qu'elle avait précipités dans une éternelle damnation. Tant de commerce dont l'indiscrète familiarité avait été entre eux et elle le lien des plus mortelles habitudes, tant de conversations dont la licence leur avait fait perdre toute pudeur, tant de libertés contre lesquelles sa conscience, par mille remords, mais tous inutiles, avait si souvent réclamé, tant de cajoleries dans les discours. ta»t

SERMON POUR LE JEUDI DE LA CINQUIEME SEMAINE

d'iinmocîeslies dans les actions, que dirai-je? tant d'autres choses qu'elle savait avoir été de sa part les dangereuses amorces des (IT'Sordres d'autrui : tout cela lui revint à IVs|)rit; et ce seul désir de plaire, dont elle n'avait jamais compris les peinicieuses conséquences ; ce désir de plaire qu'elle avait jusquc-lJi comj)tc pour rien, lui parut comme un abime, mais un profond et affreux abîme, qui, selon l'expression du Saint- Esprit, l'altirant dans d'autres abîmes, l'avait conduite aux dernières extrémités : voilà ce que son amour, je dis un amour tout sacré, lui fit connaître; voilà sur quoi elle se confondit mille fois elle-même. Ah ! dit-elle à son Dieu , dans la ferveur de la plus sainte contrition, n'ai-je donc été, Seigneur, jusqu'à présent dans le monde que pour vous y faire la guerre, que pour arrêter les conquêtes de votre grâce, que pour y être l'ennemie déclarée de votre gloire ? N'aije donc vécu que pour perdre ce que vous vouliez sauver, que pour délruire l'ouvrage de votre rédemption, que pour faire périr des âmes que vous êtes vci ' chercher, et qui vous ont déjà coûté si cher .' Mais que puis-je faire désormais autre chose, ô mon Dieu, que de vous aimer autant que je me suis aimée moi-même; que de m'étudier à vous plaire autant que j'ai eu le malheur de plaire à d'autres qu'à vous ? Par où puis-je mieux vous dédommager de tant d'injustices commises contre vous et de tant de crimes, que par cet amour sincère et pur dont j'ai commencé à connaître le prix inestimable ?

Elle aima : Dilexit; et toutes ces injustices furent expiées; elle aima, et tous ces crimes lui furent pardonnes. Ne concluez pas de là, pécheurs quim'écoutez, que notre Dieu est donc un Dieu bien facile et bien indulgent ; cette conclusion, dans le sens que vous l'entendez, serait une erreur ; et celle erreur vous pourrait être plus funeste que votre libertinage môme. Mais concluez de là que l'amour de Dieu a donc une vertu supérieure à tout ce que nous en concevons. Concluez de là que l'amour de Dieu est donc aussi fort que la mort môme : je veux dire aussi méritoire et aussi agréable à Dieu que le martyre. Concluez de là que l'amour de Dieu est donc aussi saint et aussi sanctifiant que le baptême. Concluez de là qu'en comparaison de l'amour de Dieu, toute satisfaction de l'homme pécheur est donc peu efficace, et que, séparée de l'amour de Dieu, elle n'est même de nulle valeur : c'est de quoi je conviendrai avec vous. Mais aussi serez-vous obligés de convenir avec moi que peu de pécheurs aiment donc Dieu comme l'a aimé Mcideleiue , jusqu'à la haine d'eux-

mêmes, jusqu'au renoncement à eux-mêmes, et par conséquent que peu de pécheurs, en pensant même se convertir à Dieu, aiment sincèrement Dieu, puisque aitner l)ie;i sans se haïr soi môme, sans se renoncer soi-même, c'est Taimer et ne l'aimer pas.

Non-seulement l'amour de Dieu expia le péché de Madeleine, mais il en purifia la source. Celle source élail sou cceur, un cœur sensible et tendre. Or, [)Our le purifier, elle aima : Dilexit; mais elle aima, dit saint Augustin, Celui qui ne peut être trop sensiblement ni trop tendrement aimé ; et par là elle se fit de sa sensibilité môme et de sa tendresse un mérite et une vertu. Elle comprit que ce n'était pas en vain que Dieu lui avait donné un cœur tendre, que ce cœur était fait pour lui ; et que si jusqu'alors il avait été dans le trouble, ce n'était point parce qu'il était tendre, mais paicc qu'il était tendre pour qui il ne le devait pas èli-e. Elle ne crut pas qu'un cœur converti dut être un cœur sec, un cœur dur, un cœur froid et indifférent. Bien loin de le croire, elle supposa, et avec raison, que pour être un cœur converti il fallait que ce fût un cœur ardent, un cœur zélé, un cœur affectueux, un cœur capable d'être ému et touché; et h"Ouvantdans son propre cœur toutes ces qualités, elle jugea qu'elle ne devait plusles faire servir qu'à aimer avec plus de tendresse le Dieu même de qui elle les avait reçues, et pour qui elle n'avait eu jusque-là que trop d'insensibilité. Comme cette tendresse, ainsi rectifiée, lui pouvait être d'un excellent usage pour sa pénitence, au Heu de la combattre, elle s'efforra de l'augmenter ; et de même que, dans les premiers siècles de l'EgUse, à mesure que la foi s'établissait sur les ruines du paganisme, on ne détruisait pas les temples dédiés aux idoles, mais on les purifiait en les employant au culte de vrai Dieu ; aussi l'amour de Dieu, prenant possession du cœur de cette pécheresse, n'en détruisit pas le tempérament, mais le corrigea; ne lui ôta pas le penchant qu'elle avait à aimer, mais la mit eu état d'aimer sûrement, en la faisant aimer saintement. Ce cœur de Madeleine avait été, selon la figure de l'Apôtre, l'olivier sauvage, qui n'avait produit que des fruits de malédiction; mais, par la divine charité qui y fut entée, il devint l'olivier franc, qui ne porta plus que des fruits de grâce et de salut. Ah ! mon Dieu, que votre providence est aimable, de nous avoir ainsi facilité la plus austère de toutes les vertus, qui est la pénitence ! Qu'il y a de douceur dans votre sagesse, d'avoir tellement disposé les choses, que sans changer de naturel, et avec le même cœur

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