SUR LA CONVERSION DE MADFXFJNE
que vous nous avez donné en nous formant, de p«5cheurs nous puissions devenir justes, et de charnels des lioinuies parfaits et spirituels ! Si, pour nous convertir avons, il fallait nous anéantir "*t cesser dVtre ce que nous sommes, cet aiuVintisseinont de nous-riiômes, quel()ue nécessaire qu'il lï^l d'ailleurs, nous effrayerait ; mais voire grAcc toute-puissante, s'accommodant à notre faiblesse, se sert pour notre conversion de noire propre fonds, et nous fait trouver jusque dans nos passions le remède fi nos passions mômes, puisqu'il n'y en a aucune qui, purifiée par votre amour, ne puisse contribuer à notre sanctification.
Allons encore plus avant. L'amour de Dieu, après avoir expié le péché de iMadeleine, après en avoir purifié la source, en consacra la matière. J'appelle la matière de son péché, tout ce (pii servait à ses plaisirs et à son luxe. C'était une femme voluptueuse; elle avait aimé les parfums, et tout ce qui flatte les sens. Les aima-t-elle toujours après sa conversion ? Vous le savez, puisque, par un effet visible de la prédiction du Sauveur du monde, ce qu'elle fit chez le pharisien, et ce qui sembla n'être qu'un mouvement passager de sa piété, se publie encore aujourd'hui à sa gloire, partout où l'Evangile de Jésus- Christ est annoncé. Non, non, dit-elle dans l'heureux moment qu'elle sentit l'impression de la grâce et de l'amour de son Dieu, il ne m'appartient plus de chercher les délices de la vie. Cela convient mal à une pécheresse pénitente. Fautil donc des délices pour un corps qui n'a mérité que des feux éternels ? Faut-il des parfums pour mie chair qui jusqu'à présent n'a été qu'une chair de péché, et qui dans le tombeau sera bientôt un sujet de pourriture ? N'est-il pas plus juste, Seigneur, que ce corps, que cette chair, que tout ce qui les a révoltés contre votre loi vous soit consacré, et que j'emploie maintenant pour vous ce que tant de fois j'ai prodigué pour moi-même ? En effet, touchée de ce sentiment, elle apporte avec elle un parfum précieux et exquis, elle le répand sur les pieds adorables de îésus-Christ, elle les essuie de ses cheveux, elle les arrose de ses larmes. Ainsi, reprend saint Grégoire, pape, elle trouva dans son luxe même de quoi honorer le Fils de Dieu, et dans sa vanité de quoi lui faire un agréable sacrifice : Et quotinse invenit oblectamenta, tôt de se obtulit holocausta. Voilà, femmes du monde, une pénitence solide : sacrifier à Dieu ce qui a été la matière du péché. Car, être convertie, et cependant être aussi mondaine et aussi vaine que jamais ; être dans la voie de la pénitence, et ce- B. — ToM. L
pendant être aussi esclave de son corps, aussi adonnée à ses aises, aussi soigneuse de se procurer les commodilés de la vie ; réduire tout à des paroles, h des maximes, à de prétendues résolutions, c'est une chimère ; et compter alors sur sa |)énitence, c'est s'aveugler soi-même et se tr()ui|)er.
A Dieu ne plaise. Mesdames, que je [vetiille examiner ici et vous marquer tout ce que la pénitence doit réformer dans vos personnes ! outre que ce détail irait trop loin, peut-être en feriezvous encore le sujet de votre censure. Toutefois, c'est dans ce détail que sont entrés les Pères de l'Eglise et môme les apôlres, quand ils se sont appliqués à régler les mœurs. Comme ils travaillaient à former une religion pure, sainte, exemple de tikhe, ils n'ont point estimé que cette morale fût au-dessous de la dignité de leur ministère. Car, c'est pour cela que saint Paul, cet homme ravi jusqu'au troisième ciel, et qui avait appris de Jésus-Christ même ce qu'il enseignait aux fidèles, faisait aux femmes chrétiennes des leçons touchant la modestie et la simplicité des habits : les obligeant sur ce point à une régularité contre laquelle l'esprit du monde ne prescrira ni ne prévaudra jamais ; leur spécifiant les choses en particulier à quoi il voulait qu'elles renonçassent, et ne croyant pas ce dénombrement indigne de ses soins apostoliques. Mais je ne veux pas aujourd'hui descendre jusque-là. Je veux que vous en soyez vous-mêmes les juges. Je veux que, vous considérant vous-mêmes, vous reconnaissiez sincèrement et de bonne foi ce qu'il y a dans l'extérieur de vos personnes à corriger et à retrancher. Je veux que, devant Dieu, vous vous demandiez à vous-mêmes si ce luxe qui croît tous les jours, si cette superfluité d'ajustenienls et de parures toujours nouvelles, s'accorde bien avec l'humilité de la pénitence. Et si vous me répondiez que ce ne sont point là des crimes, et qu'à la rigueur il n'y a rien en tout cela qu'on puisse traiter de péché ; après vous avoir conjurées de vous défaire de cet esprit intéressé qui réduit tout à la rigueur du précepte, et qui s'en tient précisément à l'obligation de la loi, esprit peu chrétien, esprit môine dangereux pour le salut ; qui doute, vous dirais-je sans hésiter, que Dieu ne condamne ce qui, constamment et de votre aveu, sert au moins d'attrait au péché, ce qui excite les passions impm-es, ce qui entretient la mollesse, ce qui inspire l'orgueil? De si pernicieux effets peuventils partir d'un cause innocente et indifférente ? Qui doute par cette raison, et même indépendamment de cette raison, (que tout odla ne
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SERMON POUR LE JEUDI DE LA CINQUIEME SE.UALNE
doive ôtre la matière du sacrilica que voua devez à Dieu coiuine pécheresses ? Car, délrompei-vous aujourd'liiii , ajoiilerais-je, de l'erreur où vous pourriez ôlre, que la pénitence ne doive sacrilier îi Dieu que ce qu'il y a d'essentiellement criminel . Non, il n'en est pas ainsi. C'est par le retranchement des choses permises qu'on répare les péchés commis dans les choses défendues. C'est par le renoncement h la vanité qu'on expie l'iniquité. Sans cela, qiiehpies mesures que vous preniez en vous convertissant ;\ Dieu, Dieu n'est point satisfait de vous. Voilà comment je vous parlerais . Mais j'ai quelque chose de plus fort encore et de plus touchant à vous dire : et quoi ? aimez comme a aimé Madeleine, et tous ces sacrifices de votro amour-propre , qui vous paraissent si difficiles, ne vous couleront plus rien. On vous en a parlé cent fois; mais c'a été inutilement et sans fruit, si l'on n'a pas été jusques à la source. On vous a apporté des raisons convaincantes et sans répliiiue, pour vous obliger à quitter ce luxe profane ; mais en vain, parce que l'esprit corrompu du monde, par d'autres raisons apparentes, vous obstinait à le défendre. On n'a pas beaucoup gagné quand on a ôté à une âme mondaine, ou, pour mieux dire, quand on lui a arraché certains dehors de vanité, à quoi elle était attachée. Car, si ce sacrifice n'est animé par le principe de l'amour de Dieu, elle reprendra bientôt tous ces dehors de la vanité humaine, et retombera dans son premier dégoût de la piété. Mais allumez, disait saint Philippe de Néri, allumez dans le cœur d'une pécheresse ce feu divin que Jésus-Christ est venu répandre sur la terre ; et ce feu, ou même une étincelle de ce feu, aura dans peu tout consumé. Toute pécheresse qu'est cette mondaine, faites-lui bien connaître Dieu, donnez-lui du zèle pour Dieu, apprenez-lui à aimer Dieu, et elle ne tiendra plus à rien : bien loin de refuser tout ce que vous exigerez d'elle pour une parfaite conversion, elle s'y portera d'ellemême, elle vous préviendra, elle en fera plus que vous ne voudrez, elle ira au delà des bornes, et souvent il faudra de la prudence pour la modérer. Agissant par ce grand motif de l'amour de Dieu, elle ne comptera pas même pour quelque chose tout ce que son coîur lui inspirera ; elle ne s'en applaudira point comme d'un triomphe; et pour quelques pas qu'elle aura faits dans les voies de la perfection chrétienne, elle ne se croira pas déjà parfaite. Au conhaire elle se reprochera sans cesse de donner si peu à Dieu; elle se confondra d'avoir eu tant de peine à s'y
résoudre ; elle s'étonnera qu'il veuille bien s'en conlenter. Ainsi, par son amour, elle expiera comme Madeleine son péché, elle purifiera la source de son péché, elle consacrera la matière de son péché, enfin elle réparera le scandale de son péché.
Le scandale du péché, ce sont les pernicieux exemples que donne le pécheur, et c'est ce que Madeleine eut à réparer. C'était une pécheresse connue dans toute la ville par sa vie mondaine et déréglée : mais elle aima : Dilcxit ; et désormais, autant qu'elle s'était déclarée pour le monde, autant voulut-elle se déclarer pour Jésus- Christ. Elle ne chercha point à lui parler en secret, elle voulut que ce fûtau milieu d'une nombreuse assemblée. Elle ne craignit point ce qu'on en dirait ; au contraire, elle voulait que le bruit s'en répandît de toutes parts. Elle prévit tous les raisonnements qu'on ferait, toutes les railleries qu'elle s'attirerait, etc'estjustementcequi l'engagea à rendre son changement public: pourquoi? afin de glorifier Dieu par sa pénitence, autant qu'elle l'avait déshonoré par son désordre ; afin de gagner à Dieu autant d'Ames par sa conversion qu'elle en aval t perdu par son libertinage ; afin de se mieux confondre et de se mieux punir elle-même, par cette confusion, de tous les faux éloges et de tous les hommages qu'elle avait reçus et goûtés avec tant de complaisance. C'est pour cela qu'elle entre dans la maison de Simon le pharisien, remplie d'une sainte audace. Elle n'avait rougi de rien lorsqu'il s'agissait de satisfaire sa passion, et maintenant elle ne rougit de rien lorsqu'il s'agit de faire au Dieu qu'elle aime une solennelle réparation. On l'avait vue dominer dans les compagnies, et maintenant elle veut qu'on la voie prosternée en posture de suppliante. On avait été témoin du soin qui l'avait si longtemps occupée de se parer et de s'ajuster, de se conformer aux modes et d'en imaginer de nouvelles ; et maintenant elle veut qu'on soit témoin du mépris qu'elle en fait. Elle le veut, et ne le vouloir pas comme elle, c'est n'être pas pénitent comme elle ; et ne l'être pas comme elle, c'est ne le point être du tout. Car, je ne me persuaderai jamais qu'une ûme vraiment pénitente, c'est-à-dire une àme vraiment touchée d'avoir quitté Dieu, aithonledu service de Dieu, et qu'elle ne cherche pas au contraire à lui rendre dans son retour toute la gloire qu'elle lui a fait perdre dans son égarement. Je ne me persuaderai jamais qu'une àme vraiment pcnilenle, c'est-à-dire vraiment sensible à la ruine spirituelle de tant de pécheurs qu'elle a précipités dans le crhne, manque de zèle pour les en re-
SUR LA CONVERSION DE MADEr.ElNE.
liror, iiprtVs qiiVlle n'a pas iMait(|ué trailiossii pour les y cnj^ai^or ; «pi'i'lli' \ic l;\tlic pas h les raiiuMUM- dans les voies ilii saliil, a|)iùs tpj'elle les a conduits dans les voies de l'iniqnilé. Docebo iniqtios vias tuas > ; Ah ! Sei^'iieur, sVeriait David, j'ai scaiidulisr' votre peii|)le ; mais nia consolalion est (|ue ce scandale n'est pas sans renu\le : mon exemple le détruira, et en reprenant vos voies, je les cnsci;;ncrai h ceux (|ue j'en ai éloi^^nés : ma pénitence sera une leçon pour eux, et (piand ils me verront retourner à vous, ils api)renJront eux-mêmes fi y revenir : Docebo iniiiuos vias tuas, et impii ad te convertcnlur. Enlin je ne me persuaderai jamais qu'une dmc vraiment pénitente c'est-à-dire une iime bien détrompée des bagatelles du monde, craigne encore les diseonis du monde, et qu'elle ne se lasse pas plutôt un devoir de venger Dieu de la vainc estime (jn'elle a tant recherchée dans le monde, par les reproches qu'elle peut avoir à soutenir de la part du monde même. Non pas que j'ignore qu'il faut de la fermeté pour s'élever de la sorte au-dessus du monde, et pour s'exposera toute la malignité de ses jugements; mais voilà le mérite d'une parfaite- pénitence, et c'est en quoi je l'ai fait consister. Ainsi, beaucoup de péchés hu'ent remis à Madeleine, parce qu'elle aima beaucoup d'un amour pénitent ; et elle aima beaucoup d'un amour reconnaissant, parce que beaucoup de péchés lui avaient été remis : c'est la seconde partie.