‹ Œuvres complètesChapitre 141 sur 183 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

De tous les sentiments dont le cœur de l'homme est capable, il n'y a, selonTlngénieuse et solide réflexion de saint Bernard, que l'amour de Dieu par où l'homme puisse rendre en quelque manière, si l'on ose ainsi parler, la pareille à Dieu ; et c'est le seul acte de religion en vertu duquel, tout faibles que nous sommes, nous puissionssans présomption, préten<lre quelque sorte d'égalité dans le commerce que nous entretenons avec Dieu. En tout autre sujet, ce réciproquedela créature à l'égard de son Créateur ne nous peut convenir. Par exem[jle, quand Dieu me juge, je ne puis pas pour cela entreprendre de le juger ; quand il me commande, je n'ai pas droit de lui commander : mais quand il m'aime, non-seulement je puis, mais je dois l'aimer. A tous les autres attributs qui sont en Dieu et qui ont du rapport à moi, je réponds par quelque chose de dilïércnt, ou, pour mieux dire, par quelque chose d'opposé à ses attributs mêmes. Car j'honoie la souveraineté de Dieu par ma dépeu-

^ Psalm.. L, 16.

dan>-(', sa grandeur par l'aveu de mon néant, sa puissance par le sentim.;nt de ma faiblesse, sa justice par ma crainte et par mon respect ; et si là-dessus j'avais la moindre pensée de m'égaler à lui, ce serait l'outrager, et me rendre digne de ses plus rigoiueuses vengi'auces. Mais quand j'aime Dieu parce (pi'il m'aime, et que je veux lui rendre amour pour amour, bien loin qu'il s'en offense, il s'en fait honneur, cl il trouve bon que je m'en fasse un mérite. Je puis donc eu cela seul sans témérité me mesiuer, pour ainsi dire, avec Dieu ; et quchpie disproportion qu'il y ait entre Dieu et moi, j'ai, par cet amour, non pas de quoi ne devoir rien à Dieu, mais de quoi lui payer exactement ceque jelui dois. Car je ne puis rien lui devoir au delà de cet amour ; et en lui payant ce tribut, j'accomplis envers lui toute justice : c'est-à-dire que comme, tout Dieu qu'il est, il ne peut rien faire de plus avantageux pour moi que de m'aimcr, aussi de ma part ne peut-il rien exiger de plus parfait ni de plus digne de lui, que mon amour.

Ainsi raisonnait saint Bernard ; et voilà, chrétiens, par où Madeleine trouva le secret de témoigner à Jésus-Christ sa reconnaissance, après en avoir obtenu la j^émission de tous ses crimes. Elle aima, et elle aima beaucoup : Dilexit multurn. Dans les àraes lâches ( remarquez ceci, s'il vous plaît ; c'est une vérité qui ne vous est peutêtre que trop connue par la malheureuse expérience que vous en avez faite et que vous en faites tous les jours ), dans les âmes lâches, cette vue des péchés remis ne produit ou qu'une fausse sécurité ou qu'une oisive tranquillité. Je m'explique. On s'applaudit intérieurement, et Dieu veuille qu'on ne s'y trompe pas ; on se félicite d'être déchargé par le sacrement de pénitence d'un fardeau dont la conscience sentait tout le poids, et sous lequel elle gémissait. Parce qu'on a entendu de la bouche du ministre ces paroles consolantes : Remiltunlur tibi peccata : Vos péchés vous sont pardonnes, on s'en croit absolument quitte. Au lieu de suivre la règle du Saint- Esprit, et de craindre pour les péchés même pardonnes, parcequ'en effet dans celle vie on ne peut jamais s'assurer qu'ilsle soient, on est ea paix sur celui qui peut-être ne l'est pas ; et supposé qu'il le lût, au lieu de faire les derniers efforts pour reconnaître la grâce inestimable de ce pardon ; au lieu de dire comme David : Quid retribuam Domino i ? Que rendrai-je au Seigneur ? au lieu d'imiter ce roi pénitent, et de chercher comme lui avec un saint empressement eluu saint zèle à s'acquiUer au près de Dieu d'une

1 PstOm., cxTf 12.

SEUMON POUR LE JEUDI DE LA CINQUIf:ME SEMAINE.

obligalion aussi essentielle que celle-là, on vil dans un repos souvent beaucoup plus dangereux que tous les troubles dont peut ôtrc suivie la p6nilencc d'une àine scrupuleuse et timorée. Il semble que celle grâce de l'absolution dont on se flatte, n'ait point d'autre effet que de mettre le péclicur en élat de vivre avec plus de liberté ;ct par une ingratitude qui n'a point d'exemple, parce qu'on ose compter sur la miséricorde de Dieu et qu'on pense l'avoir éprouvée, on se croit en droit d'être moins occupé du soin de lui plaire et du regret de lui avoir déplu. Ainsi l'on regarde la rémission de ses péchés comme un soulagement, et non comme un engagement. On la considère par rapport à soi, et non par rapport h Dieu. On veut jouir des fruits qu'elle produit, sans accomplir les devoirs qu'elle impose, et en goûter la douceur intérieure, sans se mettre en peine des œuvres de pénitence qui en sont les charges. Consultezvous vous-mêmes, et vous conviendrez que c'est là peut-être l'abus le plus commun, et un des relâchements les plus ordinaires qui se glissent dans la pénitence.

Mais apprenez aujourd'hui, chrétiens, à vous détromper de ces erreurs ; aaprenez ce que doit à Dieu un pécheur converti, et ce que Dieu en attend. Madeleine vous l'enseignera ; et par les progrès qu'elle fit dans l'amour de son Dieu, elle sera pour vous le plus parfait modèle, non plus d'un amour pénitent, mais d'un amour reconnaissant : Dilexit multum. Il est vrai, chrétiens, le Sauveur du monde, dans la maison du pharisien, avait dit à Madeleine : Votre foi vous a sauvée, vos péchés vous sont remis ; allez en paix. Mais c'est pour cela môme que son amour pour Jésus-Christ n'eut plus de paix, et qu'il lui causa ces ardents et saints transports de reconnaissance dont elle fut si souvent et si vivement agitée. Parce que ses péchés lui avaient été pardonnés, elle se dévoua par un attachement inviolable à cet Homme-Dieu, pendant qu'il vécut sur la terre ; parce que ses péchés lui avaient été pardonnes, elle lui marqua une fidélité héroïque dans le temps de sa passion et de sa mort ; parce que ses péchés lui avaient été pardonnés, elle demeura avec une invincible persévérance auprès de son tombeau ; parce que ses péchés lui avaient été [)ardonnés, elle le chercha avec toute la ferveur d'une épouse, et d'une épouse saintement i)assionnée, quand elle le crut ressuscité. Quatre effets merveilleux de la reconnaissance de Madeleine, auxquels je ne m'arrête qu'autant qu'ils peuvent se rapporter à votre instruction, eî qu'ils doivent vous servir d'exem-

ple. Ecoutez-moi, pécheurs réconciliés et sanctifiés parla grâce de voire Dieu. Ecoutez-moi, pécheresses converties et revenues de vos éganjmcnts. Vous allez connaître en quoi consiste la perfection de votre état.

Madeleine convertie n'eut plus désormais d'attachement que pour Jésus-Christ. Vous le savez : tant que cet Homme-Dieu demeura sur la terre, elle lui parut tellement dévouée, qu'elle sembla ne plus vivre que pour lui. Quelle fut son occupation ? Elle le suivait, dit saint Luc dans la Judée et dans la Galilée, compagne inséparable de ses voyages, lorsqu'il parcourait les bourgades, prêchant le royaume de Dieu. Que fit-elle de ses biens ? elle les employait pour ce Dieu Sauveur. Et ministrahat ei de facultatHnis suis > ; trop heureuse, dit saint Chrysostome, de contribuer à l'entretien d'une vie si importante et si nécessaire ; trop heureuse de nourrir celui môme à qui elle était redevable de son salut ; trop heureuse de le recevoir dans sa maison, et de lui rendre tous les offices de la plus libérale et de la plus affectueuse hospitalité. Où la trouvat-on plus ordinairement ? aux pieds de cet adorable Maître, écoutant sa parole, la méditant, la goûtant : Sedens secus pedes Domini, audicbat verbum illius 2. En vain lui en fait-on des reproches : elle s'en ferait elle-même de bien plus forts, si jamais elle pensait à rien autre chose qu'à renouveler sans cesse son amour pour ce Dieu de patience et de miséricorde. En vain Marthe se plaint qu'elle la laisse chargée de tous les soins domestiques, pour vaquer uniquement à lui ; tout le reste hors de lui n'est plus rien pour elle, et totfl le reste ne lui paraît grand qu'autant qu'elle peut l'abandonner pour lui. En vain Marthe l'accuse de négliger le service de Jésus- Christ, sous prétexte de s'appliquer à Jésus-Ciii ist même ; elle sait de quelle manière Jésus-Christ veut être servi, et, mieux instruite que personne de ses inclinations, au lieu de s'empresser comme Marthe à lui préparer des viandes matérielles, elle lui en présente une autre mill î fois plus délicieuse, mais que Marthe ne connaît pas, jeveux direune protestation toujours nouvelle de sa reconnaissance et de son amour. Or, c'est ainsi, comme nous l'apprend saint Chrysostome, qu'en use une ûuie chrétienne que Dieu a tirée de l'abîine du péché, quand elle est fidèle à la grâce de sa conversion. Son premier soin est de se défaire de mille autres soins superflus dont le monde l'embarrasse, et qui seraient autant d'obstacles à cette sainte liberté où elle doit être, pour pouvoir dire à Dieu : DirupisU vincula

» Luc, viii, 3. — ' Ibid., X, 89.

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