SERMON POUR LE VENDREDI SAINT
eendat nunc de cruce, et credimus ei '. Mais pourquoi ne le fit-il pas ce miracle ? On en voit aisi'iiucnt la raisou, dit saint Aujj;ustin ; et c'est que ce seul miracle eût détruit tous les autres, et arrôlé le grand ouvrage qu'il avait entrepris et h quoi tous les autres miracles se rapportaient comme h leur fin, savoir, l'ouvrage de la rédemption des hommes, qui devait ôtre consommé sur la croix. D'ailleurs ses ennemis, préoccupés de leur passion, auraient aussi peu déféré à ce miracle qu'à celui de la résurrection de Lazare. Car, si l'é- ■videncc du fait qui les obligea de convenir que Lazare, mort et enseveli depuis quatre jours, était incontestablement ressuscité, au lieu de les déterminer h croire en Jésus-Glirist , leur fit prendre la résolution de le perdre, parce que ce n'était plus la raison, mais la passion qui présidait à leurs conseils; peut-on juger que le voyant descendre de la croix ils eussent été de meilleure foi, et plus disposés à lui rendre la gloire qui lui était due ? Mais, sans m'arrèter aux pharisiens, répondez-moi, mes chers auditeurs, et dites-moi : Jésus-Christ, dans la conjoncture où je le considère, pouvant, connue il est indubitable, se sauver lui-même, et ne le voulant pas, n'a-t-il pas fait quelque chose de plus grand et plus au-dessus de l'homme, que s'il l'eût en effet voulu ? Miracle pour miracle (appliquez-vous à ceci, que vous n'avez peut-être jamais hien pénétré, et qui me paraît plus édifiant), miracle pour miracle, la douceur avec laquelle il permet aux soldats de se saisir de sa personne, après les avoir renversés par terre en se présentant seulement à eux, et leur disant cette parole : C'est moi : Ego sum ; la réprimande qu'il fait à saint Pierre sur l'indiscrétion de son zèle, le blâmant d'avoir tiré l'épée contre un domestique du grand-prètre, lui faisant entendre qu'il n'avait (ju'à prier son Père, et que son Père lui enverrait des légions d'anges qui combattraient pour sa défense ; etafin de le convaincre qu'il ne parlait pas en vain, guérissant actuellement par un miracle le serviteur que Pierre avait blessé ; ce silence si admirable et si constamment soutenu dcvanl ses juges, surtout devant Pilate, qui, convaincu de son innocence, ne l'interrogeait que pour avoir lieu de l'absouilre ; ce refus de contenter la curiosité d'Ilérode, dont il lui était si facile de s'attirer la protection; cet abandonnement de sa propre cause, et par conséquent de sa vie ; cette tranquillité et cette paix au milieu des insultes les plus outrageantes ; cette détermination à supporter tout sans en demander justice, sans prendre
I Matth., XXVII, 42
personne h partie , sans lormer la moindre plainte; cette charité héroïque qui lui fait excuser en mourant se persécuteurs : tout cela, je dis tous ces miracles de patience dan s un lionnne d'ailleurs d'une conduite irréprochable et pleine de sagesse, n'étaient-ils pas plus miraculeux que s'il eût pensé à se tirer des mains de ses bourreaux, et qu'Use fût détaché de la croix? Christum crucifixnm Dei virtutcm *.
Il n'est donc mort que parce qu'il l'a voulu, et môme encore de la manière qu'il l'a voulu ; ce qui n'appartient, dit saint Augustin, qu'à un Homme-Dieu, et ce qui marque dans la mort mômela souveraineté et rindéj)endance de Dieu. Or voilà, chrétiens, sur quoi j'ai fondé cette autre proposition, que la mort de Jésus-Christ, bien considérée en elle-même, avait été nonseulement un miracle, mais le plus singulier de tous les miracles. Pourquoi ? parce qu'au lieu que les autres hommes meurent par faiblesse, meurent par violence, meurent par nécessité, il est mort, je ne dis pas précisément par choix et par une disposition libre de sa volonté, mais par un effet de son absolue puissance : en sorte que jamais il n'a fait, comme Fils de Dieu et comme Dieu, un plus grand effort de celte puissance absolue que dans le moment où il consentit que son àme bienheureuse fût séparée de son corps; et les théologiens en apportent deux raisons. Comprenez-les. Premièrement, disent-ils, parce ([ue Jésus-Christ ayant été exempt de tout péché et absolument impeccable, il devait cire et il était naturellement immortel ; d'où il s'ensuit que son corps et son âme, unis hypostatiquemcnl à la divinité, ne pouvaient être séparés sans un miracle. Il fallut donc que Jésus-Christ, pour faire cette séparation, forçât pour ainsi dire toutes les lois de la Providence ordinaire, et qu'il usât de tout le pouvoir que Dieu lui avait donné pour détruire cette belle vie, qui, quoique humaine, élait toutefois la vie d'un Dieu. Secondement, parce que Jésus-Christ, en vertu de son sacerdoce, étant par excellence le souverain pontife de la loi nouvelle, il n'y avait que lui qui pût ni qui dût offrir à Dieu le sacrifice de la rédemption du monde, et immoler la viclime qui y était destinée. Or, celte viclime, c'était son corps. Nul autre que lui ne devait donc iuiinoler ce corps, nul autre que lui n'avait le pouvoir pour cola nécessaire. Les bourreaux qui le cruoiliaient étaient hieu les ministres de la justice de Dieu ; m lis ils n'étaient pas les prêtres qui devaient sacriiier celle hostie à Dieu. Il l'ulluit un pontife qui fût
.' i Cor., I, M.
SUIl T.A PASSION DF Jf-SHS-CfïMIST.
saint, qui fût iimocont, qui lïil s;uis t.iclio, ((iii Jïil st^aïf^ ili's pécheurs et revt>lii d'un caiaclère parliciilior. Or, ce caracti're ne pouvait eonvenir qu';\Jésus-Chii>t, d'où saint Auniislin eoncluail que Jésus-Chrisl, par l'elTel le plus nii>rveilloux, avait été tout ensemble et le prùlre et l'hostie de son sacriliee : Idem sncerdos et liostin.
Ce l'ut donc hii-nu^nie qui se sacrifia, lui -môme qui exen'a siu- sa propre personne cette fonction de prêtre et île pontife ; liii-niôme (jui di^lruisit, au moins pour (jnelques jours, cet adorable composé d'un corps soulTrant et d'une Ame glorieuse ; en un mot, lui-môme qui se fit mourir : car, ce ne furent point les bourreaux qui lui ôlôront la vie, mais il la quitta de lui-mùmc : Nemo toUit animam menm a me, sed ego pono eam a meipso K 11 est mort sur la croix, dit saint Augustin; mais, à parler proprement et dans la rigueur, il n'est pas mort par le supplice de la croix; et, pour vous le Hure comprendre, il est certain, par le témoignage même des juifs, que le supplice de la croix, ou plutôt que ce qui faisait mourir les criminels condamnés à la croix, n'était pas simplement d'y être attachés, mais d'y être rompus vifs. Or, selon la prophétie, Jésus-Clirist avait déjà rendu le dernier soupir lorsqu'on voulut lui briser les os ; d'où vient que Pilate s'étonna qu'il fût sitôt mort : Pilatus autem mirahatur, si jam obiisset 2. Et ce qui montre qu'il n'était point mort par défaillance de la nature, c'est qu'en expirant il poussa un grand cri vers le ciel : Jésus autem, emissa voce magna, expiravit 3 ; chose si extraordinaire, qu'au rapport de l'évangéliste, le centenier qui l'observait de près, et qui le vit expirer de la sorte, protesta hautement qu'il était Dieu et vrai Fils de Dieu : Videns autem centurio, qui ex adverse stabat, quia sic damans expirassel, ait : Vere Filius Dei erat iste *. Si ce centenier eût été un disciple du Sauveur, et qu'il eût ainsi raisonné, peut-être son raisonnement et son témoignage pourraient-ils être suspects ; mais c'est un infidèle, c'est un païen, qui, de la manière dont il voit mourir Jésus-Christ, conclut sans hésiter qu'il meurt par miracle, et qui de ce miracle tire immédiatement la conséquence qu'il est donc vraiment le Fils de Dieu : Videns quia sic expirasset, ait : Vere Filius Dei erat iste. En faut-il davantage pour justifier la parole de l'Apôtre : Christuni crucilixum Dei virtutem ?
Il est vrai que ce Sauveur mourant a eu ses langueurs et ses faiblesses; et je pourrais répondi'c d'abord avec Isaïe, que les langueurs et les faiblesses qu'il fit paraître dans sa mort
1 Joaa., X, 18. — 1 Marc, xv, U. — 3 Ibid.. 39. — « Ibid^
B. — Ton. 1.
n'étaient pas les sicmics, mais les nAlrcs, et (jue le proilige est (ju'il ait porté seul les (aiblesses et les lan^uems de tous les hommes : Vere l(ingu(nrs noslrns ijisc (ulit, et dolores nostrofi ipse porlavil '. Mais, parce (pie cette pensée, (pi()i(|ue solide, sciait peut-être encore trop spirituelle pour (les esprits mondains et incn'îdulcs, je ré- |)()nds autrement avec saint Chrysoslomc, et je dis : Oui, ce Sauveur mourant a eu ses faiblesses; mais le prodige est que ses faiblesses mêmc^g; que ses langueurs mêmes, que ses défaillances mêmes aient été dans le cours de sa passion comme autant de miracles : car, s'il sue en priant dans le jardin, c'est une sueur de sang, et si abondante que la terre en est baignée; si, quehpics moments après sa mort, on lui perce le côté, par un autre effet miraculeux il en sort du sang et de l'eau ; et celui qui le rapporte assure (|u'il l'a vu, et qu'il en doit être cru : Et qui vidit, lestimoiiium perhibuit 2. On dirait qu'il ne souffre et qu'il ne meurt que pour faire éclater dans sa personne la vertu de Dieu : Cliristum crncijixum Dei virtutem.
Concluons par une dernière preuve, mais essentielle ; c'est de voir un homme que l'ignominie de sa mort, que la confusion, l'opprobre, l'humiliation infinie de sa mort, élève à toute la gloire que peut prétendre un Dieu : tellement qu'à son seul nom et en vue de sa croix, les plus hautes puissances du monde fléchissent les genoux, et se prosternent pour lui faire hommage de leur grandeur : Humittavit semetipsum factus obediens usque ad mortem, mortem autem, cruci$t. Propter quod et Deus exaltavit illum : ut in no» mine Jesu omne genu flectatur, cœlestium, terrestrium et infernorum 3. Voilà ce que Dieu révélait à saint Paul dans un temps, remarque bien importante, dans un temps où tout semblait s'opposer à l'accomplissement de cette prédiction ; dans un temps où, selon toutes les vues de la prudence humaine, cette prédiction devait passer pour chimérique ; dans un temps où le nom de Jésus-Christ était en horreur. Toutefois, ce qu'avait dit l'Apôtre est arrivé ; ce qui fut pour les chrétiens de ce temps-là uu point de foi a cessé en quelque façon de l'être pour nous, puisque nous sommes témoins de la chose, et qu'il ne tant plus captiver nos esprits pour la croire. Les puissances de la terre fléchissent maintenant les genoux devant ce crucifié. Les princes, et les plus grands de nos princes, sont les premiers à nous en donner l'exemple; et il n'a tenu qu'à nous, les voyant en ce saint jom- au pied de l'autel adorer Jésus-Clu-ist sur
1 Isft., iMi,4t. — ' Joaa., XIX, 33, — f Ptùiip., 11, 8.