SUR LA RÉCOMPENSE DES SAINTS
ANALYSE
SoJET. Réjouissei-vous, et faites éclater votre joie ; car une grande récompense vous est réservée dans le ciel.
Jésus-Christ dans ces paroles nous propose la gloire célestecomme une récompense, et en cela même il nous fait connaître qu» nous pouvons aimer et servir Dieu par intérêt, pourvu que cène soit point un intérêt servile,maisun intérêt chrétien. Or, on ne peut mieux juger de l'excellence et des avantages de cette récompense qui nous est promise dans le ciel, que par comparaison avec es récompenses du monde ; et c'est le sujet de ce discours.
Division. La récompense des Saints est une récompense sûre, au lieu que les récompenses du mondé sont douteuses et incertaines; l" partie. La récompense des Saints est une récompense abondante, au lieu que les récompenses du monde sont vides et défectueuses; !• partie. La récompense desSaintsest une récompense éternelle, au lieuqueles récompenses du monde sont caduques et périssables ; 3* partie.
Première partie. Récompenses du monde récompenses douteuses et incertaines : au lieu que la récompense des Saints est une récompense sûre. Preuves tirées de deux passages de saint Paul. Je sais, disait-il, àqui j'ai confié mon dépôt, c'est-à-dire le fonds des mérites que je tâche d'acquérir ;e< je suis certain qu'il saura me le garder pour ce grand jour, où chacunrecevra selon ses œuvres. J'ai achevé ma course, ajoutait l'.ipôtre : il ne me reste que d'attendre la couronne de justice que le Seigneur tne donnera comme juste juge, et qu'il réserve à tous ceux qui le servent.
C'est ainsi que nous pouvons et que nous devons nous dire à nous-mêmes : Sciocui credidi : Je ne sais si je mériterai la récompense que Dieu prépare à ses élus ; mais je sais que si je la mérite, je l'aurai. Je ne suis pas sûr de moi, mais je suis sûr du Dieu que je sers, parce que je suis sûr de sa bonté, de sa fidélité, de sa puissance. Les Saints en étaient sûrs, et cette assurance soutenait leur zèle et leur ferveur.
Un mondain ne peut tenir ce langage k l'égard du monde et des récompenses du monde ; mais souvent il doit dire tout au contraire: Je sais que par rapport au monde j'ai fait mon devoir; mais je ne sais si le monde m'en tiendra compte : je suis sûrde moi; mais je ne suis pas sûr de ceux qui sont les maîtres elles distributeurs des grâces. Il peut dire dans un sens tout opposé à celui de saint Paul : Scio cui credidi. Je sais quel est ce monJe à qui je me suis attaché, et combien il y a peu de fond k faire sur lui : or n'avoir rien sur quoi l'on puisse compter, c'est ce qui afflige et qui désole.
Trois causes de l'incertitude des récompenses du monde. 1» C'est qu'il y a des mérites que les hommes ne connaissent pas. 1" C'est qu'il y a des mérites, quoique connus des hommes, qui ne leur plaisent pas. 3" C'est qu'il y a des mérites que les hommes estiment et dont ils sont même touchés, mais qu'ils ne récompensent pas, parce qu'ils ne le peuvent pas.
1° Des mérites que les hommes ne connaissent pas. Par ce seul principe , combien dans le monde de mérites perdus ? Mais Dieu connaît tous nos mérites. Il connaît les mérites obscurs aussi bien queles éclatants : sujet de consolation pour les humbles. Il connaît jusques à nos intentions et îi nos désirs: sujet de consolation pour les faibles. Il connaît jusques à nos moindres actions,* sujet de consolation pour les pauvres. Il connaît dans chaque action tout son prix, et il y proportionne la récompense : sujet d consolation pour les âmes fidèles et ferventes. Par rapport au monde, point de mérites que le temps n'efface: mais Dieu n'oublie rien.
2° Des mérites, quoique connus des hommes, qui ne leur plaisent pas : soit par l'aliénation des cœurs, soit par la contrariété des intérêts, soit par jalousie. Mais comme Dieu hait nécessairement le péché, aussi ne peut-il pas ne point aimer le mérite des œuvres chrétiennes, et en l'aimant ne le point couronner.
3" Des mérites que les hommes ne récompensent pas, pirce qu'ils ne le peuvent pas. Ils ne sont ni assez riches, ni assez puissants ; au heu que rien ne peut excéder le pouvoir de Dieu, qui est infini.
Nous sommes donc sûrs de Dieu. D'où David tirait cette sainte conclusion, qu'il vautMenmieux se confier dans le Seigntur que rfarus les hommes et dans les princes mêmes de la terre.
Ce n'est pas qu'on ne puisse et qu'on ne doive servir les princes et les maîtres du siècle : mais à combien plus forte raison aevon»-nous servir Dieu ; et si nous avons tant d'ardeur pour des récompenses qui, par tant de raisons, nous peuvent manquer, comoien sommes-nous inexcusables de ne rien faire pour cette récompense souveraiae qu'un Dieu nous assure ?
B. — ToM. I. 4
SFRMOX POUR LA FftTE Dî-: TOUS LES SALNTS.
Deuxi^.mb PAnTiE. Ri'compeiiscs (lu momie, rt^rompcnscs vides el défccliieuscs ; nu lifii qtn! h récompense des Saints eft une récompense nhondanle. Cnr c'est une récompense, l" qui surpasse, ou du moins qui égalcnos tcrvices; 2°qui, par elic-mùmc, est capable de nous rendre pirfuilement heureux. Deux propriéîés dont nulle ne convient aux r ■■comj>enscs du monde.
1° Récompense qui surpasse tous nos services. Que ne Tait-on pa-; tous les jours pour la iorlune du monde; et dès qu'on y est parvenu, p;ir cnrnbieu d'épreuves n'en reconnait-on pas la vanité et le néant ? Hcaucoupde travail et peu de fruit.
Mais le moindre de^é du la gloire des Saints csi iailaiincnt au-de<àus de tout ce qu'ils uut culreprisou souffert pour Dieu. Ce qui faisait dire ii saint l'aul que touKsles soulfruacct de la vie itesonl ])*t d*jjms de ta ^luire que Dieu nous réserie. Venez, cst-il dit au bon serviteur dans l'Evangile; vous ave: été /id.'ie en peu de choses: entrez danslajoie de votre Dieu, parc*-' que la joie de votre Dieu est trop grande pour entrer dans vous.
2° Récompense capable par elie-mème de nous rendre parfaileinent heureux. Voit-ou des grands el des riches dans le monde qui soient contents ? Ne l'ormcnt-ils pas sans cesse de nouveaux désirs, parce qu'ils ne trouvent rien, ni dans les biens, ni dans les honneurs du monde, qui remiilissc leur cœur.
Mais, Seigneur, s'écriait David, je serai rassasié quand vous me découvrires votre gîoir:. La foi même nous l'enseigne, et nous n'en devons point être surpris, puisque Dieu ou la possession de Dieu sera la récompense des Saints.
Un préju^jé sensible de cette véril}, c'est qu'en ciTet, dès celte vie, nous voyons des hommes ((ui se tiennent et qui sont réellement lieureuxde ne posséder que Dieu, et de ne s'attacher qu'à Dieu. Nous ne voyons point de riches contents de leurs richesses, d'ambitieux contents de leur fortune, de sensuels contents de leurs plaisirs; et nous voyons des pauvres évang'-liques contents de leur pauvret'; , des humbles contents de leurs abdssements, des chrétiens crucifiés et morts au monde, contents de leurs austérités et de leurs croix.
Quelle onction intérieure n'ai-jc pas gaûtée moi-même, Seigneur, îà certains moments où vous bannissiez de mon cœur les vains plaisirs, pour y entrer ii leur place I Etinlrabas pro eis. Or, si Ditu remi)lit ainsi notre cœur sur la terre, que sera-ce dans le ciel ?
TnoisiiiME pahtie. Récompenses du monde, récompenses caduques et périssables, au lieu que la récompense des Saints est une récomp'nse éternelle. Les athlètes courent dans la carrière et co nbat'ent ; pourquoi? pour une couronne corruptible : mais nous, r^pionait l'Apôlre, si nous travaillons, c'est pour une couronne immortelle.
En effet, toutes les récompenses du monde sont passagères. Combien de fortunes avons-nous vu tomber? combien tombent encore tous les jours ; et de celles qui paraissent maintenant les mieux établies, combien tomberont? Toutes au moins finissent à la mort. Or, cela seul ne doit-il pas sjfùrc pour nous en détacher ? Si ceux que nou-s avons connus les plus avides des récompenses du siècle avaient pu prévoir ce qui devait leur arriver, bien loin de les rechercher avec tant d'ardeur, ils n'aur.:icut pu gagner sur eux de faire seulement une partie de ce qu ils ont fait, et de se donner tant de peines pour des biens si peu durables.
Il n'y a que la récompense des Justes qui ue passe point, parce qu'elle est en Dieu, qui ne peut changer. Eternité de puissance, éternité de bonheur, éternité de gloire : telle est l'heureuse destiné d>s élus de Dieu.
Nous voyons dès iminlcnant cornue un rayon de celte ;.'liiiredans ce cu'lc perpJlucI que l'Eglise rend aux Saints, et qu'elle leur rendia jusqu'à la Un des siècles. C'est pour cela que leurs fêtes sont instituées, et que chaque année on renouvelle le souvenir de leurs vertus.
Pouvons-nous donc assez estimer cette récompense éternelle ? Malheur 4 nous, si toute notre récompense est pour ce monde, et si nos noms ne sont écrits que sur la terre ? Au contraire, fussions-nous selon le monde les plu» luallicurfux d;.'s hommes, si cependant nos noms sont écrils dans le ciel, consolons-nous, et disons avec l'Apôtre : L'a moment de tribulalion, et d'une tribulatinn légère, me procurera un poids éternel de gloire.
Espérance (lar où les Saints ont triomphé du mond:. Pourquoi ne les imitons-nous pas ? c'est que nous ne considéj-ons pas comme eux cette bienheureuse immortalité où ils aspiraient. Mais en vain célébrons-nous leurs fêtes, en vain les invoquons-nous et implorons-nous leur secours, si nous ne suivons pas leurs exemples.
Prière aux Saints , pour demander leur protection. Mais du reste, assurés de leur protection, vivons comme eux , si noat voulons rtic glorifiés comme eux.
Compliment au roi.
Gaudete, et exultale : ecca enim merces veslra copiosa al in intérêt nC SOit poillt Un intél'Ôt SCrvilC, il COllSent ""^Eélouissez-vous, et faites éclater votre joie, car une grande ré- qUG nOUS l'aimiOllS pat" intérêt, (Hl pllltÔt qUC compense vous est réservée dans le ciel. (Sotn<i/a«».,ch.T, 12.) nOUS nOUS faSSionS UD Intérêt (IC l'aiir.Cr. Car
c'est pour celi qu'il nous promet une récom-
^^^^y pense dont la vue est infiniment capable de nous
C'est le Fils de Dieu qui parle, et qui, dans élever à ce pur et paifuil amour, qui, comme
l'évangile de ce jour, nous propose la gloire ajoute saint Chrysostonie, réunit saintement el
céleste, non pas comme un simple héritage qui divinement notre inlérêt à l'intérêt de Dieu,
nous est acquis, mais comme une récompense Enlrons donc, mes chers auditeurs, dans la
qui nous doit coiiter. Il savait, dit saint Jean Cliry- pensée de Jésus-Christ; et, sans nous piquer au-
sostome, combien nous sommes intéressés; el jourd'luii d'ime si)iri(ualilé plus sublitnc que
voilà pourquoi, usant avec nous d'une coudes- celle qui nous est enseignée par ce Maître ado-
cendance digne de lui pour nous attirer à son ser- rablc, atlachons-nous à la récompense où il
vice, il nous prend pai* notre intérêt. Sans rien nous appelle,ct qu'il veut que nous envisagions,
relâcher de ses droits, ni rien raballre du com- quand il nous dit : Une grande récompense nous
mandctneut qu'il nous fait de l'aimer comme est réservée dans le ciel : Ecce 7iwccs vestra
notre Dieu, pour lui-môme et plus que nous- tupiosaeatincœlis.W est de la foi que nous la
mômes, il vt^ut bien que noti'e amour pour lai ùi.l pouvons et que nous la devons mériter, cette
'\ -ore wnretour sur nous; et, pourvu que Butre récoiiîpcubei 6t c'est c^que je suppose ici com jiîe
SUR LA 11 r:G()iM PENSE HES SAINTS.
un principe dont il ne nous est pas permis de douter ; mais ce principe sup|>()stS je veux vous montrer combien celle récompense est digne de nos désirs et de nos soins. Pour vous engagera 1.1 mériter, je veux vous en découvrir l'excelU'Mce et les avaidages. Par la comparaison que j'en ferai avec les récom[)enses du monde, je veux vous la l'aire goùler, et par là môme, si je puis, exciter en vous un saint zèle de l'acquérir.
Or, pour vous en donner une idée juste, je m'arrête aux paroles de mon texte, dont l'exposition littérale va développer d'abord tout mon dessein ; concevea-en bien l'ordre cl le parlage: Ecrc merci's vestrn copiosa est in cœlis. Celle récompense qu^ Dieu préparc à ses élus est une récompense sùrc ; Ecce, la voilà : c'est un Dieu qui vous la promet ; et si vous la voulez de bonne foi, elle est à vous : Ecce mcrces vestra. C'esl ime récompense aboiidantequi n'aura point d'atilie mesure que la magnificence d'un Dieu, et qui mctti-a seule le comble à tous vos désirs ; Ecc^' merces vestra copiosa. Enfin, c'est une récompense éternelle, que vous ne perdrez jamais, parce qu'elle vous est réservée dans le ciel, où il n'y aura plus de cliangement ni de révolution : Ecce merces vestra copiosa est in cœlis. Qualités bien propres , Chrétiens, à faire, et sur vos esprits et sur vos cœurs, les plus fortes impressions, surtout si vous en jugez par opposiiion aux récompenses du monde, c'est-à-dire par les trois essentielles différences que je vous prie de remarquer entre les récompenses du monde et cette récompense ries élus de Dieu : car c'est lace qui m'a paru devoir plus vous intéresser et réveiller votre foi. La récompense des élus de Dieu est une récompense sûre, au lieu que les récompenses du monde sont douteuses et incertaines : ce sera le premier point. La récompense des élus de Dieu est une récompense abondante, au lieu que les récompenses du monde sont vides et défectueuses : ce sera le second point. La récompense des élus de Dieu est une récompense éternelle, au lieu que les récompenses du monde sont caduques et périssables : ce sera le dernier point.
Trois sujets de consolation et de joie f ue l'Eglise nous propose, en nous mettant devant les yeux la gloire des Saints, et en nous animant par ce motif à être les imitateurs de leur sainteté : Gaudete,et exuUate.Si vous vous conformez à leurs exemples, réjouissez-vous : et de quoi ? de ce que vous serez sûrement, de ce que vous serez pleinement, de ce que \ ous serez éternellement récompensés. Au contraire, pleurez et
affligez-vous si, malgré tous ces avantages, possédés de l'amour du monde, vous vous sontei peu dégoût et peu d'attrait pour celle rérompense des justes. Non-seulement plciuez, maij trend)Iez, si ladiuctéilc vos crr-urs voîjs rond insensibles à des vérités si louchantes. Domiezmoi giAces, Seigneur, pour traiter dignement et utilement un si grand sujet, et faites que ceux qui m'écoulcnl, pénétrés de la vertu dt! votre divine parole, conçoivent un désir ardent, une espérance vive, un saint avant-goût des biens que vous leur préparez : qu'en vue de ces biens ineffables, ils se détachent de la terre, ils n'aient plus de pensées que pour le ciel, ils rcnoiicent à la vanité, ils cherchent solidement la vérité, ils soient, aussi bien que vos Saints, et comme devant être un jour les compagnons de leur gloire, délerjninés à combattre le monde et à l^ vaincre. C'est ce que je vous demande poiueux et pour moi, par l'intercession de la plus sainte des vierges. Ave, Maria.
Se fatiguer, s'épuiser souvent, s'immoler pour des récompenses incertaines, auxquelles on parvient difficilement, et dont tous Icsjours, après de vaines espérances, on a le chagrin de se voir, ou malheuieusement frustré, ou même injustement exclu, c'est la triste et fatale destinée de ceux qui s'attachent au monde. Au contraire, travailler pour une récompense sûic, et servir un maître auprès duquel on peut compter qu'il n'y eut et qu'il n'y aura jamais de mérites perdus, c'est ce qui a fait sur la terre le bonheur des élus de Dieu, et de ces Saints prédestinés dont nous honorons aujourd'hui la glorieuse mémoire. Ils servaient un Dieu fidèle dans ses promesses, et ils avaient en vue une récompense qui ne leur pouvait manquer. Voilà, dit saint Chrysostome,ce qui les a rendus capables de tout entreprendre et de tout souffrir. Palior, disait un d'entre eux, plein do cette force héroïque que la foi d'une vérité si consolante lui inspirait, c'était saint Paul : Patior, sed non confundor i; Je souffre ; mais bien loin de m'en affliger, je m'en glorifie : et pourquoi? Scio enini cui credidi, etcertus sum quia potens est depositîim meum servarein illum diem 2; parce que je sais, ajoutait-il, quel est celui à qui j'ai confié mon dépôt, et que je suis assuré qu'il n'est que trop puissant pour me le garder jusqu'à ce grand jour où chacun recevra selon ses œuvres. Qu'entendait-il par son dépôt? le fonds de mérites qu'il s'était acquis devant Dieu, c'est-à-dii'e oc
'2 Tirootb., 1, 12. — » Ibid.
SERMON POUR LA FÊTE DE TOUS LES SALNTS
qu'il avait fjtil pour Dieu, ce qu'il avait enduré pour Dieu, et ilans l'espérance de la gloire dont il sa>ail que ses travaux apostoliques devaient cire récouq^eusés. C'est le sens littéral de ce passage. J'ai combattu, disait-il ciiCDre dans la niôniecpitrc à Tiinotliéc, j'ai achevé ma course, j'ai élé constant dans la foi ; il ne me reste que d'allondre la couronne de justice qui m'est réservée, et que le Seigneur, en ce jour-là, me donnera comme juste juge : In reliqno reposila eslmilii coroiia justiliœ, quam redilet milii Domiiius, in illa die, justiis judex '. Ainsi parlait l'Apôlre de Jésus-Ghrisl, et ainsi adroit de parler après lui tout homme chrétien, puisqu'il rccoimaissait lui-même que cette couronne de justice n'était pas seulement réservée pour lui, mais généralement, et sans exception pour tous les serviteurs de Dieu : Non solum autem mihi, Si'd et lis qui diligunl adventiun ejus"^.
Car voici, mes chers auditeurs, comment chacun de nous doit raisonner, en s'appli(iuant personnellement ces paroles : Scio oui credidi , et c'est l'important mystère de religion sur quoi doit être fondée toute notre conduite selon Dieu. Je ne sais pas si je serai jamais assez heureux pour mériter la récompense que Dieu prépare à ceux qui l'aiment : mais je sais que si je la mérite, je l'obtiendrai, je sais qu'autant que je l'aurai méritée, je laposséderai; jesaisque tout ce que je sais et tout ce que je soulîre pour Dieu est un dépôt sacré que Dieu me garde, dont il veut bien lui-même me répondre, et qui ne dé- ]î,vrira point entre ses mains : Scio oui credidi ; cesl-ii-dire, je ne suis pas sûr de moi, mais je huissùr du Dieu pour qui je travaille ; je suis sur de sa bonté, je suis sûr de sa fidélité, je suis sûr de sa puissance : Et certiis sum, quia potens est. Or, l'assurance que la foi me donne de tous ces attributs de Dieu et de Dieu même est ce qui m'eiicourage et qui m'anime. C'est ce qui a soutenu la ferveur et le zèle de ces bienheureux qui régnent maintenant dans le ciel, et qui ont sanclilié la terre par leurs vertus ; ils étaient sûrs du Diou qu'ils servaient, et des biens qu'ils en attendaient : non-seulement ils espéraient en lui, mais ils savaient, et ils savaient infailliblement, qu'espérant en lui, ils ne seraient point conlondus : Scio cui credidi.
L'n mondain est bien éloigné de pouvoir tenir ce langage à l'égard du monde et des récompenses du monde. Car, fondé sur le témoignage y.ùl .se rend de sa propre conduite, il peut souvent dire, tout au contraire, en gémissant et en déiilorantson sort : Je sais que, par rapport au
' i. ï-moUi., VI, 6. — * Ibidt
monde, j'ai fait mon devoir ; mais je ne sais pas pour cela si le monde m'en tiendra couq)le; je ne sais pas si le monde reconnaîtra mes services ; je ne sais pas même si mes services lui ont été agréables. Pour ce qui regarde les récompenses du monde, il peut dire sans présomption : Je suis sûr de moi, mais je ne suis pas sûr de ceux qui sont les maîtres et les distributeurs des grâces ; je ne suis pas sûr qu'ils aient pour moi de favorables dispositions ; je ne suis pas sûr qu'ils en aient même d'équitables. Il peut, dans un senscontradictoirement opposé au sens de saint Paul, dire en parlant du monde: Scio cui credidi ; je sais, et je ne sais que trop, quel est ce monde à qui je me suis malheureusement attaché, et opiniâtrement confié: mais c'est justement pour cela qu'après l'avoir longtemps servi, je ne suis encore sûr de rien, parce qu'une expérience funeste m'a appris malgré moi, et m'a convaincu que, le monde étant ce qu'il est, je n'ai pu ni n'ai dû faire aucun fond sur lui. Or, n'avoir rien en vue dont on soit sûr, ni sur quoi l'on puisse compter, c'est ce qui afflige le mondain, ce qui le désole, et pour peu que son ambition ait d'empressement et de vivacité, ce qui lui tient lieu de supplice. Telle est, dis-je, la première différence que j'ai dû vous faire observer entre les récompenses de Dieu et celles du monde. Mais ai)proiondissons cette pensée, et venons au détail des choses, puisqu'il est certam qu'il n'y en eût jamais une plus propre pour nous faire adorer les miséricordes de notre Dieu, et pour nous exciternousmêmes à l'amour et au zèle de la sainteté.
Il y a dans le monde des mérites stériles,c'està-dire des mérites sans récompense : pourquoi cela ? c'est qu'il y a, dit saint Chrysostome, des mérites que les hommes ne connaissent pas ; c'est qu'il y a des mérites, quoique connus des hommes qui ne leur plaisent pas ; c'est qu'il y a des mérites que les hommes estiment, et dont ils sont même touchés, mais qu'ils ne réconq)ensent pas, parce qu'ils ne le peuvent pas. Trois causes de l'incertitude des récompenses du siècle, mais qui nous font comprendre en même temps la sûreté et l'infaillibilité de la récompense des élus de Dieu. Appliquez-vous, et ne perdez rien de cette excellente morale.
Des mérites que les hommes ne connaissent pas. Enelfet, par ce seul principe, combien dans le monde de mérites perdus ? combien d'ignorés? combien d'oubliés? combien d'effacés par le temps? combien de détruits par les mauvais offices ? co:ii!)icn d'éloulTés dans la foule cl ûaub lo multitude? Je serais infini, si