SUR LA RECOMPENSE DES SAINTS
je voulais pousser celle indiu lion. Avce Dieu nous n'avons rien tle pareil ;\ naindie : tle queKjiie nature (pie soient les mérites que nous accpiérons (levant lui, il les connaît, il les ilisliiif;ue, il en fait le discernement, il les pèse dans la balance du sanctuaire, il en conserve le souvenir, il ne les perd jamais de vue.
Kclair(i des vives lumières de son entendement divin, il connaît les mérites obscurs, aussi bien que les éclatants ; les vertus intérieures et cachées aussi bien que celles qu'on admire et qu'on préconise. Combien de Saints dans le ciel qui n'ont jamais paru ce qu'ils étaient, et dont la sainteté, quoique parfaite, n'a jamais brillé pendant qu'ils vivaient sur la terre ? Voilà pour la consolation des humbles.
Connue Dieu scrutateur des cœurs, il pénètre le fond du mérite, qui est le cœur. Ce mérite du cœur, inconnu aux hommes, lui est connu, et entièrement connu : et de là vient qu'il nous lient compte, non-seulement de nos actions et de nos œuvres, mais de nos intentions et de nos désirs ; non-seulement de ce que nous faisons pour lui, de ce que nous souffrons pour lui, de ce que nous quittons pour lui , mais de ce que nous voudrions faire, de ce que nous voudrions souffrir , de ce que nous voudrions quitter, par la raison seule que si nous l'avions, nous serions prêts en effet pour lui à le quitter. Ainsi, selon l'expression de l'Ecriture, il entend, et par la même règle il récompense jusqu'à la préparation de nos cœurs : Prœparationem corclis eonun aiuUvit auris tua i; c'est-à-dire qu'il suffit pour lui plaire, de lui vouloir plaire, et qu'il suffit de lui voir plu, pour être comblé de ses biens. Combien de prédestinés qui n'ont eu devant Dieu que le mérite de la bonne volonté ? Voilà pour la consolation des faibles.
Parce que c'est un Dieu dont la pénétration est infinie, et que rien n'échappe à sa connaissance, nos actions les plus viles et les plus basses, pourvu qu'il en soit le motif, ont devant lui leur prix et leur valeur. Un verre d'eau donné en son nom mérite une gloire spéciale, dont lui-même il nous assure. Les deux deniers de la veuve reçoivent un élope de sa bouche, aussi bien que les magnifique . offrandes qui se faisaient dans le temple. Voilà pour la consolation des pauvres.
Parce qu'il est souverainement et exactement juste : pour chaque degré de mérite et de sainteté que nous acquérons, il a un degré de béatitude et de gloire qu'il nous destine; et c'est
' PsaJ., IX, Ï7.
la proportion de ces degrés qui fait pour les Saints bienheureux, aussi bien que pour les anges, l'ordre admirable des hiérarchies célestes. Sur la terre, le |)lns grand mérite n'est pas toujours le mieux placé : souvent un mérite médiocre, par le faux jugement des hommes, l'emporte et [)révaut. Là, le mérite et l;i gloire, le mérite et la récompense vont toujours de pair. C'est un Dieu qui mesure et i^ni règle l'un par l'autre, mais un Dieu incap d)le de se tromper, incapable d'être prévenu, iîicapable de rien estimer que ce qui est esscnllellemcnt estimable, savoir, les œuvres saintes et la piété. Voilà pour la consolation des ûmcs droites et fidèles à leurs devoirs.
Par rapport au monde, il n'y a point de m('ritequele temps n'efface. Tout ce que nous faisons pour Dieu, du moment que nous lavons fait, est écrit dans le livre de vie, mais avrc des caractères qui ne s'effaceront jamais. Les hommes, non-seulement oublient, mais souvent sont bien aises d'oublier les services qu'on leur rend; et Dieu nous déclare lui-même que tous nos services sont comme scellés dans les trésors de sa miséricorde ; Nonne hœc condita siint apud me, et signata in thesauris mek i ? Il nous dit en termes exprès que nos sacrifices sont toujours devant ses yeux : Holocausta autem tua in conspectu meo sunt semper 2 ; que nos prières et nos aumônes montent jusques à lui, et qu'elles sont toujours présentes à sa mémoire : Orationes tuœ et eleemosunx ascenderunt in memoriam in conspectu Dei 3. Il se fait même comme un honneur de ù'en souvenir, et il ne peut non plus les oublier qu'il peut oublier qu'il est notre Dieu, et que nous sommes ses créatures. Tout cela. Chrétiens, !c croyons-nous ? Mais, si nous ne le croyons pas, nous ne connaissons pas le maître que nous servons ; ou, si nous le croyons, comment sommes-nous si tièdes et si négligents dans son service ?
Ajoutez, pour goûter encore davantage le bonheur des Justes, ce que j'ai marqué coin me le second principe de la disgrâce des mondains et de l'incertitude de leurs récompenses : des mérites, quoique connus, qui ne pi lisent pas. Qu'y a-t-il clans le monde de plus ordinaire? et combien par là ne voit-on pas parmi les hommes de mérites malheureux, de mérites rebutés, et, si j'ose ainsi dire, réprouvés : de mérites qui, par l'aliénation des cœurs, ou par la contrariété des intérêts, bien loin d'attirer la bienveillance et l'amour, excitent
' Deut., XXXII, 34. — » Psal., xux, 8. — ' Act., x, 4.
SERMON POUR LA FÊTE DE TOl'S LES SAINTS.
plnt(M lajnlon?îcet In haine? C'est h qnoi ne sont point sujets coiix qui Iravtiillent à anjnérir(l(S mérites aiipiès do Dieu. Comme Dieu hait luresï^aircment le péclié, et que, tout Dieu qu'il est, il ne peut pas ne le point haïr, et en le haïssant ne le point réprouver ; aussi, tout Dieu (lu'il est, ne peut-il pas ne point aimer le mérite des œuvres chrétiennes, et en l'aimant ne le point couronner et ne le point glorifier. Il y a dans les élus de Dieu dilïérentes espèces de sainteté; mais il n'y en a pas nne, dit saint Chrysoslome. qui ne soit du goAt de Dieu, qui ne soit l'ohjet des complaisances de Dieu, parce qu'il n'y en a pas une qui ne soit une émanation de celte sainteté originale et exemplaire, qui est Dieu; parce qu'il n'y en a pas une qui ne soil l'ouvrage de Dieu et le don de Dieu. Avoir du mérite ou en avoir trop, c'est souvent dans le montle une exclusion pour les emplois et pour les places, qui y tiennent lieu de récompenses. Devant Dieu, plus on a de mérite, pins on est aimé. Or, être aiiné d'un Dieu dont l'amour l'ait les bienheureux, les prédestinés, les Saints, c'est être déjfi récompensé.
Enfin, quelque justes et quelque reconnaissants que soient les hommes; je die plus, quelque lihéraux et quelque magnifiques qu'ils puissent être, il y a des mérites qu'ils ne récompensent pas, parce qu'ils ne le peuvent pas; des mérites dont ils conviennent, et dont ilssont même touchés, mais qui, excédant, ou par leur qualité, ou par leur nombre, le nomi)re des grAces dont ilssont les dispensateurs, leur deviennent malgré eux des mérites onéreux, des mérites incommodes, et même des mérites importuns. Il n'y en a point de tels aupi'ès de vous, mon Dieu, et l'on ne court point avec vous de semblables risques. Comme la magniliccnce de Dieu n'a point de bornes, parce qu'elle est inséparable de sa toute-puissance, nos mérilcs ont beau croître et se multiplier, elle ne s'épui.-c jamais. Plus nous en avons, plus il a, dit saint Chrysoslome, de trésois de grâce et de gloire à répandre sur nous. Plus il nous doit, dans le sens catholique et oithodoxc qu'il nous peut devoir, plus il est riche pour s'acquitter envers nous : richC; 0t le texte sacré, pour tous ceux qui l'invoquent et qui le prient : Dires in omjics qui iurocant illum • ; mais encore bien plus riche, reprend saint Bernard, pour tous ceux qui le servent fidèlement. Comme jamais il ne se tient hnporlunô de nos prières, aussi nos mérites acquis
1 Rom., X, 12.
par sa giîke ne lui sont-ils jamais h. charge.
Nous sommes donc sûrs de lui; et quand nous travaillons pour lui , dans l'espérance de la gloire dont jouissent les Saints, tout pécheurs (pie nous sommes, nous avons la consolation de pouvoir <lire comme saint Paul : Spes (tulcm non confundit ^ Cette espérance ne me eonfontl point : toute autre espérance est trompeuse, mais celle-là ne me trompera jamais. Cent l'ois j'ai pu me repentir d'avoir trop compté sur les hommes et d'avoir trop espéré d'eux, mais je n'oserais dire ni me plaindre que jamais Dieu m'ait manqué ; et si j'étais assea ingrat pour le i)enser, non-seulement sa justice, mais sa miséricorde même, s'élèverait pour lui contre moi.
Je suis sûr de mou Dieu : principe adorable d'où David tirait ces saintes et édifiantes conciusions, qu'un chrélien, surtout à la cour, devrait méditer tous les jours de sa vie : Bonum est conjidere in Domino, quam conful fe in ho- Viiine^ ; il vaut bien mieux se confier dans le Soigneur que de se confier dans l'homme : Bonnm est sperare in Domino, quam sperare in principibus ^ ; il vaut bien mieux mettre son espérance dans le Seigneur que de la melti j dans les princes de la terre. C'est un roi qui l'a dit : et celui devant qui je parle a trop de religion pour ne pas souscrire lui-même ù un témoignage si divin. Je suis sûr du î;ieu que je sers : pruicipe touchant, seul capa!)lede sanctifier ma vie. Mon espérance du coié de Dieu ne me peut confondre. Je puis bien de mon côté abuser de celle espérance par ma ri'ésomption ; je puis bien, par ma lâcheté, mw rendre celte espérance vaine et inutile : mais au moins cette espérance est-elle inlaillible pour moi Je la part de Dieu ; et pourvu que je m'assure de moi, j'ai droit de me promettre tout de lui.
Après cela, Clirétiens, sommes-nous excusables, que dis-je? ne sommes-nous pas bien indignes de noire Dieu, si nous usons de réserve avec lui, si nous craignons d'enirop faire pour lui, si nous ne le servons pas en Dieu? Je ne blâme point, i\ Dieu ne plaise ! au eonliaire, je ne puis assez exaller, assez exciter le zèle que vous pouvez avoir, et que vous aYe2 do mériter les grAces du glorieux monarque ù (pii le ciel nous a soumis, et que Dieu nous a donné pour maître. Ce que je soidiaiterais, c'est qu'en le servant, vos services fussent plus saints et plus dignes de l'esprit chrétien. C'est de lui que dé[)end votre destinée et voire fortune selon le monde; je ^cux bien que votre intérêt,
' Bom. T, û. — ' PsaUc., c^rii, U. — ^ Ibid. 3.
SUR LA lUU'.(3.'.ii';:NSE DES SAINiS.
joint h votre devoir, vous allaclioi^ lui ; il csi l'iiiKigc tio l)i(Mi; volio coiiliaiico apios Dieu ne peut iMre iiiioiix placée. Mais si vous avez laiit d'einpressenieiit et d'artleiir pour des réeouipemes (pii par tant de raisons pcuveut vous nianquoi-, comment ponvez-vous soutenir le prolbiul et alIVeux oul)li dans lequel vous vivez à l'égard lie celle récompense souveraine qu'un Dieu vous assure? El que répondrez-vous à Dieu, quand il vous reprocluN a dans S(>n jugement un oubli si monslrtieux et si criminel :' C'est lii tonletbis voire dé^^ordi-e ; et si vous n'en gémissez pas, j'aurais droit d'ajouter ici le terrible auallièmc de Jérémie : Malediclus qui conlidit in homine^ et ponit caniem brachium suum i ; maudit celui qui met sa conliance dans l'homme, et qui s'appuie sur un bras de chair ; mais plus maudit celui qui, pour avoir mis sa conliance dans l'homme, ne peiit se résoudre à la metlre en Dieu. Vous l'nllez voir encore bien mieux par la seconde (lualilc de la récompense dos Saints, qui n'est pas seulemeiU sûre et immanquable, mais pleine et abondante : Ecce merces veslra copiusa est. C'est le sujet du second point.