DEUXIÈME PARTIE
Dieu l'a ainsi ordonné, chrétiens ; et une des loi de sa providence est que le salut dans cette vie nous soit incertain, et que nous n'ayons jamais sur la terre nulle assurance de notre prédestination éternelle : proviilence, dit saint Augustin, que nous devons adorer, puisqu'elle nous entretient dans l'humilité, et qu'elle excite en nous la ferveur et la vigilance. Il est néanmoins vrai, sans déroger en rien h celte règle, que la persévérance dans le bien, et l'accomplissement des saintes résolutions qu'on a formées, est la marque la plus infaillible ù quoi nous puissions reconnaître si nous serons un jour semblables à Jésus-Christ ressuscité, et si nous aurons
le l)onheur de participer à sa gloire. Je m'explique. Tous les théologiens conviennent qu'il y a certains signes par où nous pouvons distinguer ceux d'entre les (idèles qui doivent un jour ressusciter à la vie, et ceux qui ressusciteront, conrime parle le Fils de Dieu, pour leur damnation. Mais, selon les mômes théologiens, ces signes après tout sont équivoques et douteux, et rien n'est plus ordinaire ni plus à craindre que de s'y tromper. S'il y en a un, disent-ils, sur lequel nous soyons en droit de faire fond, et (jui soit capable d'établir solidement notre espérance pour la résurrection bienheureuse, c'est cette persévérance dans l'état où nous sonmies entrés en nous convertissant h Dieu. Pourquoi ? par trois raisons imporlanles que je vous prie de bien méditer : parce qu'il est certain que la persévérance représente déjà dans nous létat de cette bienheureuse résurrection ; parce qu'elle nous dispose et (lu'elle nous conduit à cette bienheureuse résurrection ; enfin, parce qu'elle nous fait mériter, autant qu'il est possible, la grâce spéciale de cette bienheureuse résurrection. Développons ces trois pensées.
Je dis que la persévérance chrétienne représente déjà dans nous l'état de cette bienheureuse résurrection dont nous voyons les prémices dans la personne du Sauveur. Car, en quoi consiste cet état des corps glorifiés ? Le voici : en ce qu'ils ne sont plus sujets à aucune vicissitude ; en ce que la gloire dont ils sont revêtus n'est point une gloire passagère, mais permanente, et qui durera autant que Dieu même ; en ce qu'ils sont aujourd'hui ce qu'ils seront éternellement, et ce qu'ils ne peuvent jamais cesser d'être. Tel est l'avantage d'un corps ressuscité et réformé, comme dit l'Apôtre, sur le modèle du corps glorieux de Jésus-Christ. Or, rien n'approche plus de cet état que la persévérance du juste, ou d'un pécheur converti et inébranlable dans le plan de conversion qu'il s'est tracé. Car au lieu que les mondains, semblables aux flots de la mer, sont dans un changement perpétuel, et que, toujours agités par leurs passions, ils succombent à la crainte, ils cèdent au respect humain, ils plient sous l'adversité, ils s'enflent dans la prospérité, ils suivent l'attrait du plaisir, ils se laissent vaincre par l'intérêt, abattre par la tristesse, corrompre par la joie, entraîner par l'occasion ; qu'ils tournent non-seulement leur raison, mais leur religion, au gré de l'humeur qui les domine, et que, bien loin de s'afîermu' par la grâce dans la i)iélé, ils anéantissent dans eux la piété et la grâce même par leurs variations continuelles; état déplorable où, seloq
Sim L\ PKRSriVr.RANCR ClIRr.TIKNNK.
saint Paul, la crc^atiire doit f^jc^mir de se voir rc^duite : Vnnitati enim crrutiu'a subjert'i eut • ; lo jiislf, au roiitiairo, l'oililié do la hoimc liahiliulc (|iril sVst failo, tMovt^ aii-dcssiis de toiil ce qui poiiriail le retirer des voies de Dieu, vainqueur du monde cl de soi-in(^uie, marche toujours d'un mtMne pas, suit toujours la mùme rotde, !ie vit |)lus dans inic pit()yal)le altoi native de conversion el de rechute, de ferveur et de relikhement, de rt^gtdaritt^ et de liherlina^e; mais, d(Merminé îi la pratique de ses devoirs, est inviolahlement ce ((u'il doit (Mrc, et par l.\ anticipe l'heureux (Mat île la résurrection future.
C'est sur quoi saint Cypricn félicitait avec tant d'tMoquence des vierges chrétiennes qui s'étaient consacrées ;\ Jésus-Christ, et qui trouvaient dans leur retraite ce précieux trésor d'une éternelle stabilité : Vos re!iun'ectionis (jloriam in hocsa'cnio jam tenctis. Vous possédez, leur disait-il, dès maintenant la gloire de la résurrection que nous attendons. La chasteté que vous avez vouée solennellement à Dieu, fait dès à présent dans vos unies quelque chose de semblable à ce que la résurrection doit faire dans les corps des saints ; et votre constance à suivre le divin Epoux que vous avez choisi, commence déjJi visiblement dans vos personnes ce que la béatitude céleste achèvera et consommera. Or, ce que saint Cyprien disait à ces épouses de Jésus-Christ, je vous le dis, mes chers auditeurs. Oui, de quelque condition que vous soyez, si vous êtes ressuscites avec Jésus-Christ de cette résurrection véritable et durable dont je vous ai fait connaître l'importance et la nécessité : Si consurrexistis cum Christo 2; si vous êtes disposés, mais efficacement, mais sincèrement, à persévérer dans la voie où la grâce de la pénitence vousa appelés, je dis que vous avez déjà part à tout ce qu'il y a de plus avantageux dans cet état d'immortalité où nous espérons un jour de parvenir. Je dis qu'être constants comme vous l'êtes, ou comme vous paraissez le vouloir être dans le service de votre Dieu, c'est être déjà marqués de ce sceau du Dieu vivant que l'ange de l'Apocalypse doit imprimer sur le front de tous les élus : Vos resurredionis gîoriam in hoc sœculo jam tenetis» Et il n'y a personne de ceux qui m'écoutent qui n'ait droit de prétendre à ce bonheur ; car les libertins mêmes et les plus impies sont capables d'une parfaite conversion, comme les autres pécheurs ; et nous avons quelquefois la consolation de voiries plus endurcis et les plus obstinés dans le péché, quand ils se sont reconnus
' Kora., Tiii, 20. — l Coloss,, m, 1.
et rends dans l'ordre, s'y tenir plus étroitement et plus inséparablement attachés : comme si Dieu prenait |)laisir à faire éclater en eux toutes les richesses de sa miséricorde. Puissant motif pour exciter dans tous les coMirs un saint zèle et une saint*; confiance ! Mais si par votre infidélité la grAce n'agit en vous (jue faibhîment, (pu;super(ic,i(îllemi'nl ; si dans la pralirjiie vous n'exécutez rien de ce que vous avez conclu et arrêté avec Dieu ; si, dès les premiers jours, désespérant de pouvoir aller jusques au bout, et déjà lassés du peu de chemin que vous avez fait, vous regardez derrière vous et vous commencez à reculer, j'ose, chrétiens, vous le dire,quoi(|ue avec douleur, il est bien à craindre que vous ne soyez pas du nondire de ceux qui, selon la parole du Prophète royal, doivent un jour ressusciter dans l'assemblée des justes, et par une triste conséquence, (jue vous ne soyez jamais reçus dans le royaume de Dieu. Si je faisais de moi-môme celte tiiste prédiction, peut-être pourriez-vous ne m'en pas croire, et en appeler à un autre témoignage que le mien. Mais Jésus- Christ même nous l'a ainsi déclaré dans son Evangile, et c'est de sa bouche qu'est sorti ce terrible arrêt : Nemo mittens manum suam ad aratrum, et respiciens rétro, aptus est reçjno Dei '. Comment, mes frères, reprend saint Chrysostome, expliquant ce passage de saint Luc, comment un homme inconstant et léger serait-il propre pour le royaume de Dieu, puisqu'il ne l'est pas même pour le monde, ni pour les atîaires et le commerce du monde ? Que penset-on dans le monde d'un esprit volage et changeant qui se confie en lui, qui fait fond sur lui; et de quoi le croit-on capable ? Or, si le monde même, ajoute saint Chrysostome, malgré son inconstance naturelle, est néanmoins le premier à condamner l'inconstance de ceux qui suivent ses lois, comment Dieu s'accommodera-l-il de la nôtre ? Et d'ailleurs conclut le même Père, si nous ne sommes pas propres au royaume de Dieu, que sert-il de l'être pour toute autre chose? Eussions-nous les plus rares talents, et les plus sublimes , les plus éminentes qualités ; avec toutes les qualités et tous les talents que sommes-nous devant Dieu, si nous ne sommes pas en état d'entrer dans sa gloire et de le posséder lui-même ? Ce n'est qu'en persévérant qu'on s'attache à lui, et ce n'est qu'en s'attachant è. lui, qu'on se rend digne de lui, et digne de la couronne qu'il nous promet. Voilà le titre le plus légitime pour y prétendre et poui' l'obtenir, et c'est ma seconde proposition.
> Luc, IX, 6t,
SERMON POUR LE LUNDI DE PAQUES
Car prcnoz garde h ceci, mes chers aiuliteurs -. que fait la persévérance chrélieiinc dans un pécluMir converti et l'uhMe ;\ la gr.ice de sa conversion ? clic le conduit h la persévérance finale. El qiiVsl-cc que la persévérance finale ? c'est la dernièie disposition h l'immorlalité bienheureuse. Je in'explicpie. Quand les théologiens par- / lent de la prédestination des saints» ils nous la font concevoir comme une chaîne mystérieuse, composée de plusieurs anneaux entrelacés les uns dans les autres, et qui se tiennent sans inleiruption. Du côté de Dieu, disent-ils, celte chaîne n'est autre chose qu'une suite de moyens, de secours, de grâces, que Dieu a préparés pour soutenir ses élus, et pour les laire arriver h la couronne de justice qui leur est réservée. Ainsi l'enseigne saint Augustin. Jlais de notre part cette chaîne est une suile d'actes qui se succèdent les uns aux autres, et par où nous menions celte couronne, en rendant chaque jourà Dieu l'obéissance qui luiest due. Tous ces actes, ajoutent les docteurs, sont comme autant de parties de celle persévérance totale qui nous sauve, et en cela ils sont tous de môme narture ; mais il y en a un néanmoins, et c'est le dernier, auquel tous les autres se terminent, et qui fait la persévérance finale. Quoique ce dernier acte, considéré en lui-même, n'ait ni plus de perfection, ni plus de mérite que les autres, cependant, parce qu'il est le dernier, c'est lui qui couronne tous les autres, et qui consonnne notre bonheur. Car, comme dit saint Jérôme, dans les prédestinés on ne cherche pas le commencement, mais la fin. Paul a mal commencé, et bien fini ; Judas a mal fini cl bien commencé : Judas est réprouvé, et Paul glorifié. C'est donc de la fin que dépend le sort et le discernement des honunes dans l'autre vie. En vain aurionsnous passé des siècles entiers dans la pratique de toutes les vertus, il ne faut qu'une pensée pour nous rendre criminels ; et si Dieu nous prend au moment que nous iormoiis cette pensée et que nous y consenlons, il n'y a point de salut pour nous. Par conséquent, c'est la persévérance qui met le comble à la prédestination des élus : sans elle tout le reste est inutile, et c'est elle qui nous met en main la palme, et qui nous introduit dans la gloire : Bonum cert(nnen certavi, cursum consummavi, de reliquo reiiosita est mihi corona jusliiiœ ^
Cela s'entend, .ue direz-vous, de la persévérance finale. Je le veux, mon cher auditeur ; mais par où arrivc-t-on à la persévérance finale*
sinon par la persévérance commencée, qui est celle delà vie ? Car, sans commencement il n'y a point de fin, et toute fin a un rapport essentiel à son commencement. D'où il s'ensuit que pour persévérer à la mort, c'e»t-c»-dire que pour avoir la persévérance finale, nous devons commencer à persévérer dans la vie, puisque la persévérance de la mort est le terme et la consommation de la pers6\érancc de la vie. Et voilà pourquoi j'ai dit que la persévérance dans les exercices d'une vie chiélienne, est la voie qui nous mène au royaume éternel. Et en effet, tandis que nous suivons cette voie, tons les pas que nous faisons nous sont comptés. Mais du moment que nous la quittons, nous nous éloignons de ce bienheureux héritage que Dieu nous propose comme l'objet de notre espérance ; et ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que tout ce que nous avons fait jusque-là n'est plus pour nous de nulle valeur, parce que notre rechute dans le péché et notre retour au monde en suspendent tout le mérite. Il faut recommencer tout de nouveau, reprendre la route que nous avions perdue, rentrer dans la carrière, et la fournir avec une persévérance infatigable. Ainsi nous ne nous disposons actuellement à régner un jour coumieies saints dans le ciel, qu'autant que nous nous accoutumons à persévérer comme eux sur la terre. Voilà tout le secret de ce grand mystère que nous appelons prédestination. En parler de la sorte, ce n'est ni philoso[)her ni user de conjectures, puisque tout ce que j'en ai dit estfondésur l'oracle de Jésus-Christ même : Qui aiitem perseveraverit usque in fincm, hic salvus erit i ; Celui qui persévérerajusqu'à la fin sera sauvé. Or, ces paroles, remarque saint Chrysostome, ne doivent pas être entendues de la grâce de la persévérance, mais de la vertu de la persévérance, puisqu'il est constant que le Fils de Dieu a prétendu par là nous exhorter à une chose qui fût en noti'e pouvoir, et qu'il dût récompenser comme un effet de notre fidélité ; ce qui convient à la persévérance prise comme vertu, et non pohit comme don et comme grâce. D'où vient que le Saint-Esprit nous fait ailleurs de celte persévérance un commandement : Esto fidelis usque admortem 2; Tenez ferme et coud)attez juscpi'à la mort. Vous me répondrez peutêtre qu'il est toujours vrai que cette vertu de persévérance dépend essentiellement de la grâce de la persévérance ; et que d'ailleurs cette grâce de la persévérance est tellement donnée de Dieu que nous ne la pouvons mériter. Ah ! chrétiens.
JnTioi.,i7.7,
} WaUli., X, 22. — 2 Apoc, ii, 10,
SUR LA PERSP.VRRANCR riIRflTIKNNR.