‹ Œuvres complètesChapitre 19 sur 183 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Pour vous faire entendre ma pensée, j'appelle récompense abondante une récompense qui surpasse, du moins qui égale les seiviccs par où l'on s'en est rendu ou l'on a tâché à s'en rendre digne. C'est la première notion que nous en donne saint Jérôme, quand il applique auxbienlx;urcuxce que le Fiis de Dieu, dans l'Evangile, promctlait aux justes, pour les exciter à la ferveur par le motit de l'espérance chrélieune : Mensiiram bonam, et confertam etcocKjttatam, et siiperefflnentem dabunt in siniim vestrmn 2; on versera dans votre sein une bonne mesure, qui sera pressée, entassée, comblée. En effet, c'est dans la personne, ou, pour mieux dire, dans l'état des Saints glorifiés, que celte promesse du Sauveur trouve à la lettre son accomplissement. Mais prenant la chose dans un sens encore plus moral, et par conséquent plus propre à vous faive sentir la vérité que je vous prêche, j'appelle récompense pleine et abondante, une récompense capable par elle-même de satisfaire le cœm' de l'homme, capable de remplir le vide, ou plutôt la vaste étendue des désirs de l'homiiie ; capable de rendre l'homme heureux, et dont il peut enfin être content : c'est ainsi que saint AugUblîii l'a conçue dans l'exposition qu'il a

' Jertm., 17. — ■ Luc , 6.

faite th's béatitudes évangéliqnes. Or, dans l'im et dans l'aulre sens, le fils de Dieu seid a en droit il(^ nous dire absohnncnt ce qu'il nous dit aujourd'hui : Ecce merces veslra copiosa est. Pourquoi? Parce qu'il n'appartenait qu'à lui de pouvoir donner aux hommes une récompense qui cùtc(!s deux propiiélés que je viens de manpier ; ou, si vous voulez, parce qu'il n'y a que la récompense des élus de Dieu q,ui, par rapport ù ces deux propriétés, piu'sse èhe justement regardée comme une récompense abonilaide et pli'ine.

Car n'est-il pas vrai (je commence par le premier de ces deux caractères, et, sans autre preuve, j'en appelle à vos connaissances : écoutez-moi, et consultez-vous), n'est-il pas viai que quiconque s'attache ii servir le monde, s'il ne veut pas y être trompé, doit se résouclre à travailler beaucoup pour gagner peu? et n'estil pas, toutau contraire, évident et incontestable que quand ou travaille pour Dic', pou? peu qu'on fasse, on gagne infiniment ? Profitons de ce parallèle, et servons-nous-en pour goûter notre religion.

Que ne faison.s-nous pas tous les jours dans le monde, pour y obtenir des grcàces que le monde est en possession de vendre bien chèrement ? des grâces ardemment désirées et impatiemment attendues, mais que l'on s'aperçoit enfin, dès qu'on les a, ne valoir pas à beaucoup pi-ès ce qu'il en a coûté pour les avoir ? Quelles peines, quelles fatigues ne supporle-t-on pas pour parvenir dans le monde à des établissements où l'on s'était figuré des avantages considérables, mais dont on commence à se désabuser et à se dégoûter, du moment qu'on y est parvenu ? A quoi ne s'expose-t-on pas, et sans y épargner sa vie, que ne risque-t-on pas, pour s'acquérir dans le monde une gloire qui n'est qu'un fantôme, et dont on ne jouit p s plutôt qu'on en reconnaît la vanité et le néimt ? Quels empressements n'a-t-on pas, et quels mouvements ne se donnet-on pas pour se procurer auprès des puissances du monde un degré de faveur qui souvent ne conduit à rien, et pour lequel on sacrifie son repos et sa liberté ? A combien de mondains, dans le christianisme, ne pourrait-on pas dire avec raison ce que Dieu, par un prophète, disait aux Israélites, en leur faisant considérer les funestes suites de leur infidélité : St'minaslis miiUiim, et intuîistis purum ' ; vous iivez beaucoup semé, et vous avez peu recueilli : c'est-à-dire vous vous êtes bien

' Aggee., I, 6.

SERR'ON POUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS

louiincntés, vous avez bien lait des cfforls, il vous en a coulé bien des bassesses, et tout cela s'est fenuiné à une vainc et mis(^rable foi lune qui n'a pas répondu à votre attente, et qui s'est trouvée bien au-dessous de vos prélenlions. Pourquoi ? parce que, eu travaillant pour le monde, vous avez semé dans une terre ingrate, dont vous n'avez dû vous promettre, et qui n'a pu vous i-apportcr que lrès-|.eu de fruits : Seuiiuastis multnm, et intulislis parum. Il faudrait un discours entier si je voulais m'étcndre sur cette morale, dont peut-être vous ne seriez que trop persuadés, et qui, par l'abus que vous en pourriez faire, vous ser\;.ait de prétexte pour autoiiser vos cliagrinsc uitre le monde, et vos plaintes souvent très- injustes. Je reviens à ma comparaison.

Les Saints , les élus de Dieu ont eu un sort bien différen;. En travaillant pour Dieu, ils ont souffert, je le sais; et je suis obligé de convenir que leur vie sur la terre a été une vie austère, pénitente, mortifiée : mais, au milieu de leurs austérités, de leurs pénitences, de leurs mortifications, ils ont eu l'avanlage de pouvoir dire, au.-r>i bien que le grand Apôtre : Non suut condUjnœ, passiones hujiis temporis ad futuram gloriam, qim reveiabitur in nobis • ; nous souffrons , il est vrai; mais, outre que nous souffrons pour la justice, ce qui pourrait dès maintenant nous tenir lieu de récompense ; outre que nous soutirons pour Dieu, et que cela seul est déjà pour nous une béatitude anticipée, ce que nous souffrons n'a lieu qui soit comparable à cette gloire que Dieu nous prépare ; et notre grande ressource est que le moindre degré de cette gloire que nous attendons nous dédommagera pleinement et avec usure de tout ce qu'il y a de plus laborieux et de plus pénible dans la voie du ciel.

Yoilù en quoi a consisté le bonbeur des Saints. Ils marcbaient, dit rEcrilure ; et, dans l'esprit d'une componction salutaire, ils versaient des larmes, jetant sur la terre les pré- «ieuses semences de leurs mérites : Euntes ibant, et flebant, miltentes semina sua 2. Mais ils se consolaient par cette pensée qu'ils reviendraient bientôt triompbants et comblés de joie, portant avec eux l'abondanle moisson qu'ils auraient cueillie, c'est-à-dire portant avec eux des trésois immenses de gloire, qui devaient être le prix des légers sacrifices qu'ils faisaient à Dieu : Venientes auteni veulent cum exul-

' Rom., Tiil, 18. — 2 Fwlm. txxT, C.

tatione, portantes mavipulos suos *. Ils po9 daient leurs Ames dans la patience, fondés l'espérance qu'ils avaient d'entendre bien ces délicieuses paroles : Quia super pau fuisti fidelis , super multa te constituam ' parce que vous avez été fidèle en de peiites clioses, j'en ferai de grandes pour vous. Je n'épargnerai rien pour votre bonbeur. Jntra in gaudium Domini tui 3 ; entrez dans la joie de votre Dieu , parce que la joie de votre Dieu est trop grande pour entrer dans vous. Lvv tel est, mes clicrs auditeurs, le fond du mystère que nous célébrons , et c'est ce que la vue des Saints etde leur gloire nous doit inspirer. Je sers un Dieu, non-seulement fidèle dans ses promesses, mais magni(i(iue dans ses récompenses ; un Dieu qui récompense en Dieu, et qui, sans attendre cette vie éternelle qu'il me promet, m'accorde déjà le centuple de ce que je fais pour lui, parla consolation que j'ai de le faire et de l'avoir fait. Or, c'est encore de là que je tire la seconde notion d'une récompense abondante.

Car j'ai dit, après saint Augustin, que c'est celle qui par elle-même suffit pour contenter l'homme, et j'ai ajouté que ce caractère ne pouvait convenir, et ne convenait qu'à la récompense des Saints. Cette vérité a-t-cUe besoin de preuve, et en fut-il jamais une plus capable de nous forcer en quelque sorte, malgré nous-mêmes, à chercher le royaume, de Dieu ? Il est vrai, on voit dans le monde des hommes qui, selon le monde, paraissent amplement récompensés: on en voit dont les récompenses vont même bien au-delà de leurs services et de leurs mérites. Mais en voit-on do contents ? en voyez-vous ? en avez-vous vu ? espérez-vous jamais (l'en voir? et s'ils ne sont pas contents, à quoi leur servent leurs préltudues récompenses? Ils regorgent de biens et d'honneurs, je le veux, et il semble que le monde se soit épuisé pour les élever à une prospérité complète; mais cependant leur cavs e-^t-il satisfait ? ne désirent-ils plus rien ? se croieiil-ils heureux ? et dans leurs prospérités même, dans ce bonheur apparent, trouvent-ils en effet la félicité? N'est-ce pas au contraire, dit saint Chrysostoine, dans ces sortes d'élats qu'il est plus rare, ou plutôt moins possible de la trouver ? n'est-ce pas dans les grandes fortunes que se trouvent les grands chagrins? et qui pourrait dire le nombre de ceux qui n'y sont parvenus que pour être malheureux, et pour le sentir plus vivement? Le mondo

I Ibid., 7. — 2 Matlh., xxv, 21. — •■ Ibid., U.

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