TROISIÈME PARTIE
Il en faut convenir, chrétiens, Dieu, qui est miséricordieux aussi bien que juste, ne nous ferait pas des crimes de nos erreurs, si c'étaient des erreurs involontaires et de bonne foi ; et il n'y aurait point de pécheur qui n'eût droit de se prévaloir de sa fausse conscience, et qui ne pût avec raison l'alléguer ;\ Dieu comme une légitime excuse de son péché, si la fausse conscience avait ce caractère de sincérité dont je parle. Mais on demande si elle l'a toujours, ou du moins si elle l'a souvent? Cette question est d'une extrême conséquence, parce qu'elle renferme une des règles, et j'ose dire des plus importantes règles d'où dépend, dans l'usage et dans la pratique, lé discernement et le jugement exact que chacun de nous doit faire des actions de sa vie. Il s'agit donc de savoir si ce caractère de bonne foi convient ordinairement aux con-
sciences aveugles et erronées des pécheurs du siècle ; en sorte qu'une conscience aveugle et erronée h l'égard des pécheurs du siècle puisse CO nnumément leur être un titn; pour se disculper et se justifier devant Dieu. Ali! mes chers auditeurs, plùl à Dieu que cela fût ainsi ! un million de péchés cesseraient aujourd'hui d'être péchés, et le monde, sans grAce et s;iris pénitence, se trouverait déchargé d'ime infiiiilé de crimes dont le poids a fait gémir de tout temps et fait encore gémir les âmes vertueuses.
Mais si cela était, reprend saint Bernard, pourquoi David, ce saint roi, dans la ferveiu- de sa contrition, aurait-il demandé h Dieu, comme une grâce, qu'il oubliât ses ignorances pa.ssées, voulant marquer par là celles qui avaient causé le désordre et la corruption de sa conscience? Delicta juventulis meœ, et igiiorantias mens ne memj/in75 1. N'aurait-il pas dû dire au contraire : Seigneur, souvenez-vous de mes ignorances, et ne les oubliez jamais ? car, puisqu'elles me doivent tenir lieu de justification auprès de vous, il est de mon intérêt que vous en conserviez le souvenir, et que vous les ayez toujours présentes. Est-ce ainsi qu'il parle? Non; il dit à Dieu: Oubhez-les, eflacez-les de ce livre redoutable que vous produirez contre moi, quand vous me jugerez dans toute la rigueur de votre justice. Ne vous souvenez point alors du mal que j'ai fait et que je n'ai pas connu ; puisque de ne l'avoir pas connu, dans l'obligation où j'étais de le connaître, est déjà un crime dont vous seriez en droit de me punir : Et ignorantias meas ne memineris. Il n'est donc pas vrai que l'ignorance, et par conséquent la fausse conscience, soit toujours une excuse recevable auprès de Dieu.
Il y a plus, et je prétends qu'elle ne l'est presque jamais, et que dans le siècle où nous vivons, c'est un des prétextes les plus frivoles. Pourquoi? par deux raisons in vinciljles et sans réplique: 1" parce que dans le siècle où nous vivons, il y a trop de lumière pour pouvoir supposer ensemble une conscience dans l'erreur, et une couscience de bonne foi ; 2o parce qu'il n'y a point de fausse conscience que Dieu dès maintenant ne puisse confondre par une autre conscience droite qui reste en nous, ou qui, quoique lioiti de nous, s'élève contre nous malgré nous-mêmes. Encore un moment d'attention, et vous en allei être persuadés.
Non, chrétiens, dans un siècle aussi éclairé que celui où Dieu nous a fait naître, nous ne devons pas présumer qu'il se trouve aisément parmi les hommes des consciences erronées et
' Psal., xxiT, 7.
RER^^oN vovn le TnoTsif<::^TF, nmanche de l'avent.
an même temps innocentes. H y en a peu dans le monde de ce caractère ; et dans le lieu où je parle, je ne craindrais pas d'avancer rju'il n'y en a absolument point. Car, sans mVHendrc en gi':. ('Mal sur la pioposilion, si vous, mon cher audilenr, h qui je l'adresse en particulier, aviez été fidôlc aux limiiorns que la ^làre de Dieu vous avait abondamment comuuuiiipiées, et si vous aviez usé des moyens faciles qu'il vous avait mis en main pour vous éclaircir du fond de vos obligations, jamais ces erreurs, qui ont été la source de tant de désordres, ne vous auraient aveuglé, ni n'auraient perverti voire conscience. Souffrez que je vienne au détail. Par exemple, si, avant que d'agir et de décider sur des choses cssenlielles, vous vous étiez défié de vous-même ; si vous aviez eu, et que vous eussiez voulu avoir un ami droit et chrétien qui vous eût parlésincèrement et sans ménagement; gi vous aviez donné un li!)rc accès à ceux dont vous pouviez apprendre la vérité ; si votre délicatesse ou votre répugnance 5 les écouter ne leur avait pas fermé la bouche; si par là les adulateurs ne s'étaient pas emparés de votre esprit ; si parmi les ministres du Seigneur, qui devaient être pour vous les interprètes de sa loi, vous aviez eu recours à ceux qu'il avait plus lil;cralement pourvus du don de la science, et que l'on connaissait pour tels ; si au lieu d'en choisir d'iiilelligents, vous n'en aviez pas cherché d'indulgents et de complaisants; si, jusque dans le tribunal de la pénitence, vous n'aviez pas préféré ce qui vous était commode à ce qui vous aurait été salutaire, celle fausse conscience, que nous examinons ici, ne se serait pas formée en vous. Elle n'est donc venue que de vos résistan ces à la grâce et aux vues que Dieu vous donnait ; elle ne s'est formée que parce que vous avez vécu dans une iudiflérencc extrême à l'égard de vos devoirs, que parce que le dernier de vos soins a été de vous en instruire, que parce qu'emporté par le plaisir, occupé des vains amusements du siècle, ou accablé volontairement et sans nécessité de mille affaires temporelles, vous vous èlcd peu mis en peine d'étudier votre religion ; que parce qu'aimant avec excès votre repos, vous avez évité d'approfondir ce qui l'aurait évidenuuenl mais utilement troublé : elle ne s'est formée que parce que, dans le doute, vous vous en êtes rapporté à votre propre sens; que ^arce que vous vous êtes fait une habitude de votre présoinpliou, jusqu'à croire que vous aviez seul pliis de lumières que tous les autres hommes; que parce que vous vous êtes mis en possessin.M d'agir en elfet toujours selon vos idées, rejetant
de sages conseils, ne pouvant souffiir nul avis, ne voulant jamais être contredit, faisant gloire dj voire indocilité, et, comme dit lEcritine, ne voulant rien entendre, ni rien savoir, de peur d'être obli-i' de faire et de pratiquer: Noluit intelligert' ut bene ugeret '.
C'est ainsi, dis-je, mon cher auditeur, que, suivant le torrent et le cours du monde, vous vous êtes fait une conscience à votre gré, et vous êtes tombé dans l'aveuglement. Or, n'ètt s-vous [)as le i)lus injuste des hommes, si vousprétendi/ qu'une conscience fondée sur de tels principes vous rende excusable devant Dieu? Cila serait bon pour des âmes païennes enveloppées dans les ténèbres de l'infidélité ; cela serait bon peut-être pour de certaines âmes abandonnées à la grossièreté de leur esprit, et par la destinée de leur état, vivant sans éducation, et presque sans instruction. Mais pour vous, chrétiens, qui vous piquez en tout le reste d'intelligence et de discernement ;'pour vous que la lumière, si je puis ainsi parler, investit de toutes parts ; pour vous à qui il est si facile d'être instruits de la vérité et de la connaître à fond, quel droit avez-vousdedire que c'est l'erreur de votre conscience qui vous a trompés? Abus, mon cher auditeur, excuse vaine, et qui n'a point d'autre effet que de vous rendre encore plus crhninel. C'est ce voile de malice dont parle l'Apôtre; et quand vous vous en servez, vous ne faites qu'augmenter votre crime, eu rejoliuii. sur Dieu ce que vous devez avec confusion vous imputer à vous-même.
D'autant plus condamnables au tribunal de Dieu (remarquez ijien ceci, s'il vous plail, chré. tiens, c'est un second titre dont Dieu se servira contre nous) ; d'autant plus condanmables , que Dieu, dans le jugement qu'il fera de nous, ne nous jugera pas seulement sur les erreurs de nosconsciences absolument considérées ; mais sur les erreui's de nos consciences comparées à l'intégrilé delà conscience des païens; mais sur les cireurs de nos consciences opposées à notre exactitude, et à notre sévérité même pom* les autres ; mais sur les erreurs de nos conscienceecomparécsà ladroiture des premières vuesetdes premières notions que nous avons eues du bien et du mal, avant que le péché nous eût aveuglés. Car tout cela, dit saint Augustin, ce sont autant de règles pour former en nous une conscience éclairée et pure, ou du mohis pour l'y rétablir. El parce que nous les aurons Jiégligées ces règles, ces règles deviendront contre nous autant de sujets de condaumalion. JNe seiais-je pas licuieux, si je vous
< P^ltn., XXXV, 4.
SUR LA FArSSK CONSCIRNCE.
pprstiadais aujoiirtriiui do vous les rendre ulilcs el nr'Ciîssiùros?
Dieu se servira de la conscioncc des païens pour contlamner les erreurs doschrcHiens. Ainsi Torlullien, instruisant les l'einines clinHiennos, les eonfondait-il sur certains scan laies dont queUpies-unes, remplies de l'esprit du inonde, ne se Faisaient nulle conseieuce, et en particulier sur ei>tle iminodeslie dans les habits, sur ces nud:t'>s criminelles si contraires;"^ la pudeur. Car n'est-il pas indigne, leur disait-il, qu'il y ait des païennes dans le monde plus régulières L\-des3us et plus consciencieuses que vous ? N'est-il pas indigne que les l'emmes aiabes, dont nous savons les mœurs et les coutumes, bien loin d'ùtre sujettes à de tels désordres, les aient toujours détestés comme une espèce de prostitution ; et que vous, élevées dans le christianisme, vous prétendiez les justilier par un usage corrompu, dont le monde en vain s'autorise, puisque Dieu l'a en horreur et le réprouve ? Or saeliez, ajoutait ce Père, que ces païennes et ces infidèles seront vos juges devant Dieu. Et moi, chrétiens auditeurs, suivant la même pensée, je vous dis : N'est-il pas bien étrange et bien déplorable que nous nous permettions aujourd'hui impunément et sans remords cent choses dont nous savons que les païens se sont fait des crimes ? que dans la justice, par exemple, on ne rougisse point de je ne sais combien de ruses, de détours, de chicanes, que la probité de l'aréopage n'aurait pas souffertes ; que dans le commerce on veuille soutenir des usures que toutes les lois romaines ont condamnées ; que dans le christianisme on veuille qualifier de divertissements honnêtes, au moins permis, des spectacles qui, selon le rapport de saint Augustin, rendaient infâmes dans le paganisme ceux qui les représentaicat?D'oLi procédaient ces sentiments? d'où procédait la sévérité de ces lois, sinon de la rectitude naturelle de la conscience ? et c'est celte conscience des païens qui réprouvera la nôtre. Car il est de la foi qu'ils s'élèveront contre nous au jugement dernier, et il est certain que cette comparaison d'eux à nous, et de nous à eux, sera un des plus sensibles reproches de notre aveuglement.
N'allons pas si loin : nous avons une conscience éclairée, pour qui ? pour les autres ; et aveugle, pour qui? pour nous-mêmes : une conscience exacte pour les autres jusqu'au scrupule, et indulgente pour nous-mêmes jusqu'au relâchement. Que fera Dieu? il confiontera ces deux consci.nices, pour condamner l'une par l'autre. Car il est encore de la loi que nous serons jugés
comme nous aurons jugé les autres, et que Dieu prendra pour nous U mèiii(« mesure que moiih aurons prise pour eu\.
Enfin, Dieu nous rappellera h ces premitires vnes, i\ ces notions si justes ol si saintes (pie nous avions du péché avant que le |)éciié mdus eût aveugK's. Qu Ique ienver.semenl qui se soit fait dans notre conscience, nous n'avons p is oublié ce bienheureux étal où l'iiiu jcencc de notre cœur, jointe à rintégiité de notre raison, nous dégageait des illusions et des erreni-s du siècle ; nous nous souvenons encore de; ces idé<,'s primitives qui nous laisaient juger si sainement des choses par rapport à la loi de Dieu ; c»; péché, que nous traitons maintenauL de bagatelle, nous paraissait un monstre : et c' 'tait la conscience qui nous inspirait ce sentim nt. Qu'est devenue cette conscience? comment s'est-elle si prodigieusement changée ? c'était le fruit d'une éducation chrétienne; on l'avait cullivée, on l'avait perfectionnée par tant de sages conseils. Que nous disait-elle autrefois, et pourquoi ne nous dit-elle plus ce qu'elle nous disait alors ? D'où est venue une corruption si générale et si fatale ? on ne nous reconnaît plus, et nous ne nous reconnaissons plus nous-mêmes. C'est, nous dira Dieu, que vous avez donné eidrée à la passion, et que la passion a étouffé toutes les semences de vertu que j'avais jetées dans votre âme. Or, vous est-il pardonnable de n'avoir pas conservé tant de bons principes qui devaient vous servir de règles dans tout le cours de votre vie ? Vous est-il pardonnable d'avoir éteint tant de lumières, des lumières si vives, des lumières si pures, et de vous être volontairement plongés dans les ténèbres d'une fausse conscience ?
C'est donc, mes chers auditeurs, de ce désordre de la fausse conscience que je vous conjure aujourd'hui de vous préserver ou de revenir. Pour cela souvenez-vous de ces Asax maxiuies, qui sont d'une éternelle vérité, et sur lesquelles doit rouler toute votre conduite : l'une, que le chemin du ciel est étroit, et l'autre, qu un chemin étroit ne peut jamais avoir de proportion avec une conscience large. La première est fondée sur la parole de Jésus-Christ : Arcta via est quœ diicit ad vitam i ; et la seconde est évidente par elle-même. Pour peu que vous soyez cluétiens, il n'en faudra pas davantage pour vous faire prendre le dessein d'une solide et parfaite conversion. Souvenez-vous qu'il est bien en votre pouvoir de former vos conscieuces comme il vous plaît, mais qu'il ne dépend pas de vous d'élargir la voie du saiai : souve-
Matth., vu, 14.
Sr> SERMON POUR LE QUATRIÈME DIMANCHE DE L'A VENT.
liez-vous que ce n'est pas la voie de Dieu qui y couriniieiais en quelque sorte moi-niôme. A doit s'accommoder à vos consciences, mais que la bonne heure, vous dirais-je : puisque vous ce sont vos consciences qui doivent s'accommo- avez trouvé une route, et plus (acile, et aussi der à la voie de Dieu. Or c'est ce cjui ne se pour- sûre pour arriver au teinic de votre salul, suira jamais, tandis que vous les réglerez sur les vez-Ia hardiment, et, si nous le \oulez, usez làmaximes relâchées du siùcle. Il faut qu'elles se dessus de tous vos droits. Mais il n'en va pas resserrent, ou par une juste crainte, ou par une ainsi : car l'Ecriture ne nous [)arle point de ce obéissance fidèle, |)Our parvenir à ce degré de chemin large qui conduit à la vie. 11 n'y a qu'une proportion sans lequel elles ne peuvent être seule porte pour y entrer, et l'Evangile nous que des consciences réprouvées. Si, ù mesure apprend que pour passer par cette porte il faut que vous vous licenciez dans l'observation de vos faire effort : Conlendile >. Faisons-le , chrétiens, devoirs, le chemin du ciel devenait plus large et ce généreux effort : nous en serons bien payés plus spacieux, ah ! mon frère, s'écrie saint Ber- par la gloire qui nous est promise, et que je vous nard, bien loin de vous troubler dans la pos- souhaite, etc. se.*i-sion de cette vie libre et commode, je vous i luc, xhi, 24.
SEUMON POUB LE QUATRIÈME DIMANCHE DE L'AVENT