‹ Œuvres complètesChapitre 30 sur 183 · SUR LA SÉVÉRITÉ DE LA PÉNITENCE · texte numérisé non relu

SUR LA SÉVÉRITÉ DE LA PÉNITENCE

ANALYSE

Sujet, le Seigneur fit entendre saparole à Jean, fils de Zacharie , dans le désert ; et H alla dans tout le pays qui est le long du Jourdain , prêchant le baptême de pénitence pour la rémission des péchés.

La pénitence est un baptême, parce que c'est elle qui nous lave de nos pochés, et qui nous purilie. Or le caractère de ce baptême ou de cette pénitence est l'esprit de sévérité, comme nous l'allons voir dans ce discours.

Division. Sans examiner quelle doit être la sévérité de la pénitence, conàidén'e de la part des prêtres qui en sont les ministres, et sans entrer dans ces fameuses contestations qui se sont élevées sur cette niatitM-e , ne ref/ardons ici la pénitence que par rapport au pécheur qui la doit pratiquer, et qui se la doit imposer ù lui-même. Or le grand principe qui doit auiiner et régler Cette pénitence, c'est la sévérité. Sévérité nécessaire, sévérité douce. La pénitence, prise par rapport à nous, doit être sévère; Irc partie. Mais afin de ne pas rebuter nos cœurs , ajoutons que plus elle est sévère, plus dans sa sévérité même elle devient douce; 'le partie.

PuKMiÈHE PARTIE. Sévérilé de la pénitence, sévérité nécessaire. Qu'est-ce que la pénitence? C'est, dit saint Augustin, un jugemenl que l'homnie exerce contre lui-même, mais qu'il exerce eu qualité seulement de délégué, et comme tenant la place de Lieu; qu'il exerce en vertu de la commission que Dieu lui a donnée de se juger lui-même ; qu'il exerce aveu toulv. la i^pendance d'un juge inférieur à l'égard d'un juge souverain ; d'où nous devons former trois raisonnements qui nous convaincront que notre pénitence doit être sévère, lo L'homme dans la pénitence fait l'ofrice de Dieu , en se jugeant lui-même : il doit donc se juger dans la rigueur. 2o L'homme dans la pénitence devient juge, non pas d'un autre, mais de lui-même : il doit donc dans ses jugements prendre le parti delà sévérité. 3o Du jugement qui l'iioiiime fait de lui-même, il y a appel à un autre jugement supérieur, qui est celui de Dieu : il doitdonc y procéder avec une équité inilexible.

lo L'iiomme dans la pénitence fait l'office de Dieu ; c'est-à-dire, selon Teriullien, que la pénitence fait en nous la fonction de la justice et de la colère de Dieu. Or comment Dieu nous jugerail-ii dans sa colère? et peut-on dire qu'il y ait quelque proportion entre la pénitence d'un homme du monde et la justice de Dieu vindicative '? iNolre pénitence ne peut donc être une pénitence recevable au tribunal de Dieu, dès qu'elle n'est pas sévère.

Pour mieux comprendre cette pensée, imaginons-nous que Dieu a fait un pacte avec nous, et qu'il nous a dit ce que nous marque expressément l'Apôtre : Jugez-vous vous-mêmes, et je ne vous jugerai point. Kn quoi nous pouvons remarquer l'excellence et le mérite de la pénitence, qui nous affranchit en quelque sorte de la juridiction de Dieu.

Cela supposé, je dois faire dans ma pénitence ce que Dieu fera un jour dans son jugement. Que fera-t-il ? Une recherche exacte de toute ma vie : et telle est la recherche que j'en dois faire nioi-même en me présentant on tribunal delà pénitence et en m'accusant. Car si je me flatte moi-même, et si j'use de la moindre dissimulation, ma pénitence ne (reul plus être qu'une pénitence chimérique, parce qu'elle n'est pas conforme au jugement de Dieu. En eiFet, Dieu nous jugera bien avec une autre sévérité; et si cela n'était pas , comment son jugement serait-il si terrible ?

C'est pour celaque David demandait à Dieu, comme une grâce particulière, de ne pas permettre queson cœur consentitjamais à ces paroles de inalice, et à ces prélextesque le démon nous suggère, pour nous servir li'excuses. Et parce qu'il savait que le monde est plein de ces faux élus, qui, en traitant avec Dieu , prétendent toujours avoir raison , ce saint roi ne voulait point de communication avec eux. Qui sont ces élus du monde ? Ce sont, répond saint Augustin, ces pécheur.^ qui jugent toujours favorablement d'eux-mêmes, et qui ne s'imputent jamais à eux-mêmes leurs propres péchés, et voilà ce que nous faisons.

Disons plutôt à Dieu, comme le même prophète, en nous confessant criminels : Guérissez mon âme, Seigneur, parce que /ai ptic/i^ contre vou«. Ce n'est ni à mon naturel, ni à mon tempérament, ni au monde, que je dois m'en prendre, mais à moi-même.

SUU LA sr.VI'JUTÉ DK LA rflNITKNCE.

îol/hommc lians la pi^nitence (ievierit juge, non pasdnii antre, mais île lui-mimc. Si nous avions a juger les autres, il ne faudrait pas nouK exhorter il la sévt^riti^ : car nous no sunmics (pie trop enclins à les condamner. Mais comme nous nous aimons nouo-nn^mes, la pénitence doit surmonter en nous ce Tonds d'amour-propre, et elle ne le peut Taire que par une sainte rigui'iir. Sans cela, à quelles illusions serons-nous sujets?

00 H y a appel du jugement que nous portons contre nous-mêmes ; appel, dis-je, au trihun.d de Dieu ; car Dieu, dans son jugement, ne jut,'era pas seulement nos crimes mais nosj»(.\7iVM . et en particulier nos |itiiiteiices. Dr que nous Bervira-t-il.dors de nous ùtre tant épargnés ? Que nous servira-t-il d'avoir clioiclié et trouvé <le8 ministres indulgents ? Nous nous jugeons sévèrement, disait Tertullien, parce que nous savons qu'il y a une justice supérieurequi nous jugera, si nous ne nousjugeons pas bien nous-mêmes. Aussi, ajoute saint Chrysostome, le juge inTéricur doit toujours juger selon la rigueur de lu loi.

Sévérité raisonnable : car en quoi consiste l'essentielle sévérité de la pénitence ? C'est h nous réduire aux bornes de la raison que Uieu nous a donnée ; c'est à nous Taire combattre, retrancher et détruire dans nous ce (jue notre raison comlanme malgré nous. Voilà, pour user de celte expression, le raisonnable de la pénitence : si raisonnable, que vous êtes les premiers ii on convenir ; si raisonnable, que vous seriez même scandalisés qu'on manquât à l'exiger de vous ; si raisonnable, que nulle autorité n'en peut dispenser.

Heureux si nous goûtons cette vérité ! Heureux si, pourvenger Dieu de nous-mêmes, et pour le bien venger, nous Taisons passer dans nous-mêmes toute sa colère ; en sorte que nous puissions lui dire comme David : In me transierunt irœ tuœ !

Deixième partie. Sévérité de la pénitence, sévérité douce. Quand la pénitence nous serait inutile, disait Tertullien ; quand elle serait seulement sévère sans nulle douceur, Dieu l'ordonnant, il Taudrait toujours nous y soumettre. Mais le même Tertullien a bien eu raison d'ajouter que la pénitence était dans cette vie la Télicité de l'homme pécheur ; car j'appelle la Télicité de l'homme pécheur dans celle vie, lo ce qui produit en lui la paix de la conscience ; 2o ce qui le remplit de la joie du Saint- Esprit. Or voilà les effets de la péuitence sévère, et il n'y a que la pénitence sévère qui ait la vertu de les opérer.

1° C'est la pénitence exacte et sévère qui produit la paix. Ainsi l'éprouva Madeleine, lorsque Jésus-Christ, touché de la Terveur de sa pénitence, lui dit : Vos péchés vous sont remis ; ailes en paix. Mais comment une pénitence sévère, qui Tait en nous la Tonction de la justice et de la colère de Dieu, peut-elle nous donner la paix'? C'est que par sa sévérité elle apaise Dieu; qu'en apaisant Dieu, elle nous remet en grâce avec Dieu ; et que nous remettant en grâce avec Dieu, elle nous rassure contre les jugements de Dieu. Ainsi elle fait, parce qu'elle est sévère, la fonction de la colère de Dieu, mais bien plus efficacement que la colère de Dieu même : car la colère de Dieu toute seule punit le péché, mais ne l'efface pas ; ce qui se voit dans l'enfer; au lieu que la pénitence fait l'un et l'autre.

2o De cette pai.i intérieure nait une sainte joie : autre fruit de la sévérité de la pénitence. Qui peut l'exprimer ? Il faut la sentir pour la connaître. Exemple de saint Augustin.

Répondez-moi, dit le mondain, de celte douceur de la pénitence, et je me convertirai. Vous raisonnez mal, reprend uint Bernard. Tout ce que je vous en dirais ne ferait nulle impression sur un cœur aussi sensuel que le vôtre. Mais commencez par vous vaincre en faisant pénitence, et vous en sentirez la douceur. D'ailleurs, fiez-vous aux promesses de votre Dieu ; si vous êtes généreux, il sera fidèle.

Mais n'en voyons-nous pas qui, dans leur pénitence, ne trouvent que des sécheresses '? Je le veux ; mais qui sont-ils ? Ceux qui ne veulent faire (ju'une fausse pénitence, c'est-à-dire une pénitence aisée et commode ; et leur témoignage nous apprend bien qu'il n'y a que la pénitence sévère qui puisse avoir cette onction divine dont nous parlons.

C'est donc un abus, quand nous faisons de la sévérité de la pénitence un obstacle à la pénitence ; et l'artifice le plus dangereux dont se sert l'ennemi de noti-c salut pour nous détourner des voies de Dieu, est de nous représenter la pénitence sous des idées alfreuses qui nous en donnent de l'horreur. Et parce qu'il se trouve même des ministres de Jésus-Christ qui mettent tout leur zèle à nous en faire des peintures effrayantes, qu'arrive-t-il ? Le libertin en profile et le faible s'en scandalise : le libertin en profile, ravi qu'on lui exagère les choses, pour être en quelque sorte autorisé à n'en rien croire et surtout à n'en rien faire ; et le faible s'en scandalise en se décourageant, et en se laissant aller à un secret désespoir.

Mais moi, mon Dieu, tandis que vous me confierez le ministère évangélique, j'annoncerai tout à la fois à votre peuple, sans jamais les séparer, et votre justice et votre bonté : Misericordiam et judicium cantabo tibi. Gardant ces règles, je ne craindrai rien ; et jusqu'en la présence des rois, je parlerai, comme David, sans confusion.

Je conclus avec le divin précurseur : Faites pénitence, parce que le royaume de Dieu approche, c'est-à-dire parce que la mort vient, et qu'elle vient bientôt. Combien foii'hent de près à ce dernier terme ? Si je le leur faisais connaître, difléreraienl-ils à se convertir '? Or, ce qu'ils feraient, pourquoi ne le faisons-nous pas ? Avons-nous une caution contre la mort ? Sommes-nous certains de notre pénitence à la mort '? Qui nous répond de Dieu ? qui nous répond de nous-mêmes ? Et tant d'exemples que nous avons eus, et que nous avonsencore devant les yeux ne doivent-ils pas nous faire trembler?

Factum est verbum Domini super Joannem, Zachnriœ flium, i,i niable. C'était parla péllitenCe OU'il fallait SB deserto ; et venit in omnemregionem Jordaytis, priEjicans baplismum -,. ,, •. ., r •, -,

pœnUenlUe in remissionem peccalonim. dlSpOSCr a 16 rCCeVOir ; et CeltÛ pCniteilCe, de-

puis rétablissement de la loi chré tienne, est

Le Seigneur fit entendre sa parole a Jean, fils de Zacharie, dans , , , , i i . .

le désert; et il alla dans tout le pays qui est le long du Jourdain, COlUmuneinent appelée UHSeCOnd baplc 1116 ;

pvêchar.t le baptême de pénitence pour la rémission des péchés. COIllIlie le baptêllie , SIlivant la doctrine deS (,Saint Luc, chap. m, 3.) i i. i f • i' i

Peres, était autrefois appelé la première pénitence.

Voilà pourquoi le divin précurseur prêche Ce n'était pas en vertu du baptême de saint aujourd'hui le baptême de la pénitence avec Jean que les péchés étaient remis; mais le bap- tant de zèle ; et puisque nous sommes à la lèiiie de saint Jean était une préparation uéces- veille de cette grande solemiité oii nous devons saire pour parvenir à la rémission des pé- célébrer nous-mêmes la naissance du Sauveur chés , et, sans la rémission des péchés, des hommes et la venue de ce Messie que Jeaiioii ne pouvait participer à la rédemption de Baptiste annonçait aux juifs, je me trome ea- Jésus-Christ, ni profiter de ce bienfait inesti- gagé, mes chers auditeurs, à vous faue la

SlRE,

SERMON POUR LE QTIATUIÈMR DniANClIR DE L'AVENT.

lîiômfi pr(^(licalion. Le caractère de ce baptôine, je veux dire de celle péiiileiice chrélienne dont j'ai h vous parler, est, selon tous les docteurs de l'Eglise, l'esprit de sévérilé. Car c'est en cela pailiculièremcnl, dit Pacien, évoque de Barcelone, que la pénilence estdilîérenle du premier baplèine. Matière iniporlanle, et inslrudion nécessaire que je vous prie de ne pas néf;li;4er. Il n'esl rien do plus ordinaire, ni rien de plus étrange, que de voir le relàclieinenl se glisser jusque dans notre pénilence nièaie ; et c'est ce désordre que j'allaque dans ce discours, et que j'entreprends de corriger , après que nous aurons demandé les secours du ciel par l'intercession de Marie. Ave, Maria.

n y a longtemps, et ce n'est pas seulement de nos jours, qu'il s'est élevé dans le monde, je (lis dans le monde chrétien, des contestations touchant la sévérilé de la pénilence considérée de la part des prêtres, qui sont les vicaires de Jésus-Christ, et qui ont été établis de Dieu pour en ôlrcles minisires et les dispensateurs. 11 n'est rien de plus fameux, dans l'hisloire de l'Eglise, que le dilTérend qui s'émut sur ce point entre lesnovatiens et la secte qui leur était oj)posée. Les uns voulaient que l'on admît indifféremment à la pénitence toutes sortes de pécheurs, et les autres prétendaient, au contraire, qu'on n'y en devait recevoir aucun. Ceux-là corrompaient la pénilence par un excès de relâchement, et ceux-ci en détruisaient tout à fait l'usage par un excès de sévérilé. L'Eglise, inspirée du Saint- Espiit, suivant sa conduite ordinaire, prit le milieu entre ces deux extrémités ; et, par le tempérament qu'elle y apporta en modérant la rigueur des uns et en corrigeant la trop grande facilité des autres, elle réduisit la pénilence, disons mieux, l'administalion du sacrement de la pénilence, aux justes bornes où le souverain Piètre Jésus-Christ avait prétendu la renfermer.

Or celte importante question , tant agitée alors, s'est ensuite renouvelée presque dans tous les siècles, et nous l'avons vue se réveiller dans le nôtre, non pas avec le même éclat, ni avec des suites si funestes, à Dieu ne plaise ! mais toujours avec le même partage de sentiments et la même diversité de conduite. Ceux-là ont pris le [)arli de la sévéril<S mais d'ime sévérilé sans mes(n-e ; et ceux ci le parti de la douceur, mais d'une douceur quelquefois dangereuse, soit pour le ministre de la pénitence, soit pour le pécheur péiiitcnl.

Je n'ai garde, chrétiens, de m'engager aujourd'hui dans celle controverse, ni d'entreprendre

de décider Ufi point qui ne vous regarde pas directement, et qui ne peut servir à votre éditication. Car il vous serait bien inutil ; de savoir comment et par quelles règles les |)rèlres doivent administrer la pénilence, pendant que vous ignorez de quelle manière vous devez vousmêmes la pratiquer : et d'ailleurs, l'expérience nous apprend assez que ces sortes de matières, traitées dans la chaire, et par là soumises au jugement du i)ublic, n'ont point d'autre effet que de diviser les esprits, et de faire que les peuples, qui doivent être jugés par les prêtres dans le saint tribunal, deviennent eux-mêmes les juges des prêtres ; car voilà souvent où tout aboutit.

Tel s'inquiète de ce que les prêtres ne font pas leur devoir dans le sacrement de la pénitence, qui se met très-peu en peine d'y faire le sien : tel accuse les prêtres de faihiesse et de corriiplion dans leur morale, qui n'accomplit pas même ce que lui impose la morale la moins étroite. On voudrait en général des prêtres sévères et zélés, tandis qu'en particulier on n'a pas le moindre zèle, ni la moindre sévérité pour soi-même.

Cependant, chrétiens, c'est surtout dans le pécheur que doit être la sévérité de la pénitence, puisque c'est dans le pécheur qu'est le désordre du péché. Si les prêtres doivent avoir de la sévérité, ce n'est que pour suppléer à celle qui nous manque. Car que peut servir toute h sévérité des prêtres, quelque pure et quelques linte qu'elle soit, si elle n'est pas précédée ou du moins accompagnée de la nôtre ?

Ne parlons donc point de la sévérité de la pénitence par rapport aux ministres que Dieu a choisis, et qu'il a revêtus de son pouvoir, pour être dans le sacré tribunal comme ses lieutenants et les défensem's de ses intérêts. S'il y a dans l'exercice de leur ministère quelque abus à réformer, laissons-en le soin aux prélats et à ceux qui ont autorité dans l'Eglise.

Mais nous, ne pensons qu'à nous-mêmes, puisque nous ne devons répondi'e- que de nousmêmes. Or je dis que le grand principe <]îii doit animer et régler notre pénitence, c'est la sévérité; sévérité nécessaire et sévérité douce. Appliquezvous, et concevez mon dessein. Je prétends que la pénitence, prise par rapport à nous, doit èlre sévère : c'est de quoi il faut convaincre vos esprits, et ce que je ferai dans le premier point. Mais parce que celte sévérité parait rebuter vos cœurs, j'ajoute que plus notre pénilence est sévère, plus dans sa sévérité môme elle devient douce : je vous le montrerai dims le second point. Nécessité d'une pénitence sévère, douceur

SUR LA srivp.nrrr: de la piînitkxce.

nvi.

d'une pénilence sévère : c'est tout le sujet de NOlreallenlion.

PUKMU>-RE PARTIE.

(Juol!|ue rolAcl»eineut(iue le péché ait introduit dîiiis le ehristianisme, il est aisé de eouiproiidre, poar pou (pic l'iMi eounaisse la nature do la péuilenco, (pi'olle (l;»'t iMir sévèi'c de la part du pécheur ; et la raison qu'en ap|)orle saint Au};uslin est convaincante. Car, dit ce Père, qu'est-ce que la Pénitence? c'csi un jugement, mais un jii<;(Miient dont la forme a quoique chose de bien particulier. Et en elTot, si vous uk; deniauiiez quoi est cehù qui préside en qualité de juge, je vous réponds que c'est celui qui y paraît en qualité de criminel ; je veux dire, le pécheur même : Ascetulit homo affrersum se tribunal mentis suiv • ; l'homme s'érige un tribunal dans son propre cœur ; il se cite devant soi-même, il se lait l'accusatour de soi-même, il rend des témoignages contre soi-même, et enfin, animé d'un zèle de justice, il prononce lui-même son arrêt. yoiU\ la véritable et parfaite idée de la pénitence chrétienne.

Mais, me direz-vous, saint Augustin, parlant ailleurs du jugement de Dieu, dit qu'il n'appar. lient qu'à Dieu d'être juge dans sa propre cause. Il est vrai, chrétiens, il n'appartient qu'à lui de l'être d'une manière indépendante, de l'être avec un pouvoir absolu, de l'être souverainement et sans appel. Or, l'homme, en se jugeant lui-même par la pénitence, est bien éloigné d'avoir ce caractère de juridiction : il se juge, mais en qualité seulement de délégué, et comme tenant la place de Dieu ; il se juge, mais en vertu seulemeid de la commission que Dieu lui en a donnée ; il se juge, mais avec toute la dépendance d'un juge inférieur à l'égard d'un juge souverain. Différences bien essentielles, et qui servent à établir la vérité que je vous prêche : savoir, que notre pénitence doit être exacte et rigoureuse. Car , écoutez trois raisonnements que je forme de ce principe. Lhomme dans la pénitence fait l'office de Dieu, en se jugeant lui-même; il doit donc se juger ('ans la rigueur. L'homme dans la pénitence devient juge, non pas d'un autre, m aisde soi-même ; il doit donc dans sesjugemen's prendre le parti de la se» vérité. Du jugement que l'homme fait de luimême dans la pénitence, il y a appel à un autre jugeiîient supérieur, qui est celui de Dieu : il doit donc y procéder avec une équité inflexible. Développons ces h-ois pensées, et suivez-moi.

Je le dis, chrétiens, et il est vrai ; l'homme

'Aug., lib. 60. homil.

|)écheur lient la place de Dieu quand il .se Juge lui-même par la péiuleiuto, ot c'est ce que Terlulliou nous (Irclaro on toriii«!s formols. La pénitence, (lit-il, est une vert;i qui doit faire en nous la lonclion de la justice de Dieu, cl de la colère de Dieu ; de la justice de Dieu pour nous condanmei', elde la coKmc de Dieu pour nous |;nnir : car c'est là lésons de ces admirables [iaroles : Pœnitentia Dci indiijnalione fungitur 1 : une vertu qui doit i)rendre contre nous les intérêts d(> Dieu, (jui doit réparer en nous les injuies faites à Diou; qui, aux dépens de nos personnes, doit venger et appaiser Dieu; qui, à mesure que nous sommes plus ou moins coupables, doit nous faire plus ou moins sentir l'indignation et la haine de Dieu : je dis cette haine parfaite qu'il a du péché, et cette sainte indignation qu'il ne peut s'empêcher, parce qu'il est Dieu, de concevoir contre le pécheur. Si la pénitence est conforme h la dioile raison, c'est-à-dire si elle est ce qu'elle doit être, en voilà le vrai caractère. Or je vous demande, ce caractère peut-il lui convenir, à moins qu'elle ne penche vers la rigueur, et qu'elle ne nous inspire contre nous-mêmes ce zèle de sévérité qui lui est si propre ?

A parler simplement et dans les termes les plus éloignés de l'amplification, à quoi, dans le sujet que je traite, je fais profession de renoncer, dites-moi, chrétiens, une lâche et molle pénitence a-t-elle quelque chose qui ressemble à cette indignation de Dieu ? Entre la [)énitence d'un homme mondain et la justice de Dieu vindicative, y a-t-il quelque proportion; on plut()t, dans l'énorme et inonstrueuse opposition qui se trouve entre l'extrême sévérité de celle-ci et les honteux relâchements de celle-là, l'ane peutelle èti'e substituée à l'autre, et, s'd m'est permis de m'exprimer de la sorte, devenir l'équivalent de l'autre ? Ah I mes chers auditeurs, ose* rio-ns-nous le dire ? oserions-nous même le penser ? Il s'ensuit donc que notre pénitence alors, non-seulement n'est point dans ce degré de perfection qui en pourrait relever infiniment le mérite et la gloire devant Dieu, mais qu'à la bien examiner dans ses principes et selon l'exacte mesure qu'elle doit avoir, elle n'est pas même absolument recevable : pourquoi ? peuxe qu'elle n'a nulle conforudté à sou souverain modèle, et que la règle de Ter tu llien ne peut lui être appliquée ; Pœniientia Dei indignatione fungitur. Quand je ne consulterais que le boa sens, c'est ainsi que je conclurais.

Approfondissons cette pensée ; et puisque Ift

' TcrtuU.. de PtfuiLeuc.

SERMON POUR LE QUATRIÈME DTMANCÎÎF DE L'AVENT

fin (le la vraie pénitence doit être de condamner et de punir le péché, imaginons-nous, mes frères, n>|)rend saint Augustin, que Dieu a fait un p;icte avec nous, et qu'il nous a dit : Il faut, ou que vous vous jugiez vous-mêmes, ou que malgré vous-mêmes vous soyez jugés ; que vous vous jugiez vous-même dans cette vie, ou que malgré vous vous soyez jugés à la mort. Je vous en laisse le choix. Il est impossible que vous évitiez l'un et l'autre, parce que tout péché alliro un jugement après soi; mais l'un ou l'autre me suffira , et je m'en tiendrai également satisfait. Il dépend donc maintenant de vous, ou d'èlre jugés par moi, ou de ne l'être pas. Car si vous vous jugez vous-mêmes par la pénitence, dès là vous n'êtes plus responsables à ma justice, et, tout pécheurs que vous êtes, ma justice n'a plus d'action contre vous. Au contraire, si vous ne vous jugez pas, ou si vous vous jugez mal, le droit que j'ai de vous juger subsiste nécessairement, et comme Dieu, je suis obligé par le devoir de ma providence aie maintenir dans toute son étendue.

C'est ainsi que Dieu nous parle ; et en quel endroit de l'Ecriture nous propose-t-il une telle condition ? dans tous les livres des prophètes, mais plus expressément dans cet excellent passage de Tépître aux Corinthiens où saini Paul, instruisant les premiers fidèles, leur do in.il cet important avis : Quod si uosmetipsos dijudicaremus, non utique judicaremuv * : sachez, mes frères, que si nous voulions bien nous jugei nous-mêmes, nous ne serions jamais jugés de Dieu. C'est pour cela que les Pères de l'Eiîlise ont si hautement exalté le mérite de la pénitence, en disant qu'elle a le pouvoir de nous affranchir en quelque sorte de la juridiction de Dieu. Ah ! s'écriait saint Bernard, que ce jugement que je fais de moi-même m'est avantageux, puisqu'il me soustrait au jugement de mon Dieu, qui est si terrible ! Quam boîiumpœnitenliœ judicium quod dislriclo Dei judicio me subdicit ^ / Oui, ajoutait cet homme de Dieu, je veux, quoique pécheur,quoi(jue chargé d'iniquités , me présenter devant ce formidable juge, mais je veux m'y présenter déjà tout jugé, afin qu'il ne trouve plus rienàju^er en moi, parce que je sais bien, et qu'il m'a lui-même assuré qu'il ne jugera jamais ce qui aura une fois été jugé : Vola viiltui irœ judicalus prœsentari , non judicandus quia bis non judicat in idipsum 3.

Or, cela supposé, chrétiens , n'ai-je pas raison de dire que la sévérité du pécheiu* envers

t L Cor., XI, ai.— 3 Bern. — * Idem.

lui-même est une qualité essentielle à la pénitence ? Car que fais-je, poursuit saint Bernard (et voici ce que chacun de nous doit s'appliquer pour se mettre dans les dispositions que demande la solennité prochaine) : que (ais-je, soit lorsque je me présente devant Dieu au tribunal de la pénitence, soit lorsque je pratique cette sainte vertu dans le secret de mon âme? Je fais ou je dois vouloir faire ce que Dieu fera un jour, quand il me jugera : et que fera-t-il alors ? Un jugement sévère de ma vie, qui ne pourra être ni obscurci par l'erreur, ni affaibli par la passion, ni corrompu par l'intérêt. Un jugement où Dieu, pour être irréprochable dans ses arrêts, emploiera toute la pénétration de son entendement divin, et toute l'intégrité de sa volonté adorable : Ut vincas cumjudicaris '. En un mot, un jugement où Dieu, malgré moimême, découvrira toute mon iniquité et ne me fera nulle grAce ; car il est de la foi qu'il me jugera ainsi. Il faut donc, si je veux prendre l'esprit de pénitence , que je fasse quelque chose de semblable. Et puisque voici le temps où je dois entrer en jugement avec moi-même pour me préparer à la naissance de mon Sauveur, il faut, autant qu'il m'est possible, que j'imite les procédures de la justice de Dieu contre moimême, c'est-à-dire que je commence dès aujourd'hui à bien connaître l'état de mon àme, à en développer les plis et les replis les plus cachés, à sonder la profondeur de mes plaies ; que je considère cet examen comme devant être pour moi un supplément de celui de Dieu, et, par conséquent, comme l'affaire de ma vie la plus importante, et celle qui exige de moi une attention plus sérieuse ; que pour cela je ramasse toutes les lumières de mon esprit, afin de me juger, s'il se peut, aussi parfaitement que Dieu me jugera, afin de discerner mes fautes aussi exactement et avec la même équité qu'il les discernera, afin d'exercer sur moi la même censure qu'il exercera ; que pour faire cette action dignement, je sois résolu de n'y consulter ni mon amour-propre, ni la prudence de la chair, ni la politique du monde, ni l'exemple, ni la coutume, ni les idées du siècle, ni mes préjjjgés, mais d'y écouler ma seule conscience^ la foi seule, la religion seule : que je prenne la balance en main, non pas colle des enfants des hommes, qui est une balance trompeuse : Men~ daces filii hominum in stakris ^, mais la balance du sanctuaire, où je dois être pesé, aussi bien que l'infortuné roi de Biibylone.

Car si j'y procède autrement, c'est-à-dire si,

I Psalm., L, 6. — ' Ibid., lxi, 10.

SUR LA sf:vnRrrr: dk la pi^nithnck.

jusque dans le sacré tribunal, je nie Halte nioiiiK^nie, sij'usede dissiinnlalion ascc iii(n-i:»ùmc, si je suis d'intelligence avec ma passion, si je me prévaux contre Dieu de ma fragilité, si je qualifie mes péchés de la manière qu'il me plait, adoucissant les uns, déguisant les antres, donnant ;\ ceux-ci l'apparence d'une droite intention, couvrant ceux-là du prétexte d'une malheureuse nécessité; si je décide toujours en ma faveur, si, dans les doutes qui naissent sur certiiines injustices que je commets, et qui attirent après elles des obligations onéreuses, je conclus dans tous mes raisonnements î\ ma décharge, en sorte que, quelque injure ou quelque dommage qu'ait reçu de moi le prochain, je ne me trouve jamais obligé, selon mes principes, à nulle réparation ; enfin si, pour ne me pas engager dans une discussion et une recherche qui me causerait un trouble Itlcheux, mais un trouble Siilutaire, mais un trouble nécessaire, je me contente d'une revue précipitée, et, pour user de cette manière de parler, j'étourdis les difficultés de ma conscience, plutôt que je ne les éclaircis; si c'est ainsi que je me comporte, ah ! ma pénitence n'est plus qu'une pénitence chimérique et réprouvée de Dieu : pourquoi ? parce qu'elle n'est pas, comme elle le doit être, conforme au jugement de Dieu. Dieu et moi, nous avons deux poids, deux mesures différentes; et c'est ce que l'Ecriture appelle iniquité et abomination.

En effet, chrétiens, Dieu nous jugera bien autrement : cette lâche et molle procédure que nous observons à notre égard dans la pénitence, n'est pouit celle que Dieu suivra dans son jugement : si cela était, en vain voudrait-on nous le faire craindre, en vain aurait- il fait aux saints et ferait-il encore aux Ames vertueuses tant de frayeur. Car s'il pouvait s'accorder avec tous nos ménagements, avec tous nos déguisements, avec tous nos adoucissements, qu'auraitil alors de si terrible, et comment serait-il vrai que les jugements de Dieu sont si éloignés de ceux des hommes? Mais la foi m'empêche bien de me flatter d'une si vaine espérance. Car elle me représente sans cesse ces deux vérités essentielles, que le jugement de Dieu est infiniment rigoureux, et que le jugement de Dieu doit être le modèle et la règle de ma pénitence : d'où elle me lait conclure malgré moi que ma pénitence est donc fausse et imaginaire, si elle n'est accompagnée de cet esprit de zèle et de rigueur avec lequel je dois me juger moi-même et me condamner.

El voilà, mes chers auditeurs, ce qui laisait

faire à David cotte prière si sensée, lorscjn'il dcniandait à Dieu, comme une grûce particulière, d(î ne peniKîllre pas qu.; jamais sou cuîur consentit à ce» paroles de malice, c'est-à-dire à ces prétextes (pie le démon nous suggère pour notre propre justilicalion, et pour nous .servir d'excuse dans nos péchés : Ne déclines cor meum m verba malitiœ, ad excusandas excusationes in peccatis *. Et parce que l'expérience lui avait appris que la plupart des hommes donnent dans ce piège, et que le monde est plein de ces faux élus (car c'est ainsi qu'il les appelait), qui en traitant même avec Dieu, ont toujours raison, ou prétendent toujours l'avoir, ce saint roi protestait à Dieu qu'il ne voulait point de communication ni de société avec eux : Cum hominibus operantibus iniquitatetriy et non com~ municabo cum electis eorum 2.

iMais qui sont ces élus du siècle, demande saint Augustin, expliquant ce passage du psaume: Qui sunt isti electi sœculi »? Ce sont, répond ce Père, certains esprits prévenus, aussi bien que le pharisien, d'un orgueil secret, qui, ne se connaissant pas, jugent toujours favorablement d'eux-mêmes et se tiennent sûrs de leur probité; qui ne se défient ni de leurs erreurs ni de leurs faiblesses ; qui de leurs vices se font des vertus; qui, séduits par leurs passions, prennent la vengeance pour un acte de justice, la médisance pour zèle de la vérité, l'ambition pour attachement à leur devoir ; qui s'avouent bien en général les plus grands pécheurs du monde, mais ne conviennent jamais en particulier d'avoir manqué; en un mot, qui se justifient sans cesse devant Dieu, et se croient irrépréhensibles devant les hommes. Car c'est l'idée que nous en donne saint Augustin, par où il nous fait entendre que de tout temps il y a eu des esprits de ce caractère ; élus du siècle qui, cherchant à autoriser leurs désordres, dès là n'ont nulle disposition à s'en repentir, beaucoup moins à y renoncer, en quoi néanmoins consiste la pénitence. L'un, ajoutait le même docteur, impute aux astres le dérèglement de sa vie, comme si la constellation de Mars était la cause de ses violences, ou celle de Vénus de ses débauches : Venus in me adulterium fecit, sed non ego * . L'autre, imbu de l'erreur des manichéens, soutient que ce n'est pas lui qui pèche, mais la nation des ténèbres qui pèche eu lui : No)i ego pevcavi, sed gens tenebrarum ^. Tel était alors le langage des hérétiques, qui, comme remarque saint Augustin, n'allait qu'à fomenter la pré-

iPsalin., cxL, 4. -- 'Ibid. — ' August., in Psalm; 140- — > Ibid. — » Ibid.

SFRMON POUR LE QUATRIÈME DIMANCHE DE I/AVENT

somption et rim|)6nileiice de l'Iioinme.et à rendre Dieu iiu^ine auteur du péché ; et tel est encore aujourd'hui, (juoi(jue sous d'aulri s expressions et sous des tonnes plus simples, le iangafçe des mondains : j'entends de ces mondains si indulgents pour eux-mêmes, et si libelles dans la praticpie et l'usage de la pénitence.

Car, dites-moi , chrétiens, quand un pécheur, aux piods du ministre de Jésus-Christ, confesse qu'à la vérité il est sujet à tel désordre, mais que ce désordre est un faible ({ui mérite plus de compassion que de blàmo, que c'est l'effet d'un tempérament, d'une complexiou qui prédomine en lui et dont il n'est |)as le maître ; quand il parle de la sorte, ne tomhe-t-il pas dans le sentiment de ceux qui s'en prenaient à la fatalité de leur étoile, et qui disaient Venus in me adulterium fecit, sed non ego ? Kt quand un autre, pom- se disculper de ses crimes, reconnaît d'abord qu'il les a commis, mais du reste, ajoute que dans le monde il y a une certaine corruption dont on ne peut se préserver, que c'est le malheur du monde, et qu'il laiidrait n'être pas du monde pour en être exempt, qu'est-ce que le monde dans sa pensée, sinon la nation des ténèbres dont parlait le manichéen ? Non ego peccavi, sed gens tenebrarum. Voilà les prétendues défenses des élus du siècle : Defensiones istœsunt electorum sœculi •. Défenses, encore mie fois, aussi injurieuses à la sainteté de Dieu, qu'elles sont propres à entretenir le libertinage de l'homme.

Ah I mes frères , concluait saint Augustin, jugeons-nous plutôt dans la riguem' de la pénitence, et par là nous glorifierons Dieu en nous condamnant nous-mêmes. Disons à Dieu comme David, dans l'esprit d'tme humilité sincère : Guérissez mon àine. Seigneur, parce que j'ai péché contre vous : Sana animam meam, quia tibi peccavi 2. Oui, j'ai péché, et ce n'est ni mon naturel ni mon tempérament que j'en accuse; il ne tenait qu'à moi de le régler, et je savais assez quiind je voulais, les tenii* dans l'ordre : cette passion qui m'a dominé au préjudice de votre loi, n'ajamaiseu sur moi d'empire au préjudice de mes intérêts. Elle était souple et soumise à ma raison quand j'en craignais les conséquences devant les homuios, et elle n'avait ni emportements ni saillies que je ne réprimasse quand je croyais iju'il ) allait de ma réputation ou de ma fortune. J'ai pêche conlie vous : Peccavi iibi; et j'aurai toit de m'en prendre au monde car le monde tout |)ernicieux qu'il est, n'a eu d'a-cendant sur moi qu'autant qu'il m'a

! Âugust., in Psaim. liO, — > T&al., XL, &.

plu de lui en donner. Et en effet, cent fois, pour me satisfaire moi môme, je l'ai méprisé; cent fois, par vanité et par caprice, je me suis affranchi de son empire, et je me suis mis au-dessus de ses coutumes et de ses lois. Si je vous avais aimé, ô mon Dieu, autant que j'aimais une gloire mondaine, autant que j'aimais des biens périssables, autant que j'aimais la vie, le monde, avec toute sa maiifiuilé, ne m'aurait jamais perverti. Je ne serais donc |)as de bonne foi, si je prétendais par là justifier mon infidélité. Voyezvous, pécheur, dit saint Augustin, comment vous honorez votre Dieu à mesure que vous vous laites juslice, et une justice sévère en vous resserrant dans les bornes étroites de la pénitence? Vides quomodo sic pateat laus Dei^ in qua angustiabaris, cum te velles defendere 1.

Mais est-il rien de plus naturel <]ue de se faire grâce à soi-même ? et [)ui.S((ue dans la pénitence, où je tiens la place de Dieu, je deviens moi-même mon juge, qu'y a-t-il de plus pardonnable que de ne pas agir contre moi avec toute la rigueur de la juslice ? Ah ! chrétiens, je l'avoue, il n'est rien de plus naturel que de s'épargner soi-même. Mais c'est justement de là que je tire um seconde raison, pour nous convaincre que la pénitence doit être sévère de notre part ; je dis parce que nous avons tant de penchant, et que nous sommes si fortement portés à nous aimer nous-mêmeset à nous ménager ; car il faut que la pénitence surmonte en nous ce fonds d'amour-propre ; et elle ne le peut faire que par une sainte rigueur. En elTet, s'il était question de juger les autres et de prononcer sur les actions du prochain, je n'aurais garde de vous exhorter à la sévérité; je sais qu'alors nous 11c sommes que trop exacts et trop enclins à censurer et à condamner ; mais quand il s'agit de nous-mêinse, dont nous sommes idolâtres et pour qui nous avons, non pas seulement des tendresses, mais des délicatesses infinies, quel parti plus raisonnable et plus sur puis-je vous proposer, que celui d'une rigueur sage, mais inllexible ?

N'avez-vous pas éprouvé cent fois que les injures les plus légères nous paraissent des outrages dès qu'elles s'adressent à nous, et qu'au contraiie les outrages les plus réels, qu-hpiefois même les plus sanglants, s'anéan;is^onl, pour ainsi dire, dans notre estime, et se réduisent à rien quand ils ne touchent que les autres. Qui fait cela, sinon cet amour de nousmêmes, qui nous aveugle dans nos jugements? et le moyen de le combattre, que par une pé-

1 August., in Psalm. 140.

suu Lx snvrjuTn: m la pénitkxce.

nilonr»» rieronrense ? Hélas ! mes frères, nous savons si hit'M coloivr nos drOnils, nous soniiiios si adroits à los conviir el à los exciisoi' ! ce qno Dieu, ce que les jjonnnes condannienl en nous, c'est souvent ce qui nous y plaît davantap:e, et de quoi nous nous a[)|>laudissons. Que sera-ce donc de notre pt^nilcnce, si nous ne corrigeons pas cet instinct de la natm'c corrompue par une rèjjfle plus droite, quoique moins conimode ? A quelles illusions serons nous sujels '/combien de |)éch6s laisserons-nous impunis ? eoml)i(Mi d'autres ne condannieronsnons (ju'à demi ? Délions-nous de nous-niLMues; ne nous écoutons jamais nous-mêmes. Avec une telle précaution, nous ne serons encore que trop exposés aux pièges et aux artifices de cet amour- propre qui se glisse [iarlout, el dont nous avons tant de peine à nous défendre.

Mais lu grande et dernière raison, mes chers auditeurs, celle qui nous engage plus indispensablement ù la sévérité de la pénitence, et ijui demanderait seule un discours entier, c'est que le jugement que nous portons contre nousmêmes n'est point un jugement souverain, ni définitif, mais un jugement subordonné, un jugement dont il y a appel : appel, dis-je, au tribunal de Dieu ; mi jugement dont les nullités et les abus doivent servir de matière à un autre jugement supérieur que nous ne pouvons éviter. Car c'est là, chrétiens , c'est à ce redoutable tribunal où nous comparaîtrons tous, que nous devons êtres jugés en dernier ressort ; c'est là que notre Dieu, qui, par sa préén4ncnce et par sa grandeur, est le juge de tous les jugements, réforaiera un jour les nôtres : Cuni accepero tempus, ego justitias judicabo '. A quoi surtout s'attachera-t-il dans ce dernier jugement , et quelle sera sa principale occupation ? sera-ce de juger nos crimes ? Non, répond saint Cluysostome ; mais sa première fonction, celle qui marquera davantage la supériorité de son être et sa suprême puissance, sera de juger les jugements que nous aurons rendus contre nos crimes, de rechercher les accusations que nous en aurons faites, de condamner, pom- ainsi dire, nos condamnations, de nous punir de nos punitions, en un mot, de nous faire repentir de nos repentirs mêmes : car voilà proprement le sens de cette parole. Ego justitias judlcabo. Nous nous croyons à couvert et en sûreté sous le voile de ces prétendues pénitences ; mais ce voile n'aura caché que notre coniusion et notre houle. Nous regardons ces coulbssious de nos péchés, suivies

I Fsalm., ixxiv, 3.

de (juelqucs satisfactions légères qu'on nous ri imposées, connue aulanl de jjistiees envci-s Dieu ; mais Dieu nous îcia voir que souvent (/ont été d'énormes injustices ; et c'est de ces fausses justices, ou plutôt de ces injustices véritables, (|u'il nous demandera compte.

Ah ! chrétiejis, que nous servira (le nous être tant llidtés et tant épargnés ? que nous servira d'avoir trouvé et peut-être cherché dans les ministres de Jésus-Christ des hommes indulgents et faciles ? De dispensateurs qu'ils élaieuL des mystères de Dieu, que nous servira d'eu avoir fait les complices de notre lâcheté ? Les coutlescendances qu'ils auront eues pour nous, ces grâces précipitées que nous en aurons obtenues, de quel usage nous seront-elles ? Dieu les ratifiera-t-il ? ce qu'ils auront délié sur la terre, en reli\chant ainsi les droits de Dieu, sera-t-il délié dans le ciel ? le pouvoir des clefs, qui leur a été donné, va-t-il jusque-là ? Non, non, dit l'ange de l'école, saint Thomas, le tribuna. de la pénitence où ils président esL bien, dans un sens, le tribunal de la miséricorde, mais le tribunal de la miséricorde de Dieu, et non de leur miséricorde ni de la nôtre ; moins encore de la nôtre. Car si, par un défaut de zèle, leur miséricorde vient à s'y mêler, ou si, par un aveuglement d'esprit, nous y faisons entrer la nôtre (je le répète, chrétiens, et malheur à moi si je ne vous en avertissais pas, comme dit l'Apôtre, à temps et à contre-temps), de ce tribunal de la miséricorde de Dieu, nous devons passer au tribunal de la justice, mais d'une justice sans miséricorde. Voilà le fondement que vous devez poser, fondement sur lequel les premiers fidèles appuyaient cette sévérité de discipline qui s'oi)servait parmi eux. Apud nos, disaient-ils, au rapport de Tertulhen, districte jrdicatur, tanquam apud certos de divino judicio i : nous nous jugeons exactement et sévèrement, parce que nous savons qu'il y a une justice rigoureuse qui nous attend, et que nous avons toujours en vue. Aussi, ajoute saint Chrysostome, le juge inférieur et subalterne doit toujours juger selon la rigueur de la loi : il n'appartient qu'au souverain de pardonner, et le seul n*oyen d'obtenir grâce, est de ne se l'accorder pas.

Sévérité raisonnable ; car il ne faudrait ici, chrétiens, que notre seule raison pour nous convaincre. Si ces heureux siècles de la première terveur du christianisme, duraient encore, où un seul péché, de la nature même de ceux que notre relâchement a rendus si com-

1 Tertuîl.

SERiVlUN POUR LE QUATRIÈME DIMANCHE DE L'AVENT

miins, était expié par les exercices les puis laborieux et tout ensemble les plus humiliants d'une pénitence de plusieurs années, peut-être nous pourrait-il venir dans l'esprit qu'une telle sévérité passerait les bornes, et ce serait à moi, comme défenseur des intérêts de Dieu, à la justifier ; ce serait à moi h vous faire entendre que, bien loin qu'il y eût de l'excès dans celte sévérité évangeliquc, les premiers chrétiens étaient au contraire fortement persuadés que les droits de Dieu, qu'il s'agit de réparer dans la pénitence, vont encore bien au delà ; que jamais l'Eglise n'a suivi des règles plus sages, et que si dans les derniers temps notre extrême délicatesse l'a forcée en quelque sorte à les mitiger, c'est ce qui relève ces règles mêmes ; je veux dire, d'avoir été, dans leur institution, aussi raisonnables que nous avons depuis cessé de l'être.

Mais nous n'en sommes plus là, mes chers auditeurs, et je n'ai plus besoin ni de la docilité de votre foi, ni de votre soumission à la conduite de l'EgUse, pour vous faire approuver ce qu'il y a de plus sévère dans la pénitence. Encore une fois, elle n'a plus rien de sévère que ce que votre raison même vous prescrit ; ou, pour parler plus juste, ce qu'elle a désormais de plus sévère, c'est ce que votre raison même vous prescrit.

Oui, mes frères, en quoi consiste et a toujours consisté son essentielle sévérité, c'est de nous réduire aux bornes étroites de la raison que Dieu nous a donnée ; et quand nous en sommes sortis, de nous y faire rentrer, en nous obligeant à être raisonnables contre nous-mêmes et aux dépens de nous-mêmes, car c'est là ce qui nous coûte, et ce que nous trouvons de plus difficile dans la pénitence ; de nous interdire tout ce que noire propre raison nous fait connaître, ou péché ou cause du péché ; d'arracher de nos cœurs des affections que nous jugeons nous-mêmes criminelles et source du péché ; de renoncer à mille choses agréables, mais que nous savons être pour nous des engagements au péché ; de nous assujettir de bonne foi à tout ce que nous reconnaissons être des préservatifs nécessaires contre le péché ; de réparer par des œuvres toutes contraires les malheureux effets du péché. C'est ce que je pourrai traiter avec plus d'étendue une autre lois, et c'est en quoi, dis-je, la pénitence nous parait sévère. Hors de là, on se soumellrait à lout le reste-, et pourvu qu'on en fût quille pour ce qui était ordoîiné par les anciens canons, on consentirait sans peine qu'il fussent renouvelés, on jeûnerait, on se couvrirait du ciiice et

de la cendre, on se prosternerait aux pieds des prêtres : mais d'étouffer une vengeance dans son cœur, mais de pardonner une injure, mais de rendre un bien mal acquis, mais de rél.iblir l'honneur flétri par une médisance, mais de saciifier à son devoir une passion tendre, mais de rompre un commerce dangereux et de se détacher de ce qu'on aime, voilà ce qui révoUe la nature, et ce qui désole le pécheur ; voilà ce qu'on a tant de peine à obtenir de lui, et ce qu'on en obtient si rarement ; voilà sur quoi vous vous défendez tous les jours contre les ministres de Jésus-Christ, sur quoi votre résistance énerve si souvent leur zèle, ou le rend inutile.

Cependant voilà ce que j'appelle (souffrez cette expression), et ce qui est en effet le raisonnable de la pénitence : si raisonnable, que vous êtes les premiers à convenir qu'on ne peut pas se dispenser de l'exiger de vous ; si raisonnable, que vous seriez vous-mêmes scandalisés si l'on ne l'exigeait pas. Le reste était d'institution humaine, mais ce raisonnable est de droit naturel et divin ; le reste a pu changer, mais ce raisonnable subsistera toujours, et est en quelque manière aussi immuable que Dieu ; le reste dépendait de l'Eglise, mais ni l'Eglise, ni ses ministres, ne peuvent rien sur ce raisonnable : et il n'y a point d'autorité sur la terre, il n'y en a point dans le ciel, qui puisse nous décharger de l'obligation où nous sommes de l'accomplir.

Heureux si nous goûtons aujourd'hui cette vérité I heureux si, suivant les lumières de cette droite raison, à laquelle, malgré nous, ^ nous sommes soumis, nous embrassons la pénitence dans toute la sévérité de ses devoirs ; si, pour venger Dieu de nous-mêmes et pour le bien venger, nous faisons passer dans nous-mêmes toute la colère de Dieu ! en sorte que nous puissions lui dire comme David : In me transierunt irœ tuœ ' : Seigneur, il s'est fait un transport admirable, et comme une transfusion bien surprenante : du moment que j'ai conçu la grièveté de mon péché, et (jue je l'ai détesté par la pénitence, toute votre colère a passe de votre cœur dftns le „ mien : In me transierunt irœ tuœ. Je dis votre -' colère. Seigneur, car il me fallait la vôtre, et il '> n'y avait que la colère d'un Dieu aussi grand ■ que vous qui pût détruire un mal aussi grand que le péché. La inicunc aurait été trop faible, mais la vôtre a toute la force et toute la vertu nécessaire. C'est pour cela que vous l'avez toute répandue dans uiou àme, parce que mon péché la méritait tout entière. Une partie n'aui'ait pas

I Psalm., Lzxxvii, 17.

SUR LA SÉVKUITK DE \.\ PKNITKNCK

suffi, mais il me la fallait dans toute sa plénitiule, pour pouvdir haïr et punir l'excès do mes dt'sordres : In me (ransierunt ine luœ. Au resle, mon Dieu, c'est en cela luôine (pie je reconnais votre miséricorde ; je dis, en ce (pie vous avez fait sortir votre colère de votre cœnr pom* la faire entrer dans le mien : car si elle était demeurée dans vous, h quoi ne vous aurail-cUe pas porté contre moi ? au lien que passant dans moi, elle s'y est, pour ainsi dire, humanis{3e. Encore, Seigneur, n'avcz-vous pas voulu qu'elle passAt immédiatement de vous dans moi. Sortant de votre sein, elle aurait été trop ardente et trop allumée, et je n'aurais pu la supporter : mais, pour la tempérer, vous l'avez fait passer premièrement dans le cœur de voire Fils, où elle a presque amorti tout son feu, par les saintes et innocentes ciuaulés qu'elle a exercées sur lui. Et parce que le cœur de votre Fils est la source de toutes les grâces, c'est là, c'est dans ce centre de la sainteté et de la miséricorde qu'elle a pris une vertu salutaire pour me sanctilier : c'est ainsi, mon Dieu, qu'elle est venue en moi ; c'est ainsi que je l'ai reçue et que je la veux conserver : lu me transierunt irœ tuœ. Elle rendra ma pénitence sévère, et, par un heureux retour, plus ma pénitence sera sévère, plus elle me deviendra douce. C'est le sujet de la seconde partie.

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