Hist. de CAcad. française, Paris, 1730, iovae U, p
NOTICE SUR BOURDALOUE
sailles. On prétend que M"» de Monlespan disait de Bourdaloue qu'il prêchait assez bien pour la dégoûter de ceux qui prêchaient^ mais non pas assez bien pour rem' plir l'idée quelle avait dtin prédicateur. C'était se montrer bien diiûcile. Peut-être quelque secrète inquiétude la troublait-elle, ou quelque dépit mal déguisé la faisait-il parler ainsi.
On a prétendu que Bourdaloue osa, dans le tcni[)s 011 Louis XIV aimait M"" de Monfe?j)an, rappeler en chaire à ce prince l'adultôre de David avec Bethsabée, et qu'il passa les bornes du ministère évangélique en adressant au monarque ces paroles du pruphèle Nathan à David : Tu es ille vir. Wais cette anecdote est controuvée ; Bourdaloue savait, pour me servir dss expressions d'un philosophe académicien, qui n'a pas toujours lui-même suivi le précepte qu'il donne, que l'orateur chrétien doit se contenter de frapper à la porte des rois^ et ne doit jamais la briser K Si Bourdaloue eût osé tenir un tel langage à son souverain, il eût mérité de s'entendre adresser ce mot de Louis XIV à un prédicateur qui, dans un sermon prononcé en sa présence, l'avait désigné : Je prends volontiers ma part du sermon, mais je n'aime pas qu 071 me la fasse^.
Les succès du P. Bourdaloue surpassaient encore à Paris ceux qu'il obtenait à Versailles. M"* de Sévigné ne parle de ses sermons en général qu'avec enthousiasme :
0)1 dit qu'il passe toutes les merveilles passées et que personne n'a prêché jusqu'ici ; et, rendant compte d'un de ses sermons qu'elle venait d'entendre : Cela fut porté au point de la plus haute perfection^ et certains points furent poussés comme les aurait pozissés l'apôtre saint Paul.
On petit juger, par le trait suivant, de l'empressement extraordinaire qu'on mettait à l'écouter. Il devait prêcher une passion que M°" de Sévigné avait entendue l'année précédente, aux Jésuites, avec M°" de Grignan : Et c'était pour cela, dit-elle, que j'en avais eyivie ; mais l'impossibilité m'en ôla le fjoûl. Les laquais y étaient dès mercredi, et la presse était à mourir.
Cette dame si aimable et sî spirituelle, qui fut le modèle des mères, la gloire de son sexe, et qui vécut dans le monde en remplissant tous les devoirs de la religion, se servait d'une expression singulière, et qui peint bien la réputation populaire dont jouissait le célèbre prédicateur : elle disait à sa fille : Je m'en vais en Bourdaloue, comme elle aurait dit : Je m'en vais en cour.
C'est encore M*"' de Sévigné qui rapporte l'anecdote suivante : « Le maréchal « de Graramont était l'autre jour si trans- « porté de la beauté d'un sermon du P. Boura daloue, qu'il s'écjia tout haut, en un ente droit qui le toucha-. Morb... il a raison! a Madame éclata de rire, et le sermon en c fut tellement interrompu, qu'on ne saa vait ce qui en arriverait. »
La vertu de Bourdaloue égalait son beau talent. Il était admiré de tous ceux qui l'entendaient, respecté même de ceux qui ne cherchaient point à l'entendre. Sa conduite, disait un de ses contemporains, est la meilleure réponse que l'on puisse faire aux Lettres provinciales. Il prêchait un carême à Saint-Sulpice : un jour que le grand Condé s'y était rendu, on causait dans l'église avant que l'orateur montât dans la chaire sacrée, et comme le concours du peuple était grand, le bruit l'était aussi. Dès que le prince aperçut Bourdaloue, il s'écria : Voici les ennemis! le silence et l'ordre furent soudain rétablis , autant par le respect qu'inspiraient sa présence et l'autorité de sa vertu, que par l'empressement de l'entendre.
Bourdaloue fut jugé par ses contemporains, comme il l'a été dans le xvui* siècle, et comme il l'est de nos jours : La Bruyère, dans ses Caraclèra, le comparait à Cicé" ro/j; le P. Sanlecque l'appelait le Chrysostome français ' ; Boileau le proclamait dans ses vers le plus grand orateur.
Dans le siècle suivant, d'Aguesseau* préfère Bourdaloue à Bossuet et à Fléchier, comme modèle de celui qui se destine à parler pour prouver et pour convaincre. L'abbé d'Olivet en lait deux fois l'éloge dans sa continuation de \ Histoire de l^ Académie
h. D'Alembert, Eloge de MassiUon.
2. On est étonné de voir M. Anrpietil, chanoine régulier, nipporler comme uu'.hontiq'T^, dans son livre intitulé, Louix XIV, -ta cour et le Réynt, cette prétendue apostrophe de Bourdaloue au moiiar({ue : Ta €s ilk vil'. L'historien géaovéraia n'est en géaéral
□i assez exact, ni assez circonspnct.
t. Dans sa Satire contre le» dirtcteurs, adressée & Oourdaloue.
4. Daus les Instructions sur les études propre» i 'orwrr un magistrat. Voyez 1© tome I" do ses œuvres, iOfft.
NOTICE SUR BOrilDALOUE.
française. Tniblet Vi'^lèvo aii-(lo?sMS de Massilon^. L'aiileiir dos Troia Siècles reconnaît eu lui /e plus parfait modèle de cette éloquence forte^ convaincante et rapide, qui entraîne l'esprit et triomphe de la résistance.
Enlin, de nos jours, un de nos plus célèbres orateurs, après avoir admiré les divers genres de mérite et do beautés qu'on trouve dans Bourdaloue, s'écrie : Voilà donc Jusqu'où le génie peut s'élever, quand il est soutehu par le travail *I
Les ennemis même de la religion n'ont pu s'empêcher de rendre hommage au mérite de Bourdaloue. Après avoir lu une de ses oraisons funèbres, Bayle s'écriait : Que
tout cela est beau! Bourdaloue m'a
charmé^. L'auteur ^\i Siècle de Louis XIV l'appelle le premier modèle des bons prédicateurs en Europe, et il reconnaît, comme déjà l'avait avoué Burnet, évéque anglican de Salisbury, que Bourdaloue est aussi le rcùu-mateur de l'éloquence en Angleterre*. Enfin, d'Alembert a dit, dans son Eloge de Massillon : « La plus grande gloire de « Bourdaloue est que la supériorité de Mas- « sillon soit encore disputée. »
Bourdaloue ne trouva point les règles établies ; il les fit, ou du moins on les a faites d'après lui : car, en tout genre de littérature, les modèles ont commencé, les préceptes ont suivi.
Les sermons de Bourdaloue renferment tout le dogme et toute la morale, tout ce qu'il faut croire et tout ce qu'il faut pratiquer. On voit partout qu'il est versé dans l'intelligence des livres saints, dans l'étude des Pères, dans la connaissance du cœur humain ; et c'est à ces trois sources qu'il puise l'abondance et la solidité de ses preuves. Ses idées se développent dans un ordre parfait. D'une vérité établie naissent une foule d'autres vérités qui se soutiennent ensemble et se fortifient mutuellement. Il est profond, mais sans obscurité : il éclaire quand il discute, et quand il raisonne il
prouve. On dirait que les my<:fi"^ros mr-mes de la religion sen)l)lent cesser d'être des mystères quand il les déveloi)pe. Il a' laque, il subjugue l'esprit ; il exhorte moins qu'il n'ordonne, il entraîne pliilAt qu'il ne séduit. Une logique puissante le fait toujours arriver jusqu'à l'évidence. Détours, subtilités, sophismes, erreurs, tout est suivi, saisi, renversé, détruit; et les raisonnements, sont disposés dans un tel ordre, que, suivant cette belle comparaison de Quinlilien, ils semblent commander la victoire : Velut imperatoria virtus.
Aucun des nombreux sermons de Bourdaloue ne ressemble à un autre, quoiqu'il en ait composé trois et quatre sur le même sujet. L'inépuisable fécondité de ses plans, toujours variés, toujours différents, fait connaître toute la richesse de son génie, et sera toujours un objet d'adcTiiralidn et d'étonnement.
Son style, clair, no;nbreux, périodique, est tantôt élevé, ta'.itôt simple ; toujours noble, jamais f^oiilier : il est nerveux, sans sécheresse ; concis, sans affectation ; sévère, mais sans exclure ni les fleurs, ni les ornements , qui s'y placent d'euxmêmes et présentent ainsi la grâce réunie à l'austérité \ Les lieux communs n'en sont plus dans les écrits de Bourdaloue. Tout est plein et solide dans ses discours : rien n'est omis, mais rien n'est inutile. Son éloquence est celle des Chrysostôme et des Augustin : il s'exprime avec force su^" la morale, avec netteté sur les mystères, avec dignité dans les panégyriques, avec sentiment et avec art dans les oraisons funèbres. Bourdaloue s'était formé par un long silence au grand art de parler, et il savait se mettre à la portée de tous les hommes qu'il avait ainsi observés et étudiés : tel fut le secret de Fénelon, de Racine et de nos plus grands écrivains.
Bourdaloue est le premier qui ait introduit dans ses discours la peinture des mœurs, « Il commençait toujours, dit l'abbé
1. Voyez ses Essais de littérature et de morale. Amst., 1755, 4 vol. in-lî.
2. Principes de l'éloquence de la chaire, par S. E. lo card. Maury,
3. Leitres contre le p. Maimbourg ; œuvres diverses, tome I".
4. Gilbert Burnet dit, dans ses Mémoires, qu'en voyageant ea France, il fut étonné de l'éloquence de Bourdaloue, et que le prédicateur français réforma les prédicateurs d'Angleterre comme ceux de France.
5. « Les preuves quoique victorieuses par leur force, dit l'abbé Mongin, depuis évêque de Baza?, doivent être rendues brillantes par ie nouvel éclat qu'on leur donne : si elles n'étaient qu'invincibles, et qu'on les exposât sans ornement, la paresse o;» l'indolence les rejetterait, comme ces armes antiques que leur pesanteur fait abandonner, et dont on ne peut plus se servir sans ôter la ronil'e» et sans les rendre plus légères et plus tranchantes. >
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NOTICE SUR BOURDALOUE
c d'Olîvet, par établir sur des principes ft bien liés et bien déduits, une pro- « position morale ; et après , de peur ft que l'auditeur ne se fit point l'appli- « cation de ces principes, il la faisait lui- « mtnne par un détail merveilleux où la c vie des hommes était peinte au naturel, c Or, ce détail étant ce qu'il y avait de « plus neuf, et ce qui, par conséquent, « frappait d'abord le plus dans le P. Bour- « daloue, ce fut aussi ce que les jeunes « prédicateurs tAchcrent le plus d'imiter. « On ne vit plus que portraits, que ca- <( ractères dans leurs sermons. Ils ne sonc gèrent pas que, dans le P. Bourdaloue, o ces peintures de mœurs viennent touc jours, ou comme preuves, ou comme con- « séquences ; que sans cela elles y seraient « hors-d'œuvre ; et qu'un sermon qui n'est c qu'un tissu de caractères ne prouve rien : c de l'accessoire ils firent le principal, et c d'une très-petite partie, le tout ^ »
On a souNcnt comparé ensemble Bourdaloue et Massillon ; mais, quelques rapports que puissent avoir entre eux deux grands orateurs, par la force de leur talent, la vivacité de leur esprit, l'étendue de leurs connaissances, ils ont chacun un caractère propre, distinctif, original, qui empêche de les confondre, et rendrait une comparaison entre eux tout à fait inutile. Ce que Massillon dut au sentiment, Bourdaloue le dut à la force de son génie ; on a dit que l'un prêcha pour les hommes d'un siècle vigoureux , l'autre pour les hommes d'un siècle efféminé : il est certain que les contemporains de Massillon ne lui assignèrent que la seconde place.
La Motte disait qu'un sermon excellent à tous égards serait celui dont Bourdaloue aurait fait le premier peint et Massillon le second ; mais La Harpe a pensé avec raison qu'un tel discours serait uns étrange bigarrure.
On a trop cherché, dans le xvm' siècle, à présenter Bourdaloue comme un froid raisonneur qui ne sait qu'argumenter et convaincre. Pour n'être pas, en général, aussi sensible, aussi touchant que Mas-
sillon; pour avoir négligé, dédaigné peutêtre de toujours intéresser le cœur, et d'y jeter ces douces émotions quelquefois utiles, mais si souvent passagères, il ne faut pas croire qu'il ne connût pas l'art d'émouvoir. Ce n'est pas là le jugement qu'en ont porté ses contemporains. M"* de Maintenon écrivait, après avoir entendu UQ sermon de Bourdaloue prêché devant Louis XIV et sa cour : « Il a parlé au roi G sur sa santé, sur l'amour de son peuple, « sur les craintes de la cour; *il a fait G verser bien des larmes, il en a versé G lui-môme : c'était son cœur qui parlait G à tous les cœurs. »
Massillon avait entendu Bourdaloue et personne ne l'admirait plus que lui. 11 prit une marche différente, celle que lui prescrivait la nature même de son talent'.
Massillon s'attacha à triompher de l'esprit en subjuguant le cœur; Bourdaloue était arrivé au même but par des moyens différents, par une voie plus élevée. La prééminence appartiendra toujours à celui qui créa l'éloquence de la chaire ; qui a, sans contradiction, plus de puissance dans le raisonnement, plus de magnificence dans la pensée ', et qui d'ailleurs m^ manque essentiellement d'aucune des qualités secondaires qui ont brillé dans l'autre avec plus d'éclat.
Le chancelier d'Aguesseau, en disant qu'il ne veut point faire des comparaisons toujours odieuses entre ceux qui ont excellé chacun dans leur genre*" ^ ne nomme point Massillon mais il donne la préférence à Bourdaloue sur Bossuetetsur Fléchier. On peut très-bien comparer, dans un genre où la vanité n'assigne point le rang, ceux que la postérité a jugés, et qu'elle dislingue ou estime à différents titres.
Les sermons de Bossuet ne sont pas aussi méthodiques que ceux de Bourdaloue. En comparant sermon à sermon, Bourdaloue l'emporte facilement. Bossuet ne pourrait avoir l'avantage du parallèle que dans les traits détachés : c'est là que son élévation paraît hors de toute mesure. Ce sont ses mouvements soudains, impétueux, exlraor-
1. Hist. de l' Acnd. française, Paris, 1730, tome II, p. 355. — M"' de Termes disait, ea parlant du talent de Bourdaloue pour les portraits : // est inimitable ; et les prédicateurs qui l'ont voulu co}iier sur cela, n'ont fat que des marmousets (Ménagiana, tome II, p. 228).
2. On rapporte que le P. de la Tour, général de l'Oratoire, ayant demandé à Ua^silloa co qu'il pea-
sail des prédicateurs les plus suivis, il répondit : Je leur trouve beaucoup d'esprit, de grands talents; mais si je pré he, je ne prêcherai pas comme eux. U leur trouvait trop peu d'onction, et troj) de détailf sur les mœurs exlérieures.