‹ Œuvres complètesChapitre 31 sur 183 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

TertuUien, parlant de la pénitence, a dit une chose bien glorieuse d'une part à Dieu, mais de l'autre bien capable de rabattre la présomption et l'orgueil de l'homme. De quoi s'agit-il, mon frère ? ( c'est ainsi qu'il s'adresse à un pécheur ), vous êtes en peine de savoir si votre pénitence vous sera utile, ou non, devant Dieu. Qu'importe ? Dieu vous commande de la faire : n'est-ce pas assez pour vous obliger à lui obéir ? Quand il n'y aurait que le seul respect dû à son autorité, elle mérite bien que vous y ayez égard préférablement à votre utilité : Bonum îibi est pœnitere ; an non, quid revolvis ? Deus imperat ; prior est auctoritas imperantis, quam utilitas servientis ». Or ce que ce Père disait en général de la pénitence, je pourrais le dire en particulier de la sévérité de la pénitence. Quand cette sévérité n'aurait rien que de rebutant pour nous, et qu'elle serait telle que notre amour-propre et l'esprit du monde nous la figurent, Dieu l'ordonnant, il n'y aurait point d'autre parti à prendre que celui d'une généreuse soumissioii. et U serait juste que notre

délicatesse céd.U h la nécessité et à la force du précepte : l'rinr est auctoritas imperantis, (juam ulilit(i!< seri'ientis.

Mais Dieu, chrétiens, n'en veut pas user si absuliiMKMit et si souverainement avec nous et, par une condescendance di^nc de sa grandeur, il sait si bien tempérer les choses, que non-scidcmcnt le poids ne nous accable pas, mais qu'il nous devient m(';me léger; et s'il veut que nous nous C(m(iamnions à toutes li^s rigueurs de la pénitence, il i)rend soin en môme lem[)s que nous y trouvions toute l'onction qui nous la peut adoucir.

Le même TertuUien ne se trompait donc pas ; et quoiqu'il ait eu du reste sur le sujet de la pénitence des sentiments outrés, il a parlé juste quand il a dit ailleurs que la pénitence était la félicité et la béatitude de l'homme pécheur: Pœnitentia hominis rei félicitas ». A qid ne connaîtrait pas les effets de cette vertu, ou plutôt, à qui n'en connaîtrait qu'une partie, cette proposition semblerait un paradoxe. Car qu'y a-t-il en apparence de moins propre h faire le bonheur de l'homme, que ce qui mortifie son esprit, que ce qui crucifie sa chair, que ce qui combat ses passions, que ce qui l'oblige à se renoncer lui-même ? Or ce sont les devoirs essentiels de la pénitence. Il est néanmoins vrai, chrétiens, qu'après l'innocence perdue, rien ne peut rendre l'homme heureux, je dis même heureux dès cette vie, (}ue la pénitence ; et vous en conviendrez sans peine, quand vous m'aurez entendu. Car j'appelle avec TertuUien la félicité du pécheur dès cette vie, ce qui produit en lui la paix et le calme de la conscience, ce qui le remplit de la joie du Saint-Esprit, ce qui le met dans toute l'assurance où il peut être contre les jugements de Dieu. Or voilà les effets naturels de la pénitence que je vous prêche : première vérité, vérité incontestable et qui est de la foi. J'ajoute qu'il n'y a que la pénitence exacte et sévère qui ait la vertu d'opérer ces divins effets ; c'est-à-dire qui produise dans le pécheur cette tranquiUité, qui lui fasse goûter cette joie, qui lui donne cette assurance, ou du moins cette confiance chrétienne : seconde vérité qui s'ensuit infailliblement de l'auh-e. N'ai-je donc pas droit de conclure que la pénitence, dans sa sévérité même, nous devient douce et aimable? Ecoutez* moi : ceci vous édifiera plus que tout ce qu'il y a d'effrayant et de terrible dans la religion.

Oui, c'est la véritable pénitence, et par conséquent celle où le pécheur se flatte moins, où il s'épargne moins, qui produit la paix : et de

«TenuU.

SI

SF.RMON POUR LE QUATRIÈME DIMANCIIK T>E L'AVENT.

là vienl que le Fils de Dieu ne sépara point ces deux grAces qu'il accorda loul à la fois à la plus généreuse et la plus fameuse pénitente, Maiie- Madelcine, lorsqu'il lui dit au moinontde sa conversion : Remittunlur tibi peccala tua ; vade in pace ï : vos péchés vous sont remis ; allez en paix. Cette paix de Dieu, comme l'appelle saint Paul, parce qu'elle est en efl'it souverainement et par excellence le don de Dieu : Fax Dei 2 ; celte paix que le monde ne peut donner, parce qu'elle n'est pas de son ressort: Quam miimlus dare non potest pacem ^ ; cette paix qui surpasse tout autre sentiment, tout autre bien, tout autre plaisir, et sans laquelle môme il ne peut y avoir ni plaisir ni bien dans la vie : Fax Dei quœ exsiipevat omnem sensum '* : cette paix qui met le repos dans un cœur, qui en fait cesser les troubles, qui en apaise les remords ; celte paix, disje, fut le premier fruit des saintes dispositions avec lesquelles Madeleine vint se présenter à Jésus-Christ. Jusque-là, rebelle à Dieu et livrée à elle-même, elle avait eu de continuels combats à soutenir. Jusque là, emportée par sa passion, mais au môme temps gônée et bourrelée par sa raison, elle avait senti l'aiguillon du péché : c'est-à-dire elle en avait senti la confusion, l'amertume, le repentir, bien puisqu'elle n'en avait goûté la douceur. Jusque-là elle avait vécu dans des inquiétudes mortelles ; mais elle commenta à jouir enfin de la paix dès que, par sa pénitence, elle eut trouvé grâce devant Dieu. Car ce fut alors qu'elle entendit cette divine parole, et qu'elle en éprouva l'effet : Vade in pace; allez en paix. Comme si le Sauveur du monde, usant de l'empire absolu qu'il avait sur le cœur de cette pécheresse, lui eiit commandé, aussi bien qu'aux vents et à la mer, de se calmer : Imperavit ventis et mari , et fada est iranquillUas magna ^.

Quoi qu'il en soit, je prétends, mes chers auditeurs, qu'autant que nous pratiquons la pénitence avec cet esprit de ferveur et celte exacte sévérité envers nous-mêmes, autant nous y trouvons de consolation ; que ce qu'éprouva Madeleine convertie, Dieu, par sa miséricorde, nous le fait sentir, puisqu'il nous dit comme à elle intérieurement et même sensiblement, par la bouche de ses ministres : Tout vous est pardonné : Remittuntur tibi peccata tua ^' ; ne soyez plus en peine : Vade in pace.

Mais comment est-il possible qu'une pénitence sé\ ère, qui, selon la maxime de Tertullien, fait en nous la fonction de la justice cl de

• Luc, vu, 48. — ' Philip., ir, 7. — ^Orat. Eccl. — * Philip., iv, T. — * Matth., viii, 20, — 6 Luc, vn, 48.

la colère de Dieu, nous donne néanmoins l« paix ? Ah ! chrétiens, voilà le niiiacle que je vous prie de remanjuer : car c'est (lar sa sévérité même qu'elle ajiaise Dieu, qu'elle désarmé Dieu, qu'elle nous rend amis de Dieu, que d'un Dieu courroucé et irrité, lequel n'avait pour nous que des rigueurs, et qui ne nous préparait que des châtiments, elle le force , tout Dieu qu'il rsl, par une sainte violence et par une espèce di; conversion qui se fait en lui, à devenir un Dieu de bonté, un Dieu qui met sa gloire à nous pardonner sans réserve tout ce que nous ne nous pardonnons pas, qui ne se souvient de nos offenses que pour en faire le sujet et la matière de SCS grâces, qui n'est notre juge que pour nous montrer encore plus aulhentiquement qu'il est notre pCre, puisqu'alors il nous juge en père, au lieu qu'à la fin des siècles il nous jugera en maître ; enfin, un Dieu, qui, déposant toutes pensées, tous sentiments de vengeance, n'a plus désormais, comme il s'en déclare lui-même, que des sentiments de compassion et de charité, que des pensées de réconciliation et de paix : Dicit Dominus : Ego cogito cogitationes pacis, et non alJUctionis*.

Voilà, dis-je, le miracle de la pénitence. Elle fait donc, parce qu'elle est sévère ( appliquezvous à cette pensée, qui n'est que la suite de celle de Tertullien ), elle fait donc, i)arce qu'elle estsévère, la fonction de lacolèretlo Dieu; mais elle la fait bien plus efficacement que la colère de Dieu même, ou, plutôt, elle fait en nous ce que la colère même de Dieu toute seule n'y peut faire : pourquoi ? c'est qu'au heu que la colère de Dieu punit en nous le péché sans l'effacer, la pénitence l'efface en le punissant; c'est que la colère de Dieu toute seule, quelque satisfaction qu'elle exige et qu'elle tire du pécheur, ne peut jamais faire que Dieu soit satisfait ; ce qui se voit dans l'enfer, où l'éternité tout entière des peines que souffrent les réprouvés ne satisfait jamais Dieu, parce que dans l'enfer, dit saint Bernard, il n'y a que la colère de Dieu qui agit. Au lieu que la pénitence, par un heureux mélange de la colère et de la miséricorde divine, de la colère divine dont elle fait l'office, et de la miséricorde divine qu'elle attire, est la juste et entière salisfaction que Dieu attend du pécheur. Par conséquent, c'est la pénitence sévère qui nous remet bien avec Dieu, et, par une suite non moins infaillible, qui nous remet bien avec nous-mêmes. Car comment serons-nous en pai\: avec nousmêmes, tandis que nous sommes en guerre

I Jercm-, xziz, 11.

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