SERMON SUR LA NATIVITÉ DE JESUSCDRIST
ANALYSE
Sujet. Au mime instant que l'ange annonça aux pasteurs la naissance de Jésus-Christ, une troupe de la milice céleste
se joignit à lui, et se mit à louer Dieu, en disant : Gloire à Dieu au plus haut des deux, et pait aux hommes sur la
terre l
En deux paroles, voilà les deux fruits de la naissance du Sauveur, la gloire à Dieu et la paix aux hommes. Mais le mondain superbe et ambitieux, dit saint Bernard, n'est pas content de ce partage. Outre la paix, il voudrait encore la gloire. Ayons en horreur ce sentimeat ; et laissant à Dieu la gloire, contentons-nous de considérer ce mystère, par rapport à nous, comme un mystire de paix.
DiYisio^i. Jésus-Christ dans sa naissance est appelé par Isaïe le prince de la paix ; et l'Apôtre nous apprend que la paix a été le bienheureux terme de sa mission. Voilà pourquoi ce divin Enfant voulut nailrc sous le règne d'Auguste, qui fut, de tous les règnes, le plus tranijuille. Mais celte paix extérieure et temporelle, dont le monde jouissait alors, n'était encore que pour nous disposer à une autre paix plus avantageuse et plus sainte,quc le Fils unique de Dieu nous apportait du ciel. La paix avec Dieu, lr« partie ; la paix avec nous-mêmes, 2* partie ; la paix avec le prochain, 3e partie.
Première partie. La paix avec Dieu. Comme pécheurs, nous étions ennemis de Dieu, et incapables par nous-mêmes de nous réconcilier avec Dieu. Il nous fallait donc un médiateur qui pût à la fois satisfaire à la justice de Dieu, et nous attirer la miséricorde de Dieu. Or c'est ce que fait Jésus-Christ, en réunissant dans sa personne Dieu et l'homme.
lo Nous voyons d'abord dans cet enfant la miséricorde de Dieu incarnée et humanisée. La grâce de Dieu, dit saint Paul, a paru dans ce mystère, et s'est rendue sensible. Jusque là Dieu n'avait encore eu que des pensées de paix, coname parle le Prophète; mais aujourd'hui il en vient à l'effet, et il les exécute en nous donnant un rédempteur.
DE JESUS -CiIUlST. 1ï
?o Coppnihnt Dieu n'oiililîc point ses înli'rm^ ,'car iînons voyons, dans le ri'dcnoiilcur f|ii'il niu* donne, la mistîilcorde de Dieu In^ariu'i' et liuiniinisoc, nous y voyons ;iii nii-rac tem|>s la jusliie de Dieu «ali^faitc cl (iliinciniMit ven;,'(*e, par la p(';nitcnce que ce Sauveur commence à lairo pour nftus. Tellement que la iiamle de D.ivid se vûrille dans l'élable, savoir : que la justice et la njjstMicorde se sont rencontrées, et ((u'clles ont fait ensemble une alliance (étroite.
Voiri donc l'idt'e nalurelle que nous devons avoir de ce mystère, cxiirimi^e dans ces belles paroles de l'ApAlre : Dieu était dêns Jrxus-Clirist, rcconciliant le monde avec soi, c'est-!i-dire Jésus-Christ était dans la crèche, et il y était humilié, pauvre, soulTrint ; et Dieu était dans Jésus-Christ, aeceplanl ses humiliations, sa pauvreté, ses sonirrances, comme des salisraclions de tout ce que l'orK'ueil, la cupidité, l'amour du jilaisir et de npus-mèmcs nous ont fait commettre de crimes. Car, demandr; saint Bernai d, co mnenl Dieu n'aurait-il pas élé llrclii par la pénitence de ce Fils bien-aimé, et Dieu comme lui ? Et comment, satisfait par la pénitence d'un Dieu, pourrait-il rejoler la nôtre '?
Jadis la nôtre, car avec la pénitence de Jésus-Christ noire Suiveur, il faut encore II nôtre pour consommer l'affaire de no- Ire salut. Il faut di! notri; part une pénitence semblable ii celle de Jésus-Christ, qui puisse être unie il celle de Jésus-Christ, et parconséquent une pénitence solide, efiîcace, sévère, comme celle de Jésus-Christ.
Si telle est votre pénitence, consolez-vous ; vous êtes en p:iix avec Dieu : ou si c'a été jusqu'à présent une pénitence défectueuse, corrigez-en les abus, et convertissez-vous de bonne foi.
DiiuxiKMt: PAurii:. La paix avec nous-m ;nies. Jésus-Christ, dans le mystère de sa naissance, nous apprend le secret d'entretenir cette paix avec nous-m'-mes. Nous l'ignorions, ce secret, et nous cherchions la paix oii elle n'était pas, savoir : dans la grandeur et dans l'opulence ; mais Jésus-Christ, qui est le c/wm/rt, la vériU et la vie, nous découvre en ce saint jour les deux sources de la vraie paix, je veux dire : 1" l'humilité de cœur ; 1" la pauvreté de cœur.
lo C'est dans ce mystère qu'un Dieu-Homme nous prèclie hautement l'humilité ; et c'est de l'humilité que dépend non-seulement noire sainteté, mus noire félicité dans la vie. Car ce qui fait perdre si souvent la paix ii notre cœur, n'est-ce pas notre orgueil et notre ambition ? de là les in(uiéluiles, les tristesses, les mélancolies, les chagrins, les désespoirs. Reconnaissons-le de bonne foi : voilà, hommes du siècle, ce qui vous trouble.
Quand vous aurez renoncé ;i celte passion, dès lii vous aurez la paix ; parce que, dès là, soumis à Dieu, vous serez contents de votre forlune, et vous ne formerez plus tant dintrignes qui vous agitent, et qui ne vous laissent pas un jour tranquille.
Apprenez donc de tnoi, vons dit Jésus-Christ, que je suis humble de cœur, et apprenez à l'être comme moi : alors vous trouverez le repos de vos dmes. Et ne pensez pas (|ue cette humilité de cœur soit une faiblesse : c'a été la vertu des forts, la vertu des sages, la vertu d'un Dieu, qui s'est revêtu de notre chair pour nouscn donner un modèle sensible.
2o Uneautre source de nos combats intérieurs, c'est l'attachement aux biens de la terre. Quels soins pour les acquérir ! quelles peines pour les conserver I quelles frayeurs au miindre danger (h les perdre ! quels regrets après les avoir perdus \ Le remède, c'est le détacliement évangélique. Un chrétien pauvre de cœur jouit toujours d'un repos inaltéraljle, soit qu'il soit dans l'indigence ou dans l'abondance, parce qu'il n'a point mis son appui dans les richesses périssables, et qu'il se conforme en tout à la volonté de Dieu.
Or, c'est ce que votre Sauveur vient encore vous enseigner; c'est ce que vous prêchent l'élable, la crèche, les langes de cet Enfant-Dieu. Il ne commence pas seulement à l'enseigner, mais à le persuader au monde. De pauvres pasteurs se retirent d'auprès de lui, comblés de joie : des riches (ce sont les mages) viennent à ses pieJs déposer leurs trésors, et se faire un mérite et un plaisir d'y renoncer.
Crèche adorable de mon Sauveur, c'est toi qui me fais goiiter la pauvreté que j'ai choisie ; et vous, mon Dieu, confondez-moi, si jamais ce sentiment sortait de mon cœur.
Troisième partie. La paix avec le prochain. L'Apôtre, exhortant les Romains à la charité, leur disait : Si cela se peut, et autant qu'il est en vous, conservez la paix avec tous les hommes. Toutes ces paroles sont remarquables. Si cela se peut : l'impossibilité est la seule excuse légitime qui puisse là-dessus devant Dieu nous disculper. Autant qu'il est en vous : en sorte que nous puissions nous rendre témoignage qu'il n'a jamais tenu à nous , ni à nos soins. Avec tous les hommes : sans en excepter un seul, pas même ceux qui nous sont les plus opposés, parce que •juvent c'est avec les plus diiTiciles et les plus fâcheux que nous avons à vivre dans une plus étroite société.
Or, quel est le principe de cette paix ? une sainte conformité avec Jésus-Christ naissant, io C'est un Dieu qui se dépouille pour nous de tous ses intérêts. 2o C'est un Dieu qui nous prévient, selon le langage du Prophète, de toutes les bénédictions de sa douceur. Deux moyens pour entretenir une paix éternelle avec nos frères: désinléressement et douceur.
1° C'est un Dieu qui, par amour pour nous, se dépouille de tous ses intérêts, qui de maître se fait obéissant; de grand, petit; de riche, pauvre; et ce désintéressement est le plus nécessaire et le plus sûr moyen pour concilier les cœurs. Moyen nécessaire; carde prétendre vivre en paix avec le prochain, tandis qn'on est dominé par l'intérêt, c'est se flatter d'une espérance chimérique: mais aussi, moyen sûr: ôtez l'intérêt, plus de divisions, de querelles, de procès: la paix régnera partout. S'il en doit coûter pour cela, faisons ce sacrifice à Jésus-Christ, il le mérite bien. Faisons-le à la charité; par là nous achèterons la paix, et la paix quenojs aurons avec ce parent, avec ce frère, avec ce voisin, avec ce concurrent, vaudra mieux pour vous que l'intérêt qu'on vous disputait, et à quoi vous renoncerez.
2° Ce n'est pas seulement l'intérêt qui trouble la paix entrevous et leprochain: ce sont encore vos aigreurs, vos emportements, vos fiertés. Mais un second moyen pour la maintenir, cette paix si désirable, c'est la douceur. Or, rentrez dans l'éUible de Bethléem, vous y verrez un Dieu qui vous prévient, un Dieu qui vous reciierche, un Dieu qui s'attendrit sur vous, et qui veut ainsi se faire aimer de vous. .\près cela, faites-vous un point d'honneur de n'aller jamais au-devant de votre frère; prenez à son égard des airs dédaigneux, et tiailez-le avec dureté: c'est renverser le plus solide fondement delà paix.
Quel est notre aveuglement ! Dans ce temps, où Dieu nous afflige par le fléau de la guerre, nous lui demandons une paix qui ne dépend pas de nous ; et dans le cours de la vie, nous ne travaillons à rien moins qu'à nous procurer la véritable paix qui es' entre nos mains. Les puissances de la terre sont souvent plus tôt d'accord que nous ne le sommes les ims avec les autres. Donneznous, Seigneur, celle paix après laquelle les peuples soupirent, et qui doit pacifier le monde chrétien; mais préférablement à celt' paix, toute n'cessairc qu'elle est, donnez-nous celle qui doit nous réconcilier avec vous, nous réconcilier avec nous-mêmes, nous réconcilier avec nos frères.
Cùiu^Umeat n roi.
SERMON SUR LA NATIMTÉ
BC subito /aelt est cvpi angelo multitudo militice coelestis lawtan. tiumDeiim, et dicentium : Gloria in altissitnis Deo, et in terra pax kcminibus.
Au m£mc instant que l'ange annonça aux pasteurs la naissance de Jésus-Christ, une troupe de la milice céleste se joignit i lui, et se mit à louer Dieu, en disant : Gloire k Dieu au plus hnut des cieux, et paix aux hommes sur la terre I (fSaint Luc, chap. i/, 13)
SlRE,
En deux paroles, voilà les deux fruits delà naissance du Sauveur : la gloire à Dieu et la paix aux hommes. La gloire à Dieu, à qui elle est due par justice, et la paix aux hommes, à qui Dieu la donne par grâce. La gloire à Dieu, qui la possède comme un bien propre, et la paix aux hommes, qui la désirent comme le plus digne objet de leurs vœux. La gloire à Dieu, qui seul la mérite, parce qu'il est seul grand par lui-même ; et la paix aux hommes, qui doivent se mettre en état de l'obtenir, jusqu'à sacrifier tout pour l'avoir. C'est, dit saint Bernard, le partage le plus raisonnable, et même pour les hommes le plus favorable qui fut jamais.
Cependant, ajoute ce Père, on voit dans le monde des hommes qui ont peine à le goûter : et tel est l'ambitieux et le superbe. En effet, parce qu'il est superbe et ambitieux, ce partage fait par les anges, quoique favorable pour lui, ne le contente pas : Non placet ei angelica distribtitio, dans gloriamDeo, etpocem homiuihus i. C'est-à-dire qu'aveuglé d'un injuste désir de s'élever au-dessus des autres, il ne se contente pas d'avoir la paix, mais qu'il veut encore avoir la gloire. Et quoique Dieu dans l'Ecriture se soit si hautenieut déclaré qu'il ne donnera sa gloire à personne : Gluriam meam alteri non dabo 2, il est assez téméraire pour répondie à Dieu dans son cœur : Et moi, sans attendre que vous me la donniez, je me l'atlribuerai, et je l'usurperai : El ego, inquit siiperbus, mihi illam, licet nondederis, usurpabo'^.
Ayons, mes chers auditeurs, ce sentiment en horreur. ]\Iieux instruits de nos véritables intérôls, tenons-nous-en au partage qui nous est offert dans l'Evangile : il nous est trop avantageux pour en souhaiter un autre. Disons à Dieu, comme David : Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam^ : ne nous donnez pas la gloire. Seigneur ; la gloire ne nous appartient pas. Réservez-la pour vous tout entière, parce qu'elle est tout enlière pour vous et pour votre saint nom. Mais donneznous cette paix salutaire que vos anges nous font espérer, et que Jésus- Christ votre Fils vient
I Bernard. — ' Isai., xui, 8. — ' Bernard. — • Psalm-, cxiii, 1.
lui-même nous apporter. Parlant de la sorte^ nous parlerons en chélieiis. Ainsi, l'auguste mystère que nous ci^iubrons étant pour nous, dans le dessein de Dieu, mystère delà paix, considérons-le uniquement sous cette idée. Rapportons là toutes nos vues, et altachons-nou» aux divines instructions que nous fournit sur ce point important la naissance d'un Dieu fait homme. Mais d'abord rendons nos devoirs à la plus pure des vierges, à celte vierge incomparable, qui, par un prodige inouï, toujours vierge, est devenue la mère de son Dieu, et félicitons-la avec l'Eglise de celle glorieuse maternité, qui a été le principe de notre salut Ave, Maria.
Un enfant nous est né, disait Isaïe, parlant en prophète et annonçant par avance ce qui devait arriver dans la plénitude des temps : Parvulus natus est nobis^. Et cet enfant, ajoutait le prophète, sera appelé l'admirable, le Dieu fort, le père du siècle futur, mais surtout le prince de la paix : Et vocabilur admirabilis, Deus fortis^ ]mter fuluri sœculi, pri/jcfjjs/wc/^^x'est aujourd'hui, chrétiens, que nous voyons à la lettre l'oracle accomph. C'est aujourd'hui que l'enfant Jésus a vérifié dans sa personne cette prédiction, qui ne pouvait convenir qu'à lui, et que, dès son berceau, il a fait voir qu'il était souverainement et par excellence le prince de la paix : Princeps pacis : comment cela ? [larce que dans le mystère de ce jour il a commencé à faire l'office de médiateur et d'arbitre de la paix ; qu'il a paru dans le monde pour y établir les vrais principes de la paix ; qu'il s'est servi du ministère des esprits célestes pour annoncer à ses élus l'Evangile de la paix : car, selon la parole de l'Apôtre, la paix a été le bienheureux terme et la fin principale de sa mission : Veniens evangelizavit pacejn^.
Comme il naissait pour faire régner la paix (appliquez-vous à celte pensée ; elle est de saint Chrysostome, et elle va éclaircir ma proposition), comme il naissait pour faire régner la paix, tout devait concourir à son dessein ; et en effet, par une singulière providence, tout y concourut. Et voilà pourquoi ce divin Enfant voulut naître sous le règne d'Auguste, qui fut de tous les règnes le plus tranquille ; tout l'univers, c'est-à-dire tout l'empire romain, se trouvant, par une espèce de miracle, dans une paix profonde pour confirmer par cette circonstance ce qui était écrit du Messie, que l'abondance de la paix naîtrait avec lui : Orietur
! Isai., IX, 6. — 'Ibid. — ' Ephes., ij, 17.
DE JI^SUS-CimiST.
in diebus cjus jttstitia et ahundautia pucia '.
Mais, après loal, duvlicMis, celle paix c\[ériciire et lcini)0iclle tloiit le monde jouissait alors n'était encore que pour servir de disposition h une autre paix bien plus avantageuse et bien plus sainte, (juc le Fils uni(iue de Dieu lions apportait du ciel; et c'est Ici que j'entre dans le tond de notre mystère, et (|ueje vous prie d'y entrer avec moi. Je m'expliciuc. Maintenir la paix des nations, éteindre le feu des guerres et des dissensions qui les consument^ pacilicr les royaumes et les états, c'était, il est vrai, l'ouvrage de celle Providence générale qui préside au gouvernement du monde : mais rétablir la paix entre l'homme et Dieu, mais enseigner à riiumme le secret de conserver la paix avec soi-môme, mais donner h l'homme des moyens sûrs et inlaillibles pour entretenir une paix éternelle avec le prochain, c'était et ce devait être l'cflet particulier, l'elTet miraculeux de la sagesse de Dieu incarné, je veux dire de la naissance de Jésus-Christ et de sa venue au monde.
C'est donc lui, mes chers auditeurs, qui, par sa sainle nativité, et par toutes les circonstances qui l'accompagnent, nous procure aujourd'hui la paix avec Dieu, la paix avec nous-mêmes, et la paix avec nos frères : la paix avec Dieu, par la pénitence qu'il fait déjà pour nous dans i'étable de Bethléem : c'est la première partie; la paix avec nous-mêmes, par l'humilité et par le détachement des biens de la terre, qu'il nous prêche déjà si hautement, en choisissant une crèche pour son berceau : c'est la seconde partie ; la paix avec nos frères par la douceur, ou, pour mieux dire, parla tendre charité dont il est lui-même en naissant une leçon si vivante et si touchante, et dont il nous donne le plus parlait modèle : ce sera la conclusion : Veniens evangelizavit pacem : venant au monde, il nous a annoncé la paix : mais avec qui? je le répète, avec Dieu, en se faisant notre victime par la réparation entière du péché ; avec nous-mêmes, en détruisant les deux principes de tous nos troubles intérieurs, l'orgueil et la cupidité ; avec nos frères, en amolUssant la dureté qui nous est si naturelle, ou du moins si ordinaire à leur égard, et en nous inspirant à son exemple la bénignité : Evangelizavit pacem. Oui, il a étés dès son entrée au monde, l'évangéliste et le prédicateur de cette triple paix, si désirable et si nécessaire pour nous ; de la paix avec Dieu, en nous apprenant à apaiser Dieu ; de la paix avec nous-mêmes, en nous apprenant à être humbles et pauvres de cœur ; de la paix avec le
prochain, en nous apprenante être doux et humains : c'est tout le sujet et le partage de discours. Je vous deiuandi; une favorable lention.
i'REMlf:RE PARTIR.
C'est un principe de religion qui ne peut être contesté et dont tout le monde convient : comme pécheurs, nous étions enfants de colère, cl, en cette qualité, non-sculcnicnt ennemis de Dieu, mais incapables par nous-mêmes de nous réconcilier avec Dieu. Il nous fallait donc un médiateur qui, venant au monde avec un pouvoir légitime, négociât et conclût entre Uieuet nous cette importante réconciliation ; c'est-àdire qu'il nous fallait un médiateur qui, tout ensemble zélé pour nos intérêts et chargé des intérêts de Dieu, accordât l'homme et Dieu dans sa personne ; un médiateur en qui Dieu trouvât la plénitude de la satisfaction qui lui était due, et en qui l'homme trouvât la plénitude de la rémission et de la miséricorde dont nous avions besoin ; un médiateur qui, réunissant ces deux choses, pacifiât, comme dit saint Paul, le ciel et la terre, et qui, aux dépens de lui-même, sans aucun préjudice des droits de Dieu, nous remît en grâce avec Dieu. Or voilà, chrétiens, ce que la foi nous découvre, et ce qui s'est heureusement accompli dans le mystère de ce jour; car que voyons-nous dans I'étable de Bethléem? comprenez bien cette vérité, sur quoi roule toute notre religion. Nous y voyons, dans la personne d'un Enfant-Dieu, la miséricorde de Dieu incarnée et humanisée, et au même temps, par le plus surprenant de tous les miracles, la justice de Dieu satisfaite dans la rigueur et authentiquement vengée. Miséricorde de Dieu, juslKîe de Dieu : deux attributs dont la parfaite alliance devait produire la paix entre Dieu et Ihomme, mais qui ne pouvaient être unis de la manière intime dont ils l'ont été, que dans le Verbe fait chair. Ecoutez-moi , et vous en allez être convaincus.
Nous voyons, dis-je, dans cet enfant, la miséricorde de Dieu incarnée et humanisée. C'est ce qui nous paraît d'abord dans son adorahle naissance, dont saint Paul comprend en un mot tout le mystère, quand il dit que ce fut alors que se fit la première apparition du Dieu Sauveur, et que la grâce du Dieu Sauveur, qui auparavant était quelque chose d'impénétrable et d'incompréhensible , se rendit palpable et sensible : Apparuit gratia Dei Salvatoris nostriK Prenez garde, mes frères, dit saint Ghiysos-
>Tit. II»1L
SEUMO.N SUR I A NATIVITE
tome etpllifiinnt ce passage de l'Apôlrc : il y avait (ies sirrics enliers que Dien, quoique oiït'nsé, las d'èlre en guerre avec les hoinnies, niédilait de faire avec eux un Irailé de {)..ix pour lequel il avait réservé tous les trésors Je sa miséricorde et de sa grAce. Il y avait ies siècles enliers que ce Dieu de gloire disait aux hommes, pai- un de ses prophètes : Efio cogito super vos cogitationes pacis, et non affUrtiouis ' : j'ai sur vous des pensées de paix, et non de colère et de vengeance. Mais ces pensées de paix, ajoute saint Chrysostome, étaient alors toutes renlermées dans le cœur de Dieu. Ce n'étaient que des pensées, des vues, des projets, qui, ne sortant point hors de Dieu, demeuraient sans exécution. Dieu était plein de ces pensées, mais le temps n'était pas encore venu où il avait résolu de les manifester et de les produire. Comme Dieu de miséricorde, il avait des pensées de paix, et cependant on ne voyait partout que des efîets de sa justice et d'une justice rigoureuse. Aujourd'hui ces pensées de paix, suspendues depuis tant de siècles, et cachées dans le sein de Dieu, commencent h éclater aux yeux des hommes : pourquoi? parce que Jésus-Christ, Dieu et homme, c'est-à-dire la grâce même et la miséricorde même, se fait voir à eux : Apparuit gratia Dei. Ce ne sont plus des pensées de paix, mais des chefs-d'œuvre consommés, mais des miracles, mais des prodiges de paix ; et Dieu ne dit plus simplement : Je conçois, je médite : Ego cogito; mais : J'accomplis, j'exécute ce que j'avais promis aux pécheurs. Ainsi nous l'a-t-il fait entendre quand il a fait paraître, dans le mystère que cclèhre aujourd'hui l'Eglise, son Verbe revêtu de notre chair, et quand il a donné au monde un rédempteur.
Mais en le donnant au monde, ce rédempteur, Dieu n'a-t-il point oublié ses propres intérêts? en choisissant un moyen si extraordinaire et si étonnant pour mettre au jour ces pensées de paix qu'il avait éternellement conçues, n'a-t-il point fait avec nous une paix désavantageuse et peu honorable pour lui? Ah! chrétiens, \o'ûh ce que nous ne pouvons assez admirer; et c'est ici qu'il est juste qu'éclairés, comme nous le sommes, des lumières de la foi, nous rendions hommage à la sagesse de notre Dieu. Non, poursuit saint Chrysostome, Dieu en choisissant ce moyen, n'a point oublié ce qu'il se devait à lui-même, et la preuve en est évidente. Car, tandis que je vois, dans le divin enfant qui vient denaitre , la miséricorde
■Jerem-, xXiX|ll*
de Dieu incarnée et 1iiimanis(?e, je vois dans la même personne de cet enfant la justice de Dieu pleinement vengée. Tandis que j'y vois lagrûce et la rémission du péché offerte h l'homme, j'y vois une victime de propitiation offerte à Dieu pour l'expiation du péché. Comme le péché est la seule cause delà guerre qui met entre Dieu et nous une si fatale di\ision, je vois dans la crèche un Sauveur déjà sacrifié comme une hoslie vivante pour abolir le péché qui nous a sénarés de Dieu. Comme la pénitence est le capital et le plus essentiel article de notre paix avec Dieu, j'y vois un IIommc-Dieu commençanldéjàà faire pénitence pour nous, et nous aiiprcnant à la faire nous-mêmes pour nousmêmes.
Mystère adorable de paix que David, par un esprit de prophétie, avait prétendu nous marquer quand il avait dit : Misericordia et veritas obviaverunt sibi^ : là miséricorde et la vérité, c'est-à-dire, dans le sens littéral du psaume, la miséricorde et la justice, se sont rencontrées ; et où, demandait saint Bernard, se sont-elles rencontrées ? Dans i'élable où est né Jésus-Christ ; disons plutôt, dans Jésus-Christ. Jusque-là elles avaient tenu des routes toutes différentes et tout opposées, et rien n'était plus éloigné de la miséricorde que la justice. Aujourd'hui elles se rapprochent, et l'une vient heureusement à la rencontre de l'autre: Obviavernnl s//;?, jusque là, l'une avait paru absolument contrair t à l'autre, car le propre de la justice était de punir et le propre de la miséricorde de pardoiuier. Ici le pardon et la punition se joignent ensemble : la punition qui tombe sur l'innocent, les souffrances de Jésus -Christ dans la crèche méritant le pardon aux hommes coupables, et le pardon qu'obtiennent les hommes coupables n'étant fondé, conformément aux décicls éternels de Dieu, que sur les souffrances de Jésus-Christ et sur la punition que subit l'innocent, et à laquelle il veut bien se soumettre. D'où il s'ensuit, ce qu'ajoute le texte sacré dans une autre expression encore plus forte, que la justice et la paix se sont mutuellement baisées comme deux sœurs : Justitia et pax osculatœ sunt 2. Paroles que même saint Bernard appliquait, et avec raison à la naissance du Fils de Dieu, puisqu'il est certain que le fondement de notre paix avec Dieu a été cette justice vindicative que Dieu, usant de tous ses droits, a exercée contre le péché, en livrant son Fils pour nous. Or n'est-ce pas dès ce jour qu'il a commencé à le livrer, et pouvaitil le livrer d'une manière plus sensible qu'en le
> Psalm., LxxxiT, 11. — ' Ibid.
DE JÉSUS-CIFRIST.
faisant naître dans l'état où la crèche nous le repit'sonlc ?
QntMIoest donc l'idée natniellc que nous de- \ons avoir de ce mystère ? la voici, mes chers aiuiifoiu-s, tdie que l'a eue le j^rand ApAtro, et dans les mùtnes termes qu'il l'exprimait : Dcus erat in Christo, mundumreconciUanssibi ^ : Jésus-Christ était dans la crèche, et Dieu était dans Jésus-Christ réconciliant le monde avec soi. Pensée suhlinie, digne de saint Paul, et qui, pour être hien développée, demanderait un discours entier. Dieu était dans Jésus-Christ, réconciliant le monde avec soi et se réconciliant lui-même avec le monde : c'est-à-dire, Dieu était dans Jésus-Ciuist, recevant les satislactions queJésus- Cluist lui faisait de tous les crimes du monde, cl, en vne de ces satisfactions qu'il recevait de Jésus-Christ, oubliant, pardonnant, efRiçiuit, abolissant tous les crimes du monde. Méditons ces \)aro\cs : Deus erat in Cfiristo, miindum re. concilians sibi; Jésus-Christ était dans la crèche, offrant ù Dieu, comme souverain prêtre de la loi de grîice, le sacrifice de son humanité sainte, et Dieu était dans Jésus-Christ, acceptant ce sacrifice pour réparation de toutes les impiétés, de tous les blasphèmes, de tous les sacrilèges, de tous les scandales, de toutes les profanations qui devaient se commettre dans le monde, à la honte du nom chrétien: Deuserat in Christo; Jésus- Cluist était dans la crèche humilié et anéanti, et Dieu était dans Jésus-Christ, se dédommageant parla de tous les attentats que l'orgueil des hommes avait formés ou devait former contre sa gloire, de tout ce que leur ambition démesurée , de tout ce que leur extravagante vanité, de tout ce que leur maligne jalousie devait produire dans le monde d'injustice et de désordres : Deus erat in Christo ; Jésus-Christ était dans la crèche, rendant à son Père les premiers hommages de cette obéissance sans bornes qui devait bientôt s'étendre jusques à la mort, et jusques à la mort delà croix ; et Dieu était dans Jésus-Christ, vengé par là , mais hautement , de tous les mépris que les hommes devaient faire de sa loi, de tout ce que l'esprit d'indépendance, de tout ce que l'insolence du libertinage, de tout ce que la présomption du relâchement devait leur inspirer contre ses ordres, et au préjudice de la soumission qui lui est due : Deus erat in Christo ; Jésus-Christ était dans la crèche immolant sa chair virginale par les misères d'une extrême pauvreté, et Dieu était dans Jésus-Christ, se faisant justice par là de tout ce que la sensualité et la mollesse, de tout ce que l'excès du luxe, de
laCor., V, 9.
tout ce que l'amour du plaisir, de tout ce que l'ahus des commodités et des délices de la vie devait causer de déréglemetit et de eorriiplion dans les nuiMirs : je veux dire, de toutes les impudicilés, (le tous ces vices abominables (jue saint Paul défend de nouuner, de tous ces monstres de péchés qui déshonorent l'honune, cl qui le dégradent jusqu'à le mettre au rang des bêtes : Deus erat in Christo ; en un mot, Jésus- Christ était dans la crèche faisant pénitence pour nous, et Dieu était dans Jésus-Christ, agréant cette pénitence, mais en môme temps nous la proposant pour modèle, comme s'il nous eût dit à tous: Voyez, et faites de môme: Jnspicej et fac secundum exemplar i.
C'est, dis-je, à cette condition que Dieu était dans Jésus- Christ, nous réconciliant avec soi, et, par un effet réciproque de son amour, se réconciliant avec nous : Deus erat in Christo, mundumreco}icilians sibi. Car, tout irrité qu'il était par la grièvelé de nos offenses, comment aurait-il pu, reprend saint Bernard, n'être pas fléchi par la pénitence de ce Fils bien-aimé, dont il put bien dire dès lors ce qu'il devait déclarer solennellement dans la suite : Hic est Fi" lins meus dilectus, in quo mihi complacui 2 ? de ce Fils qui, quoique naissant avec l'apparence de pécheur, était non-seulement le Saint des Saints, mais la sainteté môme ? de ce Fds qui, quoique anéanti dans une crèche, était aussi puissant que lui, égal à lui, et, sans usurpation, Dieu comme lui ? Comment, encore une fois, aurait-il pu ne l'accepter pas, cette pénitence d'un Dieu ? et, satisfait par la pénitence d'un Dieu, comment aurait-il pu rejeter la nôtre?
Tel est donc d'abord, mes chers auditeurs, le fruit précieux de la naissance d'un Dieu sauveur, notre paix a\ec Dieu par la pénitence. Mais du reste, ne nous y trompons pas, et, pour approfondir par rapport à nous cette même vérité, quand je dis par la pénitence, j'entends par une pénitence sincère, solide, efficace ; j'entends par une pénitence fervente, exacte, sévère: car il n'y a que celle-là seule qui soit capable de nous réconcilier avec Dieu et de pacifier nos consciences devant Dieu, parce qu'il n'y a que celle-là seule qui ait de la conformité avec la pénitence de l'Homme-Diiu. Cne pénitence imparfaite, tiède, languissante ; une pénitence lâche, où le pécheur s'écoute, se flatte, se ménage ; une pénitence commode, et que l'on veut accorder avec toutes les douceurs de la vie; une pénitence qui ne crucifie point la chair,
JExod., XXV, 40. — 2 Matlh., iii. 17.
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SE!\MON SUR LA NATIVITÉ
qui n humilie point l'esprit ; une pénitence stérile et sans œuvres, c'est une pénitence vainc, et une pénitence vaine, bien loin d'apaiser Dieu, outrage Dieu ; bien loin de calmer nos consciences, les déchire de mille remords; bien loin d'en faire cesser les inquiétudes, est elle-même le sujet des reproches intérieurs les plus ])iquanls et des plus cruelles alarmes. Il nous faut, dit saint Chrysostome, une pénitence qui puisse élrc unie h celle de Jésus-Christ, une pénitence qui puisse être le supplément de celle de Jésus- Christ, une pénitence dont le pécheur puisse «roirectse rendre témoignage qu'elle accomplit, comme parle l'Apôtre, ce (lui manque aux souffrances de Jésus-Chrisl: or, pour cela, il faut qu'elle ait tous les caractères queje viens de marquer, sincérité, solidité, intégrité, sévérité» et qu'ainsi elle participe à toutes les qualités de la pénitence de Jésus-Christ.
Si telle a été la vôtre, et si, dans l'esprit de cette véritable pénitence, vous avez eu le bonheur d'approcher dignement dessaints mystères, c'est, mes chers auditeurs, ce qui doit aujourd'hui vous consoler, et de quoi je dois vous féliciter. Vous êtes en paix avec Dieu ; vous avez trouvé grâce devant Dieu. Dieu a ratifié dans le ciel la sentence d'absolution que le ministre de son sacrement a prononcée sur la terre en votre faveur. On vous a dit, comme à ce paralytique de l'Evangile : Allez, ne péchez plus : Ecce sanus factus es, jam nolipeccare * ; mais aussi vivez en repos sur tout le passé ; il vous est remis. Heureux état ! préférable à toutes les fortunes du monde ! je suis en paix avec Dieu. Dieu était mon ennemi, et j'étais ennemi de Dieu ; mais enfin voilà Dieu réconcilié avec moi, et me voilà réconcilié avec Dieu. Paix de Dieu , que le Saint-Esprit compare à un repas somptueux, à un repas délicieux, tant elle remphl l'àme d'une onction abondante et consolante. Paix de Dieu, souverainement désirable au pécheur, puisque par elle le pécheur rentre auprès de Dieu dans tous les droits de l'innocence et de la justice.
Que si néanmoins, mon cher auditeur, vous êtes assez malheureux pour n'avoir fait qu'une pénitence défectueuse, et pour être encore, malgré votre pénitence, dans le désordre du péché, écoutez ce que je vous annonce ; et, tout malheureux que vous êtes , ce que je vous annonce doit vous inspirer une humble et une généreuse cou fismceiCoyivertere ad Dominum Deum fuMW 2; convertissez- vous à votre Dieu. Faites pénitence ; et, en la faisant, conformez votre
}}qui„ r, 14. — * Lament.
pénitence à la pénitence de l'enfant Jésus ; unissez votre pénitence à la pénitence de l'enfant Jésus. Touché de ce que lui ont coûté vos péchés, ressentez-les comme lui ; pleurez-les comme lui ; joignez vos larmes à ses larmes, votre douleur à sa douleur, et je vous réponds de la part de Dieu d'une prompte et d'une parfaite réconciliation. Telle est la grâce qm vous est offerte. Serez-vous assez aveugles, assez insensés, assez réprouvés pour la refuser ? Cependant, outre la paix où nous rentrons avec Dieu, le mystère de Jésus-Chrisl naissant nous apprend encore à conserver la paix avec nousmêmes ; et c'est le sujet de la seconde partie.
L'homme en était réduit à ce déplorable éta' d'être tians une continuelle guerre avec soimèiue, et de ne pouvoir se donner la paix à soi-même : et ce qui semble bien étonnant, dans l'affreux désordre où il était tombé par le péché, il ne lui fallait pas moins un médiateur, pour le réconcilier avec lui-même que pour le réconcilier avec Dieu. Or de là je conclus que Jésus-Clnisl est donc encore, par cette même raison, le prince et le Dieu de la paix : jmnceps pcicis, puisque, dans le mystère de sa naissance, il nous apprend, et parles exemples qu'il nous donne et les leçons qu'il nous fait, le secret inestimable d'entretenir la paix avec nousmêmes, secret que nous avons tant d'intérêt à découvrir, et qu'il nous est si important de savoir, mais qu'il n'appartenait qu'à ce Dieu naissant de nous révéler.
En effet, jusque là les hommes l'avaient ignoré cet art tout divin : séduits et aveuglés parle dieu du siècle, ils s'étaient faussement persuadé que le plus sûr moyen de trouver la paix du cœur était de satisfaire ses désirs, de contenter son ambition, do rassasier sa cupidité, et pour cela d'être honoré et distingué dans le monde ; de s'enrichir, et de vivre dans l'abondance ; de se pousser, de s'élever, de s'agrandh*. Ainsi l'avaient cru et le croyaient tant de mondains. Or, en raisonnant de la sorte, non-seulement, dit l'Ecriture, ils s'étaient trompés, mais en se trompant, ils s'étaient rendus malheureux : Contritio et in félicitas in viis eorum 2 ; pourquoi ? parce qu'en raisonnant de la sorte, ils n'avaient pas connu le chemin de la paix : Et viam pacis non cognoverunt 2. Au lieu du repos intérieur et du calme qu'ils se promettaient dans leur opulence et dans leur élévation, ils ne trouvaient que trouble, que chagrin, qu'af-
) PsAlm., XIII, 3. — 3 Ibid.
DE jr^siTS-cimisT.
flictioii d'espril : Contritio et infelicitas. Tel élail le sort (les partisans du monde : et plût au ciel, mes clicrs auilitours, que ce ne fût pas encore aujourd'hui le vôtre !
Qu'a fait Ji^sus-Christ? Il est venu nous enseigner le clieniin de la paix, que nous cherchions et (jue nous ne connaissions pas. Luimême, qui dans rEvani;ilc s'est appelé le chemin : Ego sum via ', il est venu nous servir de guide, et nous montrer la route où nous pouvons immanquablement arriver au terme de cette bienheureuse paix. Lui-môme, qui s'est appelé et qui est en effet la vérité : Èfjn sum Veritas ^, il est venu nous désabuser des erreurs grossières dont nous nous étions laissé [)révenir à l'égard de celte paix. Lui-même, qui est la vie : Ego sum vita ^, il est venu nous faire goûter ce qui pouvait sind nous moltrc on possession de cette paix. Tout cela comment ? en nous découvrant dans le mystère de ce jour les deux sources véritables de la paix avec nous-mêmes, savoir : l'humilité de cœur et la pauvreté de cœur; et en détruisant dans ce même mystère les deux grands obstacles à cette paix tant désirée, et néanmoins si peu commune, qui sont notre orgueil d'une part, et de l'autre notre attachement aux biens de la terre : Veniens eoangelizavit pacem. Ne perdez rien d'une instruction si solide et si édifiante.
Oui, c'est dans ce mystère qu'un Dieu- Homme, en naissant parmi les hommes, nous prêche hautement, par son exemple, ce qu'il devait dans la suite établir pour fondement de toute sa doctrine : Discile a me, quia mitis sum ethumiiis corde, et inveuietis requiem animabus vestris ^ : Appi-enez de moi que je suis humble de cœur, et tenez pour certain que par là vous trouverez le repos de vos âmes. Oracle, dit saint Augustin, d'où devait dépendre, non-seulement notre sainteté, mais notre félicité dans la vie. Car il est évident, mes frères, que ce qui nous empêche tous les jours de trouver ce repos de l'âme si estimable, et sans quoi tous les autres biens de la vie nous deviennent inutiles, c'est l'opposition secrète que nous avons à l'humilité chrétienne. Reconnaissons-le avec douleur, et gémissons-en devant Dieu : ce qui fait perdre si souvent la paix à notre cœur, et ce qui nous met dans l'impuissance de la conserver, c'est l'orgueil dont nous sommes remplis, et qui nous enfle; cet orgueil, qui nous fait croire en tant d'occasions qu'on ne nous rend pas ce qui nous est dû, qu'on n'a pas pour nous assez d'égards, qu'on ne nous considère
* Joau., Kiv, 6. — î Ibid. — 5 Ibid.— « Matlh., xi, 29.
pas autant que nous le méritons. Car de là naissent les mélancoli(;s et les tristesses, de là les désolations et les désespoirs, de là les aigreurs et les emporlerneuls : les tristesses, quand nous nous voyons maltraités; les désespoirs, quand nous nous croyons méprisés; les einportcinenls, quand nous nous prétendons insultés et outragés : Dieu prenant plaisir, dit saint Chrysostome, à punir notre orgueil par notre orgueil même, et se servant de notre amour-propre pour nous faire souffrir, quand, par un excès de délicatesse et de sensibilité dont notre orgueil est le principe, nous ne voulons lien souffrir. Si nous étions humbles, et humbles de cœur, nous serions à couvert de tous ces chagrins. Au milieu des contradictions et des adversités, ihumililé nous tiendrait dans une situation tranquille. Quehjue injus ticc qu'on pût nous faire et que l'on nous fit, l'humilité nous consolerait, l'humilité nous affermirait, l'humilité calmerait ces orages, réprimerait ces mouvements déréglés qui bouleversent une àme, si je puis ainsi m'exprimer, et qui lui causent de si grandes agitations.
Ah! chrétiens, méditons bien ce point important. Examinons bien, et demandons-nous à nous-mêmes pourquoi nous nous troublons si aisément ? pourquoi, au moindre soupçon d'un mépris souvent imaginaire, nous nous piquons si vivement ? pourquoi, sur un vain rapport d'une parole dite contre nous par imprudence, et par lé. gère té, nous nous affligeons,nous nous alarmons, nous nous irritons? Quare tristis es, anima mea, et quare conturbas me • ? C'est la question que se faisait à lui-même le Prophète royal, et que peut se faire à toute heure l'homme superbe avec beaucoup plus de sujet : Pourquoi, mon àme^ êtes-vous triste, et d'où vient que vous me troublez ? Nous n'en trouvons point d'autre raison que ce fonds d'orgueil avec lequel nous sommes nés, et que nous avons toujours entretenu, bien loin de travailler à le détruire. Voilà, hommes du siècle qui m'écoutez, ce qui vous rend incapables de goûter cette paix qui, de votre aveu néanmoins, est, après votre salut, le souverain bien. Vous la désirez préférablement à tout, puisque vous ne désirez tout le reste que pour y parvenir. Cependant vous n'y parvenez jamais : ne vous en prenez qu'à vous-mêmes, à cette ambition qui vous possède, et à laquelle vous vous êtes comme livrés ; à cette ambition qui, malgré tant de biens dont Dieu vous a comblés dans la vie, vous empêche d'être jamais contents de ce que vous êtes, et vous pousse toujours à wHloir
I Psalm., XLi, 6.
SERMON SUR LA NATIVITÉ
ôlre ce que vous n'êtes pas ; h cette ambition qui, par la plus inonsirueuse ingralitudc envers la Providence, vous fait compter pour rien tout ce que vous avez, et toujours aspirer à ce que vous n'avez pas, jusqucs à vous fatiguer pour cela saus relâche, jnsqnes à vous crucifier vousmôuies; à cette ambition, qui fait naître dans voire cœur tant de basses et de houleuses jalousies, qui des prospéritc^s d'aulrui vous lait de si amers sujets de douleur, qui vous jette en de si violents trans[)Orts quand on s'oppose à vos desseins, qui vous inspire de si mortelles aversions quand on traverse vos entreprises. Je le répète, et je ne puis trop fortement vous l'imprimer dans l'esprit, c'est là que le mal réside, c'en est là le principe et la racine.
Quand vous aurez une bonne fois renoncé à cette passion; quand, par une modération chrétienne et sage, vous saurez vous tenir dans le rang où Dieu vous a placés-, quand, par une justice que vous ne vous rendez pas, et qu'il faudrait vous rendre, vous reconnaîtrez que Dieu n'en a que trop fait pour vous ; dès là vous posséderez ce trésor de la paix, que vous avez en vain cherché jusqu'à présent, parce que vous ne l'avez pas cherché où il est. C'est-à-dire, dès là vous bénirez Dieu dans votre condition, sans envier celles des autres. Dès là, soumis à Dieu, vous ne penserez plus qu'à vous sanctifier dans votre état, sans courir éternellement après un fantôme que vous vous figurez comme un bonheur parfait, mais dont la chimérique espérance ne sert qu'à vous tourmenter. Dès là, contents de votre fortune, vous en jouirez paisiblement et avec actions de grâces; vous ne vous appliquerez qu'à en bien user, et vous ne craindrez rien autre chose que d'en faire un criminel abus. Dès là, chargés de rétablissement de vos familles, après avoir fait en chrétiens tout ce qui dépendra de vous pour y pourvoir, vous vous en reposerez sur cette aimable Providence dans le sein de laquelle, couune dit l'Apôtre, nous devons jeter toutes nos inquiétudes, comptant et pouvant compter avec assurance que si nous lui sommes fidèles elle ne nous manquera pas : Omnem sollicitudinem vestmm projicientes in eum *. Dès là, affranchis de la servitude et de l'esclavage du monde, vous atleudrez tout de Dieu; vous ne mettrez votre appui, voire confiance qu'en Dieu; vous enlrcrczdaus la suinte et heureuse liberté des enfants de Dieu; tous les nuages se dissiperont, toutes les tempêtes se calmeront ; et un moment de celle paix secrète, que votre oigueil a tant de fois troublée, vous dé-
'IPetr-, T, 7.
dommagera bien des faux avantages où il visait, et des vaines prétentions qui vous exposaient à de si fâcheux retours et à de si rudes combats.
Or, voilà pourquoi Jésus-Clirisl vous dit aujourd'hui : Apprenez de moi que je suis humble de cœur • Discite a vie quia milis sum et humilis corde. Et ne regardons pas cette humilité de cœur connne une faiblesse : c'a été la vertu d'un Dieu, et c'est la vertu des forts, la vertu des sages, la vertu de âmes sensées, et par-dessus tout la vertu des élus de Dieu. Apprenez-la donc (écoutez toujours votre maître), et apprenez-la de moi, puisqu'il n'y a que moi de qui vous puissiez l'apprendre, et que toute la philosophie n'a point été jusque là. Apprenez-la de moi qui ne suis venu que pour vous en faire des leçons, et qui, pour vous la mieux persuader, me suis humilié et anéanti moimême. C'est-à-dire, apprenez de moi que ce sont deux choses incompatibles que la paix et l'orgueil ; que votre cœur, quoi que vous fassiez, et quoi que le monde fasse pour vous, ne sera jamais content, tandis que la vanité, que l'ambition, que l'amour de la gloire y régnera : par conséquent, que pour trouver sur la terre le centre et le point de la féUcité humaine, que pour avoir cette paix de l'àme, qui est par excellence le don de Dieu, il faut être humble, et sincèrement humble, et solidement humble : Discite a me quia mitis sum et humilis cordCy et invenities requiem animabus vestris.
Car c'est là, mes frères, dit saint Bernard, ce que la sagesse de Dieu incarnée a prétendu nous déclarer dans cet auguste mystère. Parce que nous sounnes charnels, et, comme tels, accoutumés à ne rien comprendre que de charnel, le Verbe de Dieu a bien voulu luimême se faire chair pour venir nous apprendre sensiblement, et, selon l'expression de ce Père, charnellenient, que l'humilité est la seule voie qui conduit à ce repos du cœur si salutaire, et môme absolument si nécessaire pour notre sanctification. Quand ce ne serait donc, conclut saint Bernard, que pour nous-mêmes, rendons-nous aujourd'hui dociles aux enseignements de ce Sauveur, et écoutons-le, ce Verbe divin : au moins dans l'état de sa chair : Quia nihil prœler caniem audire poteras, ecce Verbum euro fuctumest : audiasillnd, velin carne *. Mais ce n'est pas assez.
Il nous fait encore, chrétiens, une seconde leçon non moins importante. Car quelle est l'autre source de ces combats intérieurs et de ces guerres intestines qui nous déchirent si
Stni.
DE JKSUS-CIÏRIST.
cruellement ? convenez- en avec moi ; c'est la cupiclil('-, l'envie d'avoir, un niallicureiix et danniahiv attacluMnent aux biens de la terre. Vous y tlieichoz les ilouccuis de la vie, et l'ardeur extrême qui vous brùlc en l'ait le tourment de votre vie. En efTet, quels soins empressés pour les ac(]uérir 1 quelles peines pour les conserver 1 quelles fniycurs au moindre danger de les perdre ! quels dc^sirs insatiables de les augmenter ! quels chagrins de n'en avoir pas assez pour salisl'aire ou ii vos prétendus besoins, ou c\ vos dépenses superflues ! quelle douleur, quel accablement, quelle consternation, quand malgré vous ils vous échappent des mains, et qu'une mauvaise affaire, qu'un accident imprévu vous les enlève ! quelle honte de tondier par là non-seulement dans la disette, mais dans l'humiliation ! quel regret du passé ! quelles alarmes sur le présent ! quelles inquiétudes sur l'avenir, au milieu Je tant de risques inévitables dans le commerce du monde, au milieu de tant do révolutions et de revers dont vous êtes témoins, et à quoi tous les jours vous vous trouvez vous-mêmes exposés!
Le remède, c'est le détachement évangelique. Donnez-moi un homme pauvre de cœur, rien ne sera capable de l'altérer; c'est-à-dire donnez-moi un homme vraiment détaché des biens sensibles, à quelque é[)reuve qu'il plaise à Dieu de le mettre, dans l'adversité comme dans la prospérité, dans l'indigence comme dans l'abondance, il jouira d'une paix profonde. Usant de ses biens comme n'en usant pas, et, selon la maxime de saint Paul, les possédant comme ne les possédant pas, il sera disposé à tous les événements. Tranquille comme Job, et inébranlable au milieu des calamités du monde, il se soutiendra par la grande pensée dont ce saint homme était pénétré, et qui conservait le calme dans son âme : Si bona suscepimus de manu Domini, mala quare non suscipiamus * ? si nous avons reçu les biens de la main du Seigneur, pourquoi, avec la même soumission, n'en recevrions-nous pas les maux ? Dans les disgrâces et dans les pertes, préparé comme Job à les supporter, il dira avec lui : Domimis dédit, Ûomiiius abstulit •^ : c'était le Seigneur qui me les avait donnés, ces biens ; c'est lui qui me les a ôtés : il ne m'est rien arrivé que ce qu'il a voulu ; que son nom soit à jamais béni : Sit nomen Domini henedictu7n '^. Heureux état ! solide et ferme soutien ! ressource conti-eles malheurs de la vie, toujours prête, et qui ne peut jamais manquer !
1 Job, if, 10. — s Ibid., I, 21.-3 Ibid.
Or, c'est ce que votre Sauveur vient aujourd'hui vous aj)prcndre par un i^xemple biern plus propre encore à vous convaincre et à iulrf. impression sur vos esprits, rpie celui de Job. C'est ce que vous prêche l'étable, la crèche, les langes de cet Enlanl-Dieu : Hoc nobis prœdicat stabulum , hoc clamât prœsejie , hoc panni evangeliznnt K C'est lui qui vous apprend que les pauvres de cœur sont heureux, et qu'il n'y a même dans la vie que les [)auYres de cœur qui soient heureux et qui le puissent ôhe : Beati pauperes spiritu 2 ; qu'une [)artic donc, mais une parhe essentielle de notre béatitude sur la terre, est d'avoir le cœur libre et dégagé de l'altachement aux biens de la fortune. 11 ne commence pas seulement à l'enseigner, mais à le persuader au monde. En effet, à peine a-t-il paru dans le monde avec toutes les marques de la pauvreté dont il est revêtu, que je vois des pauvres (ce sont les pasteurs), non-sculemcut soumis et résignés, mais bénissatit, mais glorifiant Dieu dans leur état ; des pauvres qui, touchés de ce qu'ils ont vu en Bethléem, s'en retomnent, quoique pauvres, comblésde joie ; des pauvres contents dejleur sort et ne portant nulle envie aux riches de Jérusalem, parce qu'ils ont connu dans la personne de ce divin Enfant le bonheur elles prérogatives infinies de leur condition : Et reversi sunt pastores glorificantes et laudantes Deum 3. A peine a-t-il paru dans l'étable, que je vois des riches (ce sont les mages), qui, bien loin de mettre leur cœur dans leurs richesses, viennent mettre leurs richesses à ses pieds ; qui se font en sa présence un mérite de les mépriser, d'y renoncer, de s'en dépouiller. Les uns et les autres heureux, parce qu'en se conformant à ce Dieu pauvre, ils ont trouvé le chemin de la paix.
Crèche adorable de mon Sauveur, c'est toi qui me fais aujourd'hui goûter la pauvreté que j'ai choisie, c'est toi qui m'en découvres jle trésor, c'est toi qui me la rends précieuse et vénérable, c'est toi qui me la fais préférer à tous les établissements et à toute l'opulence du monde. Confondez-moi, mon Dieu, si jamais ces sentiments, seuls dignes de vous, seuls dignes de ma profession, et si nécessaires enfin pour mon repos, sortaient de mon cœur. Vous les y avez conservés jusqu'à présent. Seigneur, et vous les y conserverez. Cependant, cette paix avec nous-mêmes, tout avantageuse qu'elle est, ne suffit pas encore, si nous n'y joigans la paix avec le prochain : et c'est la troisième in-
i Bern, — ^ Matth., T, 3. — ^ lqc., u, 20.
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SERMON SUR LA NATIVITÉ
stniction que nous devons tirer de la naissance de Jésus-Christ, comme vous l'allez voir dans la dernière partie.