SUR LA SAINTETÉ
ANALYSE
Sujet. Dieu est admirahle dans ses saints.
Comme nous ne connaissons Dieu sur la terre que dans ses ouvrages, ce n'est aussi sur la terre, à proprement parler, qus dans ses ouvrages qu'il est admirable pour nous. Or l'ouvrage de Dieu, par excellence, ce sont les saints. Mais en quoi Dieu, reprend saint Léon, est particulièrement admirable dans ses saints, c'est de nous les avoir donnés tout ii la fois, et pour nos protecteurs, et pour nos modèles. Ne les considérons dans ce discours que sous cette qualité de moidas, et faisons servir leurs exemples à notre sanctification.
Division. La sainteté trouve dans les esprits et dans les cœurs dos hommes trois grandsj obstacles à surmonter : le libertinage, l'ignorance et la lâcheté. Les libertins la censurent ; les ignorants la prennent mal, et n'en ont que de fausses idées; enfin les lâches la regardent comme impossible, et désespèrent d'y parvenir. Or montrons aux premiers que, supposé l'exemple des saints, leur libertinage est insoutenable, l" partie ; aux seconds, que, supposé l'exemple des saints, leur ignorance est sans excuse, 2e partie ;et aux derniers, que, supposé l'exemple des saints, leur lâcheté n'a plus de prétexte, 3° partie.
Première partie. Libertinage insoutenable, supposé l'exemple des saints. C'est de tout temps que les libertins ont combattu la sainteté. Saint Jérôme nous marque surtout deuxartificcs dont ils se sont servis contre elle: 1° Us l'ont contestée comme fausse ; 2° Us l'ont décriée comme défectueuse. Comme fausse, prétendant qu'il n'y avait point de vraie sainteté : comme défectueuse, se persuadant et voulant persuader aux autres qu'elle était aumoinssujette à mille défauts. L'exemple des saints détruit ces deux préjugés.
l" Le libertin ne veut point reconnaître de vraie sainteté, et traite tout ce que nous appelons sainteté d'hypocrisie. Malignité également injurieuse à Dieu et pernicieuse aux hommes. Injurieuse à Dieu, en lui étant la gloire de tant d'œuvres saintes, comme si la grâce n'en était pas le principe ; pernicieuse aux hommes, en les privant d'une des grâces les plus puissantes, qui est le bon exemple.
Mais quelque présomptueux que soit le libertinage, jamais il ne sesoutiendra contre certains exemples irréprochables que Dieu lui opposé pour le confondre ; ce sont ceux des saints. Il y a dans le monde des hypocrites, c'est-à-dire de fausses saintetés, il faut l'avouer; mais de là même saint Augustin conclut qu'il y a donc aussi une vraie sainteté, puisq-.'e la fausse sainleié n'est qu'une imitation de la vraie, et que ce sont les vraies vertus qui, par l'abus qu'on en fait en voulant se déguiser, onl produit les fausses vertus. Cette vraie sainteté est rare, je le sais; mais n'y eùt-il dans le monde qu'un vrai saint, son exemple suffit pour la condamnation du libertin. Or, par la providence de Dieu, il y en a toujours quelqu'un de ce caractère, do; t le mondain luimême n'oserait contester et désavouer la sainteté.
Cependant naus n'en sommes pas là ; et pour un juste dont l'exemple suffirait, Dieu nous en découvre aujourd hui une multitude innombrable ; ce sont ces saints glorifiés dans le ciel, ces hommes en qui la grâce a opéré tant de merveilles, à ui elle a inspiré de si grands sentiments, à qui elle a fait faire de si grandes actions. Exemples mémorables, exemples convaincants.
2° Le libertin au moins tâche de décrier la sainteté, en lui imputant des défauts prétendus. Mais si les saints ont des défauts,
n'est pas à la sainteté qu'il faut s'en prendre, puisqu'ils ne sont pas saints par là. D'ailleurs est-il juste d'exiger de la vraie piété qu'elle rende tout à coup les hommes parfaits ? Je pourrais m'en tenir là pour la confusion de l'impie; mais l'Eglise va plus loin: elle lui fait voir, dans celte troupe glorieuse de saints que nous honorons, des hommes vraiment irrépréheiisibios au sens même que le monde les veut. Leurs siècles les ont reconnus tels qu'on nous les dépeint, les siècles suivants les ont canonisés; et c'est sur le témoignage du monde entier que nous leur rendons un culte si solennel.
Deuxième partie. Ignorance sans excuse, supposé l'exemple des saints. On se laisse prévenir des erreurs les p' us grossières touchant la sainteté. Mais l'exemple des saints confond toutes ces erreurs, et rend notre ignorance inexcusal'e : pourquoi? parce que l'exemple des saints nous fait connaître en quoi consiste la vraie sainteté, et nous apprend qu'elle est toute renfermée dans les devoirs de notre condition. Sainteté raisonnable, qui se fait estimer par elle-même, et que je ne puis envisager sans me dire à moi-même: Voilà ce que je dois être, et sans me sentir porté à le devenir.
Non, les saints ne se sont point précisément sanctifiés par des œuvres éclatantes et particulières; ce n'était point là le fond de leur sainteté : car, 1° ils pouvaient être saints sans cela; 2° avec cela ils pouvaient n'être pas saints. Us pouvaient être saints sans cela : combien de prédestinés n'ont jamais rien fait sur la terre qui leur ait attiré l'admiration? Et ils pouvaient avec cela n'être pas saints: combien de réprouvés ont fait sur la terre des actions à quoi les hommes ont applaudi, tandis que Dieu les condamnait ? 11 n'est pas parlé dans l'Evangile d'un seul miracle de la Mère de Dieu, ni de Jean-Baptiste; et l'Evangile, au contraire, parle des miracles que faisaient les faux prophètes.
Par où donc les saints ont-ils été saints ? 1° Us n'ont été sainU que parce qu'ils ont rempli les devoirs de leur étal; 2° «t
il SBRMON VOVH LA F^TK TK TOL'S LES SAINTS.
ils n'ont rempli les devoirs de leur étal que parce qu'ils liaient saints, et que parre qu'ils ont su accorder leur condition arat leur religion. Saints , parce que dans leur roiidition ils ont rcn lu ii cliicun ce ([ui lui appnrtenait. Sainis, [inrce «lu'ils cm honoré par leur roruluite leurs ministères. Saints, parce qu'ils ont préféré en toutes choses la conscience aux intérêts liumains. Saints, parce que, soumis ti Dieu, ils se sont tenus dans l'ordre oii Dieu les voulait. Ajoulou'; que, parce qu'ils étaient saints, ils ont rempli tous leurs devoirs, parce qu'il n'y avait que la saiutrté qui put être une dispo:.ition générale et criicace ii ce |.arfiiit accomplirscmcnt de leurs obligations. Sans la sainteté ils auraient succomba en mille rencontres; mais leur îainlcté les « soutenus.
Pourquoi saint Louis est-il au nombre de ceux qHc nous invoquons ? parce qu'il s'est acquitté de tous les devoirs d'un roi.^ El pourquoi .'*'esl-il acquitté de tous les devoirs d'un roi ? parce que c'était un saint roi. Aussi est-ce cette (iilélité constante i nos devoiis qui nous coûte. Car, pour ne manquer à aucun de ses devoirs, il Taut, en bien des occasions, se faire violence el se renoncer-
Tboisikme partie. LAcheté sans prétexte, supposé l'exemple des sainis. Car l'exemple des Sainis est une preuve convaincante : 1° <|ue la sainteté n'a rien d'impraticable pour nous ; 2" qu'elle n'a rien mime de si difficile dont elle ne porte avec so'i l'adoucissement.
1° Rien d'impraticable |wnir nous dans la sainteté. Dieu nous le fiiit connaître sensiblement, en nous mettant devant les yeux des millions de Saints qui ont été dans le monde ce que nous ne voulons pas qu'on y puisse être. C'est ce qui convertit saint Augustin, lorsque, dans celte merveilleuse vision qu'il nous a lui-même décrite, il crut entendre la sainleté, qui, lui[montrant un nombre presque infini do vierges, lui dirait ; />"/» quoi! ne pourrez-vous pas ce que ceux-ci et celles-là ont pu .'Voilà comment Dieu nous parle h nous-mêmes dans cette fête, et ce qui fera notre condamnation dans son jugement.
2° Uien même de si diflicile dans la sainteté, qui ne porte avec soi son adoucissement. Tertullien disait que Jésus-Christ était lo solution de toutes les difficultés d'un chrétien. Mais ce qu'il a dit de l'cxeniple de cet Homme-Dieu, il semble qu'on peut le dire encore avec plus de sujet de l'exemple dos Saints ; car, sur l'exemple de Jésus-Clirist, il restait une difficulté prise de Jésus-Christ même, savoir : qu'il était Dieu, et qu'étant, comme Dieu, la toute -puissance même, il était plus en état que nous de faire ce qu'il a fait, et de souffrir ce qu'il a souffert. Mais que puis-je répondre, quand on me fait voir dans les Saints des liommes comme moi, qui ont tout entrepris et tout souffert avec joie ? Saint Paul convainquait les premiers fidfies, en ienr retraçant le souvenir de tous les justes de l'ancienne loi ; et que pouvons-nous dire quand on ajoute à ces exemples tous ceux de la loi nouvelle? surtout quand on y ajoute l'exemple de tant de martyrs à qui les plus rigoureux tourments sont devenus non-seulement supporta idc?, mais agréables?
Non, nous n'avons plus de prétexte que l'exemple des Saints ne détruise. Ils avaient les mêmes soins que nous, les mêmes passions, les mêmes occasions, les mêmes obstacles; ils ne servaient pas un autre maitre ; el ils n'attendaient pas une antre gloire.
Mais, après tout, comment être saint et vivre en certains états du monde ? Comment ? Si ces états étaient incompatibles avec la sainteté, Dieu ne nous y aurait pas appelés, et il ne vous permettrait pas d'y demeurer. Point d'état où il n'y ait eu des Saints. Regardez dans votre état ceux qui s'y sont sanctifiés, et formez-vous sur ces niodi-'les. C'est dans C'oKc variété mysli-rieuse de sainteté, que la providence dé notre Dieu nous doit paraître également aimable et a'1oral)lo. Il a fait des Saints de tous les caractères el de toutes les professions, non-seulement afin qu'il n'y eût personne dans le monde qui eût droit d'imputer h sa profession les reiSchements de sa vie, mais afin qu'il n'y eût personne à qui sa profession même ne présentât un portrait vivant de lainteté qui lui est propre.
Compliment au roi.
iiiraiiiis Deus in sanctis suis. huiTiiliations 311 coHible (Ic la gloifc, et, pour
Dieu est admirable dans ses Saints. (PîaMme Lxvii, 36.) me SCrvil* (le l'expressioil (IC Saint Alllbroise,
de les avoii' béaliQcs par les misères mêmes?
"^^' Car voilà, si je puis user de ce terme, les di-
A considérer Dieu dans lui-même, nous ne vins paradoxes dont le Saint-Esprit nous donne
pouvons dans lui-môme l'admirer, parce qu'il rinlclligcncc dans cette soleiniittS et que nous
est trop élevé au-dessus de nous et trop grand, n'aurions jamais pu coiuprendre, si les saints
Comme nous ne le connaissons sur la terre que que nous honorons n'en étaient une preuve
dans ses ouvrages, ce n'est aussi sur la terre, sensible : voilii les miracles que Dieu a opérés
à proprement parler, que dans ses ouvrages dms ses élus : Mirabilis Deus in Sanelis suis.
qu'il est admirable pour nous. Or, l'ouvrage J'ajoute néanmoins, mes chers auditeurs,
de Dieu par excellence, ce sont les sainis; et aprèssaint Léon, pape, une cliose qui nie semble
par conséquent, disait le Prophète royal, c'est encore plus propre à noustoudisr, par l'intérêt
surtout dans ses saints qu'il nous parait digne qnc nous y devons prendre comme chrétiens.
de nos admirations : Mirabilis Deus in Sanctis Car Dieu, dit ce Père, est parliculièrcmciit adiul-
suis. rable dans ses saints, parce qu'en le.s glorifiant
Eu effet, de quelque manière que nous envi- il nous a pourvus d'un puissant secours, c'est
sagions les saints. Dieu c.^t admirable en eux : celui de leur protoclion; et qu'en même temps
et quand je m'en tiendrais au seul Evangile de il nous a mis devant les yeux un grandmodèle,
ce jour, qu'y a-t-il de plus admirable que d'à- c'est l'exemple de leur vie : Mirabilis Deus in
voir conduit des hommes à la possession d'un sanctis suis, in quibus etprœsidium nobis cons-
royaume par la pauvreté ? que de leur avoir fait tituit, et exenipluni. Je m'allache à cet exemple
trouver la consolalion et la joie i»ar les pleurs des saints pour établir solitloment les impor-
et l'adversité? que de les avoir clc\éi par les tautes vérités que j'ai à vous annoucer ; et sans
SUR LA SATNTKT»?.
rien dircdii secours que nous pouvons attendre d'eux, et que nous en recevons, je veux vous faire .ulniirer Dieu dans la conduite (|ii'il a tenue en nous [U'oposant ces illustres prédestinés, dont la sainlelé doit produire eu nous de si merveilleux effets pour notre sancliMcalion. Vierge sainte, reine de tous les saints, puis(juc vous cMes la niiVe du Saint des saints; vous en qui Dieu s'est montré souverainement admirable, puisque c'esl eu vous et par vous qu'il s'est fuit houune et qu'il s'est rendu semblable à nous, faites descendre sur moi ses giAces. Il s'agit d'inspirer à mes auditeurs uh zèle sincère, un zèle efficace d'acquérir cette sainteté si peu goûtée, si peu connue, si peu pratiquée dans le monde, et toutefois si nécessaire poiu'le salut du monde. Je ne puis mieux réussir dans celte entreprise que par votre intercession, cl c'est ce que je vous demande, en vous adressant la iwière ordinaire. Ave y Maria.
En trois mots j'ai compris, ce me semble, trois sujets de la plus juste douleur, soit que nous soyons sensibles aux intérêts de Dieu, soit que nous ayons égard aux nôtres, quand j'ai dit que la sainteté,si nécessaire pour notre salut, était peu goûtée, peu connue et peu pratiquée dans ie monde. Mais je prétends aussi vous consoler, chrétiens, quand j'ajoute que Dieu, par son adorable sagesse, a su remédier efficacement à CCS trois grands maux, eu nous mettant devant les yeux la sainteté de ses élus, et en les prédestinant pour nous servir d'exemples. Je m'explique.
Celte sainteté que Dieu nous commande, et sans laquelle il n'y a point de salut pour nous, par une déplorable fatalité, trouve dans les esprits des lionnnes trois grands obstacles à vaincre, et qu'elle a peine souvent à surmonter, savoir, le libertinage, l'ignorance et la lâcheté. Parlons plus clairement et plus simplement. Trois sortes de chrétiens dans le monde, par l'aveuglement où nous jette le péché el par la corruption du monde même, sont mal disposés à l'égard de la sainteté; car les libertins la censurent et tâchent à la décrier; les ignorants la prennent mal, et, dans l'usage qu'ils en font; ou, pour mieux dire, qu'ils ea croient faire, ils n'en ont que tfe fausses idées ; enfin, les biches la regardent couime impossible, et désespèrent d'y parvenir. Les premiers, malins et critiques, la rendent odieuse, et de là vient qu'elle est peu goûtée ; les seconds, grossiers et charnels, s'en forment des idées, non selon la vérité, mais selon leur goût et selon leur sens,
et de \h vient qu'elle est peu connue. Les derniers, faibicîs et piisillininies, s'en rctbiilenl et y renoncent, dans la vik; fies diflicdlés qu'ils y rencontrent, et de là vient qu'elle est rare et peu pratiquée ; trois dangereux écueiis à éviter dans la voie du salut, mais écufuls dont nous nous préserverons aisément, si nous voulons profiter de l'exemple des saints.
Car je soutiens et voici le partage de ce discours, je soutiens que l'exemple des saints est la plus invincible de toutes les preuves [lour confondre la malignité du libertin, et pour justifier contre lui la vraie sainteté ; je soutiens que l'exemple des saints est la plus claire de toutes les ilémonstrations pour confondre les erreurs du cinétien séduit et trom[)é, cl pour lui l'aire voir en quoi consiste la vraie saiiitelé; je soutiens que l'exemple des saints est le plus eflicace de tous les motifs pour confondre la tiédeur, beaucoup plus le découragen.ent du chrétien lâche, et pour le porter h la pratique de la vraie sainteté. De là n'aurai-je pas dioit de conclure que Dieu est admirable dans ses saints, lorsqu'il non? les donne pour modèles ? Mirabilis Deus iïi sanctis suis. Je parle, encore une fois, à trois sortes de personnes dont il est aujourd'hui question de, rectifier les senlimcats sur le sujet de la sainteté chrétienne : aux libertins qui la combattent, aux ignorants qui ne la connaissent pas, aux lâches qui n'ont pas le courage de la pratiquer ; et, sans autre raisonnement, je montre aux premiers que, supposé l'exeinple des saints, leur libertinage est insoutenable; aux seconds, que leur ignorance est sans excuse; aux derniers, que leur lâcheté n'a plus de prétexte : trois vérités que je vais développer : appliquez-vous.