‹ Œuvres complètesChapitre 39 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Parce que le monde sera parvenu au comble de l'iniquité, le jour de la vengeance arrivera : c'est ainsi que s'explique l'Ecriture : Veniet dies idtionis ^ Et parce que les hommes auront achevé de remplir la mesure de leurs crimes, Dieu, qui jusque-là avait été le Dieu riche en miséricorde, ne pouvant plus souffrir l'affreux désordre où lui paraîtra l'univers, [commencera enfin à se faire justice. Voilà sur quoi le Prophète royal a fondé la nécessité de ce jugement redoutable que je vous prêche aujourd'hui : Exsurge, Deus, etjudicacamnm tuam'^ .'Levez-vous, Seigneur, disait-il à Dieu, plein d'un zèle ardent pour sa gloire, et jugez vous-même votre propre cause : Memor esto improperiorum tuorum, \ eorum quœ ab insipiente sunt tota die 3. Souvenez-

} Jeiem., xlti, 46. — a Psalm., lxxiii, 22. — Ibid,

vous (les outrages qu'a osé vous faire, et que vous fait encore à tout moment l'impie et l'insensé, afin (pi'ils ne demeurent pas éternellement impunis. Deux choses par où le Saint- Ksprit nous donne à connaître en quoi consistera la rigueur du jugement de Dit u ; dcMix pensées capables de nous en imprimer l'idée la plus vive et la plus touchante. Dieu se lèvera pour juger lui-même sa cause ; Dieu se souviendra en général des outrages que lui font maintenant les hommes, mais en particulier de ceux que lui font certains hommes insolents dans leur impiété, certains pécheurs scandaleux dont le caractère est d'insulter à Dieu môme avec plus d'orgueil. Entrons donc, mes chers auditeurs, dans ces deux pensées, et tirons-en des conséquenc( s dignes de notre foi, mais surtout salutaires et pratiques pour la réformation de nos mœurs. Dieu se lèvera pour juger kii-même sa cause. En effet, pendant cette vie il en laisse à d'autres le soin. Occupé à répandre ses grâces et à faire luire son soleil aussi bien sur les méchants que sur les bons, il laisse à ceux qui sont en place, et qui ont en main l'autorité, le soin de maintenir ses droits. C'est pour cela qu'il a établi des puissances sur la terre. Car le prince, dit saint Paul, est le ministredes vengeances de Dieu ; et ce n'est pas en vain qu'il porte l'épée, puisque c'est pour la cause de Dieu bien plus que pour la sienne qu'il doit s'en servir. Il est le ministre de Dieu, et pour faire rendre à Dieu ce qui lui est dû, et pour punir ceux qui violent sa loi : Dei minister est , vindex inirameiqui malum agit 1 ; autant qu'il y a dans le monde de souverains, de magistrats, de supérieurs, de prélats, déjuges, ce sont autant d'hommes chargés des intérêts de Dieu, et dans les mains de qui Dieu a mis sa cause. Si son nom est blasphémé, si son culte est profané, il leur en demande justice, etc'estàeuxà lui en faire raison. C'est pour cela qu'il a donné aux prêtres, dans la loi de grâce, une juridiction si absolue. Car les prêtres, dit saint Chrysosloîue, en vertu du pouvoir qu'ils ont de retenir !os péchés et de les remetlre, sont, dans le tribunal de la pénitence, comme les arbitres de la cause de Dieu et de ses droits les plus sacrés ; et Dieu, en leur accordant ce pouvoir, leur a dit à la lettre et sans restriction : Judicate inter me et vineam meam 2 : Soyez juges entre moi et ma vigne ; c'est-à-dire, soyez juges entre moi et mon peuple, entremoiet ces pécheurs qui viennent, prosternés à vos pieds, confesser les désordres de leur vie . Obligez-les à m'en faire de légitimes réparations ; imposez-

< Bom., XUi, 4 — ' Isai., t, 3*

SERMON rOUR LE PREMIER DIMANCHE DE I/AVENT.

leur pour cela des peines pioporlioniiùcs ; tout ce «jiie vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel ; mais prenez bien garde qu'en exerçant ce niinislùre, c'est ma cause que vous jugez, aussi bien que leur cause, et mùmc encore plus que leur cause : Judicate inter me et vineam meam.

C'est par la môme raison que, lorsqu'il s'agit de nous reconcilier avec Dieu, Dieu, par un excès de bonlé, quoi(pie nous soyons alors parties contre lui, >eul bien nous prendre pour juges entre lui et nous-mêmes. Car la pénitence, remaniue saint Augu.sliu, considérée dans le pécheur, n'est rien autre chose qu'unejuslice que le pécheur rend à Dieu aux dépensdesoi-mènie: comme si Dieu nous avait dit ( et il est vrai, chrétiens, qu'il nous l'a dit) : laites-moi justice de vous-n»èmes, et n'attendez pas que je vienne, dans le jour de ma colère, me la faire malgré vous. Convaincus, par le témoignage de vos consciences, que vous êtes coupables devant moi, armez-vous pour moi d'un saint zèle contre vousmêmes, condamnez-vous, punissez-vous, exécutez-vous vous-iiiômcs, atin que je ne vous juge pas. Car c'est la condition qu'il nous oflVe ; d'où le grand Apôtre concluait, sans hésiter, que si nous nous jugions nous-mêmes de bonne foi, nous ne serions jamais jugés de Dieu : Quod si nosmetipsos dijudicarermis, non ulique judicaremur i ; telle est, dis-je, durant cette vie, la conduite de Dieu : il nous laisse juger sa cause, et il veut bien s'en reposer sur nous.

Mais qu'arrive-t-il ? ah 1 chrétiens, ce que nous ne pouvons jamais assez déplorer, et ce qui doit cire pour nous un des plus inlaillibles présages de la rigueur du jugement de Dieu : le voici. Celte cause de Dieu , mise entre les mains des hommes, par un effet de leur infidélité est tous les jours indignement traitée, faiblement soutenue, honteusement abandonnée, lâchement trahie. Je m'explique.

Combien de crimes, et même de crimes énormes, tolérés dans le monde par la négligence, par la connivence, par la fausse prudence, par la corruption et la prévarication de ceux qui les devaient punir, et que Dieu avait préposés pour les punir? combien de sacrilèges, combien de scandales, combien de vices abominables, combien de péchés, et de péchés les plus monstrueux et les plus infâmes, dont on ne voit nul ch.îtiment, et dont les auteurs, à la honte de la religion, marchent impunément et tête levée ? Combien d'imf>ies, non-seulement épargnés et ménagés, mais respectés et lionorés,

} 1 Cor., XI, 8t,

mais, dans leur impiété même, loués et applaudis, et tout cela au mépris de Dieu? Qu'un grand de la terre soit olfensé, tout conspire aie satisfaire : et il n'y a point d'assez prompte justice pour réparer la moindre injure qu'il prétend avoir reçue. Ne s'agit-il que de l'oITense de Dieu ? en mille conjonet(u-es tout est faible , tout est languissant. Uuehjue obligation qu'on ait de réprimer le libertinage, quand Dieu s'y trouve seul intéressé, on dissinuilc, on temj)orise, on mollit, on a des égards ; et par là le libertinage, malgré la sainteté des lois, piend le dessus.

Où est aujourd'hui ilaus le monde ce zèle de la cause de Dieu, ce zèle dont brûlait David, et dont tout chrétien doit brûler, s'il ne veut se rendre indigne du nom qu'il porte ? où estil, et où l'exerce-t-ou ? En combien de rencontres ne cède-l-il pas h la politique mondaine, et n'est-il pas all'aibli par le respect humain ? Le dirai-je ? dans le tribunal même de la pénitence, tout sacré qu'il est, la cause de Dieu ne court pas souvent moins de risque. Quels abus n'y connnct-on pas ? avec quelle facilité n'y absont-on pas quelquefois les plus insignes et les plus endurcis pécheurs ? quelle distinction n'y fait-on pas de leurs personnes, et de quelle indulgence n'y use-t-on pas pour s'acconnnoder cl leur délicatesse ? Autrefois on y procédait avec une sévérité de discipline qui honorait Dieu aux dépens du pécheur : maintenant vous diriez que tout le secret est d'y ménager le pécheur aux dépens de Dieu. A mesure que l'iniquité s'est accrue, la pénitence s'est mitigée. En comparaison de ces siècles fervents où elle était dans sa vigueur, par une malheureuse prescription elle n'est plus que l'ombre de ce qu'elle a été ; à peine nous reste-t-il des traces de ces canons si vénérables qui, pour des péchés aujourd'hui communs, ordonnaient des années entières de salisfaciions, et de satisfactions rigoureuses. Cependant Dieu n'a point changé, et ses di'oits innnuables et éternels subsistent toujours. Mais n'imputons pointa d'autres qu'à nous-mêmes ces relâchements de la pénitence. C'est nous-mêmes, chrétiens, reconnaissons-le avec douleur, c'est nous-mêmes qui, par la dureté de nos cœurs, forçons en quelque sorte les ministres de Jésus-Christ à avoir pour nous dans le saint tribunal ces condescendances et ces ménagements dont nous répondrons encore plus qu'eux, et qui ne peuvent aboutir qu'à notre perdition et à notre ruine ; c'est nous qui, par nos artitices, trouvons le moyen d'énerver leur zèle et de corrompre même leur fidélité ; c'est nous qui, malgré eux, les engageons à

SUR LE Jïir.EMENT nERNfER.

^tre couvent les fauteurs tic nos tl(''si)itlr('s, tl ar consé(iiuMit (jui sommes, dans la cause de Dion, les [iicmiers priHaricalciirs.

Or cVsl on relie vue, je le répf'le, que David solli ilail hieu avec un saint empressenienl de prenilie lui-rni^uie sa cause en main, quand il lui disait : Kxsuvije • ; levez-vous, Seigneur : Judica amsitm tuam ; mettez-vous en devoir de juger vous-inOuie votre cause, et ne vous en fiez plus qu'à vous-même. Jus(iu'à présent vous avez été le Dieu patient et le Dieu fort : Deiis fortis et Deus patieus 2 ; et comme tel, vous avez sontïerl avec une lrau(iuillilé qui nous doit surprendre, que vosinléiôts dansle monde fussent trahis par ceux mùme qui en doivent être les défenseurs et les vengeurs ; il est temps d'y pourvoir, et d'apporter remède à un abus n déplorable. Mcmor esto : souvenez-vous, Seigneur, que vous avez affaire à des rebelles, qui se prévalent contre vous de vos plus divins attributs, et qui preimcnt votre patience pour indolence, et votre force pour faiblesse, Exsurge: levez-vous, et montrez-leur que, malgré vos lenteurs passées, vous savez cnfm vous rendre une pleine justice. Or, voilà, chrétiens, ce que Dieu fera dans le dernier jugement. Qui le dit ? Lui-même, par ces paroles de lEcrilure, aussi terribles qu'elles sont énergiques : Cîim arripiterit judicium maimsmea, redda7n ultionem hosfibus meis ^ : Quand j'aurai repris ce pouvoir de juger, qui m'appartient à litre de souveraineté; quand je l'aurai ôté aux hommes qui en abusent ; quand, lassé de le voir entre leurs mains, je me serai mis seul en possession de l'exercer par moi-même: Cum anipuerit judicium manus mea ; c'est alors, dit Dieu, que je rentrerai dans mes droits, c'est aloi's que ma cause sera victorieuse ; c'est alors que je ferai sentir à mes ennemis le poids de cette vengeance sans miséricorde que je leur prépare : Reddam ultionem hostibus meis.

De là vient que ce jour fatal destiné pour le jugement du monde, dans le langage des prophètes, est appelé par excellence le jour du Seigneur : Dies ûomini •*, Pourquoi ? parce que c'est le jour où Dieu, oubliant tout autre intérêt, agira hautement et uniquement pour son intérêt propre. Tous les autres jours auront été, pour ainsi dire, les jours des hommes, parce que Dieu jusqu'alors aura semblé n'avoir eu de puissance que pour les hommes, de providence que pour les hommes, de bonté et de zèle que pour les hommes : mais à ce

1 Psalm., Lxxiii, 22, : ibid., yn, 12. — ' Deut., xxxii, 41. -» < Zacb., XIV, 1; Malach , iv, &.

jour, à ce grand jour, il commencera h êli-c puissant pour lui-mêuK;, bon pour lui-même, zélé pour lui-même, ; et c'est pourqu(ji il déclare (jue ce sera son jom- : Dies liomini.

C'est ici votre heure, disait le Fils de Dieu, parlant aux juifs conjurés contre lui, et qui venaient pour l'arrêter ; c'est ici votre heme, et la puissance des ténèbres : Ilœc est liora vestra, et jwtestas tenebrarum '. Ainsi, mondains et mondaines qui m'écoutcz, pourrais-jc vous dire aujourd'hin : ce sont ici vos jours, et, si vous voulez, vos beaux jours, vos heureux jours, ces jours que vous donnez à vosdivertissements et à vos plaisirs ; tes jours où, enivrés du monde, vous ne pensez qu'à en goùler les fausses joies ; ces jours où, dans un profond oubli de tout ce qui regarde le salut, vous n'èlcs occupés que des desseins et des vues de votre and)ilion ; ces jours que vous passez dans les parties de jeu, dans les intrigues et les commerces, ce sont vos jours ; et, dans l'erreur où vous êtes que ces jours ne sont faits que pour vous, au lieu de les rem|)lir de bonnes œuvres et de vos devoirs, vous les employez à des œuvres de ténèbres et à satisfaire vos désirs : Ilœc est hora vestra, et potestas tenebrarum. Mais attendez le tilste jour où tous ces jours se doivent terminer : comme vous avez votre temps. Dieu aura le sien ; et le temps de Dieu, c'est celui que Dieu prendra pour vous juger. Cum accepero tempxis, ego juslilias judicabo"^ : Lorsque j'aurai pris mon temps, ajoulet-il, je jugerai non-seulement les injusîices que l'on m'aura faites, mais les fausses justices qu'on m'aura rendues; non-seulement les crimes comniis contre moi, mais les fausses pénitences dont ils auront été suivis ; non-seulement les péchés, mais les conlrilions apparentes et inefficaces, mais les confessions nulles et infiuc. tueuses, mais les satisiaclions imparfaites et insuffisantes. Parce que mon temps sera venu, je jugerai les jugements mêmes, ces jugements faux et erronés que le pécheur aura faits de luimême, en se flattant, en s'excusant, en se justifiant : Cum accepero tempus, egojuslitias judicabo.

Aussi, chrétiens, il n'appartient qu'à Dieu d'être en dernier ressort et sans appel juge et partie dans sa propre cause. Les rois de la terre les plus absolus, ou ne prétendent pas avoir tel droit, ou du moins n'eu usent pas. Si pour des intérêts particuliers ils ont avec un de leurs sujets quelque différend à vider, par une équité digne d'eux, ils veulent bien se dépouiller de la qualité de juges, et prendre celle de simple par-

1 Luc, XXII, 63.— 2 Psalm., ucxii', 3

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SEUMON POUR LE PREMIER DIMANCHE DE L'AVENT

lies, pour s'en i apporter à un jugement libre, licsintéressé et hors de soupçon. Ainsi le pratiquent les princes vraiment religieux ; et, pour notre eousolaliou. nous en avons vu des exemples (jui ont uiérilé nos éloges. Mais les mômes raisons qui, dans de pareilles conjonctures, obligent les rois de la terre à se relùchcr de leur souverain pouvoir, obligeront Dieu, au contraire, quand il jugera les pécheurs, une rien rabattre du sien ; et ces raisons sont si solides, qu'il sulïit de les bien concevoir pour en être touché et pénétré.

Car Dieu, dit saint Chrysostome, jugera luimême sa cause, parce que sa cause ne peut éhc parlailement jugée que par lui. 11 la jugera, parce qu'il n'y a que lui capable de connaître h lond l'injure qui lui est l'aile par le péché. Il la jugera, parce qu'il faut être Dieu comme lui pour comprendre jusqu'où va la malice du péché, et quelle en doit être la |)eine, la dignité infinie de lèlrc de Dieu étant l'essentielle mesure de l'un et de l'autre. Comme Dieu, il se vengera lui-même, parce qu'il ne peut être pleinement vengé que par lui-même ; parce que tout autre que lui-même ne le vengerait qu'à demi ; parce qu'il n'y a point de tribunal audessus de lui, point de juge aussi éclairé, aussi intègre que lui, dont il put attendre cette vengeance complète qui lui est due. Il se vengera, poursuit saint Chrysostome, parce qu'il ne convient qu'à lui d'être saint, d'être louable, d'être irrépréhensible dans ses vengeances. Car voilà pourquoi il a dit: Mihi vindicla ' ; C'est à moi que la vengeance est réservée, à moi qui sais non-seulement la modeler, mais la sanctifier ; et non pas à l'homme, qui s'en lait un crime lorsqu'il enlreprcnd de l'exercer. En effet, quand l'homme se venge, il s'emporte, il s'aigrit, il se passionne, il satisfait sa malignité, il s'abandonne à la férocité, il ne garde dans sa vengeance nulle proportion ; pour repousser une légère offense qu'il a reçue, il en fait une atroce dont il s'applaudit. L'ordre veut donc que ce soit par autrui qu'il soit vengé, parce qu'il est trop aveugle et trop injuste pour se bien venger lui-même ; mais c'est à Dieu, encore une fois, à se venger lui-même, parce quil est la sainteté même : Milii vindicla. Sainte vengeance qui corrigera tous les excès des nôtres. Vengeance adorable, qui n'aura pour objet que le péché, et qui, formée dans le cœur de Dieu, ne seia pas moins digne de nos respccls que la sainteté même de Dieu. Ce ne sera donc pas, concluait samt Chrysostome, par une ostentation d'auto-

1 Bom., zit, 19.

rite, mais par une absolue nécessité, que Dieu se lèvera pour juger lui-même sa cause ; et c'est tout le mystère de cette divine parole : Exsurge, Deus, etjudica causam titam *.

Allons plus avant, et suivons la pensée du Prophète. Souvenez-vous, Seigneur, ajoute-t-il, des outrages qu'on vous a faits : Memor esto improperiorum tuorum. Voyons donc maintenant et en particulier quels sont ces outrages que Dieu, surtout en jugeant le monde, se souviendra d'avoir reçus de l'impie et de l'insensé, et dont il tirera une juste vengeance: Eorum quœ ah insipienle sunltuta die. David nous les a marqués aux psaumes neuvième et treizième, et c'est ici où j'ai besoin de toute votre réflexion. Pourquoi, demandaitce saint roi, l'impie a-t-il irrité Dieu ? Propler quod initavit impius Deum"^? Parce qu'il a dit dans son cœur ces trois choses outrageuses à Dieu, dont sa raison n'est jamais demeurée d'accord , et contre lesquelles sa conscience a toujours intérieurement réclamé, mais que son impiété n'a pas laissé, malgré toutes les vues de sa raison, de lui suggérer, jusqu'à y faire consentir sa volonté dépravée. Ecoutez, et ne perdez rien de ceci.

L'insensé et l'hnpie a irrité Dieu, parce qu'il a dit dans son cœur : il n'y a point de Dieu. Dixit insipiens in corde suo : Non est Deus 3 ; outrage à la Divinité qu'il n'a pas voulu reconnaître. Il a irrité Dieu, parce qu'il a dit dans son cœur : S'il y a un Dieu, ou ce Dieu n'a pas vu, ou ce Dieu a oublié le mal que j'ai commis : Dixit in corde suo : Oblitus est Deus ; avertit faciem suam, ne vident '^ ; outrage à la Providence qu'il a combattue, et à qui il a prétendu se soustraire. Il a irrité Dieu, parce qu'il a dit dans son cœur : Quand ce Dieu dont on me menace aurait vu mon péché, et qu'il s'en souviendrait, il ne me recherchera pas, ni ne me damnera pas pour si peu de chose : Dixit in corde suo : Non requiret. Outrage à la justice vindicative de Dieu, que l'impie a méprisée, et dont il a lâché de secouer le joug. Que fera Dieu? Apprenez, chrétiens, pourquoi le jugement de Dieu est nécessaire , et quelle en doit ôtie la fin : peut-être ne l'avez-vous jamais compris. Dieu, irrité de ces trois outrages dont il aura conservé le souvenir, en fera éclater son ressentiment ; car il viendra pour achever de convaincre l'impie qu'il y a un Dieu. H ^iendra pour forcer l'impie à reconnaitre que ce Dieu n'a rien ignoré, ni rien oublié des plus secrets désordres de sa vie. Il

' Fsalm., Lxzm, sa. — » Ibid., x, 13. — ' Ibid., xui, 1. -» « Ibid., X, 11.

SUR LE JUGKMENT DEILMER.

vioiidia pour conl'oiuhv l'impie, en lui faisant voir (juc ce Dieu, euiieuii iriéeonciliahle du pôilié, n'est pas plus capable de soulTrir 61ernollement le pécheur dans l'impunité que de cesser lui-ujùme d'être Dieu. A quoi peusousnous, si nous ne médilons pas conlinuellemeut ces importantes vérités?

Dieu, par un pur zèle de la justice qu'il se doit II lui-même, rétablira dans le cœur de l'impie celte notion de la Divinité que l'aveuglement du péché y avait effacée. Car c'est pour cela qu'après avoir été un Dieu caché dans le mystère de son incarnation, qui est le mystère de son humilité, il se produira sur ce tribunal redoutable où l'Evangile de ce jour nous le représente avec tout l'éclat de la gloire et de la majesté. C'est pour cela qu'il paraîtra accompagné de tous ses anges, et qu'il assemblera devant lui toutes les nations ; que les honnnes en sa présence demeureront i)àmés de frayeur, et que les astres par leurs éclipses, que les éléments par leur désordre môme et leur confusion, rendront hommage à sa suprême puissance. Pouiquoi viendra-t-il avec cet appareil et cette pompe ? Pour avoir droit, répond excellemment saint Ghrysostome, de dire aux athées, soit de créance s'il y en a, soit de mœurs (le monde en est plein), ce qu'il leur avait dit déjà par la bouche de Moïse, et ce qu'il leur dira encore plus authentiquement : Videte quod ego sim solus, et non sit alius Deus prœter me i : Reconnaissez entin que je suis Dieu, puisque malgré vous tout l'univers combat aujourd'hui pour moi, et coi; Janine l'extrême folie qui vous en a fait douter. Reconnaissez que je suis votre Dieu, puisque, avec toute la fierté de votre libertinage, vous n'avez pu éviter de tomber entre mes mains, et qu'il faut malgré vous que vous subissiez la rigueur inflexible démon jugement. Reconnaissez que je suis seul Dieu, puisque tous ces grands du monde dont vous vous êtes faits des divinités, et dont tant de fois vous avez été idolâtres, sont maintenant anéantis devant moi : Videte quod ego sim solus. Paroles du Deutérononie qui, dans le jugement dernier, se vérilicront à la lettre, et qui jamais n'auront été d'une conviction si sensible qu'elles le seront alors.

Car dans cette vie les grands (c'est Dieu même qui le dit) sont comme les dieux de la terre : Ego dixi : DH estis 2 ; et ce sont, dit saint Chrisostome, ces dieuxde la terre qui empêchent tous les jours que le Dieu du ciel ne

] Deut-, XXXII, 39. — > Fsalm., lxxxi, 6.

soit connu pour ce qu'il est. A force d'èlre ébloui de leur grandeur, on oïdilie celui dont ils ne sont que les images ; à force de .s'attacher à eux, et de n'être occupé que d'eux, on ne pense plus à celui (jui règne sur eux. Mais dans le dernier jugement, ces dieux de lu teric humiliés serviront encore à l'impie d'une démonstration palpable qu'il y a un Dieu audessus de ces prétendus dieux : Excelsus super omîtes deos ', c'est à-dire un 0ieu absoliunent Dieu, uni(piement Dieu, éternellement Dieu : In m a die exallabitur solus Deus ^ : en ce jourlà, dit Isaie, Dieu seul sera grand et paraîtra grand. Tout ce qui n'est pas Dieu sera petit, sera bas et rampant, sera comme un atome, comme un néant devant son souverain être : Tanquam nihilum ante te 3 ; c'est-à-dire, en ce jour-là toutes les grandeius humaines seiont abaissées, toutes les fortunes détruites, tous les trônes renversés, tous les titres effacés, tous les rangs confondus : Dieu seul s'élèvera. Dieu seul régnera : Exaltabitur solus Deus. Ce n'est pas assez.

Parce que l'impie aura dit dans son cœur : Ou Dieu n'a pas su, ou il a oublié le mal que j'ai fait ; Dieu, pour la justification de sa providence, montrera qu'il a tout su, et qu'il se souvient de tout. Car c'est pour cela que, dans ce jour de lumière, il découvrira tout ce que l'impie se flattait d'avoir caché dans les ténèbres. C'est pour cela qu'à la face de toutes les nations, il révélera toute la turpitude du pécheur et toute son ignominie : ces péchés honteux et humiliants : ces péchés dont l'impie lui-même, au moment qu'il les a commis, était obligé de rougir ; ces péchés dont il eût été au désespoir d'être seulement soupçonné ; ces péchés qu'il n'eût osé avouer au plus discret et au plus sûr de ses amis ; ces péchés qui l'auraient perdu dans le monde de réputation et d'honneur, et dont il sentait bien que le reproche lui eût été moins supportable que la mort même. Dieu les fera connaître : Rêvelabo pudenda tua in fade tua, et ostendam geutibusnuditatemtuam^. Non, non, lui dirat-il, je n'ai point détourné mon visage de tes crimes. Quelque horreur qu'ils me tissent, je les ai vus ; et, pour ne les point oublier, je les ai écrits, mais avec des caractères qui ne s'eflaceront jamais, dans ce livre de vie et de mort que je produis aujourd'hui. Tant d'actions lâches et infâmes, tant de friponneries secrètes, tant de noires perfidies, tant d'a-

' Psalm., XLVi, 3. — ^ Isai., n, H. — ' Psalm., xxxriii, & — Nalium, m, &.

SERMON rOUR LE PREMIKR DIMANCHE DE L'A VI NT.

bominalions et de désordres dont la vie a été souillée, tout cela n'est-il pas mis en réserve, et comme scellé dans les Irésois de ma colère ? Nunne hœc cumUta suut apitd me et signala in thesauris meis i ? Or ce sont ces trésors de colère que Dieu ouvrira, quand il \iendra juger le monde ; et c'est ainsi qu'il se vengera de l'injure que lui aura laite le péclienr, en le croyant ou |)lidôt en voulant le croire un Dieu aveugle, un Dieu sans providence, un Dieu semblable h ces idoles qui ont des yeux, mais pour ne point voir.

Endn, parce que l'insensé aura dit dans son cœur : Quelque connaissance que Dieu puisse avoir de mes crimes, il ne me recherchera pas^ ni ne me réprouvera pas pour si peu de chose ; Dieu, chrétiens, se fera un devoir particulier de mettre sa justice et sa sainteté à couvert de ce blasphème ; et comment ? par l'application qu'il aura à condamner les crimes de l'impie dans la plus étroite rigueur, h ne lui en passer, à ne lui en pardonner aucun, h les punir sans rémission et autant qu'ils sont punissables ; en un mot, à lui faire sentir tout le poids de ce jugement sans miséricorde dont la seule idée fait fi émir, mais qui demanderait un discours entier pour vous le faire concevoir dans toute son étendue et dans toute sa sévérité. Jugement sans miséricorde que Dieu alors exercera, mais surtout qu'il exercera à l'égard de ces péchés où le mondain et le hbcrlin, pour pécher plus impunément, aura eu l'insolence de se faire à son gré un système de religion, en se figurant un Dieu selon ses désirs, un Dieu condescendant à ses faiblesses, un Dieu indulgent et commode, dont il comptait de n'être jamais recherché : IHxit enim in corde suo : Non requiret. Car c'est parlicuUèrement contre ces pécheurs et contre l'attentat de leur orgueil que Dieu armera tout le zèle de sa colère. Pourquoi ? parce qu'il s'agira de justifier le plus adorable de ses attributs, qui est sa sainteté : Quoniam veritatem requirel Dominm, et retribuet abundfinter facientibus superbiam 2.

Voilà, pécheurs qui m'écoutez, ce qu'il y a pour vous de plus terrible dans le juucment de Dieu : un Dieu offensé qui se satisfera, un Dieu méprisé (jui se vengera. Voilii ce qui a saisi d'elTroi les plus justes même. Mais du reste, rassurez- vous, et, tout pécheurs que vous êtes, consolez-vous, puisque, dans quelque état que vous soyez, vous avez encore une ressource, et une ressource infaillible qui est la pénitence. Aimable pénitence, disait saint Ber-

I Deut., XXXII, 34. — 3 Fsalm., xxx, 24.

nard, en vertu de laquelle je puis prévenir le jugement de Dieu ! Kl moi je dis, cluétiens : Heureuse pénitence! par où je puis venger Dieu, a|)aiser Dieu, sjdislaire à Dieu : en sorte que, quand il viendra pour méjuger, il se trouve déji'i salislait et \engé par moi, et(|u'il ne soit plus oblii^é à se venger et?» se s;itislaire par luimême. H est vrai, nies chers auditeurs, il faut pour cela (jiie notre pénitence ait tous les caractères d'une pénitence solide, qu'elle soit exacte, qu'elle soil fervente, qu'elle soit efficace, qu'elle soit sévère et [)roportionnée à la grièveté de nos i)échés aussi bien (ju'à leiu' nuilliliide, parce que sans cela Dieu ne serait ni satisfait ni vengé. Mais peut-il nous en trop coûter, quand il s'agit de nous préserver du jugement de Dieu ; et pouvons-nous jamais nous plaindre qu'on exige trop de nous, quand il est question de nous réconcilier avec Dieu irrité contre nous? H est vrai que ce Dieu de gloire nous jugera selon le jugement que nous aurons fait de nousmêmes dans la pénitence, et que, si nous nous sommes épargnés, il ne nous épargnera pas. Sibi parcenli , ipse non parcit, dit saint Augustin : mais aussi, par une règle toute contraire, s'ensuit-il de là que si je ne m'épargne pas, Dieu m'épargnera ; que si je ne me pardonne pas, il me pardonneia; que si ma pénitence est rigoureuse, son jugement me sera favorable ; enfin, que si je me fais justice, il me fera grâce ? Or, que puis-je désirer de plus avantageux pour moi ? Ah! Seigneur, je serais indigne de vos miséricordes si cette condition me semblait dure, ou plutôt si je n'envisageais pas la pénitence la plus sévère comme le souverain boniveur de ma vie ; et je serais non-seulement le plus injuste, mais h' plus insensé des hommes, si je prétendais, i)ar une pénitence lâche et molle, me garantir de votre redoutable jugement.

C'est ainsi, pécheurs, que vous devez raisonner; et quand parmi vous il y aurait de ces esprits gAlés et corrompus dont l'impiété serait allée jusqu'à ne plus connaitre Dieu, je ne pourrais pas m'ern pêcher de leur dire encore : Ecoutez, mes frères, vous dont le salut me doit être plus cher que ma vie, et pour la conversion de qui je me sens, si je l'ose dire, un zèle tout divin ; vous pour qui, s'il m'était permis, je voudrais, à l'exemple de l'Apôtre, être moimême anathème, écoutez aujourd'hui la voix de Dieu, et n'endurcissez pas vos cœurs. Ce Dieu que vous avez n»éconnu, a encore pour vous des grâces de réscive. Comme son bras n'est pas raccourci, il est encore prêt à se lais-

SUR I.K JUGKMENT DERNIER.

scr flc^chir par votre p(^nitrnce et p.-u' vos larmes. La longue patience avec la(pielle il vous a support(^s jiis(iu'i\ présent vous en iloil ôti-e nne preuve consolante, et comme un irage assuré. Tout juj;e qu'il esl, uialj^ré vos éi^arements, il a encon^ |)our vous toutes les tendiesses d'im pèi'e, et (lu père le plus cliarilahle. C'est dans des pécheurs el des libertins comme vous qu'il se plaît ù faire éclater les richesses de sa miséricorde : quel<iiic scandaleuse (pi'ail été votre vie, vous pouvez être (et qui sait si les plus impies d'entre vous ne sont point ceux qu'il a choisis ix)ur cela ?), vous pouvez, dis-je, devenir des \3ses d'élection. Rapprochez-vous de lui, et, par une humble conlessiou de l'affreux aveuglement où vous a conduits le péché, mettez-vous eu état, (pioique pécheurs, de trouver grâce (levant lui. Votre conversion fera sa gloire et l'éditication de son Eglise. C'est donc de voire part, mon Dieu, que je parle, et je ne crains pas de |)ousser trop loin les idées que je leur donne de votre divine clémence, puisqu'elle surpasse encore infiniment toute la charité que j'ai pour eux. Dieu, dans le jugement dernier, se fera justice à lui-même : vous l'avez vu, chrétiens; et il me reste à vous faire voir quelle justice il rendra à ses élus : c'est la seconde paitie.

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