DEUXIÈME PARTIE
Je l'ai dit, c'est une vérité incontestable, et qui nous est expressément marquée dans l'Ecriture, que Dieu a fait toutes choses pour ses élus, que pour eux il a créé le monde, que pour eux il le conserve, que sans eux il le déti'uirait, que tous les desseins de sa providence roulent sur eux, et que, dans l'ordre de la nature, de la grâce et de la gloire, tout aboutit et se réduit à eux : Propter electos. Il faut néanmoins reconnaître que cette parole, si avantageuse aux élus de Dieu, ne doit proprement s'accomplir que dans le jugement dernier. En effet, dit saint Chrj sostome, s'il n'y avait point d'autre vie que celle-ci, et si jamais Dieu ne devait juger le monde, il serait difficile de comprendre en quoi ses élus auraient été si favorisés et si privilégiés ; et, bien loin de convenir que Dieu eût tout fait pour eux, on aurait souvent lieu de croire que ce serait plutôt pour eux qu'il paraîtrait n'avoir rien fait, ou du moins avoir très-peu fait. Car enfin, pendant celte vie, les élus, quoique élus de Dieu, ne font dans le monde nulle figure qui les distingue, ni qui marque pour leurs personnes ces égards si particuliers de la Providence. Au
r()nliaii(\ par une conduite de Dieu bien surmenante, et que David confés.se avoir été [)our lui un suje» de tentation et de trouble pendant celle vie, les élus de Dieu, qui sont les justes, bien h)in d'être connus pour tels par la malignité du monde, sont souvent décriés et confondus avec les hypocrites ; pendant cette vie, les élus de Dieu, qui sont les humbles, bien loin d'elle honorés et respectés, sont souvent méprisés et insultés ; pendant celle vie, les élus de Dieu, qui sont les pauvres, bien loin d'être soulagés, sont souvent rebutés et abandonnés; pendant cette vie, les élus de Dieu, qui sont communément les faibles, bien loin d'être piotégés, sont souvent accablés el opprimés. Or tout cela est bien éloiLmé de cette favorable prédilection que Dieu, selon sa promesse, doit avoir pour eux. Il est vrai, répond saint Chrysostome , mais c'est justement ce qui prouve la vérité, l'infaillibilité, l'ab-solue et indispensable nécessité du jugement de Dieu : car, pourquoi le Fils de Dieu, en qualité de souverain Juge, viendra-t-il à la fin des siècles? pour faire justice à ses élus sur ces quatre chefs. Oui, il viendra pour venger les justes, je dis les vrais justes, en les séparant des hypocrites, et faisant pour jamais cesser le règne de l'hypocrisie ; il viendra pour venger les humbles, en glorifiant dans leurs personnes l'humilité, et en confondant les superbes qui n'auront eu pour elle que du mépris ; il viendra pour venger les pauvres qui, par la dureté des riches, auront langui dans la misère, mais aux gémissements de qui il montreia bien qu'il n'a pas été insensible ; il viendra pour venger les faibles de tout ce que l'iniquité, la violence, l'abus et l'autorité, leur aura fait indignement souffrir. Car ce sont là, mes chers auditeurs, par rapport aux prédestinés, les fins' principales pour quoi l'Ecriture nous fait entendre que le Dieu vengeur paraîtra. Appliquez-vous donc, et, pour l'intérêt que chacun de vous y doit prendre, redoublez votre attention.
Il viendra pour juger les justes, j'entends toujours les justes de bonne foi, en les séparant des hypocrites ; comme le berger, dit-il lui-même dans l'Evangile, sépare les brebis d'avec les boucs : première justice que Dieu rendra à ses élus ; car, encore une fois, durant cette vie, tout est mêlé et confondu, la vertu avec le vice, l'innocence avec le crime, la vérité avec l'imposture, la religion avec l'hypocrisie; et dans ce mélange le juste souffre, et l'impie triomphe.
SERMON POL'U LE PUEMIER DIMANCHE DE LAVENT
Quand, au rcsle, je parle de l'iiypocrisic, ne pensez pas que je la borne à celle espèce particuliùre qui consiste dans l'abus de la piélé, e* qui fait les faux dévols. Je la |)rcnds dans un sens plus élendu, et d'autant plus utile ù votre instruction, que peut-ôlre malgré vons-mômes scrcz-vous obligés de convenir que c'est un vice qui ne vous est que trop commun ; car j'appelle liypocrite quiconque, sous de spécieuses apparences, a le secret de caclicr les désordres d'une vie criminelle. Or, en ce sens , on ne peut douter que l'Iiypocrisie ne soit répandue dans toutes les conditions, et que, parmi les mondains, il ne se trouve encore bien plus d'imposteurs et d'Iiyijocriles que parmi ceux que nous nommons dévots. En effet, combien dans le monde de scélérats travestis en gens d'honneur ! combien d'hommes corrompus et pleins d'iniquité, qui se produisent avec tout le faste et toute rostentation de la probité ! combien de fourbes insolents à vanter leur sincérité ! combien de traîtres habiles à sauver les dehors de la fidélité et de l'amitié ! combien de sensuels, esclaves des passions les plus infâmes, en possession d'aOecler la pureté des mœurs, et de la pousser jusqu'îMa sévérité I combien de femmes libertines, fières sur le chapitre de leur réputation, et quoique engagées dans un commerce honteux, ayant le talent de s'attirer toute l'estime d'une exacte et pailaite régularité ! Au contraire, combien de justes, faussement accusés et condamnés ! combien de serviteurs de Dieu, par la malignité du siècle, décriés et calomniés ! combien de dévots de bonne foi, traités d'hypocrites, d'intrigants et d'intéressés ! combien de vraies vertus contestées ! combien de bonnes œuvres censurées! combien d'intentions droites mal expliquées, et combien de saintes actions empoisonnées ! Or c'est là, dit saint Chrysoslome, ce que le jugement de Dieu dévoilera; en sorte que chacun sera connu pour ce qu'il est, que chacun paraîtra ce qu'il a été, que chacun tiendra le rang qu'il doit tenir ; les secrets des consciences seront révélés, et alors, dit l'Apôtre, chacun recevra la louange qui lui sera due : Et tune laus erit unicuique a Deo ». Par cette fatale et décisive séparation, du bon grain d'avec l'iviaie (écoulez l'oracle de Job, qui s'accomplira h la lettre, et qui sera une partie de la justice que Dieu rendra à ses élus), par cette fatale et décisive séparation, la joie de l'hypocrite finira, son espérance périra. Funeste,
mais juste menace que lui fait le Saint-Esprit : Et gaudium liypocritiB ad instar puticti : et spes hypocritœ peribit 2.
Car la joie de l'hypocrite était d'en imposer, et cependant d'ùtrc honoré et respecté. Sa joie était d'avoir dans le monde un certain crédif qui ne lui coûtait qu'à bien faire son personnage, et qu'à bien jouer la comédie. Sa joie était d'ùlre parvenu à force de dissiunilation, à recevoir riiommage et le tribut des plus pures vertus, et à j(juir sans mérite de tous les avantages du vrai mérite. Voilà ce que Job appelait les prospérités, les joies, le règne de rhy[»ocrisie; mais dans le dernier jugement, ce règne de l'hypocrisie sera détruit, ces prospérités de l'hypocrisie s'évanouiront, ces joies de l'hypocrisie se changeront en des alfliclions mortelles: elles n'étaient fondées que sur l'erreur des âmes simples, séduites et éblouies par un faux éclat ; mais cette séduction des âmes simples, trompées jusqu'alors, mais enfin désabusées par la lumière de Dieu, après avoir été à l'hypocrite une frivole consolation, se tournera pour lui, disons mieux, contre lui, en opprobre et en confusion : l'espérance de l'hypocrile était qu'on ne le connaîtrait jamais à fond, et qu'éternellement le monde serait lu dupe de sadamnable politique ; et son désespoir,au contraire, sera de ne pouvoir plus se déguiser, de n'avoir plus de ténèbres où se cacher, de voir malgré lui le voile de son hypocrisie levé, ses artifices découverts, et d'être exposé aux yeux de toutes les nations : Spes hypocritœ peribit. Les autres pécheurs, connus dans le monde pour ce qu'ils étaient, en cela mèine qu'ils auront été connus, auront déjà été à demi jugés, et déjà, par avance, auront essuyé une partie de l'humilialion que leur doit causer le jugement de Dieu : mais l'hypocrite, à qui il faudra quitter le masque de cette fausse gloire dont il s'était toujours paré ; mais cette femme qui aura passé pour vertueuse, et dont les commerces viendront à être publiés; mais ce magistrat que l'on aura cru un exemple d'intégrité, et dont les injustices seront mises dans un plein jour; niais cet ecclésiastiijue réi)uté saint, à qui Dieu reprochera hautement sa vie dissolue; mais ce prétendu homme d'honneur dont on verra toutes les foiu'beries; mais cet ami sur qui l'on comptait, dont les lâches trahisons seront éclaircies et vérifiées; mais quicontjue aura su l'art de iromper, et qui alors se trouvera dans la nécessité affreuse de faire une réparation
UG«>r.,iv,t.
IJeb^u,».
SUR LE JIUÎKMRNT DKRNIRR.
solennelle ;\ la vc^rilé, ah! cIuvIkmis, c'est pour 'ceiiv-l;\ que le jtifîcinent de Dieu aura quelque chose lie bien désolant !
La chose n'est que trop vraie ; mais, par une raison tout opposée, c'est ce qui rendra le jugement de Dieu non-seuletnenl supportable, ni.iis favoral)le, mais honorable, mais désirable aux justes et aux prédestinés : car leur gloire, dit saint Chrysostomc, sera de paraître à découvert devant toutes les créatures inlelligenles; leur gloire, et même le comble de leurs désirs, |Sera que l'on discerne enfin, et la droiture de leurs actions, et la pureté de leurs intentions; leur gloire sera qu'on les connaisse, parce que leur disgrâce jusque-l;\ aura été de nir^tre pas assez connus : et voil;\, Ames fidèles, qf li, malgré la corruption du siècle, servez voire Dieu en es.uil et en vérité, voilà ce qui doit, dans la vit', voisarfeiinir et vous consoler A ce terrible moment où le livre des consciences sera ouvert, voire espérance, raniuiéc par la vue du souverain Juge, et sur le point d'être remplie, vous soutiendra, et vous dédommagera bien des injustes persécutions du monde ; tandis que l'impie, confondu, troublé, consterné, marchera la tète baissée et sans oser lever les yeux, vous paraîtrez avec une sainte assurance : pourquoi? parce que le jour de votre justification sera venu. Maintenant l'envie, la calomnie lancent contre vous leurs traits envenimés ; mais enfin l'envie sera forcée à se taire, ou, si elle parle, ce ne sera plus qu'en voire faveur ; la calomnie sera convaincue de mensonge, et la vérité se montrera dans tout son lustre. Cependant, jouissez du témoignage secret de votre cœur, que vous devez préférer à tous les éloges du monde; dites avec saint Paul : Peu m'imporie quel jugement les hommes font présentement de moi, puisque c'est mon Dieu qui doit im jour me juger : Qui aiitem judicat me Dominus est ' ; ou bien dites avec Jérémie : C'est vous, Seigneur, qui sondez les âmes, et qui en décoiivi'ez les plis et les replis les plus cachés ; c'est h vous que j'ai remis ma cause, vous la jugerez ; Tibi enim revelavi causam meam ^■. Avançons.
Il viendra pour glorifier l'humilité dans la personne des humbles, seconde justice que Dieu rendra à ses élus. Cette humilité, cotte simplicité du juste, cette patience à souffrir les injures sans se venger, que lesmondains auront traitée de faiblesse d'esprit, de petitesse de génie, de bassesse de cœur. Dieu viendra pour la couronner, et pour convaincre tout l'univers qu'elle aura été la véritable force, la véritable
' 1 Cor., iT, 4. — ' Jerem., xi, 20.
gran leur d'ûmc, la véritable .sagesse. Car c'est alors, dit l'Kcriture, dans cet admirable |»assage (jue \ous avez entendu cent fois, et dont vous avez été cent fois touchés, c'est alors que les hinubles de co'ur s'élèveront avec confiance contre ceux qui les auront nu''[)iisés et insultés: Tune skihunt justi in magna cou.slauliaK C'esl alors que les sages du siècie, que ces e.sprits forts seront non-seulement surpris, mais déconcertés, en voyant ces hommes, qu'ils n'avaient jamais regardés que comme le rebut du inonde, placés sur des trônes de gloire. C'est alors qu'interdits et hors d'eux-mêmes, ils s'écrieront en gémissant : Ce sont \h ceux dont nous nous sommes autrefois moqués, et qui ont été le sujet de nos railleries ; Hi sunt quos hahuimus aliquando in derisum 2. Insensé? que nous étions ! leur vie nous paraissait une folie, et to.ile leur conduite nous faisait pitié : Nus insciisali vitam illorum œstimahamus iusaniam 3 : C('[)('nilant les voilà élevés au rang des enfants (le Dieu, et leur partage est avec les saints : Ecce quomodo computati sunt inter (ilios Dei, et inter sandossors illorum est*. C'est dis-je, alors que l'orgueil du monde rendra ce témoignage, quoique forcé, à l'humilité des élus de Dieu ; et c'est là même qu'on verra sensiblement l'effet de cette promesse de Jésus-Christ, que quiconque s'humdie sera glorifié : Omnis qui se humiliât exaltabitur ^.
Car pendant la vie il n'est pas toujours vrai, et môme il est rarement vrai que celui qui s'abaisse et qui s'humilie soit élevé. On en voit dont rhumihté, quoique véritable et quoique solide, est accompagnée jusqu'au bout de l'humilialio:]. Ou en voit qui, pour chercher Dieu, et par un esprit de rehgion, s'étant ensevelis et comme anéantis devant les hommes, meurent vlaus leur obscurité et dans leur anéantissement. Combien d'àmes saintes dont la vie est cachée avec Jésus- Christ, et à qui le monde n'a jamais tenu nul compte du courage héroïque qu'ils ont eu de se séparer et de se détacher de lui ? Or c'est pour cela, reprend saint Chrysostomc, qu'il doit y avoir et qu'il y aura un jugement à la fin des siècles.
Parce que le monde ne rend pas justice à ces chrétiens parfaits qui s'humilient et s'anéantissent pour Dieu, Dieu, qui se pique d'être fidèle, la leur rendra au centuple. Parce qu'il y a des saints sur la terre dont l'humilité, quoique sincère, n'est ni connue du monde, ni honorée au point qu'elle le devrait être si le monde était
' Sap. , Y, 1. — 2 Sap., ▼, 3, — » Ibid., 4. — « Ibid., 5. — ' Lue. ziv, IL
ilO
SERMON POUR LE PREMIER DIMANCHE DE L'AVENT
éqiiilal)lp. Dion siippl(^ia an défaut du uionde, et la relèvera; mais aux dépens de qui ? toujours uux dc>|>cns et ù la iiunle du mondain, donl la fausse gloire, dont la vanité ridicule, do!>t la présomptueuse ainhilion, condamnée et réprouvée, rendra honuiia^e à la sainteté des maximes que le sage et luunble dirélicn aura suivies, puisqu'cn même temps que l'humble sera exalté, Qui se humiliât eialtabitur i, rorgueilleux sera humilié et couvert d'un éternel opprobre : Et qui se exaltât humiliabitur. Ce n'est pas assez.
Il viendra pour béatifier les pauvres : autre mystère du jugement de Dieu, autre Justice qu'il rendra à ses prédestinés. Car il est de la foi que le pauvre ne sera pas éternellement dans l'oubli : Qtwniam non in (iiiem ohlivio erit pauperis 2. Il est de la foi que la patience des pauvres ne périra pas pour jamais, c'est-à-dire qu'elle ne sera pas pour jamais inutile et sans fruit : Pdtientia pauperum non peribit in finem 3. Et il est néanmoins évident que ces deux oracles du Saint-Esprit ne se vérifient pas toujours ni même communément dans celte vie. Car combien de pauvres y sont oubliés ! combien y dcmcm-ent sans secours et sans assistance ! Oubli d'autant plus déplorable que, de la part des riches, il est volontaire, et par conséquent criminel : je m'explique. Combien de malheureux réduits aux dernières rigueurs de la pauvreté, et que l'on ne soulage pas, parce qu'on ne lescounail pas et qu'on ne les veut pas connaître ! Si l'on savait l'extrémité de leurs besoins, on aurait pour eux, malgré soi, sinon de la charité, au moinsde l'humanité. Ala vue de leursmisères, on rougirait de ses excès, on aurait honte de ses délicatesses, on se reprocherait ses folles dépenses, et l'on s'en ferait avec raison des crimes devant Dieu. Mais parce qu'on ignore ce que soutirent ces membres de Jésus-Christ, j)arce qu'on ne veut pas s'en instruire, parce qu'on craint d'en entendre parler, parce qu'on les éloigne de sa présence, on croit en être quille en les oubliant; et quelque extrêmes que soient leurs maux, on y devient insensible. Combien de véritables pauvres que l'on rebute conmie s'ils ne l'étaient pas, sans qu'on se donne et qu'on veuille se donner la peine de discerner s'ils le sont en eflél ! combien de saints pauvres dont les gémissements sont trop faibles pour venir jusqu'à nous, et dont on ne veut pas s'ap|)rocher pour se mettre en devoir de les écouler ! combien de pauvres abandonnés dans les provinces ! combien de désolés dans les prisons !
» Luc, XIV, 11. — 2 Ps*lm., IX, 19. — » Ibid.
coud)ien de languissants dans les hôpitaux, condiien de honteux dans les fanulles particulières ! Parmi ceux qu'on connaît pour pauvres, et dont on ne peut ni ignorer, ni même oublier le doulouieux élal, cond)ien sont négligés I combien sont durement traités ! combien de serviteurs de Dieu qui manquent de tout, pendant que riin|)ie est dans l'abondance, dans 1< luxe, dans les délices ! S'il n'y avait point de jugement deinier, voilà ce que l'on pourrait appeler le scandale de la Providence : la patience des pauvres outragée par la dureté et par l'insensibilité des riches. Mais c'est pour cela môme, dit saint Chrysostome, que la Providence pré|)are aux riches un jugement sévère et rigoureux ; et c'est ce que comprenait i arfaitement David, quand il disait : Cognovi quia faciet Do7ninu^ judicium inopis, et vindictam pauperum ' : J'ai connu que Dieu jugera la cause des pauvres, et qu'il les vengera. Et par où l'avait-il connu? par cet invincible raisonnement, que la patience des pauvres, dans le sens que je l'ai marquée, ne devant et ne pouvant périr pour jamais, il fallait qu'il y eût un jugement supérieur à celui des honnnes, où l'on connût qu'en effet elle ne [lérit point, c'est-à-dire que Dieu a pour elle tous les égards qu'elle a droit d'attendre d'un maître souverainement équitable : Patienlia pauperum non peribit in finem 2; un jugement où non-seulement les pauvres fussent dédommagés de cette inégalité de biens qui les a réduits dans l'indigence et la disette, mais où leur patience poussée à bout fût pleinement vengée des injustes traitements qu'elle aurait soufferts. C'est pour cela, dit Dieu lui-même, que je me lèverai : c'est parce que les soufïrances des pauvres, à qui le riche impitoyable aura fermé son cœur et ses entrailles, auront excité mon courroux, parce que leurs crimes m'auront louci é, parce quej'auraiété indigné de voir qu'on s'endurcit à leurs plaintes : Propter niiseriam inopum, et gemitum pauperum, nunc exurgam, dicit Dominus 3, Ces cris des pauvres, qui sont montés jusqu'à moi, me solliciteront en leur faveur; et je ne croirai point m'étre acquitté de c^ que je leur dois et connue créateur et comme juge, que dans ce grand jour où je prononcerai pour eux un arrêt de salut, tandis que je réprouverai, par un jugement sans miséricorde, ceux qui n'auront usé envers eux de nulle miséricorde. A entendre ainsi Dieu parler dans l'Ecriture, ne dii ait-on pas quele jiigemeni dernier, quoique universel, ne doive être que pour les pauvres, et qu'il n'ait pour terme et pour fin que de leur
1 r^alm., cxxxix, 13. — > Ibid., ix, 19. — *Ibid., Zi,6.
vSll» LE JIK.KMKiNT
faire justice? Pro[ftt'r mist'Hnm ini>i>nm et iji'milum pauperum ; à voir cuiniiitMil l(! Fils do Dieu qui iloit y piôsider s'y couiporleia et y procédtua, ne dirail-on pas (|ue tout le Ju^tMiioiil du inonde (loil rouler sur le soiu des pauvres; que de là doive dépeudie al)soluuieul el esseuliellemeutle sort élerueldes iiouunes, c'est-à-dire que les uns ne doivent (ilre condamnés que parce qu'ils auront nu'>prisé le pauvre, et les autres comblés de gloire, que parce qu'ils l'auront secouru ? Heureux donc, concluait le Prophète royal, heureux celui qui pense allculivemcnt au pauvre : Bealus qui intelligit super egemim et pauperem ' : pounpioi? parce que Dieu, au jour de sa colère, ré[)argnera et le sauvera : In die mala liberahit eum Dominus 2. Finissons, et disons encore que Dieu viendra pour venger les faibles que le pouvoir, joint à la violence, aura opprimés : quatrième et dernière justice dont il se tiendra redevable à ses élus. Cai' maintenant c'est le crédit qui l'emporte, et qui a presque partout gain de cause : le plus fort a toujours raison, quoi qu'il entreprenne, et parce qu'il est le plus fort, il croit avoir un tilrc pour l'entreprendre, et il en vient h bcjt. Comliien de persécutions, de vexations causées par Tabus de l'autorité ! combien de misérables, combien de veuves, faute d'appui, sacrifiés comme des victimes à la faveur I combien de pupilles dont l'héritage devient, après bien des formalités, la proie du chicaneur et de l'usurpateur ! combien de familles ruinées parce que le bon droit, attaqué par une partie redoutable, n'a point trouvé de protection ! combien de procès mal fondés, néanmoins hautement gagnés, parce que les sollicitations, la cabale et les brigues ont prévalu ! Malgré la justice elles lois, le faible succombe presque toujours. S'il y a des juges sans probité, c'est toujours contre lui et jamais pour lui qu'ils se laissent corrompre. Du moment qu'il est le plus faible, par une malheureuse fatalité, tout lui est contraire et rien ne lui est favorable. Mais, Seigneur, il trouvera enfin auprès de vous ce qui lui aura été refusé à tous les tribunaux de la terre ; vous viendrez plein d'équité et de zèle, et vous prendrez la défense de l'orphelin, afin que le puissant, que le grand qui avait tant abusé de sa grandeur, cesse de se glorifier : Judicare pupillo ethumill, ut non apponat ultra magnificare se liomo super terrain 3. Jusques-là il aura toujours eu le dessus; jusque-là, fier de ses succès, parce que rien ne lui résistait, il aura passé, non -seulement pour le plus fort, mais pour le plus habile,
J Psalm., XL, 2. — s Ibid., — s Ibid., x, 18.
|)otir le mieux établi dan« ses droits, |)Our le plus dij;iio d'être distingué et houoré; justpic-là il se sera (ail une fausse gloire et un pi clcudu niérile do ses violences nièmos : mais vous le dolromporez biou alois, Soiguoui-, et vous lui ferez biou rabaltre de ses vaines idées: Ut non appinial ultra niiKjnificare se. Conwnent cela? c'est que vous tirerez le faible de ro|)pression, el (|u'il trouvera en vous, ô mou Dieu, un vengeur et un (irotectour.
Il est donc vrai <|ue le jugement de Dieu sera pour ses élus le jour de leur rédemption, le jour de leur gloire, le jour où Dieu leur fera justice. Ah! cbrétiens, à quoi pensons-nous, si, persuadés d'une vérité si touchante, nous ne travadlons pas de toutes nos forces à être du nombre de ces lieurcux prédestinés ? que fuisons-nous, si, renonçant aux fausses maximes du monde, nous ne nous mettons pas en état d'èlre de ces élus de Dieu qui paraîtront avec taiit de confiance devant le tribunal de Jésus- Clirist? Or, en voici, mes chers auditeurs, l'important secret, que je vous laisse pour fruit de tout ce discours. Commencez dès maintenant à accomplir dans vos personnes ce que Dieu, dans le jugement dernier, fera en faveur de ses élus ; il les séparera d'avec les hypocrites et les impics : séparcz-vous-en par la pratique d'une solide ek d'une véritable piété ; il glorifiera les humbles : humiliez-vous, dit saint Pierre, et soumettez- vous à Dieu, afin que Dieu vous élève au jour de sa visite, c'est-à-dire dans son jugement : Humiliamini, ut vos Deus exaltet in tem~ pore visitationis i ; il béatifiera les pauvres : assistez-les, soulagez-les, faites-vous-en des amis auprès de votre juge, afin que, quand il viendra vous juger,ils soient vos intercesseurs, et qu'ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels ; il vengera les faibles opprimés : protégez-les, et, selon la mesure de votre pouvoir, soyez leurs patrons ; servez, à l'exemple de Dieu, de tuteurs au pupille et à la veuve.
Et vous, justes, humbles, pauvres, faibles, les bien-aimés de Dieu, soutenez-vous dans votre justice, dans votre obscurité, dans votre pauvreté, dans votre faiblesse, par l'attente de ce grand jour, qui sera tout à la fois le jour du Seigneur et le vôtre. Non pas que vous ne deviez craindre le jugement de Dieu, il esta craindre pour tous ; mais en le craignant, craignezle de sorte que vous puissiez au même temps le désirer, l'aimer, l'espérer : car, pourquoi ne l'aimericz-vous pas, puisqu'il doit vous délivi-er de toutes les misères de cette vie? pourquoi ne
> 1 Petr., V, 6.
|f9 SERMON POUR LE DEUXIÈME DIMANCHE DE L'A VENT.
le désireriez-vous pas, puisqu'il doit tous ra- tous, mes chers auditeurs, ce terrible juf^emcnt;
chetcr de la servitude du siècle? pourquoi ne mais craignons-le d'une crainte efficace, d'une
l'espéreriez-vous pas, puisqu'il doit commencer crainte qui nous convertisse, qui corrige nos
votre bonheur éternel? Craignez le jugement de désordres, qui redouble notre vigilance, quj
Dieu, mais craignez-le d'une crainte môlée d'à- rallume notre ferveur, qui nous porte à lapra-
mouret accompagnée de confiance; craignez-le tique de toutes les œuvres chrétiennes, telle^
comme vous craignez Dieu. 11 ne vous est point ment que nous méritions d'être placés à la droite,
permis de craindre Dieu sans l'aimer; il faut et d'entendre de la bouche de notre Juge ces con-
qu'en le craignant vous raimicz,et que vous l'ai- solantes paroles : Venitc, benedidi Patris mei » :
miez encore plus que vous ne le craignez; sans Venez, vous qui êtes bénis de mou Père ; pos-
cela votre crainte n*est qu'une crainte servile, sédez le royaume qui vous est préparé dès la
qui ne suffit pas même pour le salut. Or, il en création du monde ; je vous le souhaite, etc. est de même du jugement de Dieu : craignons-le i M«tth., xxt, u.
SERMON POUR LE DEUXIEME DIMANCHE DE L'AVENT