‹ Œuvres complètesChapitre 41 sur 183 · SUR LE RESPECT HUMAIN · texte numérisé non relu

SUR LE RESPECT HUMAIN

ANÀLYSB.

Sdjet. Bitnheurtux celui qui ne sera point seandalité d« moi.

C'est à ce caractère que le Sauveur du monde reconnaît ses vrais disciples. Il veut des hommes fervents, généreux, slneèrM, qui se fassent un honneur de l'avoir pour maître, et un devoir de lui obéir. Or, par là il exclut de son royaume ces lâches chrétiens qui se laissent dominer par le respect haiU4ia, et c'est ce même respect humain que j'entreprends de combattre dans ee discours.

Division. Indignité du respect humain par rapport à nous-mêmes ; V partie. Désordre du respect humain par rapport à Dieu, 2e partie. Scandale du respect humain par rapport au prochain, 3° partie. Les deux premiers points regardent ceux qui sont les esclaves du respect humain, et le troisième ceux qui en sont les auteurs.

Première partie. Indignité di respect humain, parce que c'est : 1° une servitude honteuse; 2o une lâcheté méprisable.

1° Servitude honteuse ; car, qu'y a-t-il de plus servile que d'être réduit, ou plutôt de se réduire soi-même ii la nécessité de régler sa religion et toute sa conduite sur le caprice des autres et sur les vains jugements du monde ? Saint Augustin déplorait la condition de ces anciens philosophes qui, par la raison, ne reconnaissant qu'un Dieu, ne laissaient pas, pour's'accommoder au temps, d'en adorer plusieurs. Ainsi, dit ce Père, ils adoraient ce qu'ils méprisaient, et nous, par un autre respect humain, nous méprisons, nous outrageons ce que nous adorons.

U y a des choses, ajoute saint Augustin, oii la servitude est tolérable, d'autres où elle est raisonnable, quelques-unes où elle peut être honorable : maii s'y soumettre dans ce qu'il y a de plus essentiellement libre, qui est la profession de sa foi et l'exeroice de sa religion, c'est ce que la dignité de notre être, non plus que la conscience, ne peut comporter.

Laissez-nous aller au désert, disaient les Hébreux aux Egyptiens : car, tandis que nous sommes parmi vous, nous ne pouvons pas librement saftrifier au Dieu d'Israël. En tout le reste nous vous obéirons, mais, dans le culte de notre Dieu, la liberté nous est nécessaire. Telle est la disposition où doit être un vrai fidèle : et s'il lui était impossible de garder cette sainte liberté dans le monde, dès là il devrait sortir du monde, et, à l'exemple des Israélites, se retirer dans le désert.

Servitude du respect humain, d'autant plus honteuse que c'est l'effet dune petitesse d'esprit et d'une faiblesse de cœur que nous tâchons, mais en vain, de nous cacher à nous-mêmes. Car, si nous avions cette grandeur d'âme qu'inspire le'.chrislianisme, nous dirions comme saint Paul : Je ne rougis point de l'Evangile. Nous imiterions le jeune Tobie ; ni le nombre, ni la qualité des personnes ne pourraient nous ébranler. Mais nous n'avons p^is assez de force pour nous mettre au-dessus du monde et de sa censure. Nous nous laissons troubler : de quoi ? d'une parole : et par qui ? par des hommes vains, dont souvent toute la légèreté nous est connue aussi bien que l'impiété. Châtiment de Dieu visible, qui permet qu'en voulant secouer son joug, nous en prenions un autre mille fois plus humiliant et plus pesant.

2° De là, caractère de servilu le qui porte encore avec soi un caractère de lâcheté. Lâcheté odieuse : j'appartiens à Dieu, je lui dois tout, et je le trahis ! Lâcht'ti impirdonnable : nous ne la pouvons pu même supporter dans ces âmes mercenaires que leur condition elle besoin attjchenl au service des grands. Lâcheté réprouvée dans l'Evangile : Quiconque me désavouera devant les hommes, disait le Fils de Dieu, je le désavouerai devant mon Père. Lâcheté que les pniens mêmes ont condamnée dans les chrétiens. Exemple de ce s.ige empereur, père du grand Constantin, qui, tout païen ([u'il était, retint auprès de sa personne ceux d'entre ses officiers et ses soldats qu'il trouva fermes dans la foi chrétienne, et renvoya les autres, qui, par une crainte humaine, l'avaient renoncée ou dissimulée.

Ah ! souvenons-nous de tant de imrtyrs, nos frères en Jésus-Christ. Craignaient-ils la présence des hommes ? ou le Dieu pour qui ils mouraient, était-il plus leur Dieu que le nôtre ? N'allons pas si loin : cette cour est composée d'hommes fameux par leur bravoure et par eurs exploits militaires. Avoir une fois hésité dms le péril, c'est ce qu'ils regarderaient comme une

SLK LK llKSl'iXT HUMAIN. 113

Uilic ine(T.n;.'bIo. Pourquoi donc dans les clio'^es de Dieu tlcveiions-noii-», selon l.i figure de l'Rvangile, comme le roieau ? Que n'iniilons-nou* Jean-j"4;itiït<; ? Jusques an milieu des leis, il conle^s.i Jésns-Clii ist ; jusque dans la cour, il lui rendit lénioig.i>i.<o. Voili voire modèle. S'il Taul ôtre esclave, ce n'est puiui j'esilave du inonde, mais le vôlie, 6 mon Dieu ! Si nous sav ni n.'.> ,:lfi.>'icliir du monde, le monde, tout perverli qu'il est, nous iesj)i'eiera ; el ni nous y deineiiruns au contraire scrvilen:e.il .ssujettis. !e meniie mèuic nous iBi'prisera. .Mais «nlin, (iiioi (jne le monde en puisse (lenser, le D.cu que no^i servons est un asioz gr n I •mitre pour uiériler qu'on lui fas^e un ixicriliee du monde.

DkUxiÈH;: t'.viirib;. Desordre du respect humain, l» Parce ipie le respect humain détruit dans le cœur de l'homme le TonJcmoul de la rell^'ion, qui est l'amour de Dieu. 2* Parce qu'il fait tomber I homme dans les plus criminelles apjslasics, 3" Parce qu'il arrôte dan,! Ihomme lelTet des grâces les plus puissantes. 4" Parce que c'est ainsi l'obstacle le plus laial à la conversion de l'homme mondain.

l* Il détruit dans le cœar de l'homme l'amour de Dieu : j'entends cetamour de préférencequenous devons à Dieu. Car qu'esl-ce que le respect humain, ou plutôt, pourquoi l'appclons-nous respect humain, sinon, dit saint Thomas, parce qu'en mdie r^ncordres, il nous fait respecter la créature [dus que Dieu'? Et voilà ce que TerluUien reprochait aux païens, quand il leur disait: Vous craignez ph(s César que Jupiter inôtne.

Grâce à la l'rovideuce, nous avons uu roi liJéle ; mais si le ciel nous avait l'ait naître sous la domiaalijn d'un prince moiiis religieux, combien de courtisans rechercheraient aux djpens de Dieu la laveur de César! Sans faire nulle sujjposition, combien en voyous-no is actuellement disposés de la sorte, c'est-à-dire non pas impies el scélérats, mais iiréls à l'être, s'd lallait l'être pour leur fortune'? Ne remontons pas mi.m si haut: à combien de puissances subalternes u'cst-on pas dévoué plus qu'à Dieu? et en faut-il davantage pour renverser toute la religion '(

"î* Le respect humain lait tomber l'homme dans les plus criminelles apostasies. Souvenez-vous des irrévérences qu'il vous a fait com.nmeltre en prJscn^e de cet autel. Je pou.rais bien mieux ra|)peler l'autel du Dieu inconnu, que celui dont parle saint Paul: /g loto Deo, Cet autel ([uc trouva saint Paul, il ne le trouva que parmi des idolâtres; et celui que je trouve ici, j'ai la douleur de le trouver parmi des chrétiens. .Ne pas connaître le vrai D eu que l'on adore, c'est ignorance; mais insulter usques à ses autels le vrai Dieu que l'on connaît; assister à son sacrilice en courtisan et en mondain, c'est ce que j'appelle, apris sjiint Cyprien, apostasie: la Uis omnibus quizdam aposlasia l'idei est. iNous cmdamnons ces làciies ciirél.ens qui, dm» les porséeulions, reaju^iîent Jésus-Christ ; c'étai;ni des .Titostais ; mais, ajjres tout, ils ne cédaient qu'à la violence des tourments el par la ils étaient Uignes en quelque sorte de compassion : au lieu qu'il n • s'agit plus pour nous de vaincre ni les tourments' n> la mort, mais un v,>i.i resi'.ect que nous pouvons si aisément sut monter.

3» !)e là même quarrive-t-il l c'est que le respect humain arrête l'ellet des grâces de Dieu le» pius puissantes, et devient encore par là l'oustiCie le plus t'atil à la conversion de l'iiomme mondain. On se sent de bonnes dispositions; mais une fausse crainte du monde et de ses raisonnements fait tout évjiiju r. On voudrait que le mondi i'îiî plus équilaole ; m lis lo^t injuste qu'il est, on se soumet à sa loi, ou, pour mieu.x dire, à sa tyrannie. Jusques à ia mort mjme, ne voyons-nous pas des hommes succom')er à cette lenlaiion du respect humain, et s'en faire un dernier prétexte contre tout ce que leur prescrit alors la religion

Cest Jj.ic mi,ut;.u.ii (jie ^e cj.i;jij la vJrilJ Je zA'.i parole rt'î ?'>;rlilli-;:i : Je î't's a;.-i'i ■■ Je aj.i iahu, si je ne r °(/ipoint lie mon Dieu. Car, si je ne rougis point de mon Dieu, je ne rougis pas Je mes devoirs; et en obser'van: mes u.vj rs malgré les discours du mon Je, je suis sauvé. Le cojp de salut pour MaJeleine fut de ne point écouter le monde. Si elle eût consulté la prudence du siècle, elle était perdue.

TiîOisiiûMiîPAKriË. SoaaJale Ja respect hj;niin, c'esl-à-Jire scanJale que causent dans le m.inle ceux (jui, parleurs discou:-s ou par leur conduite, serventà y entretenir le respect humain, lo ScanJale qui va s;)écidjm,'nt à la destruction du culte de û; :< : en voilàla nature, t" ScanJile d'autant plus pernicieux, qu'il se répanJ avee plus de facilité: en voilà le dan 'e.". \j-' .;c,!.idale qu'il vous est d autant plus étroitement ordonné d'éviter, granJ» du monJe, que de votre part il devient boaucou.) iIjs contagieux: voilà, par npporlà vous, les obligations qui en n.iisscit. i» Scandale que vous pouvez ais^nnenl corriger, en o . usuiit au respect humain votre bon exemple : en voilà le remède.

!• SeanJale qui va spJciaiemjuLà la destruction du calte de Dieu. Car, comme les enfants d'IIéli détournaient le pe-^ile ii sacr.:ic«,el en cela même comm.ttaient un crimi énowne, grande niinis ; ainsi tant de libertins, en raillant de la pieté et .e la religion, la décrelilenl, el ooa.naaeal, auia.at qiil est en eux, à l'abolir. Or, avec la mJini sjvjrité que Dieu punit 0 li.ii et Paillées, il punira les impies du siècle, liu'un particulier, dans un état, corrompît la lidclité des sujets, il n'y a oini' < supp ice dont il ne fût digue. Q\ie sera-ce d un ho. mue qui ose attenter aux droits de Dieu'?

■2' S.anJale le plus contagieux et le plus pro:npt à se communiiiuer. C'est ce qui porta l'invincible ."\Ialhalhias à sav.l'.'.cr !::iœèmeelà frapper Ju coup nurtel un Israélite qu il vit sur le po.nt J'aJorer pubJquement l'iîole. 11 co.mprit que l ex :n le d'u:i s.'ul tolère suffirait pour ébranler toute la nation ; et je puis dire qu'an .mot, qu'un regard, qu'un exemple cor.o.np; ij nos jojTs plis deearjlij.u i le .jjI ce j'i oit j. l'.r.'fois invente les tyrans pour e.xienniaer le ciiristianisme. Car que .ic pc .1 poi.it cet attrait nuuurel que nous senlo.is à iaire oj.a.ue loi autres ? ii Jjiie iL nous iraceot le c .emia du vice el d,- I i ; i i -, comii en cette tentation î'era-t-cUe d'apostats '?

5° Lte là naît, pour toutes lespe;soa.ies qui ont quelque autorité dans le monde, une obligation plus droite d être ex.';n,p; ii:-e diai lexercice de leur religion ; et cet exemple qu'ils donnent est 4o le remède le plus eilicace contre le scan laie .iu respeil hu.nain. Car qui ne sait pai qielle imp.essiju l'ait sur les esprits l'exeaiple des granJs l C est pourquoi ce vieillard v:n-:.i:)!e, Lljuz.ir, ne put jamais se résoudre, non-seaiement à manger de la chair défendue, mais àfeinJre d'eu manger, de peur [ le so i ex.mpie ne fut un scandale pour les autres.

De, le le^on pour vous, a qui Diaa n'a fait pirt de son pouvoir que pour le faire servir à son culte ! Que doit dire un père à seseaiants l (lut doit dire un maître à ses domestiques .' Oue de.ons-aous faire chacun dans noire conlitioii ! tout ce •|ui !.,■pend Je nous pour aifermir la religion dans l'esprit de ceux que Dieu nous a soumis.

Je p.irle da,is la cour J'ua priaee ([uidoaae da crJJit à a religion; et ce ,paj j'aurais à crain Ire, c'est qu'au iieu (|ue !e r:s- cl hemaln faisait autrefois à la cour des libertins, il n'y fitmiiateajnt des hyjtocrites. Mais outre que a religion jîren.hait a i m i.is pa; la le dessus, ne lais^j.ij pas, vous dirai-je, de n)Si prévaloir de Iheureuse disposition des c'aoies. 'ju m J le respect !i'i:i; ;in uo:s attache à nos devoirs, quoiqu'il ne soit ni saint, ni louaule, il n'est pas toujours inutile. C'est un sjuliei à noire l'i.b'c-se, ei i\ peut servir à nous élever Je la créature au Croaieur.

Or, suivant ce principe, bénissons le Ciel de nojs ovoir Jonné un miîlrc qui ne porte pîs en vain le litre de p:o:ec;cur ie s.i re::g;on. .Sous avons rians son lAi le plus puissant secours pour nous animer el pour nous soute, lir. Heureux donc celui juj ne »eci point seanJalisé de Jj;ui-C.ici>i 1 Le Suiveur du inanJe n'exceptait point de ce. le biatilule ceux qui liabi;ent Ji.is 'es j. .:.,.. ..-.- i ..s. Ce.i !e tn'n. .:vii,':ie ;.:'ji nis a i.u icc à tjus , et nous Jevois t.'us égale.neat le rccevjir et le jKitii'uer Î..I ; . ,1 . !.■•.:.; r.

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SERMON POUR LE DEUXIÈME DIMANCHE DE Ï/AVENT

BtatuM qui non/uerit leandnlUatua in m».

Bicnheuroux celui qui ne 8«ra point icand&liaé da moi. ÇSamt itatthieu, chap. zi, 6.)

SlRB,

C'est îi ce caractère que le Sauveur du monde reconnail ses vrais disciples ; c'est la condition que cet Homme-Dieu leur piopose pour être reçus à son service, et pour mériter de vivre sous sa loi. Il leur déclare qu'il faut prendre parti ; qu'il ne faut point esi)ércr d'èlre du nombre des siens, si l'on n'est résolu d'en faire haulcment profession; que quicon(iuc étant chrétien craint de le paraître, est indigne de lui ; qu'il ne suffit pas, pour être à lui, de croire de cœur, si l'on ne confesse de bouche ; qu'il ne suffit pas de confesser de bouche, si l'on ne s'explique par ses œuvres; enfin, qu'il veut des hommes fervents, généreux, sincères, qui se fassent un hotmeur de l'avoir pour maître, et un mérite de lui obéir.

Or, par là il exclut de son royaume ces lâches mondains qui, bien loin de se déclarer pour Jésus-Christ, rougissent de Jésus-Christ; qui, bien loin d'honorer Jésus-Chrisl. se scandahsent de Jésus-Christ, et qui, non contents de se scandaliser de Jésus-Christ, le scandalisent tous les jours lui-môme dans la personne de ses frères, en inspiiant aux autres la mèmp crainte qui les arrùle, et le môme respect humain qui les domine : c'est ce que j'entreprend« de combattre dans ce discours. Cette honte du «ervice de Dieu, ce respect humain qui nous empoche d'être à Dieu, cette crainte du monde, ou cette complaisance pour le monde, qui détruit le culte que nous devons rendre à Dieu, je veux vous en l'aire voir l'indignité, le désordre et le scandale : l'indignité du respect humain par rapport à nousmêmes, son désordre par rapport à Dieu, son scandale par rapport au prochain.

Il y en a qui sont les esclaves du respect humain, et il y en a qui en sont les auteurs : esclaves du respect humain, je leur parlerai dans la première et dans la seconde partie, et je leur montrerai combien leur conduite est indigne, combien elle est criminelle ; auteurs du respect humain, je leur parlerai dans ladeinière partie, et je leur montrerai combien leur conduite est scandaleuse : l'indignitédu respect humain nous le fera mépriser; le désordre du respect humain nous le fera condamner; le scandale du respect humain nous en fera craindre les suites : c'est tout mon dessein. Demandons, etc. Ave^ Maria»

PREMlÈaB PARTIE.

C'est de tout temps que les liommcis se sont laissé dominer par le respect huinulu, et c'est de tout temps que les partisans du monde ae sont fait du respect humain une malheureuse politi(pie aux d 'pens de leur religion. .Mais de quelque prétexte, ou de nécessité, ou de raisou dont ils aieul tâché de se coiiviir en soumettant ainsi leur religion aux lois du monde, je dis (jne ce res[)e<;t humain a toujours été une servitude honteuse; je dis que celle politique a toujours passé ou toujours dû passer pour une lâclielé méprisable. Caractère de servitude, caractère de lâcheté, l'un et l'autre indignes de tout hounne qui connaît Dieu, mais encore bien |)lus d'un chrétien élevé par le bapLôme h l'adoption des enfants de Dieu. Appliquez-vous, mes chers auditeurs, et ne peidez rien de ces deux importantes vérités.

C'est une servitude honteuse, et je l'appelle la servitude du respect humain. Car, qu'y a-t-il de plus servilc que d'ôtie réduit ou plutôt que de se rédiiire soi-même à la nécessité de régler sa religion par le caprice d'autrui ? de la pratiquer, non pas selon ses vues et ses lumières, ni même selon les mouvements de sa conscience, mais au gré d'autrui ? de n'en donner des marques et de n'en accomplir les devoii's quedépcndamment des discours etdes jugements d'autrui ? en un mot, de n'être chiélien ou du moins de ne le paraître qu'autant qu'il plaît ou qu'il dé[)lait à autrui ? Est-il un esclavage comparable à celui-là ? Vous savez néanmoins, et peut-être le savez-vous à votre confusion, combien cet esclavage, tout honteux qu'il est, est devenu commun dans le monde, et le devient encore tous les jours.

Quand saint Augustin parle de ces anciens philosophes, de ces sages du paganisme, qui, par la seule lumière naturelle, connaissaient , quoique païens, le vrai Dieu, il trouve leur condition bien déplorable : pourquoi ? parce qu'étant convaincus, comme ils l'étaient, qu'il n'y a qu'un Dieu, ils ne laissaient pas, pour s'accommoder au temps, d'être forcés à en adorer plusieurs. Picuez garde, chrétiens : ceux-là, par respect humain, faisaient violence à leur raison, et servaient des dieux qu'ils ne croyaient pas ; et nous, par un autre respect humain, nous faisons violence à notre foi, et nous ne servous pas le Dieu que nous croyons ; ceux-là^ malgré eux, mais pour plaire au monde, étaient superstitieux et idolâtres ; et nous, par un effet tout contraire, mais par le môme principe, nous

SUR LE UESPECT IirMAIN.

devenons, souvent inal^T*^ nons-mî^mos, liljortins ctim|)ios;c(Mix-là, pour ne pas s'allirrr la liaino lies ;)onpIos, prali^piaionl co qu'ils condamnaient, mloiaient ce qu'ils mt^prisaient, professaient ce qu'ils (Idlcstaicut ; ce sont les termes de saint Augustin : Coh'bantquodrepreliendi'baut, arjehant qiiod arguebant. qnod culpabant adorabant ; et nous, pour éviter la censure des hommes, et par un vil assujellissemcnt aux usages du sii^clc corrompu et fi ses maximes, nous déshonorons ce que nous professons, nous profanons ce (jue nous révérons, nous blasphéinons, au moins par nos œuvres, non pas, comme disait un apôtre, ce que nous ignorons, mais ce que nous savons et ce que nous reconnaissons. Au lieu que ces esprits forts de la gcntilité, avec leur prétendue force, se captivaient par une espèce d'iiypocrisic, nous nous captivons par une autre; au lieu qu'ils jouaient la comédie dans les temples de Rome, en contrefaisant les dévots, nous la jouons au milieu du christianisme, en contrefaisant les athées : avec cette différence, remarquée par saint Augustin, que l'hypocrisie de ceux-h\ était une pure fiction qui n'intéressait tout au plus que de fausses divinités; au lieu que la nôtre est une abomination réelle, une abomination telle que l'a prédite le Prophète, placée dans le lieu saint; une abomination qui outrage tout à la fois,et la vérité, et la majesté, et la sainteté du vrai Dieu.

Or, en user de la sorte,, n'est-ce pas se rendre esclave, mais esclave dans la chose même où il est moins supportable de l'être, et où tout homme sensé doit plus se piquer de ne l'être pas ? Car il y a des choses, poursuit ce saint docteur, où la servitude est tolérable, d'autres où elles est raisonnable, quelques-unes même où elle peut être honorable ; mais de s'y soumettre jusque dans les choses les plus essentiellement libres, jusque dans la profession de sa foi, jusque dans l'exercice de sa religion, jusque dans ses devoirs les plus indispensables, dans ce qui regarde notre éternité, notre salut, c'est à quoi répugne un certain fonds de grandeur qui est en nous et avec lequel nous sommes nés ; c'est ce que la dignité de notre être, non plus que la conscience, ne peut comporter.

Laissez-nous aller dans le déser!, disaient les Hébreux aux Egyptiens; car, tandis que nous sommet parmi vous, nous ne pouvons pas librement sacrifier au Dieu d'Israël. Or, il faut que nous sojons libres dans les sacrifices que nous lui offrons. En tout le reste, vous nous trouverez souples et dépendants ; et quelque rigoureuses que soient vos lois, nous y obéirons sans peine ;

mais dans le culte du souverani Maître que nous adorons elfjne iKHisdevonssenI adorer, la liberté nous est nécessaire ; et quaml nous vous la demandons, ce n'est qu'en vertu du droit que nous y avons, et en vertu même du commandement exprès (jue noire Dieu nous a fait de ne nous la laisser jamais enlever. C'est ainsi, mes frères, reprend saint Jérôme, ex|)liquant ce passage de l'Exode, c'est ainsi que doit parler un chrétien engagé par la Providence à vivre dans le monde, et, par conséquent, à y soutenir sa religion. Sur tout autre chose, doit-il dire, je me conformerai aux lois du monde, j'observerai les coutumes du monde, je garderai les bienséances du monde, je me contraindrai mômc,s'illc faut, pour ne rien faire qui choque le monde ; mais quand il s'agira de ce que je dois à mon Dieu, je me mettrai au-dessus du monde, et le monde n'aura nul empire sur moi. Dans raccom|)lissement de ce devoir capital, qui est le premier devoir du chrétien, je ne serai ni bizarre, ni indiscret ; mais je serai libre, et la prudence dont j'userai pour me conduire n'aura rien qui dégénère de cette bienheureuse indépendance que saint Paul veut que je conserve comme le privilège inaliénable de l'état de grâce où Dieu m'a élevé. Telle est, dis-je, selon saint Jérôme, la disposition où doit être un homme fidèle : et si la tyrannie des lois du monde allait jusquelà, qu'il y eût en effet des Etats où il fût impossible de maintenir celte sainte et glorieuse liberté avec laquelle Dieu veut être servi, ou plutôt, si l'homme se sentait faible jusqu'à ce point qu'il désespérât d'y pouvoir librement servir Dieu, il devrait, à l'exemple des Israélites, prendre le parti d'une généreuse retraite, et chercher ailleurs un séjour où, affranchi du joug du monde,il pûtsansgêne etsans contrainte rendre à Dieu les hommages de sa piété ; faisant divorce pour cela, non pas avec le monde en général, mais avec ces conditions particulières du monde où l'expérience lui aurait appris que sa religion lui serait devenue comme impraticable. Pourquoi ? parce qu'au moins est-il juste qu'étant né libre il le soit inviolablement pour celui à qui il doit tout, comme au principe et à l'auteur de son être, et qu'il n'abandonne jamais la possession où Dieu l'a mis d'être à cet égard dans la main de son conseil et^e sa raison. Servitude du respect humain, d'autant plus honteuse que c'est l'effet tout ensemble,et d'une petitesse d'espiit, et d'une bassesse de cœur que nous nous cachons à nous-mêmes, mais que nous nous cachons en vain, et dont nous ne pouvons étouffer le secret reproche. Car, si nous

SERMON POUR LE DEUXIÈME DIMANCHE DE L'AVENT

avions ce saint orgueil, selon l'expression d'un Père, celle noblesse de sentiments qu'inspire le clni>lianisme, nous dirions hautement comme saint l*aui : Non eruhesco Evauçjclium » : Je ne rougis point de l'Evangile. Nous imiterions ces héros de l'Ancien Testament qui se faisaient un mérite de pralicjuer leur religion ?i la l'ace même de rirréli^zion. Pendant que tous les autres couraient en loulc aux idoles de Jéroboam, le jeune Tobie, sans craindre de paraître singulier, et se glorifiant môme de Tôtre dans une si belle cause, allait lui seul au temple de Jérusalem, et se rendait par \h digne de l'éloge que l'Ecriture a fait de sa fermeté et de sa constance: Denique cum irent omnes ad viliilos attreos quos fecerat Jéroboam, rex /v?776'/, hic soins penji'hat in Jérusalem adlemplum Domini"^. Ainsi, quand tout ce qui nous environne vivrait dans l'oubli de Dieu et dans le mépris de sa loi, nous nous glorifierions, comme chrétiens, d'être les sincères observateurs de cette divine loi ; et par une singularité que le monde, môme malgré lui, respecterait, nous nous distinguerions, et s'il le lallait, nous nous séparerions de ces mondains qui en sont les prévaricateurs. Ni le nombre, ni la qualité de leurs personnes ne nous ébranleraient pas. Fussions-nous les seuls sur la terre, nous persisterions dans cette résolution, et la consolation intérieure que nous aurions d'être de ceux que Dieu se serait réservés, cl qui n'auraient point fléchi le genou devant Baal, c'est-à-dire le témoignage que nous renilrait notre conscience, d'avoir résisté au torrent de l'idolâtrie du siècle, serait déjà pour nous le précieux fruit de la victoire que notre foi aurait femporté sur le respect humain. Voilà les heureuses dispositions où nous mettrait une liberté évangélique.

D'où vient donc que nous n'y sommes pas ? et qu'est-ce que ce respect humain qui nous anêle ? timidité cl pusillanimité. Nous craignons la censure du monde, et par là nous avouons au monde que nous n'avons pas assez de force pour le mépriser dans les ccnjonctuics même où nous le jugeons plus ni''i:.isable : aveu qui devrait seul nous confondre. Nous craignons de passer pour des esprits îaib:es, et nous ne pensons pas que celte crainte est elle-même une faiblesse, et la plus pil(»\ahlc laiblesse. Nous avons honte de nous déclaier, et nous ne voyons pas que cette honte, pour in'exprimcrde la sorte, est clle-mômebicn plus honteuse que la déclaration qu'il faudrait îaire. Car qu'y a-t-il de plus honteux que la honte de

' Rocû., I, 16. — » Tob., l, ^

paraître ce que l'on est et ce que l'on doit ftlre ? Une parole, une raillerie nous troid)le, et r-.owi ne considérons pas ni de quoi ni par qui »;0")S nous laissons troubler. De quoi ? puisqu'il n'est rien de plus frivole que la raillerie, quand elle s'attaque à la véritable vertu; par qui? pui;';uc c'est [)ar des hommes vains dont il nous doit peu importer d'être ou blâmés ou approuvés; des hommes dont souvent nous ne faisons nulle estime; des hommes diml la légèielé nous est connue aussi bien que l'impiété ; des hommes dont nous ne voudrions pas suivre les con.-eils, beaucoup moins recevoir la loi, dans une se:ilc affaire ; des hommes pour qui nous ne voudrions pas nous contraindre dans un seul de nos divertissements : ce sont là néanmoins ceux pour qui nous nous faisons violence, ceux que nous ménageons, ceux à qui, par le plus dé[>lorable aveuglement, nous nous assujettissons en ce qui touche le plus essentiel de nos intérêts, savoir : le salut et la religion. xVprès cela, piquons-nous, je ne dis pas de grandeur d'âme, mais de sagesse et de solidité d'esprit ; après cela, flattons-nous d'avoir trouvé la liberté en suivant le parti du monde. Non, non, mes frères, reprend saint Chrysostomc, ce n'est point là qu'oii la trouve : bien loin d'y parvenir par là, c'est par là que nous tombons dans la pi ;s basse servitude; et l'un des plus vislî)les ch limcnts que Dieu exerce déjà sur nous, quaud nous voulons vivre en mondains, c'est qu'.!!r même temps que nous pensons à scc:);:cr s j;i joug, qu'il appelle et qu'il a bien suj3l d'appeler un joug doux et aimable, il ]ioi;s l.;:s j prendre un autre joug mille fois plus hu:nliant et plus pesant, qui est le joug du moii.lo et des lois du monde. Caracièie de servitude dans le respect humain, et caractère de Inclj. •;;'•. Je dis lâcheté, et lâcheté odieuse. J'a;»; arlic.is ù Dieu i>ar tous les litres les plus légitime*, -t comme homme formé de sa main, e.nicîîi .1.» ses dons, racheté de son sang, héritier d.> si gloire ; et comme chrétien, lié à hà par 1,^ nœud le plus inviolable, et engagé par uni' profession solennelle à le servir ; mais a-i lieu de m'armer d'une sainte audace et de pr r.dre sa cause en main, je l'abandonne, je le trahis I Làchclé impardonnable : on ne peut pas n.èuie la su[)porler dans ces âmes mercenaiies que leur condition elle besoin attachent au service des grands ; et ce qui doit bien nous conloiidio, c'est le zèle qu'ils font paraître, et où ils cher chcnt tant à se signaler, dès qu'il s'agit de ces maîtres mortels dont ils attendent une récompense humaine et une fortune périssable. LU-'

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