‹ Œuvres complètesChapitre 44 sur 183 · SUR LE RFSI>ECT HUMAIN · texte numérisé non relu

SUR LE RFSI>ECT HUMAIN

fre, ne convicnt-il pas ? et quel droit n'aiirai-jc pas aiijouiiriiui dédire encore dans cet auditoire: Majori formidine Cœsarem observatis.

(îrAces au Seigneur, qui, par une providence parliculiôre, nous a donné un roi (idole etdéclaré contre le libertinage et l'inipiélé, un roi qui sait honorer sa religion et qui veut qu'elle soit honorée, un roi dont le premier zèle, eu se faisant obéir et servir lui-môuie, est que Dieu soit servi et obéi. Mais si, par un de ces chàtiuients terribles dont Dieu punit quelquefois les peuples, le ciel nous avait fait naître sous la domination d'un prince moins religieux, combien verrions-nous decourlisans tels que les concevait TcrtuUien, qui ne balanceraient pas sur le parti qu'ils auraient ^ prendre et qui, sans hésiter, et aux dépens de Dieu, rechercheraient la faveur de César ? Majori fonnidine Cœsarem observatis.

Sans faire nulle supposition, combien en voyons-nous dès maintenant disposés de la sorte, c'est-Ji-dire non pas impies et scélérats, mais prêts à l'être s'il le fallait être, et si l'être en effet était une marque qu'on exigeât d'eux de leur complaisance et de leur attachement ? Auraient-ils là-dessus quelque scrupule, ou écouteraient-ils leurs remords et leurs scrupules? la concurrence de la créature et de Dieu les arrêterait- elle ? et, emportés par l'habitude où ils sont élevés de se conformer en tout aux inclinations du maître de qui ils dépendent, ne se feraient-ils pas un principe, s'il était libertin, de l'être avec lui, et, s'il méprisait Dieu, de le mépriser conmie lui ?

Ne remontons pas même jusqu'à celui qui, entre tous les autres maîtres, tient après Dieu le premier rang. A combien de puissances du monde inférieures et subalternes, si j'ose ainsi m'exprimer, ce malheureux respect humam n'est-il pas en possession de rendre, surtout à la cour, une espèce de culte ? Et ce culte, qu'est-ce dans le fond, qu'une idolâtrie raffinée, d'autant plus dangereuse qu'elle est plus proportionnée à nos mœurs ? Puissances, quoique subalternes, à qui, sans l'apercevoir, 'on est dévoué beaucoup plus qu'à Dieu, dont on redoute l'indignation beaucoup plus que celle de Dieu, par conséquent, à qui l'on donne cette conUnuelle mais criminelle préférence qui, dans le cœur de l'homme, élève la créature au-dessus de Dieu. Or, il n'en faut pas davantage pour détruire toute la religion, et, selon la parole du Prophète royal, pour l'anéantir jusque dans ses fondements : Exinanite, exinanile usque ad fimdamentiim in ea i.

} Fsalm., cxxxTi, T>

Le désordre va encore plus loin ; et, sans demeurer dans le cœur, il se déclare plus ouvertement. Car je dis que le respect humain fait tomber l'hounne dans des apostasies, non plus seulement intérieures et secrètes, mais qui tous les jours, à la honte du nom chrélicu, ne sont que trop éclatardes et que trop pubHques. Qu'il me soit permis de m'expliquer. Souvenez-vous des irrévérences que vous a fait commettre tant de fois, en présence de cet autel, la crainte d'y passer, ou pour bypocrites, ou pour chrétiens. C'est l'autel du Dieu vivant, mais qiii, bien mieux que celui dont parla saiid Paul dans l'aréopage, pourrait porter pour inscription : L'autel du Dieu inconiui : /(/;/o/o Deo^, ou, ce qui est encore plus affreux, l'autel du Dieu déshonoré, du Dieu renoncé. Le voilà cet autel qui demandera vengeance contre vous. Celui que trouva saint Paul dans Athènes, il eut la consolation de ne le trouver que parmi les idolâtres; et celui que je trouve ici, j'ai la douleur de le trouver dans le sein du christianisme. Saint Paul leur dit : Vous adorez le vrai Dieu, mais vous ne le connaissez pas : Ignorantes colitis ; et moi je vous dis : Vous connaissez le vrai Dieu, mais vous ne l'adorez pas. Que dis-je ? le vrai Dieu, que vous connaissez, vou l'outragez, vous l'insultez ! Ne pas connaître le vrai Dieu que l'on adore, c'est une ignorance en quelque sorte pardonnable, ou du moins plus excusable : mais n'adorer pas le vrai Dieu que l'on connaît, non-seulement ne l'adorer pas, mais le connaître et l'outrager, mais le connaître et l'insuher, c'est un sacrilège, une profanation digne de tous ses anathèmes. Or, n'est-ce pas là que vous a portés tant de fois le respect humain ? n'est-ce pas ainsi, pour parler avec l'Apôtre, qu'il a retenu votre religion dans l'injustice ? n'est-ce pas ainsi qu'il vous a fait renoncer à Dieu et à son culte ?

Car j'appelle renoncer à Dieu et à son culte, assister à l'auguste sacrifice de nos autels en courtisan et en mondain ; y assister avec des immodesties dont les plus infidèles mahomélans ne seraient pas capables dans leurs mosquées ; y assister comme si l'on n'y croyait pas, en faire un terme d'assignation et de rendez- vous, en interrompre les sacrés mystères par des entretiens scandaleux. En tout cela, je soutiens, avec saint Cyprien, qu'il y a au moins une apostasie d'action : In his omnibus quœda m apostasia jidei est. Voilà toutefois à quoi aous engage la vue du monde ; je dis d'un cei tain monde impie, dont le dérèglement et la licence

lAct. xvu,23.— * n>id., 24.

SERMON POUR LE DEUXIÈME DIMANCHE DE L'A VENT

TOUS lient liru de i^plc. Pciil-CIrc en gémissezvous, car il y en a parmi vous qui ont de la religion : pcul-èlrc, au moment que vous vous laissez aller ù ces impiétés, êtcs-vous les premiers à les condamner, h les détester, à vous dire intérieurement ;\ vous-mêmes, et malgré vous-mêmes, que par \h vous vous rendez indigne du nom et de la qualité de chrétiens. Mais parce que le monde vous entraîne, et que vous voulez vous conformer aux usages du monde, vous profanez avec le monde ce qu'il y a dans la religion déplus adorable et de plusdisin. Apostasies, je l'ai dit et je le répèle, qui, comparées à celles des premiers siècles, sont, dans un sens, plus criminelles et moins excusables. Appliquez-vous, et vous en allez être convaincus.

Quand on nous parle de ces malheureux qui, dans les persécutions, oubliaient le serment de leur baptême, et renonçaient extérieurement à Jésus-Christ, nous en avons horreur; et quand on nous dit que l'Eglise, pour punir leur prévarication, les excouununiait, nous ne trouvons pas qu'elle usût contre eux d'une discipline trop rigoureuse. Pourquoi? parce que leur infidélité, répondent les Pères, était un opprobre pour Jésus-Christ môme, dont il le fallait venger. Ah! mes chers auditeurs, faisons-nousjustice. Il est vrai, ces faibles et lâches chrétiens qui se perverlissaient à la vue des tourments, et qui feignaient de renoncer h Jésus-Christ, tombaient dans l'apostasie, mais leur apostasie méritait quelque compassion ; et quand, touchés de repentir, ils venaient publiquement reconnaître leur crime, et dire chacun ces paroles, que saint Cyprien leur mettait dans la bouche: Caro me in colluctatione deseruit : Je suis un perfide, et je le conJesse ; mais c'est la chair, et non pas l'esprit qui a succombé dans moi : InfirmUas viscerum cessit : la délicatesse de mon corps n'a pu seconder l'ardeur de mon courage, et c'est ce qui m'a perdu: quand ils s'accusaient de la sorte, les larmes aux yeux et le regret dans l'àme, je m) m'étonne pas que l'Eglise, par une condescendance maternelle, après les avoir éprouvés, leur accordât leur grâce, malgré les maximes sévères dos schismaliques de ces premiers temps. Mais aujourd'hui, quand nous renonçons notre Dieu par notre libertinage et nos scandales, qu'avons-nous à dire pour notre défense ? et quoi que nous disions, ne peut-on pas nous répondre ce qu'ajoutait saint Cyprien en parlant aux apostats volontaires : Nec prostratus est persecutionis impetu, sed voluntario lapsu se ipseproitravit 1 Car enfin, il ne s'agit plus d'éviter les

tourments ni la mort : ce n'est plus qu'un respect humain (jui nous gouverne, mais k quoi nous voulons bien nous livrer, et qui, par l'ascendant que nous lui donnons sur nous, nous fait paraître devant les hommes, et par conséquent être devant Dieu, des déserteurs de notre religion : In his omnibus quœdam apvstasia fid^ est.

De l?i même qu'arrive-t-il? c'est que le rcs pect humain nous rend inutiles les grâces d Dieu les plus puissantes et les moyens de sahi les plus chicaces. Voici ma pensée. On se sent des dispositions à une vie plus réglée et plus chréliennc, mais on n'a pas le courage de se déclarer, et par là ces dispositions demeurent sans effet. On forme des désirs et des projets de conversion, mais on craint les discours des hommes, et par là ces désirs avortent. On conçoit la nécessité de la pénitence, et on se résout à la faire, mais on ne veut pas que le monde s'en aperçoive; et parce qu'il faudrait pour la bien faire qu'il s'en aperçût, onnela fait jamais. On sort d'une prédication bien persuailé, mais on ne le veut pas paraître ; et ne le vouloir pas paraître, c'est dans la pratique ne l'être point du tout. On fait dans une maladie de sages réflexions.on prend même pour l'avenir Oc saintes mesures; mais dans l'exécution on croit devoir se ménager à l'égard du public, et par là l'on n'exécute rien. Celle maladie, celle prédication, ces résolutions, ces désirs, ce sont des grâces, soit intérieures, soit extérieures, à quoi, dans le cours ordinaire de la Providence, le salut est attaché; mais une fausse crainte du monde en arrête toute la vertu.

N'est-ce pas là ce qui sujpend dans les âmes les opérations divines, et dans les âmes les plus criminelles? n'est-ce pas là l'obslacle le plus ordinaire à mille conversions, qui seraient, par exemple, les fruits salutaires de la parole de Dieu? Un homme dit : Si je m'engage une fois, que n'aurai-je pointa essuyer de la part de telles et de telles personnes? Une femme dit: Si je romps certains commerces, dangereux pour moi et peu édifiants pour le prochain, quels raisonnements ne fera-t-on pas ? On se donne à soi-même de vaines alarmes : Si je change de conduite, que pensera-t-ou et que dira-ton ? Or, avec cela, il n'y a point de si saintes entreprises qui n'échouent, point de ferveur qui ne se démente, point de contrition, de confession, qui ne soient infructueuses. On voudrait bien que le monde fût plus équitable, et qu'il y eût môme selon le monde de l'avantage à paraître converti et à l'être; car on sait que c'est le parti le plus

sua LK UESl'ECT IILAIAIN.

stV, cl l'on sp liondrailliciiroMX do rcmhia^spr: mais la loi lyranniciue cl impérieuse du respect liuiiiaiii s'y oppose; c'esl assez :on aime mieux, eu perdant son ;\me, suivre celte loi, que de s'en affranchir en se sauvant.

Jns([u'i\ la mort mOme, ne voyous-uous pas des hommes coud)allus de celle lenîalion du respect humain y succomber, cl s'en faire un dernier prétexte conhe tout ce que leur prescrit alors la religion? des hommes prêts à quitter la \ie, et sur le point d'aller subir le jugement de Dieu, encore esclaves du monde ? des hommes assiégés, comme parle l'Ecriture, des périls de l'enfer, et tout occupés encore des jugements du monde; négligeant, rejetant même les derniers secours que l'Eglise leur présente, différant au moins de s'en servir, parce qu'ils ne veulent pas qu'on les croie si mal, parce qu'ils comptent pour queUpie chose de ne passer pas pour désespérés; et résistant ainsi aux dernières grâces du Saint-Esprit, parce qu'ils ne peu\ent gagner sur eux-mêmes, en se séparant du monde, de mépriser et d'oublier le monde ? N'en a-t-on pas vu, (qui le croirait?) après avoir vécu sans foi et sans loi, être assez insensés pour couronner l'œuvre par une persévérance diabolique dans leur impiété? vouloir mourir dans i'impénitence, pour ne pas paraître faibles, et pour soutenir jusqu'au bout une prétendue force d'esprit dont ils s'étaient follement et peut-être faussement piqués; à la vue d'une affreuse éternité, agités des mouvements d'une conscience chargée de crimes, ne pouvoir se défaire de cette malheureuse prévention : Quelle idée aura t-on de moi, si la crainte de la mort me fait changer? penser à ce que penseraient d'eux des libertins autrefois confidents et complices de leur libertinage, et, pour n'en pas perdre l'estime, s'endurcir aux remontrances les plus salutaires des ministres de Jésus-Christ qui les con- 'm-aicnt de ne pas désespérer des bontés d'un Dieu, lequel, quoique oftensé, quoique irrité, était encore le Dieu de leur salut ? n'en a-t-on pas vu, dis-je, mourir de la sorte ? et si, par la miséricorde du Seigneur, les exemples en sont rares, eu sont-ils moins touchants, et nous fontils moins connaître à quelles extrémités conduit le respect humain?

Ah! chrétiens, je conçois maintenant toute la force et tout le sens de celle parole de Tertullien, quand il disait, par un excès de confiance, qu'il tenait son salut assuré, s'il pouvait se promettre de ne pas rougir de son Dieu : Salvus sum, si non confundor de Domino meo. Il semble d'abord qu'il réduisait le salut à bien

peu dccliose, puisipic par \h il se croyait quille de loiil. Car qu'y a-t-il eu apparence de plus facile que de ne pas avoir honte de son Dieu? faut-il pour cela nue grande pcif.'ction, cl estce là (pi'al)i)i:lil loiile la rcligirm d'un cliiélicn ? Oui, répond Tcrlullien, je le soutiens; m(»u salut est en assiu'ance si je ne lougis pas de mon Dieu : Salvus sum. Cela seul me met h couvert i]cs, lenlations du monde les plus violentes, parce que cola seul me rend victorieux du monde et de tout ce «[u'il y a dans le monde de plus dangereux pour moi. Car, si je ne rougis pas de mon Dieu, je ne rougis pas de tant de devoirs humiliants selon le mon(le, mais nécessaires au salut selon la loi de Dieu ; je ne rougis pas de souffrir un affrontsansme venger; je ne rougis pas de pardonner une injure, jusqu'à rendre le bien pour le mal ; je ne rougis pas de prévenir même l'ennemi qui m'a outragé : Salvus sum, si non confundor de Domino meo. Si je ne rougis pas de mon Dieu, je ne rougis pas de le craindre, de l'honorer et de le prier; je ne rougis pas d'être respectueux et humble devant lui, patient pour lui, méprisé comme lui. Si je ne rougis pas de mon Dieu, je ne rougis pas de la pénitence, et de tout ce qu'elle exige de moi pour me convertir à lui : Salvus sum, si non confundor de Domino meo.

C'est ce qui sauva Madeleine. Si elle eût écouté le monde, elle était perdue; si elle eût consulté la prudence humaine, il n'y avait point de salut pour elle ; son bonheur et le coup de sa prédestination fut de ne point rougir de son Dieu; elle l'alla trouver dans la maison du pharisien, et, au milieu d'une nombreuse compagnie, prosternée aux pieds de Jésus-Clirist, elle les arrosa de ses larmes; elle les essuya de ses cheveux; elle méprisa tous les mépris des hommes, et, peu en peine de ce qu'on dirait, elle ne pensa qu'à trouver grâce auprès de son Sauveur, et devant le seul maître à qui désormais elle voulait plaire. Sans cela, le moment de sa conversion lui échappait; sans cela, le sein de la miséricorde divine lui était fermé. Pour y entrer, il fallait triompher de ce respect humain dont je viens de vous représenter l'indignité et le désordre, et dont il me reste à vous faire voir le scandale : c'est la troisième partie.

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