TROISIÈME PARTIE
A considérer les choses dans l'apparence, il n'est rien de plus opposé, ce semble, que la sévérité chrétienne et la charité. Car la chanté, selon saint Paul, est douce, indulj^ente, condescendante ' ; elle couvre tout, elle excuse tout, elle supporte tout : et au contraire la sévérité fuit profession de n'excuser rien, de ne supporter rien, de n'avoir ni complaisance ni indulgence, d'être inllcxible dans ses sentiment, et rigide dans sa conduite : qualités qui se détruisent, h ce fju'il paraît, les unes les autres. Cependant, chrétiens, le Fils de Dieu a supposé que l'on pourrait parfaitement les allier ensemble ; et de la manière qu'il a conçu son Evangile , à peine dirait-on pour laquelle de ces deux vertus il a témoigné plus de zèle, ne les ayant jamais séparées, n'ayant point voulu de l'une sans l'autre, mais ayant fait également de l'une et de l'autre le caractère de sa loi. Comment cela, et quel moyen de les accorder ? Rien de plus aisé, mes chers auditeurs, pour peu que nous soyons versés dans la morale de Jésus- Christ. Car distinguons bien les objets ; et par ladiflérence des objets, nous reconnaîtrons que ce qui paraît en ceci contradictoire, est justement ce qui fait toute l'harmonie et toute la perfection de la loi de grâce.
En effet, dit saint Augustin, et voici le dénouement de la question : le Sauveur du monde n'a jamais prétendu, dans l'Evangile, que nous eussions pour les autres de la sévérité, mais seulement pour nous-mêmes ; et son intention n*a point été que nous eussions pour nousmêmes celte charité dont il s'agit, c'est-à-dire cette douceur et cette bénignité, mais seulement pour les autres. Or la charité pour les autres, et la sévérité pour soi-même, ce sont deux devoirs qui se concilient d'eux-mêmes, et qui, bien loin de se combattre, s'entretiennent mutuellement, puis(|u'il est certain que la seule obligation d'être charitables envers nos frères nous met dans une absolue nécessité d'être sévères envers nous-mêmes, et que l'expérience nous apprend tous les jours que l'occasion la plus fréquente et le sujet le plus ordinaire que nous ayons d'exercer cette sévérité envers nous-mêmes, est la charité que nous devons au prochain.
Je ne parle pas, au reste, de ceux que Dieu a établis pour gouverner les autres et pour leur commander, beaucoup moins de ceux à qui Dieu confie la conduite des ûmes, tels que sont les pasteurs, les confesseurs, les direcleuis. Ce n'est
l l Cor., xiu, 7«
point h moi, et je m'en suis déjà déclaré dans un autre discours, ce n'est point à moi qu'il appartient de leur donner des règles ; ce serait plutôt à moi de les prendre d'eux. De savoir s'ils doivent être sévères ou indulgents ;si, dans les fonctions de leur ministère, la sévérité doit prédominer par-dessus la charité, ou si la charité doit l'emporter sur la sé\érité ; si la sévérité sans charité peut être utile, ou si la charité sans sévérité peut être efficace : ce sont des points qui ne regardent pas ceux qui m'écoutent, et que je n'entreprends pas de décider. Mais je parle de chrétien h chrétien, de particulier à particulier, et je dis ce qu'il serait si important pour vous et pour moi de nous dire tous les jours de notre vie, que la charité dmi au prochain est la matière la plus abondante, et au même temps la plus nécessaire, de cette sévérité dont Dieu veut que nous usions envers nousmêmes : pourquoi ? en pouvons-nous douter, après les excellentes idées que saint Paul nous donne de la charité chrétienne, et surtout après tant d'épreuves de ce qu'il nous en coûte presque à chaque moment dans le commerce du monde, pour la pratiquer ?
Quand ce grand apôtre nous dit que la charité doit supporter les faiblesses et les imperfections du prochain, qu'elle doit obliger et servir le prochain, qu'elle doit soulager les misères du prochain ; quand il ajoute qu'elle ne s'aigrit point, qu'elle ne se pique point, qu'elle ne rend point le mal pour le mal, qu'elle est patiente dans les injures, qu'elle fait du bien h ceux qui l'outragent, qu'il n'y a rien qu'elle ne soit disposée à souffrir ; dans cette description si belle et si vive, que nous prêche-t-il, sinon la sévérité envers nous-mêmes ?
Sévérité véritable : car, pour accomplir tout cela, que ne faut-il pas prendre sur soi-même ? combien de victoires ne faut-il pas remporter sur son naturel, sur son humeur, sur ses passions ? entrons dans le détail. Pour avoir cette charité patiente, que ne faut-il pas endurer ?à combien de bizarreries et de capi ices de la part de ceux avec qui l'on vit, à combien de manières importunes, fâcheuses, choquantes, ne faut-il pas s'acconunoder ? quelles aversions et quelles antipathies naturelles ne faut-il pas sur. monter ? Pour avoir celte charité discrète el sage,en combien de choses ne faut-il pas se contraindre ? par exemple, en combien de rencontres ne faut-il pas, par charité, se taire quand on voudrait parler, acquiescer quand on serait tenté de résister, excuser quand on aurait envie de contrôler, aimer mieux paraître dans l'eutre-
SUR LA sr.vfiiuTn r.VANr.riMOrK.
tien moins agréable et moins spirituel, que d'olTenser el dérailler ? Pour avoir eelle eharilé détachée d'ellc-môinc, que ne doit-on pas sacrider ? de couil)ien de i)rétentions justes ne faut-il pas se relAcher ? en combien de suicls et de conjonctures où il serait aisé de l'eniporler, ne l'aut-il pas, pour le bien de la paix, plier it céder ? Pour avoir cette charité douce, quels mouvements de colère ne faut-il pas réprimer ? quels sentiments de vengeance ne faut- il pas éloulfer? quels mauvais offices et quelles injures ne faut-il pas oublier ? Dites-moi, mcscliers auditeurs, qu'est-ce que la sévérité évangélique, si ce ne l'est pas U\ ? Donnez-moi un homme qui j s'aime lui-même, el qui ne sache pas se gêner ' el se mortifier: comment s'acquillcra-tilde ces devoirs, et de mille autres h quoi nous oblige la chaiité du prochain ? comment aimera-t-il le prochain à ces conditions ? comment s'incommodera-t-il pour l'assister dans ses besoins ? couunent s'humiliera- l-il pour l'adoucir dans ses emportements ? comment consenlira-t-il à lui pardonner une injure ? comment se soumettrat-il à le prévenir, pour ménager une réconciliation ? 11 est donc vrai que la charité dont nous sommes redevables à nos frères, bien loin d'être contraire à la sévérité chrétienne, en est une des parties les plus essentielles et comme le fondement.
Mais qu'arrive-t-il ? Appliquez-vous h cette dernière pensée : au lieu de raisonner et d'agir suivant ce principe, nous confondons tout l'ordre des choses, et, par un renversement que l'amour-propre ne manque guère à faire dans notre cœur, si nous n'avons soin de nous en garantir, au lieu d'exercer contre nous-mêmes cette sévérité, contre nous-mêmes, dis-je, qui, de droit naturel et divin, en sommes les premiers ou les seuls objets, nous l'employons contre nos frères, qui ne sont pas néanmoins de son ressort. Car, à quoi se réduit communément cette prétendue sévérité dont nous nous flattons ? Je veux, chrétiens, qu'elle ne laisse pas de produire en nous quelque réforme ; je veux qu'elle nous retranche certains plaisirs et certains divertissements du siècle corrompu ; je veux même qu'elle nous fasse paraîlre plus occupés de Dieu et de notre sanctification ; mais si, avec tout cela, elle nous rend fâcheux, importuns, critiques, censeurs des actions d'autrm,et insupportables dans la société ; si, malgré tout cela, elle nous fait perdre cette complaisance charitable, cette déférence que nous devons avoir pour les autres, et sans laquelle il est impossible de conserver la paix, suitout entre
des proches et dans une famille ; si, en conséquence de ce (jue nous sormnes réguliers, nous croyons avoir un droit acquis de ne rien approuver, de ne rien tolérer, de ne rien passer ; si celte sévérité s'attache à observer ju^(|u<;s à une paille dans l'œil de noire [trochaiii, cl à l'étendre, à la grossir jusqu'à la faire paraître comme une poutre ; si elle nous inspire je ne sais quelle aigreur dans les avis mêmes do charité que nous donnons, ou si, sous prétexte de charité, elle nous met sur le pied d'en donner sans mesure, el toujours par bizarrerie et par caprice ; si elle nous autorise dans une liberté de médire d'autant plus dangereuse qu'elle paraît mieux intentionnée, et qu'elle pi end l'apparence du zèle ; si, par maxime de régidarité, nous disons plus de mal de notre frère que les plus médisants du siècle n'en diraient, ou par imprudence ou par malice ; si cet esprit de sévérité sert à fomenter nos ressentiments, à exciter nos vengeances, h nous rendre incapables de retour, jusque-là que, parce que nous sommes pieux et dévots, ou que nous en avons la réputation, on craigne plus mille fois de nous blesser que d'offenser un homme du monde qui n'aspire point à une si haute sainteté ; mais pardessus tout, si l'aversion même, et une aversion d'état, si l'aliénation du cœur et un esprit de contradiction est le principe secret qui nous engage à nous déclarer sévères ; car, encore une fois, cela peut arriver ; et puisque je monte dans la chaire de Jésus-Christ pour corriger les désordres des chrétiens, je ne les dois pas déguiser ; si, dis-je, notre sévérité dégénère dans ces abus, ce n'est plus qu'une sévérité fausse, et l'on peut bien nous reprocher, comme aux pharisiens, que nous sommes de grands observateurs de petites choses, tandis que nous négligeons les plus importantes.
Car un des plus grands préceptes, c'est celui de la charité, et voilà, hypocrites pharisiens, leur disait le Sauveur du monde, à quoi ^ous manquez : toute votre piété se réduit à de légères observances et à de menues pratiques de religion ; à payer les dîmes, dont il n'est pas même parlé dans la loi, et que l'on n'exige pas de vous : Decimatis mentham et anetiuim * ; mais cependant vous oubliez les points les plus essentiels, la justice et la miséricorde : Reliquis- Lis quœ graviora sunt legis, misericordiam etju- '( dicium. La loi vous ordonne d'être équitables dans vos jugements, et tous les jours vous portez contre le prochain les plus injustes arrêts, en le décriant, en le déchirant, en le condam-
} Matth., XXIII, 23.
SERMON POUR LE TROISIf:ME DIMANCIIE DE L'AVENT.
nant ; la loi vous ordonne de secourir vos frères, cl tous les jours vous leur suscitez de nouveaux ennemis ; vous formez conlre eux de nouvelles inlrigues ; au lieu de les aider, vous travaillez à les perdre : c'est ainsi que vous vous aveuglez ; c'est ainsi que vous craignez d'avaler on moucheron, et que vous dévorez des chaniciuix.
Tel fut en effet le vice des pharisiens : exactitude scrupuleuse à l'égard de certaines traditions, de certaines cérémonies peu nécessaires, mais en quoi ils faisaient consister la sévérité de leur morale; et du reste, transgression libre et entière des devoirs les plus indispensables. S'agissait-il du jour du sabbat? ils l'observaient avec une telle rigueur, ou plutôt avec une telle superstition, que, pour ne le pas violer, comme l'a remarqué Josèplie, ils aimèrent mieux, durant le siège de Jérusalem, livrer leur ville au pouvoir desRomains, exposer leurs biens, leur liberté, leur vie, que de réparer une brèche ; mais f» ce même jour du sabbat, ils ne se faisaient point de peine des perfiJies les plus noires et des plus lâches trahisons. S'agissait-il d'entrer dans la salle de Pilate ; ils se tenaient dehors, ils s'en éloignaient, de peur, ditl'Evangéliste, d'ctre souillés en y entrant; mais au même temps ils conspiraient contre Jésus-Christ, ils le caloumiaient, ils poursuivaient sa mort. Voilà, reprend saint Augustin, des gens d'une conscience bien délicate : ils regardent comme une espèce d'impureté de paraître dans le prétoire d'un juge païen, et ils ne se font pas un crime de verser le sang d'un innocent: Alienigeuœ jîidicis prœtorio contaminari metuebant, et fratris innocentis sanguinem fundere non timebant. Or, n'est-ce pas là une peinture naturelle de la piété de notre siècle ? Une personne fera cent communions, qui n'aura pas la moindre complaisance pour un mari, pour des enfants, pour des parents, pour des domestiques ; elle mortifiera son corps, et elle ne remportera pas une seule victoire sur sou cœur ; elle fera souffrir toute une famille par ses caprices et ses chagrins ; on la verra au pied d'un autel réciter de
longues prières, et dans une conversation on l'entendra tenir les discours les plus médisants. Qu'est-ce que cela? une piété de pharisien, ou, si vous voulez que je parle avec l'Apôtre, une piété d'enfant. Ah ! mes frères, écrivait-il aux Corinthiens, |e vous conjure de ne vous point comporter dans les choses de Dieu comme des cnh\\\s : Fratres, nolite pueri effici seni>ibus K Sur quoi saint Chrysostome fait une comparaisou bien propre à mon sujet. Voyez, dit ce Père, un enfant: qu'on le dépouille de ses biens, qu'on lui enlève son héritage, qu'il voie sa maison en feu, il n'en est point touché; mais qu'on lui ôfe une bagatelle qui l'amuse, il s'afflige, il pleure, il est inconsolable : c'est ce qui nous arrive tous les jours. A-t-on manqué aux règles les plus sacrées de la charité, à peine y faisons-nous quelque attention ; mais a-t-on omis un exercice de notre choix, et qu'on s'est volontairement prescrit, on court au tribunal de la pénitence s'en accuser, et l'on en gémit devant Dieu. Mais quoi ! faut-il donc les quitter, toutes ces pratiques? faut-il prendre une voie plus large, et nous relâcher de notre sévérité? A cela je réponds comme le Sauveur du monde ; il ne disait pas aux pharisiens : Laissez ces petites observances, mais, attachez-vous d'abord aux plus nécessaires; il faut, avant toutes choses, accomplir celles-ci, et ne pas abandonner ensuite les autres: Hœc oportuit facere, et illa non omittere 2. Oui, chrétiens, soyoïis exacts et réguliers, soyons sévères dans nos mœurs ; non-seulement j'y consens, mais je vous y exhorte, et je ne puis trop fortement vous y exhorter. Cependant, selon la belle leçon que nous fait ce grand maître de la vie spirituelle, François de Sales, ne nous arrêtons pas à garder quelques dehors, tandis que l'ennemi s'empare du corps de la place ; que notre sévériié soit solide: et elle le sera, si c'est une sévérité désintéressée, si c'est une sévérité humble, si c'est une sévérité charitable : par là nous parviendrons à la perfection de l'Evangile, et à la gloire que je vous souhaite, etc.
1 1 Cor., wv, 20; » Matth., xxiB, 2a
SEHMON rorn î,F OrATRlf-ME DIMANCHE DE L'AVENT. 139
SERMON POUR LE QUATRIÈME DIMANCHE DE L'AVENT
SUK LA TÉNITENCE.
SoJET. Jean-Baptiste venant dans tout le pays qui est le long du Jourdain, prêchant le baptême de pênitenee pour Iti
rémission des fichés.
Commo il y a une vraie et une fausse pénitence, la i^rande misère du pécheur, dit saint Chrysostome , c'est qu'étant assuré, comme il l'est, de la réalité de son péché, il ne peut jamais l'être absolument de la validité de sa pénitence. Cependant, pour calmer, autant qu'il est possible, nos esprits, il y a certains caractères propres de la véritable pénitence, et c'est à ces caractères que nous devons la reconnaître.
Division. Pour pouvoir compter sur notre pénitence, il en faut juger par les fruits. Or ces dignes fruits dont parlait JeaH- Baptiste en prêchant aux juifs, et qui rendent la pénitence efficace, se réduisent à trois: à retrancher la cause du péché, 1" partie ; à réparer les effets du péché, 2° partie ; à assujettir le pécheur aux remèdes du péché, 3* partie.
Premœue p.vRTiE. Retrancher la cause et la matière du péché, premier caractère à quoi nous devons reconnaître la vraie pénitence. Cette maxime est fondée sur deux principes.
Premier principe : on n'aime point le péché comme péché, mais on aime la matière et la cause du péché. Par exemple, on aime le plaisir qui est criminel, mais on l'aime parce qu'il est plaisir, et non point parce qu'il est criminel. On voudrait même pouvoir séparer l'un de l'autre, et que ce qu'on aime ne fût point criminel : on n'est donc point précisément criminel pour aimer le péché, puisqu'on effet on ne l'aime pas ; mais on l'est pour aimer ce qu'on sait d'ailleurs être péché. D'oii vient que, haïssant même le péché, l'on pèche toutefois parce qu'on aime ce qui est péché.
De ce principe, il s'ensuit que ce n'est point absolument par la haine du péché, considéré comme péché, qu'il faut distinguer I? vraie pénitence : car la pénitence la plus vaine peut avoir cela de commun avec la pénitence la plus solide. Mais nous la dotinguerons, celte pénitence solide, par le renoncement à tout ce qui fait le péché.
C'est par lii que l'homme pénitent, selon le précepte de l'Apôtre, doit s'éprouver lui-même. Vous ne savez si c'est un repentir sincère et eflicace qui vous touche ? voici la règle que vous donne le Prophète pour sortir de cette incertitude : Supprimes toutes les paroles, et convertisssz-vous. Vous êtes du monde, et ce qui vous porte il mille péchés, c'est uu'î dépense qui excède vos forces : retranchez cette dépense. Vous aimez le jeu, et c'est ce qui vous perd : retranchez ce jeu. Enfin, quoi que ce soit, sacrifiez-le. Voilà ce que saint Paul appelle combattre, non pas en frappant l'air, ni en donnant des coups perdus, mais en faisant tomber l'ennemi que l'on poursuit.
Second principe : on n'est pas toujours maître de ses pensées, mais on est toujours responsable de ses actions ; et quand nous 'venons ii succomber dans une occasion dangereuse d'où nous avons pu sortir, on n'a .lamais droit de dire alors : Je ne pouvais pas me défendre de ce péché ; mais on doit dire : Je ne le voulais pas. Saint Paul gémissait de sa faiblesse ; et parce qu'il ne secontentait pas de gémir, mais qu'il veillait atlentivement sur lui-même, cette attention sur lui-même était un témoignage de la sincérité de sa douleur. Au contraire, l'hypocrisie de la pénitence, c'est de déplorer comme saint Paul, notre fragilité, et cependant de nous exposer à des occasions oii toute la force des saints suffirait à peine pour résister.
Vous êtes faible, il est vrai ; mais vous vous jouez donc de Dieu, si, dans le moment que vous pleurez votre péché, vous n'en voulez pas retranclier l'occasion. Ne dites point comme l'Apôtre : Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. Mais dites que vous voulez tout le mal que vous faites, et que vous ne voulez nullement le bien que vous ue faites pas : et de là même concluez que votre pénitence n'est que dissimulation et que mensonge.
Cependant on traite un confesseur d'homme difficile et scrupuleux, lorsqu'il suspend pour ceux qui ne veulent pas éviter certaines occasions la grâce de l'absolution. Mais quand la suspendra-t-il donc? et s'il y a des sévérités indiscrètes, ne serait-ce pas aussi une facilité criminelle, que de réconcilier et d'admettre à la participation des sacrements un pécheur qui s'obstine à demeurer dans un danger si évident et si prochain ?
Mais ce sont des occasions que je ne puis quitter : vous les quitteriez s'il s'agissait de votre fortune. Mais ce sont des liens que je ne puis rompre sans éclat et sans scandale : le grand scandale est plutôt de ce que vous ne les rompez pas. Mais Dieu me protégera: confiance présomptueuse, qui ne va qu'à tenter Dieu et qu'à fomenter votre impénitence.
Deuxième partie. Réparer les effets du péché, second caractère à quoi nous devons reconnaître la vraie pénitence. Car la pénitence est une partie de la justice, et la justice demande nécessairement une réparation. Mais supposant la nécessité de cette réparation, quelle en doit être l'étendue ? Sur cela, deux maximes importantes de l'Ecriture.
Première maxime : pour se convertir efficacement, il faut faire, selon la parole de Jean-Baptiste, de dignes fruits de pénitente; c'est-à-dire, suivant l'explication de saint Grégoire, ne pas seulement pleurer le passé, mais produire dans l'avenir des fruits de grâce et de salut. Or, quels sont ces fruits? réparer les elîets du péché par des œuvres directement contraires au péché même , selon ses différentes espèces ; par exemple, réparer les effets de la calomnie par le rétablissement de l'honneur.
Dignes fruits de pénitence, parce qu'il faut, pour lesproduire, que le pécheur fasse des efforts dont il n'y a que la vraie p-nitence, qu'une pénitence surnaturelle, qui soit capable. Car sans cette pénitence surnaturelle, comment un riche pourra-t-il jamais se résoudre à se dépouiller,pour rendre un bien qu'il a injustement acquis ?
Frui'8 proportionnés, à quoi ? k l'offense. On ne répare pas llnjuslice par l'aumône, ni la médisance par la prière.
440 SERMON POUR LE QUATRIÈME DIMANCHE DE L'AVENT
Fruits nécessaires: en vain imaginerons-nous des tempéraments; il en faut toujours revenir k la décision de saint Augustin t Le pMié n'eit point remis, si le dommage n'est réparé.
Fruits certains et non suspects; on ne soupçonnera jamais un pécheur qui veut bien se soumettre k une telle salisraction, de n'être pas bien converti. Mais quelle est l'illusion? c'est qu'au lieu de juger de la pénitence par ses fruits, oo en veut juger pat des pratiques très-équivoques, et qui souvent ont plus d'éclat que de solidité. Beaux dehors, mais dehors trompeurs, si d'abord oa ne satisfait pas aux devoirs naturels de la charité et de la justice.
Seconde maxime: Il ne suflit pas de faire pénitence devant Dieu, il faut encore la faire devant les hommes, en réparant le «candale. Car le scandale est une partie du péché; et puisque, en vous ég.iranl, vous en avez égaré tant d'autres, n'est-il pas de l'ordre que vous tâchiez, par votre exemple, h les ramener ? Mais ce n'est point là comment on raisonne dans le monde ; et si quelquefois on consent h faire pénitence et ii se convertir, du reste, on veut toujours garder les mêmes apparences du péché, \ivre toujours dans le même faste, être toujours des mêmes sociétés.
Est-ce ainsi que tant de fameux pénitents, dans l'ancienne loi et dans la loi nouvelle, se sont convertis ? Apprenons comme eux à faire cesser, non-seulement le mal, mais l'apparence du mal. Ayons là-dessus égard au jugement du monde, qui ne condamne pas seulement le péché, mais les apparences du péché, et qui s'en scandalise. S'il nous paraît un censeur trop sévère^ bénissons Dieu de ce que le vice n'a pas encore prévalu jusqu'à pouvoir obtenir du monde, que le monde l'approuvât, et reconnaissons notre aveuglement de ne vouloir pas en croire le monde, dans une chose où le jugement même du monde s'accorde si bien avec le jugement et la loi de Dieu.
TiioisiÈME PARTIE. S'assujettir aux remèdes du péché, troisième caractère de la vraie pénitence. Le péché, surtout quand l'habitude en est formée, est comme une dangereuse maladie, contre laquelle il est nécessaire que la pénitence emploie les plu» souverains remèdes. Deux sortes de remèdes: 1' les uns pour nous garantir du péché; 2° les autres pour punir le péché.
1" Remèdes préservatifs et propres à nous garantir du péché. Il n'y a personne qui, par les différentes épreuves qu'il en a faites, n'ait connu ou du moins ne puisse connaître ce qui serait capable de le préserver du péché, et de le maintenir dans l'ordre. Or la preuve convaincante d'une sincère conversion est de prendre ces moyens. Vous avez souvent éprouvé que le plus puissant préservatif contre la cupidité et l'amour du plaisir qui vous domine est l'occupation et le travail; occnpcz-vouset fuyez l'oisiveté. ■Vous savez que la fréquente confession serait un secours toujours prêt et presque toujours immanquable contre les tentations qui vous attaquent, et vous n'ignorez pas quel besoin vous auriez d'un directeur sage et ferme; mais parce que la confession vous gêne, vous n'approchez du saint tribunal que très-rarement. Peut-on présumer alors que votre pénitence ait été de bonne foi? (iuc ne fait-on pas tous les jours pour la guérison du corps f Pourquoi ne le faites-vous pas pour la guérison de votre âme?
2o Remèdes, pour ainsi dire, correctifs et propres à punir le péché. Si le châtiment, un châtiment volontaire et rigoureux, suivait de près le péché, il n'y a point de passion ni d'habitude qu'on ne déracinât. Ce n'est pas à dire que la pénitence soit une vertu servile: car on peut se punir par amour et par zèle de sa perfection. Ainsi, (luand l'Kglise autrefois punissait par des peine» canoniques chaque espèce de péché, elle ne croyait pas ôter par là aux fidèles cet esprit d'adoption qu'ils avaient reçu dans la loi de grâce. L'innocence florissait alors, et la pénitence était exemplaire, parce que le péché n'était point impuni. Mais aujourd'hui l'on en veut être quitte à moins de frais, et delà l'inondation de tous les vices.
Faisons maintenant ce que l'Eglise faisait dans ces premiers siècles. Le droit de Dieu est toujours le même, et nous avons toujours la même obligation de satisfaire à sa justice. N'attendons pas qu il nous punisse lui-même. Si ceux qu'il a commis pour être les médecins de nos âmes sont trop indulgents, suppléons à leur indulgence par notre sévérité. Appliquons aux maux spirituels de nos âmes des remèdes spécifiques. En un mot, convertissons-nous à Dieu de bonne foi, et Dieu se convertira à nous.
Et venit in omnem regionem Jordanis, pradieajis baplismum pce- tenCC qui SaUVe l'hOmmC, et qu'ail COîltl'aîre il nitcntia, inremissionempeccalorum, y ^^ ^ ^^^j ^^^^,^^^ ^^^ ^^^^.^^ ^^,^^^^^ ^^^^^ ^^^^^^^^
Jean-BapUste vint dans tout le pays qui est le long du Jourdain, et VainCS, OU parCG flU'clleS SOlll imparfaites Cl prêchant le baptême delà pénitence pour la rémission des péchés. •/■/>.•■ . o.-. i •
&am<£uc, chap.111,3.) insulfisantes, qui ne le sauvent pas. S il lin arrive de s'y tromper, si, faute de discernement,
gjpg il vient, dans la pratique même de la pénitence,
* à prendre le faux pour le vrai, et à compter
Quelque malheureuse que soit la condition pour suffisant ce qui est défectueux, dès là il
de l'homme dans l'état du péché, si toute péni- tombe dans l'abîme des plus infortunés pécheurs,
tence était véritable, ou s'il était toujours aisé puisque sa pénitence même, qui ilevait être sa
de discerner la vraie pénitence de la pénitence justification et. son salut, devient encore ime des
imparfaite et fausse, le pécheur, dans son mal- causes de sa condamnation et de sa perte. Voilà,
heur môme, aurait de quoi se consoler, parce s'il entend bien sa religion, ce qui doit le faire
qu'il pourrait au moins envisager la péiiilciice trembler.
comme une ressource infaillible et comme un Voulez-vous, chrétiens, calmer aujourd'hui fonds certain de tranquilUlé et de paix. La grande vos consciences, autant qu'il est possible, sur misère du pécheur, dit saint Chrysoslome, c'est un point si important ; et pour cela, voulezqu'éfant assuré comme il l'est de la réalité de vous savoir quelle est la véritable pénitence, ou, son péché, il ne peut jamais êlre absolument pour mieux dire, en quoi consiste le discerneassuré de la validité de sa pénitence. Ce qui rend ment juste que vous devez faire de la véritable son sort déplorable, c'est que bien souvent la pénitence? C'est ce que je vais vous apprendre, pénitence qu'il a faite, ou qu'il a cru faire, ne et voici en peu de paroles tout mon dessein, doit pas moins le troubler que son péché même ; J'appelle véritable pénitence, pénitence sfire, c'est que tous lesoracles de l'Ecriture lui nppien- celle (jue le suint i)récurseur, Jean-Baptiste, nent qu'il n'y a que la vraie et la parfaite péni- prêchait aux peuples qui le venaient chercher
SUR LA Pr.NITFACF!.
dans le ik^sort, qimnd il leur disait : Faites donc 'de (lignes tViiils do ()énilcnce : FncHc enjo frurlus liiiinosixfnitentiœK II ne se contentait pas qu'ils lissent pt^iiltMice ; mais, pour pouvoir coin|)ter sur leur pénitence, il voulait qu'ils en jugeassent par les fruits. Car la pénitence n'est solide, ni recevable au tribunal de Dieu, qu'autant qu'elle est efficace : et peut-elle être aulrcuient ellicacc que par les fruits qu'elle produit ? Facile frudus diijnos pœiiitentiœ. Je les réduise trois, et je dis, après tous les Pères de l'Eglise, que la pénitence cllicace est celle qui retranche la cause du péché, celle qui répare les effets du péché, celle qui assujettit le pécheur au remède du péché. Trois caractères qui font d'une part la perfection de la pénitence, et de l'autre la sûreté morale du pécheur pénitent; trois caractères que je vous prie de bien remarquer, et qui vont partager ce discours. Retranclicr généreusement ce qui est la cause ou la matière du péché. Réparer pleinement ce qui a été l'effet et la suite du péché. S'assujettir fidèlementàce qui doit être le remède du péché. Si votre pénitence , mon cher auditeur, est accompagnée de ces trois conditions, vous pouvez, sans être téméraire et présomptueux, faire fond sur elle : mais qu'une de ces trois conditions lui manque, c'est assez pour la rendre inutile, ou même criminelle.
Remplissez-nous, mon Dieu, de votre esprit, de cet esprit de zèle qui animait Jean-Baptiste, c'est ce que je vous demande pour moi ; de cet esprit de componction qui touchait les juifs, et qui les disposait à proliter des grandes vérités qui leur étaient annoncées par ce lidèle ministre; c'est ce que je vous demande, non point seulement pour moi, mais pour toutes les personnes qui m'écoutent. Adressons-nous encore à Marie. Ave, Maria.