SERMON POUR LE QUATRIÈME MMANCIIE
cati 1. C'est parle renoncement à mille choses agréables, qui font dans l'idée deriiomniecharnc\ la douceur de la vie, mais qui sont aussi par là mêuie le poison morlel de nos Ames et l'aiguillon du péché. C'est par la fuite des objets qui excitent dans nos cœurs ces pernicieux désirs, que la concupiscence, selon l'Ecriture, ne peut concevoir sans enfanter le péché : Deimîe conoupiscentia cum conceperit, parUpeccalum'^. C'est par l'exacte fidélité à éviter des entreliens dont nous savons bien que la scandaleuse licence corrompt la pureté des mœurs, puisque c'est de \h que viennent les premières plaies, et souvent les plus incurables que nous fait le péché. C'est par la sévère, mais salutaire, mais nécessaire détermination à nous interdire des sociétés et des commerces qui sont pour nous comme les liens du péché ; des représentations et des spectacles dont l'unique effet est d'émouvoir les passions les plus vives, et de répandre dans l'imagination et dans les sens les plus dangereuses semences du péché ; des asseml)lées où l'esprit impur est comme dans son règne, et en possession de tendre à l'innocence les pièges les plus inévilables du péché; des lectures où notre daninable curiosité est si souvent et si justement punie par les malignes impressions qu'elles laissent du péché. C'est par le sacrifice entier et sans réserve de ces amitiés dont nous nous apercevons bien, que la tendresse malheureuse, quoique couverte d'un voile de pudeur, n'est au fond qu'un raffinement de sensualité, et qu'un déguisement de péché. C'est par le prompt et éternel divorce avec cette personne dont les artifices, aussi bien que les charmes, et souvent bien plus que les charmes, sont les amorces fatales du péché. C'est par la sainte violence que chacun de nous doit se faire sur tout cela, puisque ce sont là, dans la pensée de l'Apôtre, les armes de l'iniquité et du péché : Arma iniquitatis peccato^. En un mot, c'est parcelle circoncision évangelique qui, ne s'arrèlant pas à la surface, ni au changement extérieur de l'homme, dépouille l'homme de ce qu'il a dans le cœur de plus intime, de ce qui est en lui l'origine du péché.
Oui, c'est par là que le chrétien doit mesurer Tefiicace et la vertu de sa pénitence; et s'il est dans l'obligation d'approcher de ce sacrement que Jésus-Christ a institué pour la réconciliation des pécheurs, c'est par là qu'il doit commencer à accomplir le grand précepte de l'Apôtre : Probet autem seipsum homo *. Que l'homme s'é-
1 Rom. Ti, 6. — ' Jac., i, 16. — 'Kom., vi, 13. — « 1 Cor., xi.
prouve lul-mème, et autant qu'il le peut, dans celle vie; qu'il s'assure de lui-même. Or ille peut par là, reprend saint Chrysostome; et moi j'aj )ule (ju'il ne le peut que par là.
Su|)priuiez toutes les paroles inutiles, et converlisssz-vous solidement ; Tolîite verba^ et convertimini >. Ainsi [)arlaient les pro[)hèles, exhortant à la pénitence le peuple de Dieu ; et c'est, pécheur à qui je parle, le ministère dont je m'acquitte aujourd'hui. Vous délestez, dites-vous, voti'e péché; vous y renoncez, du moins le croyezvous ainsi. Mais peut-être vous flattez-vous dans le témoignage que vous vous rendez ; et votre coutrilion prétondue n'est rien moins devant Dieu que ce qu'elle vous paraît. Peut-être êtesvous plus touché de la houle de votre péché que de sa malice ; du remords et du trouble qu'il vous cause, que de l'injure qu'il fait à Dieu; de l'embarras où il vous jette, que delà disgrâce de Dieu qu'il vous allire : si cela est, contrition tout humaine. Peut-être votre erreur vient-elle de ce que vous confondez les grâces de la pénitence qui sont en vous, avec la pénitence qui n'y est pas ; les désirs de conversion que Dieu vous inspire, avec votre conversion même, dont vous êtes encore bien éloigné : c'està-dire, peut-être vous croyez-vous changé et converti, lorsque vous souhaitez seulement de l'être : si cela est, contrition apparente. Mais voulez-vous sortir de celle incertitude ? voulezvous bien connaître ce que vous êtes ? Tollite verba : sans vous arrêter aux paroles toujours équivoques, toujours suspectes, voici la règle que vous devez prendre. Entrons dans le délail ; il n'y aura rien qui ne convienne à la chaire.
Vous êtes un homme du monde, un homme distingué par votre naissance, mais dont les affaires (ce qui n'est aujourd'hui que trop commun) sont dans la confusion et dans le désordre. Que ce soit par un malheur ou par voire faute, ce n'est pas là, maintenant, de quoi il s'agit. Or, dans cel état, ce qui vous porte à mille péchés, c'est une dépense qui excède vos forces, et que vous ne soutenez que parce que vous ne voulez pas vous régler, et par une fausse gloire que vous vous faites de ne pas déchoir. Car de là les injusliccs, de là les duretés criantes envers de pauvres créanciers que vous désolez ; envers de pauvres marchands aux dépens de qui vous vivez ; envers de pauvres artisans que vous faites languir ; envers de pauvres domestiques dont vous retenez le salaire. Délaces frivoles et trouipeuses proinosscà de vous acquitter j ces abus
I Oàcc, XIV, 13.
SUR LA Pr.NITENCE.
de votre crtMil, et ces chicanes infinies pour éloigner nn paiement on pour riMinlcr. De liiccs dettes iHcrnclles (pii, en rninant les antres, vous daunienl vous-nuMne. llelranclioz cette dépense; et si vous voulez (pie je sois bien persuadé de la vérité lie votre contrition, ayant peu, passez-vous de peu. Ne vous mesurez pas par ce (pu; vous êtes, mais par ce que vous |)0uvez. Otez -moi ce luxe d'Iiahits, cette superfluilé de train, celle vanité d'é(piii)ajie, cette curiosité de meubles. Réduit II la disette et à une triste indii^cnce, supportez- la, mais supportcz-la en chrétien ; et puisqu'il le faut, laites- vous-en un mérite et une vertu. Sans cela, en vain pleurez-vous votre péché ; en vain l'ormez-vous mille repentirs, ou plutôt en vain les témoignez- vous ; ces repentirs, ce sont des paroles, et Dieu vous demande deselïels : ToUite vevba, et convertimini. Vous aimez le jeu, et ce qui perd votre conscience, c'est ce jeu-là même; un jeu sans mesure et sans règle; un jeu qui n'est plus pour vous un diverlissement, mais une occupation, mais une profession, mais un trafic, mais une attache et une passion, mais, si j'ose ainsi parler, une rage et une fureur ; un jeu dont on peut bien dire, à la lettre, que c'est un abîme qui attire un autre abime, ou même cent autres abîmes : Abyssus abys,^um invocut^. Car de là viennent ces innombrables péchés qui en sont les suites, de là l'oubli de vos devoirs, de là le dérèglement de votre maison , de là le pernicieux exemple que vous donnez à vos enfants; de là la dissipation de vos revenus ; de laces tricheries indignes, et, s'il m'est permis d'user d'un terme plus fort, ces friponneries que cause l'avidité du gain; de là ces emportements, ces jurements, ces désespoirs dans la perte; de là souvent, et plus que de la fragilité du sexe, ces houleuses ressources où l'on se voit forcé d'avoir recours ; de là cette disposition à tout, et peut-être au crime, pour trouver de quoi fournir au jeu. Retranchez ce jeu; et parce qu'il est bien plus aisé de le quitter absolument que de le modérer, quittez- le : faites-en une déclaration publique; donnez à Dieu une preuve de la sincérité de votre contrition, en coupant la racine du mal ; et, pour vous assurer vous-même que vous ne voulez plus pécher, imposez-vous la loi de ne plus jouer. Sans cela, vous aurez beau dire comme le publicain de l'Evangile : Seigneur, soyez-moi propice ; je reconnais mon péché ; votre voix est la voix de Jacob, mais vos mains sont les mains d'Esaù : Tollite verbu, et convertimini.
Knfin, examinez-vous devant Dieu, et, juge é(pntaldt! d(! vous-même, délait de toute prévc». tion, voyez ce qui sert de sujet au péclié; n)ai|; voyez-le préparé et résolu à n'en excepter rien», à n'en relenii- rien dans li; saciitice (pie voiiscIl devez faire. Voilà par où vous cormailrez si vom êtes pénitent. Attaquer le péché, non en id('e^ mais en substance ; en saper le fondement et It renverser, c'est ce que saint Paul appelle comir,, non pas au hasai-d, mais à dessein d'arriver aa terme : Sic ciuro, non quasi... aerem verberans ' ; c'est ce qu'il ap[)elle combattre, non p.is en donnant des coups perdus, ni en frappant l'air, mais en faisant tomber l'ennemi que vous i)ourpuivez, et en remportant sur lui une pleine victoiie. Je i)asse au second principe.
On n'est pas toujours maître de ses {)ensées, ni des premiers mouvements de son cœur ; n;ais on est toujours responsable de ses actions et de sa conduite ; et quand on vient, par exemple, à succomber dans une occasion dangereuse d'où la loi de Dieu nous obligeait de sortir, mais où, malgré la loi de Dieu néanmoins, l'on est demeuré, on n'a jamais droit alors de dire : Je n'ai pu me défendre de ce péché ; mais on duit dire : Je ne l'ai pas voulu, ou je ne l'ai que trèsfaibleuient et peu sincèrement voulu. Appliquez-vous.
Je l'avoue, chrétiens, un pécheur converti de bonne foi, dans l'état même de sa conveision, peut encore avoir des faiblesses, et, tout converti qu'il est, il peut déplorer sa misère avec le même sujet et dans le même esprit que saii.t Paul, en disant comme cet apôtre : Sentio aliam legem in membris meis repugnantem legi mentis weœ, et captivantem sub lege peccati'^ : Infortuné que je suis ! je sens dans moi-même une loi qui me tient captif sous le joug du péché, et qui combat contre la loi de ma raison. 3Iais remarquez, dit saint Chrysostome (réflexion admirable et édifiante pour ceux qui m' écoutent), remarquez que quand saint Paul parlait de la sorte, il protestait au même temps, avec une sainte confiance,qu'il n'avait rien d'ailleurs à se rei rocher: Nihil mihi conscius sum «^j- qu'il était fidèle à la grâce; qu'il marchaîL dans la voie du salut, non-seulement avec circonspection, mais avec tremblement ; qu'il traitait rudement son corps qu'il le châtiait et le réduisait en servitude Casligo corpus meum, et in servitutem redigo Or, ce témoignage de sa fidélité, de sa vig lance, de son austérité de vie, de son atknlion sur soi-même, le mettait à couvert de toute illusion. Lorsqu'il se plaignait de la révolte
• 1 Cor., IX, 26. 2 Rom. V«, 23.— M Cor-, iv,4. — * 16., ix, 27.
SERMON POUR LE QUATRIÈME DÎMANCIIF DE F/AVENT
de SCS passions, et qu'il gémissait dans la douleur de se voir réduit à un état si humiliant, c'était une douleur sincère et pleine de bonne foi. Mais le langage hypocrite, c'est de parler comme saint Paul, et de se conduire comme le mondain. Le langage hypocrite,c 'est de se plaindre de sa faiblesse, et cependant de l'exposer h des tentations où toute la force, toute la vertu môme des saints suflirait à peine pour résister. Le langage hypocrite, c'est de gémir sur la Tiolence de ses passions, et toutefois de se précipiter aveuglément dans des périls où l'on sait que les passions môme les plus modérées ne pourraient presque se contenir, c'est de s'écrier: Infdix ego homo * ! Malheur à moi, d'être né si sensuel et si fragile ! et, malgré cet aveu, de rechercher contre l'ordre de Dieu des occasions où la fragilité, de simple malheur qu'elle était, devient un crime, ou du moins la source de tous les crimes. Telle est l'hypocrisie de la pénitence ; et c'est par là, mes chers auditeurs, que vous en devez juger.
Vous ôtes faible, j'en conviens : la loi du péché règne en vous; la concupiscence vous domine ; vous portez dans vous-même et avec vousmême votre ennemi, qui est votre chair. Mais ■voilà pourquoi je prétends que vous vous jouez de Dieu, si, dans le moment que vous pleurez ■votre péché , vous n'en voulez pas retrancher l'occasion. Voilà pourquoi je soutiens que vous mentez au Saint-Esprit , et qu'il y a dans votre pénitence une contradiction énorme, si, vous confessant faible d'une part, vous n'en êtes pas de l'autre plus circonspect et plus vigilant. Car, avec quel front pouvez-vous dire comme David, en gémissant et en pleurant : J'ai péché contre le Seigneur : Peccavi Domino"^, tandis que vous vous obstinez à ne pas éloigner de vous un danger prochain, où, sans commettre d'autre péché, vous péchez déjà et contre le Seigneur, et contre vous-même, en risquant votre conscience et votre salut ? Comment pouvez-vous alléguer à Dieu l'infirmité de votre âme , et vous servir de ce motif pour toucher sa miséricorde : Quoniam infirmus sum, sana animam meam 3 , tandis qu'à cette infirmité vous joignez encore l'infidélité et la malignité? Je dis infidélité et malignité de demander à Dieu qu'il vous guérisse, et de ne vouloir pas vous préserver de ce qui vous tue ; de reconnaître que vous ôtes malade , et d'agir comme si vous jouissiez d'une pleine santé ; d'appeler le ciel à témoin de votre douleur , et de ne vous résoudre jamais, en vertu de celte même dou-
> Boffl. TU, 24. — 3 U Reg., XII, 16, .- > Fsaln-, Ti, S.
leur, à rien sacrifier ni à vous séparer de rien, n'est-ce pas, encore une fois, vouloir imposer à Dieuet aux hommes?
Non, non, mon cher auditeur, tandis que vous en usez de la .sorte, il n'y a dans votre pénitence que dissimulation et que mensonge; et il ne vous est plus permis, en vous plaignant comme saint Paul, de vous appliquer ces paroles qui ne peuvent vous convenir : Non quod volo bonum , hoc ago ; sed quod odi malum , hoc facio i . Car, au lieu que cet homme apostolique était inconsolable de ce qu'il ne faisait pas le bien qu'il voulait, et de ce qu'il faisait le mal qu'il ne voulait pas, par une opposition extrême de vous à lui, tandis que vous persévérez dans l'occasion du péché , vous voulez tout le mal que vous faites, et vous ne voulez nullement le bien que vous ne faites pas. L'efficace de la pénitence consiste donc à sortir «énéreusement de l'occasion pour vaincre le ,)éché, et non pas à vouloir vaincre le péché en demeurant dans l'occasion : et c'est ici où j'aurais besoin de tout le zèle des prophètes pour confondre l'aveuglement et l'endurcissement des pécheurs.
Car voici, chrétiens, où le relâchement des mœurs nous a conduits. On traite un confesseur d'homme difficile et scrupuleux , on se rebute de lui, et on le quitte lorsque, fidèle à son ministère, il suspend, pour ceux qui refusent d'éviter certaines occasions, la grâce de l'absolution. Mais quand la suspendra-t-il donc, et quelle preuve plus évidente peut-il avoir de la mauvaise disposition avec laquelle un mondain se présente à ce sacrement, que de le trouver résolu à retourner toujours dans les mêmes compagnies, et à fréquenter les mêmes lieux où tant de fois son innocence a fait naufrage ? Si jamais il peut et il doit user du pouvoir qu'il a reçu de lier les consciences, n'est-ce pas alors ? Il voit, et vous le voyez vous-même, que l'affreuse continuité de tant de rechutes roule uniquement sur une occasion que vous lui marquez, et il ne peut gagner sur vous de vous en détacher. S'il consentait, malgré cet obstacle, à vous délier et à vous absoudre, bien loin que vous dussiez louer sa lâche condescend dance et l'approuver, n'crt scriez-vous pas scandalisé, ou ne devricz-vous pas l'être? et de dispensateur qu'il est des mystères de Dieu, n'eu deviendrail-il pas le dissipateur ?
A Dieu ne plaise, chrétiens, que je prétende par là autoriser les sévérités indiscrètes que l'on voudrait quelquefois , et peut-être sans
I Rom. Tii, 19.
sri\ r.A l'i^viTKxr.K.
fondiMnonl, iinpiitiu- aux miiiislres ilo Ji'sus- Clirist thms l'atliuinislration de la pénitence ! Mais ri Dieu ne plaise aussi (jue j'aiilorise jamais les (lanp:ereuses et criminelles laeiliU^s de quehiues ministres ?i ce divin tri'Dunal ! Or, y cil ainait-il jamais eu de plus danj;ereuse et môme de plus criminelle , que de réconcilier et d'atlmetlre à la participation des sacrements un pécheur obstiné h ne pas sortir de certaines occasions ? Ce sont, dites-vous, des occasions qu'il n'est pas en \otre pouvoir de quitter ; et moi je réponds que vous les quitteriez dès aujourd'hui, si de [h dépendait ravaucement de votre fortune temporelle, et si par là vous sauviez tel et tel intérêt que vous avez à ména^çer dans le monde. Ces occasions , ajoutez-vous, sont des liens que vous ne pouvez rompre sans éclat, et par conséquent sans scandale : et moi je vous dis que le grand scandale est de ce que vous ne les ronqiez pas ; et que, scandale pour scandale, s'il était vrai que vous en fussiez réduits là, encore vaudrait-il mieux essuyer le scandale salutaire qui fait cesser le péché et qui sauve votre àme, que de soutenir comme vous faites le scandale mortel qui vous perd, et qui est le surcroît du péché même.
Mais Dieu dans ces occasions me protégera, et j'ai en lui cette confiance. Confiance réprouvée, dit saint Chrysostome, qui n'aboutit qu'à tenter Dieu et qu'à fomenter l'impénitence de l'homme ; confiance outrageuse à Dieu, et qui ne sert qu'à endurcir le pécheur. Ah ! mon Dieu, que ne prôche-t-on éternellement celte vérité 1 que ne la préche-t-on et à temps et à contre-temps ! que ne la préche-t-on partout et sans égard, puisque c'est de là que dépend la conversion, la réformalion, la sanctification du monde chrétien ! Quoi qu'il en soit, mes chers auditeurs, ne comptez pas sur votre pénitence ; et, quelque fervente qu'elle vous paraisse d'ailleurs, tenez-la pour vaine, si elle ne va, non plus seulement à retrancher la matière et la cause du péché, mais encore à réparer les effets du péché : c'est la seconde partie.