SUR LA PENSÉE DE LA MORT
ANALYSE
Sujet. Sowenei-vouf, homme,que vous êtes poustiire, et que vous retoumerex en poussière.
Voilà le terme où doivent aboutir tous les desseins des hommes et toutes les grandeursdu monde. Voilà l'unique et solide pensée qui doit partout et en tout temps nous occuper. Elle ne nous plaira pas ; mais elle nous sera salutaire, et ce discours vou» en fera voir les avantages. Prière au Saint-Esprit.
Division. Pensée de la mort, remède le plus souverain pour amortir le feu de nos passions : première partie. Règle la plus infaillible pour conclure sûrement dans nos délibérations : deuxième partie. Motif le plus efficace pour nous inspirer une sainte ferveur dans nos actions : troisième partie.
Première partie. Pensée de la mort, remède le plus souverain pour amortir le feu de nos passions. Nos passions sont vaines, elles sont insatiables, elles sont injustes : vaines dans leurs objets, insatiables dans leurs désirs, injustes dans les sentimentsjprésomptueux qu'elles nous inspirent, soit à l'égard de nous-mêmes, soit à l'égard des autres. Mais pour les réprimer et pour en amortir le feu, la pensée de la mort 1° nous en fait connaître la vanité ; 2" nous fait mettre des bornes à notre cupidité; 3° fait cesser dans notre estime toute distinction, et par là nous réduit au grand principe de la modestie, qui est l'égalité que Dieu a mise entre tous les hommes, et nous oblige, qui que nous soyons, k nous rendre au moins justice, et à rendre aux autres les devoirs de la charité.
1° La pensée de la mort nous fait connaître lavanité de nos passions, en nous faisant connaître la vanité des objets auxquels 'elles s'attachent, qui sont les biens delà vie. Tandis que ces biens nous paraissent grands et estimables, il nous est presque irapossible de ne les pas aimer, et en les aimant de n'en pas faire le sujet de nos plus ardentes passions. Mais du moment que nous commençons à les mépriser, nous commençons à nous en détacher ; et ce qui nous donne ce mépris des biens de la terre, c'est la pensée de la mort , parce que la mort est la preuve sensible du néant de toutes les choses humaines. A ce jour-là, diî l'Ecriture, c'est-à-dire au jour de la mort, toutes les pensées des hommes, tous leurs projets s'évcmouiront, et par conséquent toutes leurs passions s'éteindront. Or, que faisons-nous en pensant à la mort? nous anticipons ce dernier jour, et nous' prenons par avance les mêmes sentiments que nous aurons alors.
C'est ainsi que David, jusques au milieu de la cour, réprimait toutes ses passions. Il demandait à Dieu qu'il lui fît connaître la fin de sa vie ; et considérant la brièveté de ses jours, il concluait que tout n'est que vanité, et que c'est bien en vain que l'homme se trouble, se fatigue et s'épuise , pour amasser et pour thésauriser, puisqu'il passe comme une ombre, et qu'il ne sait qui profitera de ses travaux. Conclusion que nous tirons nous-mêmes aussi bien que ce saint roi, quand nous pensons à la mort. Si nous ne devions jamais mourir, nous ne voudrions jamais reconnaître la vanité des biens de la vie. Mais quand on nous dit ou que nous nous disons à nous-mêmes que nous mourrons, toute cette vanité se présente à nous. Les autres considérations chrétiennes renferment tout au plus des témoignages et des preuves de cette vanité : au lieu que la mort en est l'essence même, et qu'elle fait cette vanité même. D'oii il s'ensuit que la pensée de la mort a une vertu spéciale, non-seulement pour nous la découvrir, mais pour nous la faire sentir. De là cette belle leçon que faisait l'Apôtre aux Corinthiens : Le temps est court : ré~ jouissons-nous donc comme ne nous réjouissant pas, possédons comme ne possédant pas, usons de ce monde comme n'en usant pas.
2" La pensée de la mort nous fait mettre des bornes à notre cupidité. Nos passions sont d'elles-mêmes insatiab les : quel avare, quel ambitieux, quel voluptueux a dit jamais : C'est assez ? Mais pour vous apprendre à borner vos désirs, je n'ai qu'à vous adresser les paroles de l'E glise : Mémento, homo : souvenez-vous, homme, que vous êtes poussière et que vous retournerez en poussière. Ou je n'ai qu'à vous faire la même invitation que les juifs firent au Fils de Dieu, lorsqu'ils le prièrent d'approcher du tombeau de Lazare : Yeni, et vide : Venez, et voyez ce riche du monde dans la pauvreté et la nudité oîi la mort l'a réduit. Teni, et vide : Venez, et voyez ce grand du monde: qu'est devenue à la mort toutesa grandeur ? Veni, et vide : Venez, et vovez eette femme du monde, et tâchez à reconnaître quelques traits de cette beauté dont elle prenait tant de soin. Voilà comment tout finira pour vous.
S" La pensée de la mort nous réduit au grand principe de la modestie, qui est l'égalité, et nous oblige k nous rendre justice, et a rendre aux autres les devoirs de la charité. Sans cette pensée, on se laisse éblouir de certaines distinctions qu'on a dans le monde, on s'entête de soi-même, on devient fier et hautain. Mais quand on fait réflexion que la mort nous égalera tous, on rabat beaucoup de ses fiertés et de ses hauteurs, parce qu'on voit que d'homme à homme il y a bien peu de diUérence, et l'on Ueol à l'égvi de« autr«s.une egnduiie plts équitable, en les traitant avec plus de douceur et plus d'humanité.
166 SFRMON POUR LE MERCREDI DFS CRNDRKS.
i/Ei'xifeMF. pvTiTir. Pensée de la mort, règle inraillihie pour conclure sûrement dans nos df^libt'rationv I.rt pensées des hommes sonl timidcj, dit le Sage, et nos ; révoynnces incertaines. Nos pensives sont timides , iiarcc que souvent nous ni- savons si BOUS prenons le meilleur parti, ou môme un bon parti par rapport au salut. Et nos pr(''vojaiicLS sonl incerlaines, parce que Va- Tenir nous étant inconnu, nous sommes toujours en doute si nous n'aurons point lieu de nous repentir un jour de ce que nou» aurons entrepris, et si notre conscience ne nous les reprocliera point à la mort. Mais la pensi-e de la mort est le moyen le plu» efficace et le plus sûr pour nous délivrer de ces craintes et de ces incertitudes affli^'canlcs, puisque c'est le moyen le plus efficace et le plus sûr pour bien conclure dans toutes les occasions où la conscience et le salut se trouvent engages. Comment cela ? 1° parce que le souvenir de la mort est une application vive et lonchanle que nous nous Tnison^ à nous-mêmes de la fin dernière, qui doit être le fondement de toutes ooc délibéra lion* ; 2* parce %a'cn pratiquant ce saint excrcice'le la pensée de la mort, nous prévenons ainsi tous les remoryTs et tous les irouMes dont pourraient être, sans cela, suivies nos résolutions.
1° La pensée de la mort est une applicatit vive et louchante que nous nous faisons h nous-mêmes de Ja fin dernière, qui doit être le fondement de toutes nos délibérations. Car la pensée de la mort nous rap|)elle la penM'e de l'éternité qui la suit; et, pénétrés de cette pensée de l'éternilé, nous jugeons bien plus sainement des choses. Dégasés alors de mille illusions, nous voyons plus clairement ce qui nous éloigne et ce qui nous approche de noire dernière fin; et nous concluons plus aisément qu'il faut donc prendre ce qui nous y conduit, et rejeter ce qui nous exposerait ii n'y arriver jamais. Voili» oar où la pensée de la mort devient pour nous, selon l'Ècrilure, un fonds de prudence et d'intelligence.
Aussi les païens, dans les traités et les négociations importantes, tenaient-ils lears conseils anprès des tombeaux de leur» ancêtres; comme s'ils n'eussent pas cru pouvoir sagpincnl ilélibcrer et résoudre sans le souvenir et la vue de la mort. Or ce qu'il» faisaient par superstition, nous le devons faire par religion. Avei-vons un état de Tia i choisir, est-il question de régler l'usage • de vos biens, s'agit-il d'un intérêt et d'un profit à faire, faut-il former une entreprise, vider un procès, terminer un diflércnd, vaquez k tout cela comme devant un jour mourir, el cette pensée vous préservera de raille fautes que vous y pourriez commettre Les saints en ont usé de la sorte, ctc'estcc qui lésa conduits dans les voiesdroites qu'ils ont tenues sans s'égarer et sans tomber. Si donc nous faisons tous les jours tant de fausses démarches, ne nous en prenons qu'à nous-mêmes et à notre infidélité, qui nous fait éloigner le souvenir de la mort comme un objet fâcheux et désagréable, el qui par là nous expose à tous les égarements où nous nous laissons entraîner.
2" En pratiquant le saint exercice du souvenir de la mort, nous prévenons tous les remords et tous les troubles dont pourraient être, sans cela, suivies nos résolutions. Cet autre avantage est une eenséquence du premier. Quand on se demande àsui-mêœe: Quels senlimentâ aurai-je à la mort de ce que j'entreprends aujourd'hui? on entend, pour ainsi dire au fond de soi-mênM la réponse de la moil, qui nous marque intérieurement ce qui doit être alors le sujet de nos rept-ntirs : repentirs non pas^iagcrs et rariables, comme ceux que nous avons par ra| port aux choses de la vie et en raisonnant selon les principes dehi vie, mais repentirs '^mels. Que fais-je donc pour m'en garantir? je préviens parla pensée tous ces repentirs de la mort; et au lieu de les ré>erver kma dernière heure, je me les rends utiles pour l'heure présente. C'est en quoi la prudence des ju&Us triomphe de la témérité des impies.
TnoisiÈME PARTIE. Penséc de la mort, motif le plus puissant pour noua inspirer une sainte ferveur dans nos aciions. C'es^ ée la ferveur de nos actions que dépend la sainteté de notre vie; et l'obstacle au coutrairc le plus commun ii notre saDciiûcatieo^ c'est un certain fonds de lAchrlé et de tiédeur qui ne nous est que trop naturel. Or, poar nous relirer de cet état de tiédeur, il n'y a qu'à penser souvent : l" à la proximité de la mort; 2° à l'inceriilude de la mon.
1" Proximité de la mort, premier motif qui confond noire lâcheté. Motif que le Fils de Dieu nous a tant proposé dans l'Evangile, en nous disant : Marchoz, parce que la nuit vient; veillez, parce que le Fils de 1 Homme est déjà à la porte; négetiez et faites profiter vos talents, i)arce (jue le maître va arriver; tenez vos lampes allumées, parce que lEpoux approche. En effet, quand nous aurions des siècles entiers à vivre, nous devrons toujours servir ûien d'une manière digne de Dieu : noais coniijicn devonsnous encore redoubler nos soins lorsque nous touchons de si près à notre terme, et que Jésus-Christ nous le fait eiUendre si expressément? Qu'un ange de la part de Dieu vint nous apprendre que nous mourrons des demain, il n'y a rien qu'on ne fjt pour se préparer. Or, ce que nous ferions alors, pourquoi ne le faisons-nous pas dès maintenant, puisque dès maintenant nau6 pouvons mourir ?
Exemple du saint roi Ezéehiaa, et conclusion qu'il tirait de la proximité de la mort. Apprenons de là cette méthode »i solidt de faire chaque action comnae si c'était la dernière de notre vie.
2" Incertitude du la mort, second motif qui confond notre lâcheté. Si nous savions quand et à quel jour noua devons mourir, p^us de bonnes œuvres dans la vie; on remettrait tout à la mort : mais Dieu nous cache celte heure de 1^ morl, n&a f\»ù nous nous tenions en garde à toutes les heures. Car quelle pensée est plus capable de nous renouveler sans cesse en esprit que celle-ci: Peut-être ce jour sera-t-il le dernier de mes jours? Plein de cette id^, on devient laborieux, prompt, 'rJenl , iulaligabl»^ patient, charitable, fidèle à tous ses devoirs.
En quoi surtout nous sommes lâches, c'est dans l'exercice de la pénitence. Or, rien ne doit plus nous engager à faire proœptement pénitence el à nous convertir, qne l'incertitude de la mort. Mourez dans votre péché, vous été:; perd i ; cl si vous y demeurez encore, que savez-vous si vous n'y nwurrcz pas? Ce qu'il y a de certain pour nous dans la mort, c'est que la morinoiu »nrj»rendra : car le Fils de l'Homme viendra, dit Jésus-Christ, quand vous n'y penserez pas. N'est-ce donc piis une exliénie folie de vivre dans un état oi» l'on est exposé à toutes les vengeances de Dieu, et de tarder à en sortir ? O ptn.iimi y laison&nous, je ne dis pas toute la réikjuob ûéccâtiaife, maia quelque réflexion? Heureux qui n'attend paa à y peatei-, lorsqu'il ne scia plus temps d'y penser I
Âtemento, Homo, quia putrnt et, et tn pulveretH reverteri*. mgg aSSembléS, et qUe DOIIS VÎmCS il n'y a ijue
Sonvenez-Tous. homme, que vous «tes pooSBl^e, et qiw vous re- tl'OiS jOUrS OCCUpée à plcurei' la pOrlC de SOU
tournerez en poussière. (Ci mmI Us pcrBle» d» V Bgh^ dans la tére- ain^al^Jg prélat *, Ct à lllï rendre tCS (tCTOirS ftl-
Monù dé ce jour.) , , ^ . i . • - i >.
nèbres, nous prêche bien mieux par son dcuxl
U serait difficile de ne s'en pas souvenir, celle vérilé, que je ne ie puis feirc par loules
chrétiens, lorsque !a ProYÎdence nons en donne mes paroles. Elle recette un past»Mir (|u'elle
une preuve si récente, mais si doulomcuse pour avait reçu du ciel comme un don précieux,
nous et si sensible. Cette église ou nous soin- 'M. de Périûxe, archevêque de Pati»»