‹ Œuvres complètesChapitre 67 sur 183 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Il n'est rien de plus subtil que l'esprit du monde pour nous conduire à ses fins, ni rien de plusartiticieux pom- donner aux choses la couleur et la forme qu'il lui plaît, quand il s'agit de nous éblouir et de nous tromper dans le discernement que nous avons à faire des voies de Dieu. Car il n'y a point alors de motifs spécieux qu'il ne nous propose ; et souvent nous nous y laissons surprendre, jusques à nous persuader et h croire qu'en nous éloignant même de Dieu, nous honorons Dieu. Or, voilà le caractère de ces auh-cs pécheurs dont j'ai présentement à vous parler ; je veux dire, de ces mondains qui, se flattant d'avoir de la religion et d'agir par esprit de religion, se trompent eux-mêmes; et qui, s'écartant du chemin droit et simple de la vérité, se font une erreur grossière de leur prétendue huraihté. Je m'explique. Ils disent, et môme ils le pensent, que c'est par respect qu'ils se retirent de la communion, parce qu'ils conviennent (.levant Dieu qu'ils en sont indignes. Et moi je soutiens que ce respect dans eux est un vain respect. Je prétends, et je vais leur démontrer, que ce respect dans l'usage qu'ils en font, et à l'examiner dans ses circonstances, est un faux respect. Enfin, j'ajoute que c'est un respect qui n'a nulle conformité avec celui qu'ont fait paraître dans tous les temps les vrais chrétiens, quand ils se sont séparés du sacrement de Jésus-Christ selon les règles et l'esprit de l'Eglise. Trois importantes réflexions par où j'entreprends, non pas de les confondre, mais de confondre dans leurs pei-sonnes l'esprit du monde qui les aveugle, et qui pour les attirer dans le précipice et

pour les perdre, fait luire à leurs yeux un l'aux jour de dévotion jusque dans leur indévolion même.

Je dis que c'est un vain respect ; en voici la preuve. Car qti'est-ce que j'appelle vain lespect? celui qui n'opère rien, qui n'est ?:,i\i do rien, qui n'aboutit à rien, qui n'engage à ; ion, qui ne sait rien faire pour se rendre moi is indigne de Jésus-Christ et de son sacrer))eut ; celui qui laisse toujours le pécheur dans ses mêmes imperfections ; qui ne le rend ni plus fervent, ni plus régulier, ni plus saint ; en un mot, celui dont l'unique marque est de ne point communier. N'est-ce pas là évidemment un respect inutile et sans fruit ? Or, tel est le respect de ces pécheurs à qui j'adresse cette seconde instruction; et s'ils savent se faire justice, ils seront les premiers à le reconnaître. Et en cITet, sile respect qu'ils ont, ou qu'ils croient avoir pour Jésus-Christ, était le vrai motif qui les éloignât de la communion, ce motif, à force d'agir et de faire impression sur eux, les engagerait à quelque chose de plus ; et pour peu qu'il eût d'eflicace, au moins paraCrait-il dans leur conduite qu'ils en sont touchés. Or, c'est ce qui ne paraît en aucune sorte. Car à quoi ce motif, s'ils en étaient réellement touchés, à quai dans la pratique ce sentiment de respect les porterait-il? à se détacher du monde, puisque c'est, de leur propre aveu, l'amour du monde qui les rend indignes de la table du Fils de Dieu. Pénétrés qu'ils seraient de leur indignité, e* reconnaissant que leur indignité vient de la passion malheureuse qu'ils ont pour le monde, pour les fausses joies du monde, pour les divertissements peu chrétiens et dangereux du monde, pour les intrigues du monde, pour la vanité et le luxe du monde, que feraient- ils ? Ils se priveraient de ces divertissements, ils s'interdiraient ces plaisirs, ils retrancheraient ce luxe, ils renonceraient à cette vanité, ils quitteraient ces intrigues ; et par ce sacrifice parfait qu'ils en feraient à Jésus-Christ, d'indignes qu'ils sont de manger sa chair, ils commenceraient à s'en rendre dignes. Ce sont là les sohdes témoignages qu'ils lui donneraient et qu'ils devraient lui donner de leur respect. Ils ne font rien de tout cela ; et à juger d'eux par leurs œuvres, on ne peut pas croire qu'ils y aient encore la moindre disposition. Eux-mêmes, si j'en attestais leurs consciences, ils avoueraient qu'ils en sont très-éloignés, Il n'est donc pas vrai que ce respect les touche autant qu'ils le prétendent : ce n'est donc pas ce respect qui les empêche d'approcher des divins mystères ; mais quoi ? je l'ai dit, et je le redis :

SERMON POUR LE PREMIER JEUDI DE CARÊME

un attachement opiniAtre au monde, et îi tout ce qui s'appelle moiule. Ils sont du monde ; et ce monde, que Dieu ix^prouve, ne goûte point Jc'sus-Christ. Ils aiment le monde plus que Ji'sns- Chrisl, et voilà pourquoi ils quilleul Jésus-Christ pour le monde. Celle apparence de respect n'est qu'un voile dont ils se couvrent, et dont leur amour-propre se lait honnenr. Mais au fond, c'est le monde qui les possède, etqnileurins|)ire pour la comumnion celle froideur, celte indifférence, disons mieux, ce dégoût.

Et c'est ce que le Sauveur lui-môme a voulu nous faire comprendre dans la parabole des conviés qui négligèrent de venir au festin, parce que d'autres soins leur occupaient l'espiit et le cœur. Avec cette différence bien remarquable, reprend saint Augustin, qu'au moins les conviés de la parabole confessèrent de bonne foi les vraies raisons qui les arrêtèrent ; au lieu que ces mondains, dont il est ici question, affectent de ne pas connaître et se cachent à eux-mêmes la cause de leur désordre ; se prévalant toujours de ce vain prétexte, qu'indignes qu'ils sont de communier, le meilleur pour eux est de s'en abstenir ; se consolant intérieurement, comme s'ils honoraient par là Jésus-Christ, et que Jésus- Christ dût un jour les récompenser de ce qu'ils abandonnent ses autels, pour jouir plus en repos et avec plus de liberté des plaisirs du siècle. Car voilà, mes cliers auditeurs, jusqu'où va leur aveuglement. Et pour les convaincre, ajoutait saint Chrysost»me ( ceci paraît sans réplique), pour les convaincre que, par rapport à eux, ce prétendu respect n'est qu'un prétexte, et non pas une raison, c'est que pour communier plus rarement, ils n'en communient pas plus dignement ; c'est-à-dire que, lorsqu'ils communient, ils ne s'y disposent pas mieux, qu'ils ne s'éprouvent pas avec plus de soin, qu'ils ne s'en séparent pas plus du monde ; et, si j'ose ainsi m'exprimer, que pour recevoir chez eux Jésus-Christ, ils ne s'en mettent pas plus en frais ; se persuadant, par la plus fausse de toutes les maximes, que communier peu, sans y rien ajouter de plus, doit leur tenir lieu de mérite et de tout mérite ; et par une visible erreur, dont ils ne s'aperçoivent pas, mesurant tout le respect qu'ils rendent au divin mystère, non par plus d'attention sur eux mômes, non par plus de fidélité à leurs devoirs, non par plus d'exactitude ni plus de régularité, mais par l'intervalle et l'espace de temps qu'ils mettent entre une communion et l'autre : Non mundiliam animi, sed intervalla temporis longiorismeritum putantes. Marque infaillible, dit ce Père, que r.e n'est ni humilité, ni

respect, mais une illusion toute pure de l'esprit du monde (|ui les séduit.

Or je dis, chréliens, qu'il est d'ime importance extièine de leur ôler ce prétexte. Et comment ? Prenez garde, s'il" vous plalt : non pas en leur facilitant la communion, ni en les y portant, tandis qu'ils sont encore dans les engagements d'une vie mondaine : je sais trop ce que la dignité de ce sacrement exige d'une âme fidèle ; et malheur à moi si, dans la plus grande action du christianisme et dans les dispositions (ju'il faut y apporter, je venais jamais à ouvrir la. porte aux moindres rclAchemcnLs! Mais j'appelle ùter à une àme mondaine ce prétexte, l'obliger à parler juste, et h ne plus dire : Je m'éloigne du corps de Jésus-Christ, parce que je le respecte ; mais : Je m'en éloigne, parce que je suis une âme libertine, qui ne veux pas m'assujettir aux saintes lois que ma religion me prescrit pour en approcher. Je m'en éloigne, parce que je suis une ûme dissipée, qui n'ai en tète que le monde et que mon plaisir. Je m'en éloigne, parce que je suis une âme làche,qui n'ai pas le courage de rien faire, ni de rien entreprendre pour mon salut. Je m'en éloigne, parce que j'ai un empressement pour les affaires temporelles, qui me dessèche le cœur, et qui m'endurcit à l'égard de Dieu. Je m'en éloigne, parce que je ne puis me résoudre à me mortifier, ni à me faire la moindre violence. Je m'en éloigne, parce que je veux vivre sans règle, et selon le caprice de mon humeur. Obliger, dis-je, les mondains à convenir de tout cela, et leur remontrer ensuite le désordre de leur conduite, et l'injure qu'ils font à Jésus-Christ de négliger ainsi son adorable sacrenient ; leur bien faire entendre qi:e non-seulement il ne s'en tient pas honoré, mais que c'est l'outrager, que c'est l'irriter, que c'est s'attirer de sa part cette terrible malédiction, par où il conclut la parabole de l'Evangile : Dico autem voMs, quoi nemo virorum illorum qui vncati sunt, gnstabit cœnam meam ^ : Ma table élait prête et dressée pour eux, et ils ont cherché des prélext ts pour s'en éloigner; mais je saurai bien les en punir : car je vous déclare que pas un d'eux ne sera reçu au sacré banquet qucjeleu;' avais préparé : voilà de quoi les détromper de la dangereuse illusion qui les aveugle. Combien de fois, mes chers auditeurs, cette prédiction du Sauveur du monde, quoiqu'elle ne soit, si vous voulez, que comminatoire, s'est-elle accomplie à la lettre ? et combien de chrétiens, pour avoir abandonné pendant la vie l'usage de la commu-

SUR LA COMMUNION

nion. par un secret jugement de Dien, en onlils t4é |>ri\<^s ^ l;i mort. Mais allons plus avant. Non-seiilenient >ain respect, mais faux respect. Pourquoi ? parce qu'il n'est pas accompagué (les deux coiulilions css^ulielles qu'il doit avoir. L'une est la douleur, et une douleur vive, d'être séparé du corps de Jésus-Christ ; l'aulrc est le désir, et un désir sincère d'en approcher : deux couil liions inséparables du vrai respect ; mais que le mondain, s'il veut bien rentrer en lui-même, ne trouvera pas dans son cœur. Douleur vive d'être séparé du corps de Jésus- Christ : car si j'honore Jésus-Christ autant que je dois l'honorer, si j'ai pour Jésus Christ ce respcclueux attachement dont je me llatle, je dois regarder comme mon souverain bien dans cette ^io de lui être uni ;je dis uni surtout par le sacreuiont (pi'il a lui-même institué pour entretenir entre lui et moi une sainte et ine'Table union : d'où il s'ensuit que je dois, par la même règle, regarder comme mon souverain mal d'être séparé de ce saciement, dont la parlicipation est le gage de ma béatitude, ou plutôt est ma béatitude anticipée. Et c'est ce que saint Cbrysostome comprenait si bien, quand il disait, en parlant de la communion : Unus sit vobis dolor hac esca privari : que votre grande douleur, mes frères, ou pour mieux dire, que votre unique douleur soit d'être privés de cette viande céleste, qui est la chair de Jésus-Christ ! Votre miique douleur, iinus dolor ;car quels sont, en comparaison de celui-ci, tous les autres sujets qui vous attligent ? S'il est donc vrai que je respecte le sacrement de Jésus-Christ autant qu'il est respectable, et autant que je veux paraître le respecter; rien ne doit cire plus douloureux et plus atfligeant pour moi. que de me voir privé de celte divine nourriture ; et j'y dois être plus sensible qu à toutes les pertes du monde, qu'à toutes les aiflictions du monde. Cette pensée : « Je suis séparé de mon Dieu, » si j'aide la foi, doit me désoler, doit me consterner, doit me jeter dans un abattement pareil à celui d'Esaù, quand il se vit exclu de la bénédiction de son père ; et par là j'entre comme chrétien dans le sentiment de saint Chrysostome : Unus sit vobis dolor hac esca privari.

Douleur encore plus vive, si j'ai à me reprocher que c'est moi-même qui m'en sépare : moimême qui m'en sépare par mon infidélité ; moimême qui m'en sépare par mon attachement opiniâtre à l'objet d'une honteuse passion dont je me suis rendu esclave ; moi-même qui m'en sépare pour ne vouloir pas faire à Jésus-Christ le sacrifice qu'il attend de moi. Mais quelsurcroît

(le peine, si je comprends tout le malheur d'une si triste séparation I Quand l'Eglise, exerçant S(u* les premiers chrétiens la sévérité de su discipline, les retranchait pour un t( uips lU; la couMîumion, que faisaioiit-ils, et (juels étai(!ul leurs senliineuls ? Les Pères nous approuiient qu'ils en tonibaient dans la plus profonde tristesse ; qu'ils gémissaient, qu'ils 'Soupiraient, (pi'ils versaient des lorreiils de larmes, qu'ils regardaient cet étal comme une réprobation passagère. Ainsi, quoique séparés de Jésiis-Chrisl, marquaient-ils néanmoins leur respect, cl un respect solide, à Jésus-Christ. Mais ces mondains dont je parle ont-ils jamais senti les impressions de celte douleur clnéticnue et religieuse ? J'en appelle au témoignage de leur cceur, et je les e:i atteste eux-mêmes. Eloignés de la communion, avec quelle tranquillité ne soutiennent-ils pas cet éloignement ? avec quelle indolence ne se voient-ils pas séparés du Dieu de leur salut ? avec quelle insensibilité ne s'y accoLilumeut-ils pas, non-seulement jusqu'à n'en être plus affligés, mais jusqu'à s'en trouver soulagés ? La communion, dans le cours de leur vie mondaine, est un fardeau pesant, et ils s'en déchargent : la commimion trouble ou interrompt leurs vains plaisirs ; pour les goûter sans interruption et sans trouble, ils l'abandonnent: ilfaudrait, pour communier, garder des mesures et se cor.tiaindre ; il leur est plus commode de s'en abstenir, et de ne communier plus. Avec de Iclics dispositions, me persuaderont-ils qu ils ont pour Jésus-Christ et son sacrement un vrai respect ; et s'ils le prétendaient encore, n'ai-je pas droil de ne les en pas croire ?

Faux respect, parce qu'il n'est accompagné d'aucun désir de la communion. Autre i)reuve contre eux. Car observez bien, chrétiens, ce ([ue j'ajoute : Le respect que je dois avoir pour Jésus-Christ peut bien m'engager quelquefois à me retirer pour un temps de la communion ; mais il ne doit jamais, s'il est véritable, éteindre en moi, ni même diminuer le désir de la communion. Au contraire, plus je me trouve indigne de communier, plus je dois , dans un sens, désirer avec ardeur de communier : pourquoi ? parce qu'il est évident que ce désir est au moins une ressource contre mon indignité. Et, en effet, c'est par ce désir que je reviens à Jésus-Christ, et en vertu de ce désir que je tâche à me rapprocher de lui. C'est par ce désir que j'en chciche tous les moyens, que j'en surmonte tous les obstacles, que je suis fidèle à en exécuter toutes les résolutions. Tandis que ce désir est en moi, le principe de la vie y est encore, et il n'y a rien

SERMON POUR LE PREMIER JEUDI DE CARÊME

dont je ne sois capable ; au lieu que, ce désir cessant, je suis comme ujort, n'ayant plus aucun sentiment qui me ramène à Jésus-Clirist, ni (pii me presse dcrclourneràlui : d'où il s'ensuit que non-seulement toute mon indignité subsiste, mais que l'extinction de ce désir est comme la consommation démon indignité. Indignité consommée, dont saint Ambroise ne craignait point d'exagérer les suites aflVeuses, quand il soulouail que la perte de ce désir n'était pas moins qu'un présage de la réprobation future. Ab ! Seigneur, disait-il, c'est de ce pain adorable do l'Eucbanslie qu'il est écrit que tous ceux qui s'éloignent de vous périront ; c'est-à-dire que tous ceux qui perdent le désir de s'unir h vous, seront rejetés de TOUS : Domine, de hoc pane scriptum est : Omnes qui elongant se a teperibunt.

Ainsi le comprenaient parfaitement les premiers fidèles. J'en reviens à leur exemple, et je ne puis trop vous le proposer. Car c'est pour cela que, privés de l'usage des saints mystères et de la communion, ils témoignaient un empressement si vif et si ardent d'y être rétablis. C'est pour cela qu'ils le demandaient avec tant d'instance, et que, prosternés aux pieds dos prêtres, ils les conjuraient, par les entrailles de la miséricorde de Jésus-Christ, de leur abréger ces jours malheureux où ils vivaient séparés de leur Sauveur. C'est pour cela qu'ils employaient même l'intercession des martyrs ; et en cola, dit saint Cyprien, paraissait leur respect et leur vrai respect. Que fait le mondain ? Content de leur ressembler dans cette triste séparation, il est peu en peine de les imiter sur le reste ; et confondant avec la communion le désir de la communion, il renonce également h l'un et à l'autre, et n'a plus pour le sacrement de Jésus- Christ qu'une indifférence de cœur dont il devrait être effrayé. Car voilà, mes clicrs aiiditonis, ce que les Pères de l'Eglise déploraient si auière/uent ; voilà ce qu'ils regardaient comme une des plaies et comme un des plus grands malheurs de leur siècle ; voilà ce que saint Chrysostome reprochait au peuple d'Antioche avec tant de force. Quelle honte, leur disait-il, mes frères, de voir votre froideur quand on vous parle de recevoir le Saint des saints ? S'agit-il d'un spectacle dans votre ville, vous y courez en foule ; et rien ne peut vous attirer, quand il est question de venir prendre part au sacrifice de nos autels! Toutes vos places publiques, tous vos amphi- Ihéàlres sont remplis, et la table de Jésus-Christ est vide. En vain y sommes-nous assidus, pour vous distribuer les dons célestes ; aucun de vous ne s'y présente. Jésus-Christ en personne

vous y attend, et il y est délaissé. — Tantôt ce Père leur représentait avec quel zèle ilss'asseniblaicnt pour écouler ses prédications, tandis qu'ils en marquaient si peu pour recevoir de ses mains le gage précieux de leur salut. Tantôt il se plaignait de leur dmelé à l'égard de ce sacrement d'amour. Tantôt il leur remettait devant les yeux les fimestes conséquences de ce respect mal entendu dont ils voulaient se prévaloir, et de l'abus qu'ils en faisaient. Imaginezvous, mes chers auditeurs, que c'est encore ici saint Chrysostome qui vous parle, puisque en effet c'est lui-même; ou bénissez le ciel de ce que Dien dès lors inspirait à ce grand homme ce qui doit aujourd'hui confondre vos pitoyables, mais pernicieuses erreurs.

Enfin, j'ai dit, et je viens déjà de vous le faire voir en parlie, que le respect dont s'autorisent les moiuluins pour s'éloigner de la communion, n'a nulle conformité avec celui des premiers siècles de l'Eglise ; la preuve en est sensible. Car dans ces siècles florissants du christianisme, tandis qu'un pécheur demeurait séparé du corps de Jésus-Christ, il élait dans les exercices d'une pénilence laborieuse, à laquelle il se condanniait, et dont il subissait ivec courage toutes les rigueurs ; et cette pénilence, selon les lois de l'Eglise, n'était point une simple cérémonie, puis(pi'elle consistait en de très-pénibles austérités. L'abstinence elle jeûne, le sac et la cendre, le ciliée et les macérations du corps en étaient, comme nous savons, les accompagnements inséparables ; et cela pour montrer combien le pécheur honorait Jésus-Christ, puisqu'il voulait bien se soumettre à de si rigoureuses pratiques, et qu'aux dépens de lui-même, il voulait bien faire à Jésus Christ une telle réparation. Or, avouons-le à notre houle, de pareilles épreuves ne sont ni ilu goût, ni de la dévotion des mondains. De quelque respect qu'ils se piquent pour Jésus-Christ, ils ne veulent pas qu'il leur en coûte tant. Aveuglés par l'esprit du monde et par cet es[)rit de mollesse, ils prétendent en être quilles à meilleur compte. Toute leur pénilence se termine à necoiunumier plus, et ce genredc pénitence ne les incommode point. Bien loin delos inconunoder, il flatte leurs inclinations, et il leur donne lieu de vivre dans une plus grande liberté, disons mieux, dans un plus grand libertinage. Car voilà où le piélcxte de ce faux respect porte les choses ; et plû l au Ciel que ce que je combats ici fut unechimèrc, et non une vérilé ! J'achève, et il me reste à voiiS montrer que ce prétendu respect est un scandale dans le pécheur hypocrite. C'est la troisième parlie.

SUR LA COMMUNION

TROISllblR PARTIE

C'est une maxiiiio coininuiiéincnt rcniic, que ce qui est bon en soi ne l'est pas tonjours par rapport au principe d'où il |)arl ; et une des règles de la prudence humaine est de tenir les choses inùine les plus salutaires pour suspectes, quand nous découvrons qu'elles viennent d'mic source inCectt'^e et empoisonnée. Or, nous pouvons et nous devons mùme appliquer cette règle à ce qui concerne la religion cl les praliijues de piété. Je ne sais, chrétiens, si vous avez jamais faituno réflexion qui m'a paru bien solide, et dont je suis sûr que vous comprendrez encore mieux que moi la vérité, savoir, (jue lorsqu'il s'est élevé dans le chrislianistne des contestations sur le relâchement ou la sévérité de la discipline, certains libertins du monde n'ont presque jamais manqué à se df'clarer pour le parti sévère ; non pas afm de l'embrasser dans la pratique et de le suivre, disposition dont ils étaient bien éloignés, mais, ou par une conduite bizarre, pour avoir le plaisir d'en parler, ou par un intérêt secret, pour s'en servir comme d'un voile propre à couvrir d'autres desseins. Ainsi tant de fois a-t-on vu des hommes engagés d'ailleurs dans des désordres honteux, des hommes également corrompus et dans l'esprit et dans le cœur, vains, sensuels, amateurs d'eux-mêmes, être les premiers et les plus zélés en apparence à s'expliquer en faveur de la réforme, et à la maintenir. Ainsi a-t-on vu des' femmes trop connues pour ce qu'elles avaient été, et peut-être pour ce qu'elles étaient encore ; des femmes à qui le passé devait au moins fermer la bouche, devenir les plus éloquentes sur la dépravation des mœurs, ne trouver rien d'assez exact ni d'assez rigide dans la police de l'Eglise, et en appeler sans cesse aux anciens canons, tels qu'ils s'observaient dans leur première institution. 3Iais ce zèle de la pureté des mœurs et de la perfection du christianisme n'est-il pas louable dans un chrétien ? Oui, répond saint Bernard: mais autant qu'il est louable dans un chrétien, autant, pour ne rien dire de plus, est-il équivoque et douteux dans un libertin ; et je dois, selon le précepte de Jésus-Christ, m'en défier comme de la plus dangereuse hypocrisie.

Or , ce que remarquait en général saint Bernard touchant la pureté et la régularité des mœurs, c'est encore plus particulièrement et plus sensiblement ce qui s'est vérifié, e\ ce qui se vérifie tous les jours à l'égard de la c Miimuiiion. Car qu'est-il arrivé ? vous le savez. : on a parlé, et avec raison , des abus qui

se commettaient ou qui pouvaient se commettre dans larré(iuenlati()n du sacrement de nos autels, (le rcvlrème facilité avec laquelle il était à craindre «pi'ou n'y admit les prcheiirs, de la nécessité d'en séparer pour un tornps cerbiincs i\mes itnparfaites qui n'en profitaient pas, de la discrétion et de la prudenc.3 que les pasteurs y devaient apporter. Tout cela était bon, saint, édifiant; et je ne doute point (appliquez-vous, s'il vous plaît, à ce que je dis), je ne doute point que les vrais fidèles, touchés de l'intérêt de Dieu et de celui de son Eglise, n'aient en des intentions très-pures, en témoignant là-dessus leur zèle : mais ce qui m'étonne, c'est que des gens d'un caractère tout opposé, j'entends les libertins du siècle, aient prétendu être de la partie ; et que, s'ingérant dans une cause où ils n'avaient rien de commun, ils se soient quelquefois montrés les plus vifs et les plus ardents ?» faire valoir le respect dû au sacrement de Jésus-Christ et à son corps adorable. Ce qui m étomie, c'est que des hommes qui, parmi les intelligents, passaient pour avoir peu de religion, des hommes engagés dans les derniers dérèglements, aient affecte de parler avec plus de chaleur contre les communions fréquentes, se soient plus hautement scandalisés sur ce point des moindres relAchements, ou réels ou imaginaires, et soient entrés dans cette question comme dans leur affaire propre. Voilà ce qui m'a toujours surpris.

Car enfin d'où leur peut venir ce zèle ? Impies comme je les suppose, ils n'ont pour tous les autres devoirs du christianisme qu'un secret mépris, et ils tiennent sur celui-ci le langage des parfaits et des spirituels. H faut donc qu'ils y envisagent quelque intérêt; et vous êtes trop éclairés pour ne pas comprendre d'abord en quoi cet intérêt consiste, puisqu'il est facile à connaître, et qu'au moins il est certain qu'en parlant de la sorte, ils se mettent en possession d'être libertins, non-seulement avec sûreté , mais, si j'ose le dire, avec honneur; car, encore une fois, ce sont de ces hommes que saint Paul dépeignait à Timothée, des hommes corrompus dans leprincipe, et dont la foi est comme éteinte; des hommes à qui tout exercice de religion est onéreux, et qui veulent s'en décharger. Cependant, parce qu'ils n'ignorent pas que la commu- • niona toujours été regardée comme une marque spéciale du christianisme, et que d'y renoncer ouvertement, ce serait une espèce d'apostasie qu'ils auraient peine à soutenir ; pour ne pas se commettre jusque-là, et néanmoins pour secouer le joug qui les incommode, ils se font

SERMON POUR LE PREMIER JEUDI DE CAREME

un voile de religion de leur propre irréligion (je ne sais si jo nrcxpliquc bien), cl ils se portent pour ap|)rol)alours de celle maxime, qui va ;\ nous éloigner de Jésus-Chrisl par un sentiment de crainte et de respect, afm qu'on ne puisse plus les dislitiguer d'avec les clnéliLMis mômes les plus exacls, puisqu'ils parlent comme eux, el qu'ils paraissent aussi zélés (pfeux.

Or, je prétends que ce langage.dans la bouche du libertin, est un scandale pour les faibles. PouKjuoi ? Encore un moment d'attention : parce «pi'il aboutit à deux choses également pernicieuses, savoir, à décrier indifféremment les bonnes cl les mauvaises communions : c'est la première; et à détourner les âmes, non-seulement do la communion, mais universellement de tout ce qu'il y a de saint dans la religion : c'est la seconde. Je dis à décrier indifféremment les bonnes et les mauvaises communions : car, comme ! aisonnait fort bien saint Jean Chrysostome, s'il est toujours dangereux, en IjJâniantla fausse piété, de décréditer la vraie, beaucoup plus l'est-il, quand celui qui se mêle d'en juger est un esprit profane qui se soucie peu de confondre l'une avec l'antre, ou plutôt qui n'allaque l'une (jue paicc qu'il est secrètement ennemi de l'auire, et qui, bien loin d'user de la précaution nécessaire pour séparer le vrai d'avec le faux, semble n'avoir point d'autre but que de détruire le vrai par le faux. Or, ce que disait ce Père de la dévotion, j'ai droit de le dire, et la même expérience le confirme louchant la communion. S'il faut toujours craindre, en condamnant les mauvaises communions, de condamner les bonnes, beaucoup plus quand celui qui s'en fait le ceiiseur est un esprit perverti, qui n'a ni pour les bonnes ni pour les mauvaises nul égard véritable, et qui ne compte pour rien de préjudicicr à celles-ci en déclamant contre cellcs-lti.

Et en effet, à quoi se termine le zèle malin que je combats, que je combats, dis-je, dans les impies du siècle qui s'en pré\alent, et qui par là troublent les Ames justes et innocentes ? à quoi se réduit-il ? à faire dans l'Eglise de Dieu ce que faisaient dans le temple de Jérusalem les enfants du grand-prêtre Iléli, qui détournaient les lionnnesdu sacrifice; crime que détestait le Seigneur,et pour lequel il les ré|)rouva : Peccatum grandenimia, quia retrahehant Iwminesa sacrificio Domini • ; ou bien, si vous voidez, à renouveler ce que firent dans la suite les pharisieiw, à qui pour cela le Sauveur du monde disait avec indignation : àJalheur à vous qui fermez aux autres

» 1 Bcg., II, 17» ,

le royaume de Dieu ; car vous n'y entrez pas vous-mêmes, et vous arrêtez encore ceux qui voudraient y entrer ! Vos enim non itUratis, nec iutroeuntes sinitis intrare K Figure sensible de ce qui s'accomplit tous les jours dans la personne de ces mondains, qui par un cndiUTissemeji de ctcurs'étiint eux-mêmes séparés ilu divin mystère, où selon la pensée de saint Cyrille, le royaume de Dieu nous est ouvert, voudraient, s'il leur était possible, en exclure tous les autres. Voil?i à quoi ils trav;iill(!nf, et même à quoi ils parviennent, en contrôlant les gens de bien sur leurs comnnmions, en censurant leur vie, en critiquant leur conduite, en relevant leurs moindres déTauts, en ne leur pardonnant rien, et en leur fai-ant un crime de tout. Saint Augustin, avec toutes ses lumières, n'osait pas désapprouver l'usage de communier tous les jours ; un mondain téméraire et aveugle dans lesj choses de Dieu le condamne hardiment et sai hésiter. Le dernier concile souhaitait de voir lai fréquente communion rétablie dans l'Eglise; et le mondain vondiait au contraire l'exterminer et l'anéantir. Ne pensez pas, mes chers auditeurs, que par là je prétende justifier toutes les communioi.s fréquentes; il y en a de fréquentes que je déplore, mais dont je laisse à Dieu le jugement : c'est-à-dire, il y eu a de fréquentes, mais inutiles ; de fré(pientes, mais lâches; de fréquentes, mais très-peu édifiantes, mais qui pourrai! ut même plutôt scandaliser qu'édifier. Peut-être eu parlerai-je dans un autre discours, et vous verrez bien que mon inleulion ne fut jamais de les autoriser. Du r^ste, j'ai dit que j'en laissaisàDieu le jugement, parce qu'autant que je craindrais de rien avancer qui favorisât de telles coinmimions, autant me croirais-je prévaricateur, de donner la moindre atteinte aux communions fréquentes, mais ferventes. Les auties déshonorent Jésus-Christ, mais cellesci le glorifient ; e^ comme je dirais aualhème à quiconque approuverait les communions vaines et imparfaites, aussi le dirai-je toujours au libertinage, quand il s'élèvera contre celles qui sanctifient les âmes, et dont le Fils de Dieu tire sa gloire. Qui pourrait dire combien le démon, par ce seul arlifice, a relire de justes des aulels î combien d'é[)0usc3 dû Jésus-Glirisl il a tronbléss dans leurs saintes communications avec l'Epoux céleste ? combien de communions, dont les anges se seraient réjouis dans le ciel, il a coin ac inlerdiles sur la terre ?

Je dis plus : de l'éloignement de la communion le scandale passe, si l'on n'a soin de s'en

■ Muttli., xxiii. 13.

SUR LA C05LMUNI0N.

préserver, jiisqn*^ l'ahandoii et au r<'lranch(v ment do loiit ce (iiii se piatuiiie de pliis saint dansleclirisliaiusiiie; et c'est la seconde remarque do saint Clir.\sostoiiie. Carsiippusj ce principe d'une lunnilil(^ l'einle et mal conçue , quelle consciinence n'eu peul-ou pas tirer, et h (\\\A exercice de la relii^ion une Ame (Idiîile n'estôlle pas Icntt^c île renoncer ? Vous n'Cles pas digne de vous présenter i\ la labh^ de Jésus- Christ (ce sont les paroles de saint Chrysostome) ; cl èles-vous digne d'entrer dans le temple de Dieu? et ôtes-vous digne de prier et d'invoquer Dieu? et ôtcsvous digne d'entendre la parole de Dieu ? et ètcs-vons digne d'être admis à la péuilonce, et au tribunal de la miséricorde de Dieu î et ctes-vous digne de chauler avec l'Eglise les louanges de Dieu ? et êtes-vous digne d'assister au sacrifice qui est offert ;\ Dieu? Il faudra donc par la même raison abandonner tout cela, et que la vue de votre indignité, si j'ose m'cxprimer de la sorte, vous tienne dans une espèce d'excommunication, où vous n'ayez plus de part à tout ce qui s'appelle culte et devoir chrétien : Siim, inquis, indignus communione altaris ; ergo et illa quoque communione qitœ in precibiis est ; enjo et illa quœ in verbo Dei est. Ainsi concluait ce saint docteur; et sans parler des bonnes âmes, dont la simplicité peut être séduite par cette illusion, voilà l'avantage que les libertins en voudraioni remporter. Ils se feraient un plaisir d'étendre à toutes les obligations chrétiennes ces paroles du centenier, expliquées et corrompues selon leur sens : Domine, non sum dignus. Et comme ils s'en servent pour paraître, tout libertins qu'ils sont, humbles et religieux, en ne communiant pas; aussi, i)assant plus loin, se sauraient-ils bon gré d'avoir trouvé moyen de ne paraître jamais dans nos temples par respect, de ne plus prier par respect, de s'affranchir par respect de tous leurs devoirs. Or, c'est là, mes chers auditeurs, le scandale qu'il fallait combattre. Pardonnez-moi, si j'en parle avec ant de véhémencû ; c'est pour l'intérêt de Jé-

sus-Clirist et de sa religion. Que les prélats d ; l'Eglise fassent des lois et des ordonnances poiucorriger les abus de la comimmion, c'est ce qui les regarde, et ce que je respecterai toujours. Que. les prêtres et les pasteurs /les Ames travaillent h y apporter remède, c'est leur ministère, et c'est pour cela que Dieu les a établis. Une les particuliers mêmes y contribuent selon la mesure de la griicc que Dieu leur a donnée, en commençant par eux-mêmes, avant que d'élendre leur zèle sur les atdres, c'est ce (pu m'édifiera. iMais qiie des mondains, que des ()rofanes, aveugles dans les choses de Dieu, que des hommes peut-être sans foi, entreprennent de décider ce qu'il y a de plus important dans la religion, de le régler, d'y mêler leurs erreurs, leur intérêt, leur impiété, c'est ce que je condamnerai toujours, et sur quoi je m'élèverai hautement contre eux. Apnliquons-nous, mos frères ; c'est à vous à qui je parle, prêtres du Dieu vivant et ministres de ses autels, séculiers ou réguliers : appliquons-nous h préparer au Seigneur un peuple parfait. Unis par le lieu de la charité, travaillons à convertir les pécheurs, à perfectionner les justes, à purifier les âmes fidèles, pour les rendre dignes du sacrement de Jésus-Christ. Voilà à quoi nous devons nous employer ; voilà le but que nous devons nous proposer. Car je vous le dis, mes frères, jamais l'Eglise de Dieu ne sera sanctifiée, ni jamais le christianisme ne sera bien réformé, que par le ban usage de la communion. Raisonnons tant qu'il nous plaira; U en faudra toujours revenir à ces adorables paroles du Sauveur : Si vous ne mangez la chair du Fils de l'Homme, vous n'aurez point la vie en vous : Nisi manducave' ritis carnem Filii Hominis, non habebitis vitcim in vobis. Au contraire, si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement : Qui mandacat :ai:ic panem, vivet inœternum; il vivra en ce ajoude par la grâce, et dans l'autre par la gloire, où nous conduise, etc.

t08 SERMON POUR LE PREMIER VENDREDI DE CARÊME.

SERMON POUR LE PREMIER VENDREDI DE CAREME

Page 1