SUR L'AUMONE
ANALYSE
SojET. Quand vous faites l'aum!)ne, ne faites pas sonner de la trompette devant vaut, comme font les hypoeritet dan$\ les synagogues et dans les places publiques, pour être honorés des hommes.
Si le Fils de Dieu condamne ces âmes vaines qui cherchent dans leurs aumônes à se distinguer, c'est encore avec bien plus de raison qu'il doit condamner ces âmes dures qui laissent souffrir les pauvres sans les assister. Car ce désordre est, en effet, plus condamnable que l'autre ; et c'est ce qui m'engage à vous parler en général de l'aumône.
Compliment à Monsieur, frère unique du roi.
Division. On parle assez de rexcellence de l'aumône ; mais on n'aime guère à entendre parler du précepte et de la nécessité de l'aumône : on la regarde comme une œuvre de surérogation : et je dis : 1° que l'aumône n'est point un simple conseil, mais •un précepte; 2" que ce précepte n'est point un commandement vague et indéfini, mais déterminé aune certaine matière; 3°que ce précepte doit être observé avec ordre et selon les règles de la charité. Précepte de l'aumône, première partie ; matière de l'aumône, deuxième partie ; ordre de l'aumône, troisième partie.
Pkehière partie. Il y a un précepte de l'aumône. Preuve : Dieu, au jugement dernier, comme il est expressément marqué dans l'Evangile, condamnera les réprouvés pour n'avoir pas fait l'aumône. Or, Dieu ne réprouvera jamais les hommes pour avoir omis de simples conseils.
Sur quoi est fondé ce précepte de l'aumône ? l'Sur la souveraineté de Dieu; 2* sur l'indigence du pauvre.
l' Souveraineté de Dieu, premier fondement sur quoi est établi le précepte de l'aumône. Dieu est le souverain maître de vo» biens; et par conséquent vous lui en devez le tribut. Or, ce tribut, il ne veut pas le recevoir par lui-même, mais il l'affecte aux pauvres. L'aumône n'est donc pas seulement un devoir de charité à l'égard des pauvres, mais un devoir dedépendance à l'égard de Dieu : et c'est ainsi que nous devons entendre cette parole du Saint-Esprit: Honorez le Seigneur de vos biens. D'où il s'ensuit qu'un riche qui refuse au pauvre l'aumône est un sujet rebelle qui refuse à son souverain le tribut qu'il lui doit.
De là même suivent encore deux autres conséquences. La première, qu'il est essentiel à l'aumône d'être faite dans un senti-, ment d'humilité, puisque c'est un aveu que l'homme fait à Dieu de sa dépendance. Ainsi Abraham, voyant trois pauvres, et se disposant à leur rendre les devoirs de l'hospitalité, commença par adorer Dieu. La seconde conséquence est que l'aumône doit! être proportionnée aux biens et à leur quantité: car Dieu exige de vous ce tribut selon toute l'étendue de votre pouvoir; et ce! n'est point aumône, disait saint Ambroise, que de donner peu lorsqu'on a beaucoup reçu.
Quel est néanmoins le désordre ? c'est qu'on mesure tout, hors l'aumône, sur le pied de ses revenus. On veut être servi,' nourri, vêtu, logé, meublé à proportion de ses biens, et souvent bien au delà. Il n'y a que l'aumône où l'on ne se pique de nulle proportion. Kn sorte que ce sont plus les pauvres mêmes qui fournissent à l'entretien des pauvres, que les riches.
2' Indigence du pauvre, second fondement sur quoi est établi le précepte de l'aumône. Vous êtes obligé de pourvoir aux nécessités des pauvres, par titre de justice et par titre de charité. Titre de justice, ^puisque Dieu ne vous a pas faits riches précisément pour vous-mêmes, mais pour les pauvres. En ne les soulageant pas, vous déshonorez sa providence, et vous autorisez les murmures des pauvres contre elle: craignez la juste vengeance qu'il en saura tirer. Titre de charité : ces pauvres, ce sont nos frères; et comment, dit lebien-aimé disciple, un homme qui voit son frère dans le besoin et qui ne l'assiste pas, peut-il avoir la charité ?
Au reste, ce devoir ne regarde pas seulement l'extrême nécessité des pauvres, mais même les nécessités communes. Autrement, Jésus-Christ, en condamnant un jour tant de réprouvés, ne prendrait pas pour le sujet capital et universel de leur réprobation l'oubli des pauvres. Car y a-t-il tant de riches assez durs pour abandonner un pauvre dans l'extrême nécessité, y a-t-if tant de pauvres dans un tel besoin ?
Malheur à vous, riches, parce que votre opulence a presque toujours l'un de ces deux effets, ou de vous rendre plus avarec-, ou de vous rendre plus sensuels. Deux principes de votre indifférence pour les pauvres.
Deuxième partie. Matière de l'aumône : établir le précepte de l'aumône sans en déterminer la matière, c'est troubler les âmes scrupuleuses, autoriser les âmes dures, et assigner au pauvre sur le riche une dette sans fonds. Quelle est donc la matière de l'aumône ? c'est le superflu des riches. Ainsi l'enseigne saint Paul : Que votre abondance, disait-il aux Corinthiens, supplée à l'indigence des pauvres. Ainsi l'enseignent les Pères : Retenir votre superflu, dit saint Ambroise, c'est un vol. Dieu, ajoute saint Thomas, n'aurait pas partagé les biens en Dieu, si le superflu des uns ne devait être commuiii(]iié aux autres. Et en ce sens, il n'y point proprement de superflu dans le monde : cat c* qui est superflu pour le riche, est le nécessaire du pauvre; et Dieu veut que ce nécessaire lui soit donné, reprend l'Apôtre, pour mettre entre les hommes une bienheureuse égalité. En quoi parait la providence de Dieu et sa miséricorde à l'égard des riches : car s'il leur était permis de garder leur superflu, ce superflu serait un des plus grands obstacles de leur salut.
Mais qu'est-ce que ce superflu ? voilà l'importante question qu'il liml résoudre. Sous ce terme de superflu, la théologie compreuil tout ce qui n'est point nécessaire à l'étal. Mais de là naissent raille prétextes : car, selon les riches, tout ce qu'ils ont est nécessaire à leur état. A quoi je réponds qu'il faut examiner deux choses : l' quel est cet état ; 2" ce qui est nécessaire dans cet état. Quel est cet état ? est-ce un état sans bornes, et qui ne soit fondé (jue sur les vastes idées de votre orgueil et de votre cupidité ? Si cela est, je conviens que vous n'avez point de superflu : mais étant chrétien, peut-on apporter un telle excuse? et si CCS états étaieat autorisés, que devioadrall le précepte de l'uuinônQ ? De plus, quaai votre élut serait tel que vous l'imaginei
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Irelc- (out
i'dp|ip!li' j.i motni (uperflu co qnl vous est non-soulemcnt inutile, mnli mfiine préjuilicinblo ; c'eil-h-r)!r« ce qui %on h ml iijr V»! .|.»r yit'm •nt<, vos diMi luclios, vos plaisirs lionlcux, voi il.^poiise» oxcjssive», vos vanilj» ol voire luxe. Helranctiez cela, et VUII4 iiuriv (lu siiiierflu.
M.iii 110 |.»is-jo |) is iiiiî s.-rvir do co su|)'rnii pour a;,'ran lir mon état ? voici l'écueil cl la piorro de «cand.il.î pour le» rlrlies du sicr'B, Cl) (ii-'sir de sa.,'r-in lir. Voih m; demm \i:t si ci! iHmc esl criniin-l : {'i-muw. im r''p)a>o H «si oui inld'aliord «lu'il fst criininiîl dans un biu'lleior, do.U Ij supjrlla apiiarliciit aux pauvns. ICst-il ('','alcin iiit urimiiiol d iiu loui l'% autres ? non • mais prenez Lfardi' aux ro;iliii)ns r>'r] lises. Jii voix qu'il vou* sjit p'rinis d'aj^rau lir votre liiat, mais selon les lois d.; vulre religion : par exe.iiple, qu'il vous soit permis d'ai^licler celle c'iar^je, si vous cites caj» iblo do l'exercer, et si c'est pour glorilier Dieu et po^r servir le nubile. Je veuxqu'il voas sait pjimis d'a'^raulir votre état, paur (|ue voas vous conleiiie/. dans les liorncî d'une inolestie laisoanahle. et que ce soin de vous agrandir no détruise pas lo précepte de l'aumône. Je veux ipi il vous soil permis d'agrandir votre état, pourvu que vos aumflnes grossissent à proportion, cl que vous posiez pour principe qu'elles l'ont une partie csseniicllo de votre étal.
Ne dites poiiil (juiî vous nwi une famille cl des enfants ii pourvoir : vous ne devez iias pour cela aban donner les mcinlires de Jésus-l'brisl. D'ailleurs, dit saint Augustin, si Dieu vous avait chargé d'une plus nombreuse famille, vous siuriz bien partager vos soins : Or.re'^ardiv. ce pauvre comme un enfmtde surcroît dans votre miison. Ne dites point que les temjn so.it mauvais : s'ils le sont pour vous, combien le sont-ils plus pour les pauvres ? Or, à qui est-ce d'assister ceux qui souffrent le plus, sinon à ceux qui souffrent moins ?
Souvenez-vMus qu'il fiu Ira perdre îï la mort ce suparflu. Souvenez-vous que rien n'engagera plus Dieu à verser sur vous ses bén'diclions temporelles, qti'un saint usage de vos biens en faveur des pauvres.
Tuoisif-.ME pvRTiK. Ordre de l'aumonj. La charilé doit être ordonaée: sans cela, c'est une fausse charité. Il faut donc de l'ordre dans l'aumôaff : 1° par rapport aux pauvres, à qui l'aumône esl due ; 2° par rapport aux riches, à qui l'aumône est commandée.
1° Par rapport aux pauvres, à qui l'aumoneest due. L'aumône, ou du moins la volonté de faire l'aumône, doit être universelle et s'étendre 5 tous les pauvres, puisqu'ils sont tous les mtmbres du m;me corps, qui est Jésus-Christ. Dans 1 ancienne loi m 'me, Dieu voulait qu'on assistât ses ennemis : que faut-il donc miinlenant penser de ces chrétiens qui, jusque dans leurs aumôness> laissant .louvemM- par leurs alTe^tiaas et lears avesioas nilurjlles? Ce n'est pis n'i.ii a):,is q i il n'y adlà-dessus certains é.rards il avoir, et qu'on ne puisse préférer les proches, les domestiques, ceux qui peuvent moins s'aider eux-mêmes, et ceux qui travail'ent plus h la gloire de Dieu et à la sanctification du prochain.
2° Par rapport aux riches, à qui l'aumône est commandée. Cinq rjjles : 1" que l'aumône soit faite d'un bien propre, cl non du biend'aiitrui ; 2- q le l'aumône de justice remi)orte sur laumône de pure charité : j'appelle aumône de justice, piyer aux pauvres ce qui leur a:)parlient, payer de pauvres domestiques, de pauvres artisans, de pauvres marchands; 3" que les aumônes ne soient point jetées au hasard, mais données avec mesure, avec réflexion, avec choix; 4" que les aumônes, pour le bon exemple, soient publiques, quand il est constant et public que vous possj lez de grands biens ; 5° qu'on fasse l'aumône dans le temps où elle peut être utile paur lesilut, sans attendre à la mort ni après la mart. Ce n'est pas que je condamne l'usage d'ordonner des aumônes à la mart ; m lis enPin toutes les aumônes qu'on fera pour vous après votre mort ne vous sauveront pas, gi vous êtes mort dans le piché ; au lieu que vos auraôaes pendant la vie vous attireront des g races de conversion.
Quum ergo faeis eleemos'/nam, noli, tuba tanere ante te, sicut Ay» pocriUe faciunt in synigogis et in oicis, ut hononficenlur ab homi' nibus.
Quand donc vous faites l'aumône, ne faites pas sonner de Is trompette devant vous, comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les places publiques, pour être honorés des hommes. (Saint Matthieu, cha.p.\l, 2.)
Monseigneur *,
Si l'Evangile condamne ces âmes vaines qui corrompent les plus saintes œuvres par une intention criminelle, et qui cherchent dans leurs aumônes h contenter leur orgueil et à se distinguer, c'est encore avec bien plus de raison et plus de rigueur qu'il doit condamner ces aines dures qui laissent impitoyablement souffrir tant de pauvres, et qui les voient presque réduitsaux dernières extrémités, sans se mettre en peine (i^les assister dans leurs misères et de pourvoir à leurs besoins. Car ce désordre n'esf-il pas plus condamnable que l'autre? et que servirait, chrétiens, devons apprendre quelles vues vous devez vous proposer en faisant l'aumône, lorsque vous n'êtes pas môme instruits, ou que vous paraissez au moins dans la pratique si peu persuades du devoir indispensable qui vous engagea la faire?
' .Monsieur, frère unique du roU
B. - ToM. I.
Quand la loi de Dieu ne nous l'ordonnerait pas, faudrait-il une autre loi que les seiilimcnts naturels ? Et voilà, Monseigneur, les heureuse* dispositions que Votre Altosse Royale a reçuev en naissant, et qu'elle a si bien cultivées. Si les princes sont les images de Dieu, et si la misé* ricorde est un des premiers caractères de la D? vinité, je puis dire que nous voyons dans Votre Altesse Koyale les plus beaux traits de cet excellent modèle. Car nous y voyons, Monseigneur, un prince bienfaisant, dont l'inclination prédominante est d'obliger et défaire des grâces: un prince libéral et magnifique, qui prend plaisir à dispenser ses dons, et qui met sa grandeur à les répandre, non moins sur les petits que sur les gra.ids mômes : un prince prévenant et affable qui, par des manières toujours engageantes, par un accueil toujours ouvert et un visage où la douceur est peinte, inspire à ceux qui l'approchent autant de confiance que la pompe de sa cour, l'éclat de sa naissance, la dignité de sa personne, leur impriment de respect et de vénération : un prince charitable et co.npatissant, toujoars prêt à écouter les humbles supplications des affligés, et toujours disposé h [U'cu.l -e en main leur cause et à défen-
SERMON POUR LE PREiMlER VENDREDI DE CARÊME.
drô Icnrs inférôts. Ce ne sont point 1^, Monscigneur.de ces élogesétudiés que la llallcriedonne aux princes, et qui quelquefois expriment plutùl cequ'ils doivent être que cequ'ils sont : je ne dis rien que n'ait dit cent fois avant moi, que ne dise encore tous Icsjours comme moi et ans4 hautement que moi, tout ce peuple qui m'écoute, cl dont vous possédez les cœius. Juste et glorieuse possession, où vous a mainlonu jusqu'il présent et où vous mainlienili-a celle giandeur d'âme (pii parait en tout, celle générosité de sentiments , cette bonté de naturel, tant d'autres qualités que nous admirons, et s'il m'est permis de le dire. Monseigneur, pour ni'accjuiller de mon ministère et [)Our votre édilicatiou, qui ne doivent pas seulement servir à faire de Votre Allcsse Royale un prince selon le cœur des hommes, mais un prince vraiment clirélien, et selon le cœur de Dieu. J'aurai donc l'avantage. Monseigneur, en parlant de l'aumône et du soin des pauvres, d'entrer dans Tos vues et de seconder votre zèle. Les Pères senil'lonl avoir épuisé sur ce sujet leur éloquence ; saint 'Jean Chrysostome ne faisait f»resque pas un (!isri)iirs au peuple, qu'il ne reconnnandût la ch.uilé et la miséricorde chrétienne ; et c'est ce qui le fit appeler le prédicateur de l'aumône. A^ant que de proposer mon dessein, implorons le secours du Ciel, et adressons-nous pour l'obtenir à la Mère de miséricorde, en lui disant : Ave, Maria,
Rien n'est plus ordinaire dans le christianisme que d'entendre parler de l'excellence et des avanta;;es de l'aumône ; mais on n'est guère accoutumé, ou du moins on ne se plait guère à entendre parler du précepte et de la nécessité de l'aumône. Ceux qui ne la font pas n'en ont communément nul scrupule, et ne s'en accusent jamais au tribunal de la pénitence; et ceux qui la font dit saint Jean Chrysoslome, la regardent volontiers comme une œuvre de surérogalion, el non point comme une obligation étroite el rigoureuse. Ils la font, mais au môme temps ils ont une secrète complaisance de faire au-delà de leurs devoirs ; ils se flaltcnt de cette pensée, et ils aiuient à s'y entretenir, soit pour se conserver la hberté de ne pas donner, soit pour s'allribiier tout le mérite de ce qu'ils donnent. C'est néanmoins une vérité incontestable, que la loi de Dieu nous oblige à soulager les pauvres par nos aumônes ; et cette loi, chrétiens, est si sévère, qu'il n'y va pas moins que de notre salut éternel. Dieu ne veut point vous ôter le mérite, de votre charité, quand vous faites
l'aumône ; mais il n'est pas jjisie aussi que vous lui ôliez, ou que vous prétendiez lui ôter le pouvoir qu'il a et qu'il aura toiijoiu'S de vous la commander ; comme il ne vous refuse point l'un, vousne |)Ouvezlui contester l'autre; el pour vous inspirer là-dessus toute la soumission nécessaire, il faut vous bien convaincre de trois choses; en premier lieu, que l'aumône n'est point un simple conseil, mais un précepte : en second lieu, que ce n'est point un counnandement vague et indéfini, mais déterminé à une certaine matière : en troisième lieu, que ce précepte doit être observé avec ordre et selon les règles de la charité. Or voilà le-, trois points qui vont partager ce discours. Je dis donc qu'il y a un précepte de l'aumône ; et mon dessein est de vous faire voir sur quoi il csl fondé ; ce sera la première partie. Je dis qu'il y a une matière affectée et destinée de Dieu pour l'aumône, et je prétends aujourd'hui vous la déterminer ; ce sera la seconde partie. Enfin, je dis qu'il y a mi ordre à garder dans l'aumône, et je veux vous le faire connaître ; ce sera la conclusion. Trois poinis de morale que je vais développer selon les principes les plus communs de la théologie : car ne pensez pas que j'affecte ici une sévérité particulière et outrée. Quand il s'agit d'obligation de conscience, surtout de péché mortel, nous ne devons dire que ce qu'il y a de vrai, et d'inconlislablement vrai. Précepte de l'aumône, matière do l'aumône, ordre de l'aumône : c'est tout le sujet de votre attention.