PREMIÈRE PARTIE
Dans ^quelque obligation que nous puissions être et que nous soyons en effet d'exposer quelquefois notre vie, c'est une vérité incontestable, fondée sur la première loi de la charité , que nous nous devons à nous-mêmes , qu'il ne nous est jamais permis d'exposer notre salut. Or il est évident que nous l'exposons, et par conséquent que nous péchons autant de fois que
? 1 Cor., X, la. - 2 ibij.
SERMON POUR LE DIMANCHE DE LA PREMIÈRE SEMAINE
nous nous cngajïcons témérairement dans la tentation. Je m'explique. Il n'y a personne qui n'ait, et en soi-niôme, et hors de soi-même, des sources de tentations qui lui sont propres » en soi-même, des passions et des habitudes; hors de soi-même, des objets et des occasions, dont il a personnellement à se défendre, et qui sont par rapport h lui des principes de péché. Car on peut très-bien dire de la tentation ce que saint Paul disait de la grâce : que comme il y a une diversité de grûccs et d'inspirations, qui toutes procèdent du môme esprit de sainteté, et dont Dieu, qui opère en nous, se sert, quoique difl'éremment, pour nous convertir et pour nous sauver, aussi il y a une diversité de tentations que le même esprit d'iniquité nous suscite, pour nous corrompre et pour nous perdre. Nous savons assez quel est le faible par où il nous attaque plus communément; et pour peu d'allenlion que nous ayons sur notre conduite, nous distinguons sans peine, non-seulement la tentation qui prédomine en nous, mais les circonstances qui nous la rendent plus dangereuse. Car, selon la remarque de saint Chrysostonie, ce qui est tentation pour l'un, ne l'est pas pour l'autre ; ce qui est occasion de chute pour celui-ci, peut n'être d'aucun danger pour celui-là; et tel ne sera point troublé ni ébranlé des plus grands scandales du monde, qu'une bagatelle, si je l'ose dire, par la disposition particulière où il se trouve, fera malheureusement échouer. Le savoir, et ne pas fuir le danger, c'est ce que j'appelle s'exposer à la tentaiion contre l'ordre de Dieu. Or je prétends qu'un chrétien alors ne doit point attendre de Dieu les secours de grâces préparées pour combattre la lenlation, et pour la vaincre. Je prétends qu'il n'est pas en droit de les demander à Dieu, ni même de les espérer. Je vais plus loin, et je ne crains point d'ajouter que, quand il les demanderait, Dieu, selon le cours de sa providence ordinaire, est expressément déterminé à les lui refuser. Que puis-je dire de plus fort pour faire voir à ces âmes présomptueuses le désordre de leur conduite, et pour les faire rentrer dans les saintes voies de la prudence des justes ?
Non, chrétiens, tout homme qui, témérairement et contre l'ordre de Dieu, s'engage dans la tentation, ne doit point compter sur ces grâces de protection et de défense, sur ces grâces de résistance et de combat, si nécessaires pour nous soutenir. Par quel titre les prétendrait-il, ou les demanderait-il à Dieu? Par titre de justice? ce ne seraient plus des grâces, ce ne seraient plus des dons de Dieu, si Dieu les lui devait. Par titre
de fidélité? Dieu ne les lui a jamais promises. Par litre de miséricorde? il y met par sa présomption un obstacle volontaire, et il se rend absolument indigne des miséricordes divines. Le voilà donc, tandis qu'il demeure dans cet état et qu'il y veut demeurer, sans ressource de la part de Dieu, et privé de tous ses droits à la grâce : j'entends à cette grâce dont parle saint Augustin, et qu'il appelle victorieuse, parce que c'est par elle que nous triom|)hons de la tentation.
Je dis plus : non-seulement l'homme ne peut présumer alors que Dieu lui donnera cette grâce victorieuse, mais il doit môme s'assurer que Dieu ne la lui donnera pas. Pourquoi? parce que Dieu lui-même s'en est ainsi expliqué, et qu'il n'y a point de vérité plus clairement marquée dans l'Ecriture que celle-ci : savoir, que Dieu, pour punir la témérité du pécheur, l'abandonne et le livre à la corruption de ses désirs. Et ne me dites point que Dieu est fidèle, et que la fidéhté de Dieu, selon saint Paul, consiste à ne pas permetti'e que nous soyons jamais tentés au-dessus de nos forces. Dieu est fidèle, j'en conviens ; mais ce sont deux choses bien ditlérentes, de ne pas permettre que nous soyons tentés au-dessus de nos forces, et de nous doD" ner les forces qu'il nous plaît quand nous nous engageons nous-mêmes dans la tentation. L'un n'est point une conséquence de l'autre ; et sans préjudice de sa fidéhté, Dieu peut bien nous refuser ce que nous n'avons nulle raison d'espérer. Il est fidèle dans ses promesses ; mais quand et où nous a-t-il promis de secourir dans la tentation celui qui cherche la tentaiion ? Pour raisonner juste et dans les principes de la foi, il faudrait renverser la proposition, et conclure de la sorte : Dieu est fidèle, il est infaillible dans ses paroles ; donc il abandonnera dans la tentaiion celui qui s'expose à la tentation, puisque sa parole y est expresse, et qu'il nous l'a dit en termes formels. Or la fidélité de Dieu n'est pas moins intéressée à vérifier celte formidable menace : Quiconque aime le péril, y périra : Qui amat periculum, in illo peribit i, qu'à s'acquitter envers nous de cette consolante promesse : Le Seigneur est fidèle, et jauiais iJ ne nous laissera tenter au-delà de notre pouvoir : Fidelis Deus, qui non palietur vos tenlari supra id quodpokstis.
Mais, sans insister davantage sur les promesses de Dieu ou sur ses menaces, je prends la chose en elle-raêine. En vérité, mes chers auditeurs, un homme qui téméraireruent et d'un plein gré s'e.\pose à la tentaiion, qui vo-
t Eccli., lil, 27.
SUU LES TENTATIONS.
lontalrement entretient la cause et le piincipc de lu tentation, a-t-il lionne jijrAce d'iMiplorcr Je secours du ciel cl de l'attendre ? Si c'était l'intérêt de ma gloire, lui peut répondre Dieu, si c'était un devoir de nécessité, si c'était un motif de charité,*si c'était le hasard et une surprise qui vous eût engagé dans ce pas glissant, ma providence ne vous manquerait pas, et je feraisplutot un miracle pour vous maintenir. Et en effet , quand autrefois, pour tenter la vertu des vierges chrétiennes, on les exposait dans des lieux de prostitution et de débauche, la grâce de Dieu les y suivait. Quand les prophètes, pour remplir leur ministère, paraissaient dans les cours des princes idolâtres, la grâce de Dieu les y accompagnait. Quand les solitaires, obéissant h la voix et i\ rins[)iration divine , sortaient de leurs déserts, et entraient dans les villes les plus débordées pour exhorter les peuples à la pénitence, la grâce de Dieu y entrait avec eux. Elle combattait dans eux et pour eux ; elle remportait d'éclatantes et de glorieuses victoires, parce que Dieu lui-même , tuteur et garant de leur salut , les conduisait : ils étaient à l'épreuve de tout. Mais aujourd'hui, par des principes bien différents, vous vous livrez vous-mêmes à tout ce qu'il y a pour vous dans le monde de plus dangereux et de plus propre à vous pervertir. Mais aujourd'hui, pour contenter votre inclination, vous entretenez des sociétés libertines et des amitiés pleines de scandAle, des conversations dont la licence corromprait, si je puis ainsi parler, les anges mêmes. Mais aujourd'hui,, par un engagement, ou de passion, ou de faiblesse, vous souffrez auprès de vous des gens contagieux, démons domestiques, toujours attentifs à vous séduire, et à vous inspirer le poison qu'ils portent dans l'àme. Mais aujourd'hui, pour vous procurer un vain plaisir, vous courez à des spectacles, vous vous trouvez à des assemblées capables de faire sur votrecœur les plus mortelles impressions. Mais aujourd'hui, pour satisfaire une damnable curiosité, vous voulez lire sans distinction les livres les plus profanes, les plus lascifs, les plus impies. Mais aujourd'hui, femme mondaine, par une malheureuse vanité de votre sexe, vousvous piquez de paraître partout, d'être partout applaudie, de voir le monde et d'en être vue, dfthriîlér dans les compagnies, de vous produire avec tout l'avantage et tousles artifices d'un luxe affecté ; et dans une telle disposition, vous vous flattez que Dieu sera votre soutien et votre appui. Or jedis, moi, qu'il retirera son bras, qu'il vous laissera tomber ; et que quand, par des Tues tout humaines , vous sauriez vous garantir
de ce que le monde môme condamne et traite de derniiM- crime, vous ne vous garantirez pas de bien d'autres chutes moins sensibles, mais toujours mortelles par rapport au salut. Je dis que ces grâces sur quoi vous fondez votre es[)érance, n'ont point été destinées de Dieu |)Our vous fortifier en de pareilles conjonctures, et que vous ne les aurez jamais, tandis que vous vivrez dans le désordre où je viens de vous supposer. Voilà ce que j'avance comme une des maximes les plus incontestables et les plus solidement autorisées par les trois grandes règles des mœurs, l'expérience, la raison et la foi ; voilà le point auquel nous devons, vous et moi, nous en tenir dans toute la conduite et le plan de notre vie.
Ah ! mes frères, reprend saint Bernard, s'il était vrai, comme vous voulez vous le persuader, que Dieu de sa part fût toujours également prêt à nous défendre et à combattre pour nous, soit lorsque malgré ses ordres nous nous jetons dans le danger, soit lorsque nous nous trouvons innocemment surpris, il faudrait conclure que les saints auraient pris là-dessus des mesures bien fausses et des précautions bien inutiles. Ces hommes si célèbres par leur sainteté, et que l'on nous propose pour modèles , ces hommes consommés dans la science du salut l'auraient bien mal entendu , si la grâce se donnait indifféremment à celui qui aime la tentation, et à celui qui la craint ; à celui qui l'excite et qui s'y plaît, et à celui qui la fuit. C'est bien en vain qu'ils s'éloignaient du commerce du monde, et qu'ils se tenaient enfermés dans de saintes retraites, si dans le commerce du monde le plus corrompu l'on est également sûr de Dieu et de sa protection toute-puissante.
Pourquoi saint Jérôme avait-il tant d'horreur des pompes du siècle ? pourquoi se troublait-il, comme il le témoigne lui-même, au seul souvenir de ce qu'il avait vu dans Rome ? 11 n'avait qu'à quitter sa solitude, et à retourner dans les mêmes assemblées ; il n'avait qu'à rentrer san crainte dans les mêmes cercles. Pourquoi ca grand maître de la vie spirituelle, ce docteur sage et si éclairé, obligeait-il cette sainte vierge Eustochiura à s'interdire pour jamais certaines libertés, dont on ne se fait point communément de scrupule ? les rendez-vous dérobés, les visites fréquentes, les mots couverts et à double sens, les lettres enjouées et mj stérieuses, les démonstrations de tendresse et les privautés d'une amitié naissante ? Pourquoi, dis-je, lui faisaitil des crimes de toit cela ? pourquoi lui en faisait-il tant appréhender les suites, s'il savait que
SERMON POUR LE DIMANCHE DE LA PREMIÈRE SEMAINE
Dieu nous a tous pourvus d'un préservatif infaillible et d'un remède toujours présent ?
Enfin, quand les Pères de l'Ejjlise invectivaient avec tant de zèle contre les abus et les scandales du Ihéùlre; quand ils défendaient aux fidèles les spectacles, et qu'ils les sommaient en conséquence de leur baptême d'y renoncer, il faudrait regarder ces invectives comme des figures, et des discours si patliétiqucs comme des exagérations. Mais pensez-en, mes chers auditeurs, tout ce qu'il vous plaira, il est difficile que tous les saints se soient trompés ; et quand il s agit de la conscience, j'en croirai toujours les saints , plutôt que le monde et tous les partisans du monde : car les saints parlaient, les saints agissaient par l'Esprit de Dieu : et l'Esprit de Dieu ne fut jamais, ni ne peut jamais être sujet ;\ l'erreur.
Mais allons jusqu'à la source; et pour vous convaincre encore davantage de la vérité que je prêche, lâchons à la découvrir dans son principe. Pourquoi Dieu refusc-t-il sa grâce à un pécheur qui s'expose lui-même à la tentation ? c'est pour l'intérêt et pour l'honneur de sa grâce même ; et la raison qu'en apporte Tertullien est bien naturelle et hien solide : Parce qu'autrement, dit-il, le secours de Dieu deviendrait le fondement et le prétexte de la témérité de l'homme. Voici la pensée de ce Père : Dieu , tout libéral qu'il est, doit ménager ses grâces de telle sorte, que le partage qu'il en fait ne nous soit pas un sujet raisonnable de vivre dans une confiance présomptueuse. Cette proposition est évidente. Or, si je savais que dans les tentations môme où je m'engage contre la volonté de Dieu, Dieu infailliblement me soutiendra, je n'userais plus de nulle circonspection ; je n'aurais plus besoin du don de conseil, ni de la prudence chrétienne. Pourquoi ? parce que je serais aussi invincible et aussi fort en cherchant l'occasion qu'en l'évitant: ainsi la grâce, au lieude me rendre vigilant et humble,mc rendrait lâche et superbe. Que fait donc Dieu? Me voyant prévenu d'une illusion si injurieuse à sa sainteté même, il me prive de sa grâce ; et par \h il justifie sa | providence du reproche qu'on lui pourrait faire, d'autoriser mon libertinage et ma témérité. Et c'est ce que saint Cyprien exprimait admiral)lement par ces belles paroles que je vous prie de remarquer: Itanobis spiritualh forliludo collata est, ut providos facial, non ni prœcipites tueatur. Ne vous y trompez pas , mes frères, et ne pensez pas que cette force spirituelle de la grâce qui doit vaincre la tentation dans nous, ou nous aider à la vaincre, soit aboiidonuce à notre dis-
crétion. Dieu la tient en réserve, mais pour qui? pour les chrétiens sages et prévoyants, et non pas pour les aveugles et les négligents. A qui en fait-il part ? à ces âmes justes, qui se défient de leur faiblesse, et qui s'observent elles-mêmes. Mais pour ces âmes audacieuses et précipitées, qui marchent sans réflexion, bien loin «l'avoir des grâces de choix à leur communiquer, il se fait comme un point de justice de les livrer aux désirs de leur cœur ; et ce châtiment, quoique terrible, est conforme à la nature de leur péché. Car que fait un chrétien, lorsque, par le mouvement et le caprice d'une passion qui le domine, il ne va pas au-devant de la tentation ? écoutez-le. En s'engageant dans la tentation, il tente Dieu môme; et tenter Dieu, c'est un des plus grands désordres dontla créature soit capable, et qui, dans la doctrine des Pères, blesse directement le premier devoir delà religion: Non tenlabis Dominum Deiim tiinm >. Or, ce péché ne peut être mieux puni que par l'abandon de Dieu. Voici comment raisonne sur ce point l'ange de l'école, saint Thomas. Dans le langage de l'Ecriture , nous trouvons, dit ce saint docteur, qu'on peut tenter Dieu en trois manières différentes : premièrement, quand nous lui demandons un miracle sans nécessité ; et c'est ce que firent ces pharisiens dont parle saint Luc : Alii autem tentantes eum, signum de cœlo quœrebant 2. Ils prièrent le Sauveur du monde de leur faire voir un prodige dans l'air : mais pourquoi lui firent-ils cette demande ? pour le tenter. Secondement, quand nous voidons borner la toute-puissance de Dieu ; et c'est ce que Judith reprocha aux habitants de Béthulie, lorsque, assiégés par Holopherne et désespérant du secours d'en-haut, ils étaient prêts à capituler et à se rendre : Qui estis vos qui tentatis Dominum ? constituistis terminos miserationis ejus "^ ? Qui ôtes-vous, leur dit-elle, et comment osezvous tenter le Seigneur, en marquant un tci-me à sa miséricorde et à son pouvoir? Enfin, quand nous sommes de mauvaise foi avec Dieu, et que nous ne tenons pas à son égard une conduite sincère et droite ; c'est ainsi qu'en usèrent les juifs lorsqu'ils présentèrent à Jésus-Christ une pièce de monnaie , et qu'ils le pressèrent de répondre si l'on devait payer le tribut h César : Quid me tentatis, hypocritœ * ? Hypocrites, leur repartit le Sauveur du monde, pourquoi me tentez- vous? Voilà, reprend saint Thomas, ce que c'est que tenter Dieu; voilà les trois espèces de ce péché.
1 Matth., IV, 7, — 5 L'jc, xi, 16. — Judith-, vm, 11. — * M»ttU. xxii, 13;
SUR LES TENTATIONS
Or, un cliriMion qui s'oxposo à la tcnlalion, fondé sur In gi;\ro do Dieu dont il présume, se rend tout i\ la lois coupable de ces trois sortes de péchés. Car d'abord il deuiandc ;\ Dieu uu miracle sans nécessité. Pounpioi ? parce (jiie, ne faisant rien pour se conserver, il veut que Dieu seul le conserve ; et que, n'employant pas la grAce qu'il a, il se promet de la part de Dieu la gr;\ce qu'il n'a pas. La gri\ce ([ii'il a, c'est une gri\ce de fuite : mais il ne veut pas fuir. La grâce qu'il n'a pas, c'est une grAcc de combat : mais comptant néanmoins que Dieu combattra pour lui, il veut affronter le péril, c'est-ii-dire qu'il renverse, ou qu'il voudrait renverser toutes les lois de la Providence. L'ordre naturel est qu'il se retire de l'occasion, puisqu'il le peut ; mais il ne le veut pas; et cependant il veut que Dieu l'y soutienne par un concours extraordinaire, en sorte qu'il n'y périsse pas. N'est-ce pas vouloir un miracle, et le miracle le plus inutile ? Quand Dieu voulut préserver Loth et toute sa famille de l'embrasement de Sodome, et qu'il lui commanda de sortir de cette ville réprouvée , si Loth eût refusé cette condition , s'il eût voulu demeurer au milieu de l'incendie, s'il eût demandé que Dieu le garantît miraculeusement des Oammes, comment eût été reçue une telle prière ? comment eût-elle dû l'être ? Or, voilà ce que nous faisons tous les jours. Nous voulons que, dans des lieux où le feu de l'impureté est allumé de toutes parts. Dieu, par une grâce spéciale, nous mette en état de n'en point ressentir les atteintes. Nous voulons aller partout, entendre tout, voir tout, être de tout, et que Dieu cependant nous couvre de son bouclier, et nous rende invulnérables à tous les traits. Mais Dieu sait bien nous réduire à l'ordre, et confondre notre présomption. Car il nous dit justement, comme il dit à Loth : Nec stes in oinni circa regione i. Eloignez-vous de Sodome et de tous ses environs : renoncez à ce commerce qui vous corrompt, nec stes ; rompez cette société qui vous perd, nec sîes; quittez ce jeu qui vous ruine et de biens et de conscience, nec stes ; sortez de là, et ne tardez pas. Je n'ai point de miracle à faire pour vous ; et dès à présent je consens h votre perte, si, par une sage et prompte retraite, vous ne prévenez le malheur qui vous menace, nec stes in vmni circa regione.
Aussi, clnéliens, prenez garde que le Fils de Dieu, qui pouvait accepter le défi que lui fait dans notre Evangile l'esprit tentateur, qui pouvait, sans risquer, se précipiter du haut du temple,
iCwet., xat, 17,
et charger par \h de confusion son ennemi, se contente de lui opposer cette ()arole : Non lentains Dominuni Dcum tunm ' ; Vous ne tenterez point le Seigneur votre i>ieu. l'oiMVjuoi cela I Ne vous en étoufiez pas, répond saint Augustin; c'est que cet ennemi de notre salid ne doit point être vaincu par un miracle de la loule-puissance de Dieu, mais par la vigilance et la fidélité de l'homme : Quia nonomuipotentia Dei, sedhominis jusiilia superandus crut. A entendre les Pères s'expliquer sur ce point, on dirait qu'ils parlent en pélagiens : cependant toutes leurs propositions sont orthodoxes, parce qu'elles n'excluent pas la grâce, mais seulement le miracle de la grâce; et voilà ce qui a rendu les saints si attentifs sur eux-mêmes, si timides et si réservés. 3Iais nous, mieux instruits des conseils de Dieu que Dieu même, nous portons plus avant notre confiance; car l'esprit de mensonge nous dit : Milte te deorsum ^. Ne crains poini, jette-toi hardiment dans cet abîme, vois cette personne, entretiens celte liaison ; Dieu a commis des anges pour ta sûreté, et liste conduiront dans toutes tes voies : ScrijHîim est, (juin angelis suis manduvit de te K C'est ainsi qu'il nous parle, et nous l'écoutons ; et nous nous persuadons que les anges du ciel viendront en effet à notre secours, je veux dire que les grâces divines descendront sur nous ; et nous fermons ensuite les yeux à tout, pour marcher avec plus d'assurance dans les voies les plus dangereuses, et au lieu de répondre comme Jésus-Christ: Non tentahis, vous ne mettrez point h l'épreuve la toute-puissance de votre Dieu, nous hasardons tout sans hésiter ; nous vou« Ions que Dieu fasse pour nous ce qu'il n'a pas fait pour son Fils; nous lui demandons un miracle qu'il s'est, pour m'exprimer de la sorte, refusé à lui-même.
De plus, et au même temps que le pécheur présomptueux tente Dieu par rapport à sa toutepuissance, il ose encore le tenter par rapport à sa miséricorde; non pas en la bornant comme les prêtres de Béthulie, mais, au contraire, en l'étendant au-delà des bornes où il a plu à Dieu de la renfermer. Car cette miséricorde, dit saint Augustin, n'est que pour ceux qui se trouvent dans la tentation, sans l'avoir voulu ; et nous voulons qu'elle soit encore pour ceux qui donnent entrée à la tentation, qui se familiarisent avec la tentation, qui nourrissent dans eux et qui fomentent la tentation, comme si nous étions maîtres des grâces de Dieu, et qu'il fût en notre pouvoir d'en disposer. Or, qui sommes-nous pour'cela ? Qui estis ros, qui tentatis Dominum *?
' Matth., IT, 7. — ' Ibid,, 6. — ' Ibid. — * Judith., VUI, 11.
SERMON POUR LE DIMANCHE DE LA PREMIÈRE SEMAINE
Etafin, nous tentons Dieu par hypocrisie, lorsque nous implorons sa grAcedans une tentation dont nous craignons d'ôtre délivrés, etd'oiinous refusons de sortir. Dieu peut bien nous répondre ce que Jésus-Ctirist répondit aux juifs : Quid me tentatis hypocritœ^? car nous lui demandons une chose, mais de bouche, tandis qu'au fond et dans le cœur nous en voulons une autre. Nous le prions d'éloigner de nous la tentation, et nous-mêmes, contre sa défense expresse, nous nous en approchons. Nous lui disons : Seigneur, ayez égard à. notre faiblesse, cl sauvez-nous de la violence et (les surprises du tentateur ; et cependant, par une contradiction monstrueuse, nous devenons nos propres tentateurs ; nous en exerçons dans nous-mêmes, comme dit excellemment saint Grégoire, pape, et contre nous-mêmes, le principal et le funeste ministère. N'est-ce pas user de dissimulation avec Dieu ? n'est-ce pas lui insulter ?
Voilà, mes chers auditeurs (permettez-moi de vous appliquer particulièrement cette morale), voilà ce qui vous rendra éternellement inexcusables devant Dieu. Quand on vous reproche vos désordres, vous vous en prenez .\ votre condition, et vous prétendez que la cour où vous vivez est un séjour de tentations, mais de tentations inévitables, mais de tentations insm'montables ; c'est ainsi que vous en parlez, que vous rejetez sur des causes étrangères ce qui vient de vous-mêmes et de votre fonds. Mais il faut une fois justifier Dieu sur un point où sa providence est tant intéressée ; il faut,en détruisant ce vain prétexte, vous obliger à tenir un autre langage, et à reconnaître humblement votre •désordre. Oui , chrétiens, je l'avoue, la cour est un séjour de tentations, et de tentations dont on ne peut presque se préserver, et de tentations où les plus forts succombent; mais pour qui l'est-elle? pour ceux qui n'y sont pas appelés de Dieu, pour ceux qui s'y poussent par ambition, pour ceux qui y entrent par la voie de l'intrigue, pour ceux qui n'y cherchent que l'étabUssement d'une fortune mondaine, pour ceux qui y demeurent contre leur devoir, conire leur profession, contre leur conscience ; pour ceux dont on demande ce qu'ils y font, et pourquoi iLs y sont ; dont on dit : Ils sont ici, et ils devraient être là ; en un mot, pour ceux que l'esprit de Dieu n'y a pas conduits. Etes-vous de ce caractère et de ce nondire? alors, j'en conviens, il est presque infaillible que vous vous y perdrez. CTest un torrent impétueux qui vous emportera; car comment y résisterez-vous,puisque Dieu n'y
} Mattb., zxii. 18,
sera pas avec vous ? Mais ôtes-vous à la cour dans l'ordre de la Providence ; c'est-à-dire, y ôtes-vous entré avec vocation ? y tenez-vous le rang que votre naissance vous y donne ? y faites-vous votre charge? y venez-vous par le choix du prince ? une raison nécessaire et indispensable vous y retient-elle ? Non, chrétiens, les tenUilions de la cour ne sont plus des tentations invincibles pour vous ; car il est de la foi, nonseulement que Dieu vous a préparé des grâces pour les vaincre, mais que les grâces qu'il vous a préparées, sont propres à vous sanctifier aa milieu même de la cour.
Si donc vous vous perdez à la cour, ce n'est point aux tentations de la cour que vous vous en devez prendre ; c'est à vous-mêmes et à votre lâcheté, à votre infidélité, puisque le Saint-Esprit vous le dit en termes formels : Perditio tua, Israël '. Et en effet, n'est-ce |)as à la cour que, malgré les tentations, l'on a pratiqué de tout temps les plus grandes vertus ? n'est-ce pas là qu'on a remporté les plus grandes victoires ? n'est-ce pas là que se sont formés tant de saints? n'est-ce pas là que tant d'autres peuvent se former tous les jours? Dans des ministères aussi pénibles qu'éclatants, être continuellement assiégé d'hommes intéressés, d'honnnes dissimulés, d'hommes passionnés ; passer les jours et les nuits à décider des intérêts d'autrui, à écouter des plaintes, à donner des ordres, à tenir des conseils, à négocier, à délibérer ; tout cela et mille autres soins pris en vue de Dieu, selon le gré de Dieu, n'est-ce pas assez pour vous élever à la plus sublime sainteté ?
Mais quel est souvent le principe du mal ? le voici ; c'est qu'à la cour, où le devoir vous arrête, vous allez bien au-delà du devoir. Car comptezvous parmi vos devoirs tant de mouvements que vous vous donnez, tant d'iulrigucs où vous vous mêlez, tant de desseins que vous vous tracez, tant de chagrins dont vous vous consumez, tant de différends et de querelles que vous vous aLfirez, tant d'agitations d'esprit dont vous vous fatiguez, tant de curiosités dont vous vous repaissez, tant d'affaires où vous vous ingérez, tant de divertissements que vous recherchez? Disons quelque chose de plus particulier, et insistons sur ce point. Comptez-vous parnii vos devoirs tel et tel attachement dont la seiilotuSsion est le nœud, et qu'il faudrait rompj-e ; tant d'asâiduités auprès d'un objet vers qui J'jîîciiuation vous porte, et dont il faudrait vous séparer?
Je ne le puis, dites-vous. Vous ne le pouvez ? Et moi.ie prétends (soaffrez cette expression),