‹ Œuvres complètesChapitre 79 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il s'agit donc, chrétiens, pour entrer d'abord dans la pensée de Jésus-Christ, et dans le point essentiel que j'ai présentement à développer, de bien concevoir ce grand miracle de la conversion du monde et de l'établissement du christianisme, que je regarde , après saint Jérôme, comme le miracle de la foi. Et parce qu'il est indubitable que ce miracle doit être une des plus invincibles preuves que Dieu emploiera contre nous, si jamais il nous réprouve, il faut aujourd'hui, vous et moi, nous en former une idée capable de réveiller dans nos cœurs les plus vifs sentiments de la religion. Le sujet est grand, je le sais; il a épuisé l'éloquence des Pères de l'E-

SERMON POUR LE MEROIEDI DE LA ?nE^S^ÊRr: SEMAINE.

glisc, et il passe toute rétendue de l'esprit de rUoinmc. Mais attachons-nous à l'cxposilion siml>lc et nue que saint Chrysoslonic en a faite dans une de ses homélies. Pour en mieux comprendre la vérité, ju;j:cons-en par ce qu'il nous manjuc ca avoir été la ligure ; je dis par la conversion des Kinivites et par l'eflet prodigieux et miraculeiLX de la prédication de Jonas. Le voici.

Jonas fugitif, mais malgré sa fuite ne pouvant se dérober au pouvoir de Dieu qui l'envoie, confus et touché de rci>cntir, reçoit de la [)art du Scigneiu- un nouvel ordre d'aller à Niuive. Il y va : quoique étranger, quoique inconnu, il y prêche, cl il se dit envoyé de Dieu. Il menace cette grande ville et tous ses habitants d'une deshucLion entière et pi-ochaine. Point d'autre terme que quarante jours, point d'autre preuve de sa prédiction que la prédiction même qu'il fait; et sur sa parole, ce peuple abandonné à tous les vices, ce peuple pour qui, ce semble, il n'y avait plus ni Dieu ni loi, ce peuple indocile aux remontrances et aux leçons de tous les autres prophètes, par un changement de la main du Très-Haut, écoute celui-ci, et l'écoute avec respect, revient à lui-même, et se met en devoir d'apaiser la colère de Dieu, fait la plus austère et la plus exemplaire pénitence ; ni état, ni âge, ni sexe, n'en est excepté ; le roi même, dit l'Ecriture, pour pleurer et pour s'humilier, descend de son trône ; les enfants sont compris dans la loi du jeûne ordonné par le prince; chacun, revêtn du ciUce et couvert de cendres, donne toutes les marques d'une douleur efficace et prompte. Enfin la réformation des mœurs est si générale, que la prophétie s'accomplit à la lettre : Et Ninive subvertetur i ; puisque, selon la belle réflexion de saint Chrysostome, ce n'est plus celle Ninive débordée, que Dieu avait en abomination ; mais une Ninive toute nouvelle et toute sainte, édifiée sur les ruines delà première, et par qui ? par le ministère d'un seul homme qni a parlé, et qui, plein de l'Esprit de Dieu, a sanctifié des milliers d'hommes dont il a brisé les cœurs. Voilà, disait le Fils de Dieu aux juifs incrédules, le miracle qui vous condamnera, et qui confondra votre impénitence : et je dis à tout ce qu'il y a de chrétiens endurcis dans leur libertinage ; Voilà le miracle que le Saint-Esprit TOUS propose comme la figm-e d'un autre miracle encore plus étonnant, encore plus au-dessus de l'homme, encore plus capable de vous convaincre et de vous élever à Dieu. Exoutez-le sans prévention, et vous en conviendrez.

Le miracle de la prédication de Jouas était

un signe pour les juife ; mais en voici mi pour vous, que je re^;arde comme le miracle du christianisme. Heureux si je puis par mes parole* l'imprimer profondément dans vos esprits ! C'est la conversion, non plus d'une ville, ni d'une province, mais d'un monde entier, opérée par la prédicalion de l'Evangile et par la mission d'un. plus grand que Jouas, qui est l'Hommc-Dieu, Jésus-Christ : El ecce plua quam Jonas hic >. Ne supposons poiul qu'il est Dieu, mais oublions-le même pour quelque temps : il ne s'agit poini encore de ce qu'il est, mais de ce qu'il a fait, {^aa.t-il fait ? en deux mots, chrétiens, ce que nous ne comprendrons jamais assez, et ce que nous devrions étcrnellcmentméditer. Donnez-moi gi-ice. Seigneur, pour le mettre ici dans toute sa force par un récit aussi touchant qu'il sera exact et fidèle. Jésus-Christ, fils do Marie, et réputé fils de Joseph, cet homme dont les juifs demandaient s'il n'était pas le fils de cet artisan : Nonne hic est filiusfabri 2 .''enUeprend de changer la face de l'univers, et de purger le monde de l'idolâtrie, de la superstition, de l'erreur, pour y faire régner souverainement la pureté du culte de Dieu. Dessein digne de lui, mais vaste et immense ; et toutefois dessein dont vous allez voir le succès. Pom" cela qui choisit-il ? douze disciples grossiers, ignorants, faibles, imparfaits, mais qu'il rempht tellement de sou Esprit, que dans un jour, dans un moment, il les rend propres à l'exécution de ce grand ouvrage.

En effet, de grossiers, et, poui* user de son expression, de lents à croire qu'ils étaient, par la vertu de cet Esprit qu'il leur euvoie du ciel, il en fait des hommes pleins de zèle et pleins de foi. Après les avoir persuadés, il s'en sert pour persuader les autres. Ces pécheurs, ces hommes faibles, que l'on regardait, dit saint Paul, comme le rebut du monde: tanquam purgmnenta hujus mujid/3, fortifiés de la grâce de l'apostolat, partagent enlie eux la conquête et la réformation du moude. Ils n'ont point d'autres armes (^ue la patience, point d'autres trésors que la pauvreté, point d'autre conseil que la simplicité : et cependant ils triomphent de tout ; ils prêchent des mystères incroyables à la raison humaine, et on les croil ; ils annoncent un Evangile opposé contradictoirement à toutes les inclinations de la nature, et on le reçoit. Us l'annoncent aux grands de la terre, aux doctes et aux prudents du siècle, à des mondains sensuels, voluptueux, et l'on s'y soumet. Ces grands reçoivent la loi de ces pauvres; ce s doctes se laissent convamcrc par ces ignorants ; ces volupteux et ces sensuels

l Matth.. xu 41. — ' Ibid., zui, W. — > L C«r., ir, JU,

SUR LA RELIGION CIIIlftTIENNE.

iS5

se font insîruirc par ces nouveaux préilicatciirs de h croix, et se chargent du joug de la niorlifîrafion et de la pc^nitence. De tout cela se forme une clirétienti^ si sainte, si pure, si distinguée pur toide les vertus, que le paganisme môinc se trouve forcé de l'admirer.

Ce n'est [)as tout ; et ce que j'ajoute vous doit encore paraître plus surprenant. Car à peine la toi publiée par ces douze apôtres a-t-ellc commeno! ù se répandre, qu'elle se .voit attacpiéc de mille ennemis. Toutes les puissances de la terre s'élèvent contre elle. Un Dioctétien, le maître du monde, veut l'anéantir, et s'en fait nn point de politique : mais malgré lui, malgré les plus violents efTorts de tant d'autres persécuteurs du nom chrétien, elle s'établit si solidement, cette foi, que rien ne peut plus l'ébranler. Des millions de martyrs la défendent jusqucs à l'effusion de leur sang; des gens de toutes les conditions font gloire d'en être les victimes, et de s'immoler pour elle ; des vierges sans nombre, dans un corps teudre et délicat, lui rendent le même témoignage, et souffrent avec joie les tourments les plus cruels. Elle s'étend, elle se multiplie, non-seulement dans la Judée où elle a pris naissance, mais jusques aux extrémités de la terre, oii dès le temps de saint Jérôme (c'est lui-même qui le remarque comme une espèce de prodige); le nom de Jésus-Christ était déjà révéré et adoré, non-seulement parmi les peuples barbares, mais parmi les nations les plus polies ; dans Rome, où la religion d'un Dieu crucifié se trouve bientôt la religion dominante ; dans le palais des Césars , où Dieu, pour l'affermissement de son Eglise, au milieu de l'iniquité, suscite les plus fervents chrétiens; enfin, observez ceci, dans le plus éclairé de tous les siècles, dans le siècle d'Auguste, que Dieu choisit pour marquer encore davantage le caractère de cette loi, qui seule devait surmonter toute la prétendue sagesse de Fhomme et tout l'orgueil de sa raison.

Avouons-le, mes chers auditeurs, avec saint Cbrysostome : quand la religion chrétienne, dès son berceau, aurait trouvé dans le monde toute la faveur et tout l'appui nécessaire ; quand elle serait née dans le calme, par mille autres endroits elle ne laisserait pas d'être toujours l'œuvre de Dieu. Mais qu'elle se soit établie dans les persécutions, ou plutôt par les persécutions, et qu'il soit vi-ai qu'elle n'a jamais été plus floris. santé que lorsqu'elle a été plus violemment combattue ; que le sang de ses disciples, inhumainement répandu, ait été, comme parle un Père, le germe de sa fécondité; que plus il en

l)éris.sait par le fer et par le feu, plus elle en ait formé par l'Evangile ; quii la cruauté cxf^rcée sur les uns ait servi d'attrait aux autres pour les appeler, et qu'à la lettre, rcx|»rftssion de Tertiillieii se soit vérifiée : In chrhlianis nutlclitas ilh'cehra est ser.lœ ; que, sans rien faiic autre chose que de voir ses merabres souffrir et mourir, ce grand corps du christianisme ait eu de si prompts et de si mei-veilleux accroissements : ah! mes frères, c'est un de ces prodiges où il faut que la prudence humaine s'humilie, et qu'elle fasse hommage à la puissance de Dieu. Voilà néanmoins ce que nous voyons; et c'est la merveille subsistante dont nous sommes témoins nous-mêmes, et que nous avons devant les yeux. Car nous voyons, malgré l'enfer, le monde devenu chrétien, et soumis au culte de cet Homme-Dieu, dont le juif s'est scandalisé, et dont le gentil s'est moqué. Voilà ce que le Soigneur a fait : A Domino factum est istud, et est mirabile in oculh nostris *.

Et afin que cette merveille fît encore sur nous une plus vive impression, le môme Seigneur l'a renouvelée dans les derniers siècles de l'Eglise. Vous le savez : un François-Xavier, seul et sans antre secours que celui de la parole et de la vérité qu'il prêchait, a converti dans l'Orient tout un nouveau monde. C'étaient des païens et des idolâtres ; et il leur a persuadé la même foi, et il les a formés à la même sainteté de vie, et il leur a inspiré la même ardeur pour le martyre, et il a fait voir dans eux tout ce qu'on a vu de plus héroïque et de plus grand dans cet ancien christianisme, si parfait et si vénérable. Et comment l'a-t-il fait? parles mêmes moyens, malgré les mômes obstacles, avec les mêmes succès : comme si Dieu eût pris plaisir à reproduire dans ce successeur des apôtres ce que sa main toute-puissante avait opéré parle ministère des apôtres mêmes, et qu'il eût voulu, par ces exemples présents, nous rendre plus croyable tout ce que nous avons entendu des siècles passés.

Or, je soutiens, mes chers auditeurs, qu'après cela nous n'avons plus droit de demander à Dieu des miracles, et qne nous sommes plus infidèles que les pharisiens, si nous avons la présomption de dire comme eux: Volumus signum videre. Pourquoi ? Parce qu'il est constant que cette conversion du monde, telle que je l'ai représentée, quoique très-imparfaitement, esten effet un perpétuel miracle. Sur quoi il y a trois réflexions à faire, ou trois circonstances à remarquer : miracle qui surpasse sans contredit

' Fsalm., cxTit, 2i.

SERMON POUR LE MEnCUEm W l\ PREMIERR SEMAINE.

tous les autres miracles ; miracle qui présuppose nécessairement tous les autres miracles ; miracle qui, dans l'ordre des desseins île Dieu, justifie tous les autres miracles. El par une triste conséquence, mais inévitable, miracle qui nous rend digues de tous les châtiments de Dieu, s'il ne sert jtas à notre propre instruction et à notre conversion. Mon Dieu, que n'ai-je une do ces langues de feu qui descendirent sur les apôtres, et que ne suis-je rempli du même esprit, pour graver une aussi grande vérité que celle -là dans tous les cœurs?

Oui, chrétiens, la conversion du monde est un miracle perpétuel, que jamais l'infidélité ne détruira. Ainsi a-t-elle été regardée de tous les Pères, et en particulier de saint Augustin, dont le jugement peut bien nous servir ici de règle. Car c'est par là que ce grand homme fermait la bouche aux païens, quand il leur disait : Puisque vous vous opiniàtrez à ne vouloir pas croire les autres miracles, qui sont pour nous des preuves incontestables de notre foi, au moins confessez donc que dans votre système il y en a un dont vous êtes obligés de convenir : c'est le monde converti à Jésus-Christ sans aucun miracle. Car cela même qui n'est pas, et qui n'a pu être, ce serait le miracle des miracles. Et à quoi donc, poursuivait saint Augustin, attribueronsnous ce grand ouvrage de la sanctification du monde par la loi chrétienne, si nous n'avons recom's à la vertu infinie de Dieu ? Ce n'est point aux talents de l'esprit, ni à l'éloquence, que la gloire en est due : car, quand les apôtres auraient été aussi éloquents et aussi savants qu'ils l'étaient peu, on sait assez ce que peut l'éloquence et la science humaine; ou plutôt, on ne sait que trop combien l'une et l'autre est faible quand il est question deréforraerles mœurs; et l'exemple d'un Platon, qui jamais, avec tout le crédit et toute l'estime que lui donnait dans le monde sa philosophie, n'a pu engager une seule bourgade à vivre selon ses maximes et à se gouverner selon ses lois, montre bien que saint Pierre agissait par de plus hauts principes, quand il réduisait les provinces et les royaumes sous l'obéissance de l'Evangile. Ce n'est point par la force ni par la violence que la foi a été plantée : car le premier avis que reçurent les disciples de Jésus- Christ, ce fut qu'on les envoyait comme des agneaux au milieu des loups: Ecce ego mitto vos sicut agnos inter lupos ' ; et ils le comprirent si bien, que, sans faire nulle résistance, ils se laissèrent égorger comme d'innocentes victimes. Le mahométisme s'est établi par les conquêtes et par

; } Luc, X, >»

les armes ; l'hérésie, par la rébellion contre les puissances léj,àtimes ; la loi de Jésus-Christ seule, par la patience et par l'huniililé. Ce n'est point la douceur de cette loi, ni le relfichement de sa morale, qui fut le principe d'un tel progrès : car celte loi, toute raisonnable qu'elle est, n'a rien que d'humiliant pour l'esprit et de mortifiant pour le corps. On conçoit comment sans miracle je paganisme a eu cours dans le monde, parce qu'il favorisait ouvertement toutes les passions, qu'il autorisait tous les vices, et qu'il n'est rien de plus naturel à l'homme que de suivre ce parti : mais ce qu'on ne conçoit pas, c'est qu'une loi qui nous ordonne d'aimer nos ennemis, et de nous haïr nous-mêmes, ait h-ouvé tant de partisans. Ce n'est point reffel du caprice : car jamais le caprice, quelque aveuglé qu'il puisse être, n'a porté les hommes à s'interdire la vengeance, à renoncer aux plaisirs des sens, et à crucifier leur chair. Que s'ensuit-il de là ? je le répète : qu'il n'y a qu'un Dieu, mais un Dieu aussi puissant que le nôtre, qui ait pu conduire si heureusement une pareille entreprise et la faire réussir ; et que Jésus-Christ, l'oracle de la vérité, a donc eu sujet de conclure, quoiqu'il parlût en sa faveur : A Domino factum est isludy c'est l'œuvre du Seigneur ; et le doigt de Dieu est là : Et est mirabile in oculis nostris.

Ce n'est pas assez : j'ai dit que ce miracle surpassait tous les autres miracles. En pouvonsnous douter ? et si, dans la pensée de saint Grégoire, pape, la conversion particulière d'un pécheur invétéré coûte plus à Dieu, et est en ce sens plus miraculeuse que la résurrection d'un mort, qu'est-ce que la conversion de tant de peuples, élevés et comme enracinés dans l'idolûtrie? Rendons cette comparaison plus sensible. Il y a encore dans le monde, je dis dans le monde chrétien, des hommes sans religion. Vous en connaissez : des athées de créance et de mœurs, tellement confirmés dans leurs désordres, qu'à peine tous les miracles suffi- , raient pour les en retirer. Peut-être n'avezvous avec eux que trop de commerce. Quel effort du bras de Dieu, et quel miracle n'at-il donc pas fallu, pour gagner à Jésus-Christ un nombre presque infini, ne disons pas de semblables libertins, mais encore de plus obstinés et de plus inconvertibles, dont le changement également prompt et sincère a toutefois été la gloire et l'honneur du christianisme ? Que diriez-vous (ceci va donner jour à ma pensée, et vous convaincre de ce que j'appelle miracle au-dessus du miracle même), que diriez-voua si} par la vertu de la parole que je vous prêche.

V<]1\ L\ «V:i.îOION OIÎUr.TlKNNF,.

ÎM

imile c^a iiii|»îo:i, dont \0!»sri*espiVez pliisWt'SDiiiiais aucun retour, se ronvortissait né.uunoins en votre présence, on sorlo (pie, renon(,;iiU à sou libertinage, il se iliVIaràt tout ;\ eoiip et haiiteiiieutclu(4ien, elqu'enellelil couiuiençàt ;\ Nivre eu cluéliou ? Que diriez-vous si, toujours iutlexible depuis de longues années, il sortait aujourd'hui de cet auditoire pénétré d'une sainte componction, résolu à réparer par une liiunble péuilence le scamlale de son inipiiHé ? y auiait-il miracle qui vous touchât davantage? Or, je vous dis que ce miracle, dont vous seriez encore |)lus ^urpris que touchés, estjusteinentcequ'ou a vu mille et mille lois dans le christianisme ; et qu'un des triomphes les plus ordinaires de noire religion a été de soumettre ces esprits tiers, ces esprits durs et opiuiàtres,deles faire rentrer dans la voie de Dieu, et de les rendre soupleseidociles commedesenfanls; que c'est parla qu'elle a comiîiencé, et que, malgré toutes les puissances d'^s ténèbres, elle nous en donne encore de nos jours d'illustres exemples, quand il plaît au Seigneur, dont la main n'est pas raccourcie, d'ouvrir les trésors de sa grâce, et de les ré()an(lresur ces vases de miséricorde qu'il a prédeslinés pour sa gloire. Exemples récents que nous avons vus, et que nous avons admirés. En cela seul n'en dis-je pas plus que si j'entrais dans le détail de tant de miracles qui composent nos histoires saintes, et que nous trouvons autorisés par la tradition la plus constante ?

J'ai ajouté, et ceci me paraît encore plus fort, que ce miracle présupposait nécessairement tous les autres miracles. Car enfin, demande saint Chrysostome, et après lui le docteur angélique saint Thomas, dans sa Somme contre les gentils, quel autre motif que les miracles dont ils étaient eux-mêmes témoinsoculaires,putengagerlespremiers sectateurs du christianisme à embrasser une loi odieuse selon le monde, et contraire au sang et à la nature? Julien l'Apostat condamnait les apôtres de légèreté et de trop de crédulité, prétendant que sans raison ils s'étaient attachés au Fils de Dieu : mais pour en juger de la sorte, répond saint Chrysostome, ne fallait-il pas être impie comme Julien ? Car, poursuit ce Père, était-ce légèreté de suivre un homme qui, pour gage de ses promesses, guérissait devant eux les aveugles-nés, et rendait la vie aux morts de quatre jours? Aussi défiants et aussi intéressés qu'ils relaient et que l'Evangile nous l'apprend, auraient-ils tout quitté pour Jésus-Christ, s'ils n'eussent été persuadés de ses miracles? et pouvaient-ils les voir, et se défendre de croire en lui ? Après l'avoir abandonné dans sa passion, B. — ToM. I,

a|)iès s'éle scandalisés de lui jusqu'à le renoncer, se seraient-ils ralliés etdécluréscn sa faveur plus hautement <{ue jamais, si le miraele au-» llun'ique d(; sa résiuiectiou ^n'avait, comme parle saint Jérôme, ressuscité leur foi? Auraientils pris plaisir à se laisser emprisonner, tourmenter, crucifier, pour être les confesseurs et les martyrs de cette résurrection glorieuse, si l'évidence d'un tel miracle n'avait dissipé tous leurs doiiles ?

Par où saint Paul, dans un moment, fut-il transformé de persé'Mileur de l'Eghse en prédicateur de l'Evangile ? Ce muaele ()ut-il se faire sans un autre miracle ? ei jamais ce zélé dé fenseur du judaïsme, jamais cet homme ^. passionné pour les traditions de ses pères, en eùt-il été le déserteur pour devenir le disciple d'une secte dont il avait entrepris la ruine, si Dieu tout h coup le ren\ersanl |)ar terre et le remplissant d'effroi sur le chemin de. Damas, n'eût formé en lui un cœir nouveau ? Ne confessait-il pas lui-môme (ians les sjnagogues qu'il avait été obligé de se eoiiveiti)', pour n'être pas rebelle à la lumière d ni il s'était vu investi, et à la voix foudroyante jii'il avait entendue : Saule, Saule, quid me pei seijueris ^ ? Et n'est-ce pas de là qu'il conçut un désir si ardent de se sacrifier et de souftrir pour la gloire de ce Jésus, dont il avait été l'ennemi ? i'^tait-ce simplicité ? était-ce prévention ? étaii-ce intérêt du monde ? Mais n'est-il pas certain que saint Paul se trouvait dans des dispositions toutes contraires, et que, ne respirant alors que sang et que carnage, il ne pouvait être arraché à l'anciciuie loi, dont il était un des plus fermes appuis, ni gagné à la loi nouvelle, qu'il voulaii ..iétruire, par un moindre effort que l'effort miraculeux et divin qui le terrassa el qui l'emporta ?

On est étonné quand on lit de saint Pierre que, dès la première fois (|a'il prêcha aux juifs, après la descente du ^' àiit-Esprit, il convertit trois mille hommes à la [)i. Mais en laut-il être surpris ? dit saint Augusl.ia. Oii voyait un pêcheur, jusque-là sans au lie connaissance que celle de son art, explicjier en maitre les plus hauts mystères du ro}iiume de Dieu ; parler toutes sortes de langues, et, par un prodige inouï, se faire entendre tout à la fois à autant de nations qu'une graraie cérémonie en avait assemblé à Jérusalem de ions les pays du monde. Miracle rapporté par s iiiit Luc, et rapporté d^ns un temps où l'évangcii le n'eût pas eu le froiiw^ de le publier, si la eh. ...j ifcûtélé eo.ibtamment vraie, puisqu'il aurait tw coiilre lui, iioa p«s uû

' Act., XXII, 7.

SERMON POUR LE MERCREDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE

ni ânw témoins, mais foa!e la t«rfc ; puisqu'un millioR de juifs conlemporains auraient pu découvrir la fausseté, et le démentir ; puisque son imposture lui eût fait perdre toute créanre, et qu'elle n'cùtscrvi qu'h décrier la religion luénie dont il voulait faire connaître rexcelleuce et la sainteté. Supposé, dis-je, ce miracle, csl-il étonnant que tant de juifs se soient alors convertis ; et n'esl-il pas plus surprenant, au contraire, qu'il y en eût encore d'assez entêtés et d'assez aveugles pour demeurer dans leur incrédulité?

On a peine h comprendre les conversions extraordinaires et presque sans nombre qu'opérait saint Paul parmi les gentils : mais en pièchant aux gentils, n'ajoutait-il pas toujours à la parole qu'il leur portait d'insignes miracles, comme la marque et le sceau de son apostolat ? N'est-ce pas ainsi qu'il le témoignait lui-même, écrivant à ceux de Corinthe ? et ne les priait-il pas de se souvenir des œuvres merveilleuses qu'il avait faites au milieu d'eux ? Si tous ces miracles eussent été supposés, leur eût-il parlé de la sorte ? en eût-il eu l'assurance ? se serait-il adressé à eux-mêmes? en eût-il appelé h leur propre témoignage ? et, par une telle supposition, se fût-il exposé à décréditer son ministère, et à détruire ce qu'il voulait établir ?

Vous me demandez ce qui attachait si étroitement saint Augustin à l'Eglise catholique. N'a-t- 11 pas avoué que c'étaient en partie les miracles ; et lui en fallait-il d'autres que ceux qu'il avait vus lui-même? En fallait-il d'autres que ce fameux miracle arrivé de son temps 5 Carthage, dans la personne d'un chrétien subitementet surnalurellement guéri par l'intercession de saint Etienne, dont ce grand saint proteste avoir été spectateur, et dont il nous a laissé, au livre de la Cité de DieUy la description la plus exacte ? Quand il n'eût eu jusque-là qu'une foi chancelante, cela seul ne devait-il pas l'alTermir pour jamais ? Dirons-nous que saint Augustin était un esprit faible, qui croyait voir ce qu'il ne voyait pas ? dirons-nous que c'était un imposteur qui, par un récit fabuleux, se plaisait à tromper le monde ? Mais puisque ni l'un ni l'autre n'est soutenable, ne concluerous-nous pas plutôt, avec Vincent de Lérins, que comme les miracles de notre religif n ont servi à la conversion du monde, aussi la conversion du monde est ellemême une des preuves les plus infaillibles des miracles de notre religion ?

Et c'est ici, chrétiens, que nous ne pouvons Tissez admirer la sagesse et la providence de notre Dieu, qui n'a pas voulu nous obliger à aoire des mystères au-dessus de la raison, sans

avoir fait li»t-mém»i pour non«> des rnif ac les »iidessus de la nattrre. Car à notre égard cetic inversion du monde, fondée sur tant de miracles, non-seulement est un miracle éternel, mais un miracle qui justifie tous les autres miracles, dont il n'est que la suite et l'effet. Après quoi nous pouvons bien dire à Dieu, comme Richard de Saint-Victor : Domine, si error est quem credimus , a te decepti sumus : Oui, mon Dieu, si nous étions dans l'erreur, nous aurions droit de vous imputer nos erreurs ; et tout Dieu que vous êtes, nous pounions vous rendre responsable de nos égarements. Pourquoi ? Voici la raison qu'il en apportait : Quoniam iissignis prœdita est isla religio, quce uouuisi a te esse potueruiit :Vcïvcù que cette religion où nous vivons, sans parler de sa sainteté et de son irrépréhensible pureté, est confiiTnée par des miracles qu'on ne peut attribuer à nul autre qu'à vous. Il est vrai, mes frères ; mais ce sont aussi ces miracles qui nous confondront au jugement de Dieu ; ce sera surtout le grand miracle de la conversion du monde h la foi de Jésus-Christ. Ces païens, ces idoIAh-es devenus fidèles, s'élèveront contre nous, et deviendront nos accusateurs : Viri Ainivitœsurgent in judicio ; et que diront-ils pour notre condamnation ? u!i ! chrétiens, que ne diront-ils pas, et que ne devons-nous pas nous dire à nousmêmes? En eflot, pour peu de justice que nous nous fassions, il nous doit être, je ne dis pas bien hunlcux, mais bien terrible devant Dieu, que cette foi ait fait paraître dans le monde une vertu si admirable, et qu'elle soit maintenant si languissante et si oisive parmi nous ; qu'elle ait produit, dans le paganisme le plus aveugle et le plus corrompu, tant de sainteté, et qu'elle soit peut-être encore à produire dans nous le moindre changement de vie, le moindre retour à Dieu, le moindre renoncement au péché. S'il nous reste un rayon de lumière, ce qui doit nous faire trembler, n'est-ce pas que cette foi ait eu la force de s'établir par toute la terre avec des succès si prodigieux, et qu'elle ne soit pas encore bien établie dans nos cœurs? Nous la confessons de bouche, nous en donnons des marques au dehors, nous sommes chrétiens do cérémonies et de culte; mais le sommes-nous de cœur et d'esprit? Or, c'est néanmoins dans le cœur que doit particulièrement résider notre foi, pour passer de là dans nos mains, et pour animer toutes nos œuvres.

Quel reproche contre nous, si nous n'avons pas entièrement étouffé tous les sentiments de la grâce ; quel reproche, que cette foi ait surmonté toutes les puissances humaines conjurées

SDK I.V RKLIGION CHRÉTIENNE.

contre ello, et qu'elle n'ait pns encore surmonté tlans nous île vains obstacles qui s'opposent à uotrc conversion '/Car qu'est-ce qui nous arrôle? .une folle passion, un intérêt sorilide, un [)oint d'iioiuteur, ini [)Iaisir passager, des difficultés que notre iinaf^inalion grossit, et (pie notre loi, toute victorieuse (pi'eile est, ne peut vaincre ? Quel sujet de condamnation, si je veux devant Dieu leconsidérer dans l'ainertuine démon {\ine, que cette foi se soit soutenue, et même (pi'elle se soit forliliée au milieu des persécutions les plus sanglantes, et que je la fasse tous les jom*s céder à de prétendues persécutions que le monJe lui suscite dans ma personne, c'est-;Vdirc h une parole, à une raillerie, à un respect humain, ou plutôt i\ ma propre lâcheté ? Car voil;\ mon désordre et ma confusion: si j'avais le courage de me déclarer, et de me mettre au-dessus du monde, il y a des années entières que je serais ;\ Dieu ; mais parce <iue je crains le monde, et (pie je ne puis me résoudre à lui déplaire, j'en demeure Ih, et, malgré moi-même, je retiens ma foi captive dans l'esclavage du péché.

Ah ! mou Dieu, que vous répondrai-je quand vous me ferez voir que cette foi, qui a confondu toutes les erreurs de l'idolâtrie et de la superstition, n'a pu détruire dans mon esprit je ne sais combien de faux principes et de maximes dont je suis préoccupé ? Comment me justifierai-je, quand vous me ferez voir que cette foi qui a soumis l'orgueil des Césars à l'humilité de la croix, n'a pu déraciner de mon cœur une vanité mondaine, uneambilion secrète, un amour de moimême qui m'a perdu ? enfin, que vous dirai-je, quand vous me ferez voir que cette foi, qui a sanctifié le monde, n'a pu sanctifier un certain petit monde qui règne dans moi, et qui m'est bien plus pernicieux que le grand monde qui m'environne et qui est hors de moi ? Aurai-je de quoi soutenir le poids de ces accusations ? m'en déchargerai-je sur vous. Seigneur ? m'en prendrai-je à la foi même ? dirai-je qu'elle n'a pas fait assez d'impression sur moi, et que je n'en étais point assez persuadé pour en être touché ? Ah ! chrétiens, peut-être notre infidélité va-t-elle maintenant jusqu'à vouloir s'autoriser de ce prétexte ; mais c'est ce même prétexte qui nous rendra plus condamnables : car Dieu rious représentera l'infidélité où nous serons tombés, comme un prodige que nous aurons opposé au miracle de la foi ; prodige qui ne vient plus de Dieu, mais de nous, et dont j'ai à vous parler dans la seconde partie.

DEUXn>.Mi<: l'AIlTlE.

Etre infidèle, sans avoir jamais eu nulle con"naissance de la foi, c'est im état qui, tout funeste et tout déplorable qu'il est, n'a rien, à le bien prendre, de surprenant ni de prodigieux. Ainsi, dit saint Chrysostome, l'infidélité dans un païen peut être un aveuglement, et un aveuglement criminel ; mais on ne peut pas toujours dire que cet aveuglement, même criminel, soit un prodige. 11 faut donc, pour bien concevoir le prodige de l'infidélité, se le représenter dans un chrétien qui, selon les divers désordres auxquels il se laisse malheureusement entraîner, ou renonce à sa foi, ou corrompt sa loi, ou dément et contredit sa foi : renonce à sa foi, par un libertinage de créance, qui lui en fait secouer le joug, et qui se forme peu à peu dans son esprit ; corrompt sa foi, par un attachement secret ou déclaré aux erreurs qui la combattent, mais particulièrement à l'hérésie et au schisme, qui en détruisent l'unité, et par conséquent la pureté et l'intégrité ; dément et contredit sa foi, par un dérèglement de mœurs qui la déshonore, et par une vie licencieuse qui en est l'opprobre et le scandale. Trois désordres qui, dans un chrétien perverti, ont je ne sais quoi de monstrueux, et que j'appelle pour cela non plus simples désordres, mais prodiges de désordres. Trois états où même, à ne considérer que ce qui peut et ce qui doit passer pour prodige évident, l'homme fournit à Dieu des titres invincibles pour le condamner. Appliquez-vous à ces trois pensées.

Car, pour commencer par ce qu'il y a de plus scandaleux, je veux dire par ce liberlinage de créance dont on se fait une habitude, et qui consiste à renoncer la foi, n'est-il pas étonnant, mes chers auditeurs, de voir des hommes nés chrétiens, et se piquant partout ailleurs d'habileté et de prudence, devenir impies sans savoir pourquoi, et secouer intérieurement le joug de la foi, sans en pouvoir apporter une raison, je ne dis pas absolument solide et convaincante, mais capable de les satisfaire eux-mêmes ? Cette foi dont par le baptême ils ont reçu le caractère, et en vertu de laquelle ils portent le nom de chrétiens ; cette foi si nécessaire, supposé qu'elle soit vraie, et à quoi ils conviennent eux-mêmes que le salut est attaché ; cette foi par qui seule, comme ils ne l'ignorent pas, ils peuvent espérer de trouver grâce devant Dieu , s'il y a grâce à espérer pour eux ; celte foi sur laquelle ils avouent qu'ils seront jugés, si jamais ils le doivent être : n'est-il pas, dis-je, inconcevable qu'ils l'abaudonnent, comment? en aveugles et en in-

SERMON POUR LK MERCREDI OE LA PREMIERE SEMAINE

sensés, sans examen, sans connaissance de cause, par emportenient, par passion, par légèreté, par caprice, par une vaine oslcnlalion, par un allachenicnt honteux h de sales et infinies |)laisirs ; se conduisant avec moins de sagesse (jue des enfants, dans une alïaire où néanmoins il s'agit du plus grand intérêt, puisqu'il y va de leur sort éleruel. Cela se peut-il comprendre? Telle est cependant la Irisle disposition où sont aujourd'luii prescpie tous les liberlins du siècle. Observez-les, et dans ce portrait vous les reconnaîtrez.

Car enfin qu'un d'eux, après une mûre délibération, a[)rès une longue élude, toutes choses considérées et pesées dans une juste balance autant qu'il lui est possible, se déterminât à quitter le parti de la foi, je déplorerais son malheur, et je l'envisagerais comme la [)lus terrible vengeance que Dieu pût exercer sur lui, puisque, selon l'Ecriture, Dieu ne punit jamais avec plus de sévérité que lorsqu'il permet que le cœur de l'homme tombe dans l'aveuglement : Excœca cor populi hujus 1. Mais après tout, il n'y aurait rien en cela de prodigieux. Et en effet, jusque dans son aveuglement il y aurait quelque reste de bonne foi qui le rendrait, sinon pardonnable, au moins digne de compassion. Mais ceux à qui je parle (et dans ce nombre je comprends la plupart des impies du siècle), au milieu de qui et avec qui nous vivons, savent assez que ce n'est point par là qu'ils sont parvenus au comble du libertinage, et que le parti qu'ils ont pris de renoncer à la foi n'a point été de leur part une résolution concertée de la manière que je l'entends. En quoi d'ailleurs (souffrez que je fasse ici cette remarque), tout criminels et tout inexcusables qu'ils sont devant Dieu, je ne. laisse pas aussi de trouver pour eux une ressource et connne une espèce de consolation, puisque au moins est-il certain qu'on revient plus aisément d'un libertinage sans principes, que d'un autre dont on s'est fait par de faux raisonnements une opinion particulière et une irréligion positive et consommée. Quoi qu'il en soit, l'infidélité que j'attaque, et qui me semble la plus commune, ne peut disconvenir qu'elle n'ait ce faible d'ôUe évidemment téméraire et sans preuves. Car demandez à un libertin pourquoi il a cessé de croire ce qu'il croyait autrefois; et vous verrez si, dans tout ce qu'il allègue pour sa défense, il y a seulement quelque apparence de solidité. Demandez- lui si c'est h force de raisonner qu'il a découvert une démonstration nouvelle contre cette infaillible révéiaiion

» Isui., Ti, 10.

de Dieu, à laquelle il àUn ^()umis. Obligez-le à répondre sincèrement, et h vous dire, s'il a examiné les choses; si, cherchant avec une intention droite et pure la vérité, il s'tst mis en état de la cormailie; s'il a eu suin de consulter ceux qui pouvaient le détromper el résoudre ses doutes; s'il a lu ce qu'ont écrit les Pères sur ces matières de religion, (|u'il ne goûte pas, parce qu'il ne les enlond pas et (ju'il ne veut pas s'appliquer à les entendre ; s'il est jamais entré sérieusement dans le fond dea didicullés; en un mot, s'il n'a rien omis de ce que tout homme judicieux et bien sensé doit faire dans une pareille conjoncture, pour sinsliuire et [>our s'éclaircir. interrogez-le sur tous ces points, et qu'il vous parle sans déguisement. Il conviendra qu'il n'a point tant pris de mesures, ni tant fait de perquisitions. Il fallait au moins tout cela avant que de franchir un pas aussi hardi qu'il l'est de se soustraire h l'obéissance de la foi ; mais il s'en est soustrait, chrétiens, et il s'en est soustrait à bien moins de frais. Il s'est déterminé à ne plus croire ; et il s'y est déterminé sans conviction, sa«s réflexion même, au hasard de tout ce qui pourrait en arriver, et n'ayant rien qui l'assurât ni qui le lixàt dans l'abîme affreux où il se précipitait. Voilà ce que j'appelle prodige. Or, en combien de mondains ce prodige, tout prodige qu'il est, ne s'accomplit-il pas tous les jours?

Mais encore, me dites-vous, puisque ce n'est pas sans raison que ce libertinage se forme, par quelle autre voie l'hoiiHiie chrétien peut-il donc se pervertir jusqu'à devenu- iniidèle? Ah! mes chers auditeurs, je le répète, il se perverlilen mille manières, toutes oppo.-ées aux règles d'tme sage conduite, mais que jo regarde daulanl plus comme des prodiges, qu'elles choquent i)lus la droite raison. Prodige d'iulidélité : il renonce à sa foi, cominenl? apprenez-le, et point d'autre preuve ici, que votre expérience el l'usage que vous avez du monde : il renonce à sa foi par un esprit de singularité, pour avoir le ridicule avantage de ne pas penser comme pensent les autres, de dire ce que personne n'a dit et de contredire ce que tout le monde dit; pour se figurer une religion à sa mode, une divinilé selon son sens, une Providence arbitraire, el telle qu'il la veut concevoir : se faisant des systèmes chimériques qu'il établit ou quil renveise, selon l'humeur présente qui le domine ; suivant aveuglément tontes ses idées, et, à force de les suivre, ne sachant bien ni ce qu il croit ni ce qu'il ne croit pas ; rejetant aujourd'hui ce qu'il soulenaii hier, el pour vouioii' coiilrùler Dieu, nù

SUR l\ RELIGION GHRÈTIENNE,

se trouvant plus d'.'uToid awc liii-ni<^rnc. Prodige il*iuli(l(^lil<> : il liiîoïKT à s,i foi par un scntiincut d'orguoil, mais d'un orçuoil bizanv, ne voulant pas assujrllir sa raison h la parole d'un Dieu, (iiiui(pj'ii se fasse une vertu et môme une ntH'ossito (le l'assirellir tous les jours i\ la parole (les honuuos : confessant en mille affaires tempcuvlles (pi'il a hesoiïi d'ôtre conduit et gouverné par aulriii , mais prétendant qu'il est assez éclairé pour se conduire lui-même dans la recherche des vérités éternelles ; et, pour me servir dos termes de saint Ililaire, avouant humblement son insuffisance sur ce (]ui regarde les plus petits secrets de la nature, et décidant avec liardiesse quand il est question des mystères de Dieu les plus suMimos : JEquanimiter in terrenis im})critus, et iu Dei rébus impudenter iguarus. Prodige d'inlulélilé : il renonce h sa toi par intérêt, et tout ensemble par désespoir, parce que sa foi lui est importune, parce qu'elle le trouble dans ses plaisirs, parce qu'elle s'oppose à ses desseins, parce qu'elle lui reproche ses injustices, parce qu'il ne peut pins autiemeni étouffer les remords dont il est déchiré : aimant mieux n'avoir point de foi, que d'en avoir une qui le censure et qui le condamne sans cesse ; et, par un dérèglement de raison qui ne manque guère à suivre le péché, croyant les choses non plus telles qu'elles sont, mais telles qu'il souhaiterait et qu'il serait de son intérêt qu'elles fussent : comme s'il dépendait de lui qu'elles fussent ou qu'elles ne Tussent pas, et que rint(Mèt qu'il y prend eu dût déterminer le vrai ou le faux. Prodige d'infidélité : il renonce à sa foi par prévention, se piquant en toute autre chose de n'être préoccupé sur rien, et en matière de religion l'étant sur tout; ne se choquant point des opinions les plus paradoxes d'une nouvelle philosophie, et s'il s'agit d'une décision de l'Eglise, naturellement disposé à la critiquer ; craignant toujours d'avoir trop de facilité à croire, et ne craignant jamais de n'en avoir pas assez ; se défendant sur ce point de la simplicité, comme d'un faible, et ne pensant pas à se défendre d'un autre faible encore plus grand, qui est l'opiniâtreté; en un mot, évitant comme une petitesse de génie ce qui serait équité à l'égard de la foi, et prenant pour force tl'esprit ce que j'appelle entêtement contre la foi. Car, sans m'étendre davantage sur d'autres espèces de libertinage qui se rapportent à celles-ci, voilà comment se forme tous les jours l'infidélité, voilà comment la foi se perd.

Il y a plus : non-seulement ce libertin abandonne sa foi sans raison, mais ce qui doit vous

paraître plus étrange, il ral)andonne contre la raison, et ui;i!;;ré la raison ; et au lieu que le mérite d'Abraham fut selon rKcritiire, de croire contre la foi même, et d'es[)érer contre l'espérance même : Contra spcm in spem ', le désordre de l'impie est d'être infidèle contre la raison même, et déserteur de sa foi coidi e la pmdencemême. Car cette foi, que nous [)rofessons, est appuyée sur des motifs qui, pris sépaiément, pourraient bien chacun nous tenir lieu d'une raison souveraine ; mais qui, tous réunis et pris ensemble, ont visiblenu^nt quelque chose de divin. Et en eflet, ils ont paru si forts, que les premiers hommes du monde en ont été touchés et persuadés. Que fait le libertin? il s'endurcit et il se révolte contre tous ces motifs. Ne pienons que celui des miracles, puisqu'il a servi de fonda ce discours. On lui dit que Dieu a contlimé notre foi par des miracles éclatants : il s'inscriten faux contre ces miracles, et contre tous les témoins qui les rapportent et qui assurent les avoir vus. Et parce qu'entre ces miracles il y en a eu d'incontestables, qui sont les seuls dont je parle, et auxquels un prédicateur de l'Evangile doit s'attacher; miracles du premier ordre, sur quoi le christianisme est essentiellement fondé ; miracles reconnus par les ennemis mêmes de la foi, vérifiés par toutes les preuves qui rendent des faits authentiques, et qu'on ne peut contredire sans recourir à des suppositions insoutenables : par exemple, que les évangélistes ont été des imposteurs et des insensés ; des imposteia-s qui se sont accordés pour nous tromper,et des insensés qui, pour soutenir leur imposture, se sont fait con(lamner aux plus cruels tourments; que saint Paul s'est imaginé faussement avoir été frappé du ciel et renversé par terre sur le chemin de Damas, et qu'il imposait à ceux de Corinthe, ou plutôt qu'il se jouait d'eux, quand il leur rappelait le souvenir des miracles qu'il avait faits en leur présence ; que saint Augustin était un esprit faible, qui donnait comme les autres dans les illusions populaires, quand il se figurait et qu'il protestait avoir vu luimême à Carlhage ce qu'en effet il n'avait pas vu : parce qu'il y a, dis-je, des miracles de cette nature, et que le libertin n'en peut éluder la force que par de si extravagantes idées ; tout extravagantes qu'elles sont, il les reçoit, il les prend ; et ce qu'il aurait honte de dire, il n'a pas honte de le penser, et de donner le démenti à tout ce qu'il y a eu dans l'antiquité de plus vénérable et de plus saint. Or rien mérita-t-il jamais mieux le nom de prodige ? 0 mon Dieu,

} Rom., IT, 18,

SERMON POUR LE MERCREDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE

est-il donc vrai que l'impiété puisse pervertir jusqu'à ce poiul l'esprit de l'homme, et qu'où môme temps, Seif^ucur, qu'elle réloijj;ue de vous, elle le plonge dans de si affreuses ténèbres ?

Je serais infini si je voulais poursuivre, et traiter ce sujet dans toute son étendue. Ainsi je ne dis qu'un mot du second prodige ; c'est la corruption de la foi, par un attachement secret ou môme public aux erreurs qui lui sont o|)posées, et en particulier h l'hérésie. Abiineoù Terlullicn confesse qu'il se perdait, toutes les fois qu'il voulait l'approfondir, et sonder les jugements de Dieu ; abime où j'ose néanmoins dire que de son temps il n'apercevait pas encore certains désordres que nous avons vus dans la suite. Car sans considérer l'hérésie en elle-même, que les Pères ont regardée comme un monstre composé de tout ce que le dérèglement de l'esprit est capable de produire, il me suffirait maintenant de faire avec vous la réflexion que faisait un grand cardinal de notre siècle, savoir, que de tant de fidèles qui, dans les derniers temps, ont corrompu la pureté de la religion en se laissant infecter du venin de l'hérésie, à peine s'en estil trou'^é quelques-uns que leur bonne foi ait pu justififir, je ne dis pas devant Dieu, mais même devant les hommes, et dont par conséquent l'apostasie n'ait pas été une espèce de prodige. Je n'aurais môme qu'à m'en tenir à l'hérésie du siècle passé, età ce que l'histoire nous enapprend. Je n'aurais, si le temps me le permettait, qu'à vous montrer des cathoUques sans nombre, qui, suivant la multitude et emportés par le torrent, se déclaraient pour la secte de Calvin, les uns sans la connaître, ni se donner la peine d'en démôler les questions et les controverses; les autres peut-être positivement convaincus de sa fausseté. Car, combien en vit-on à qui la doctrine de cet hérésiarque, touchant la réprobation des hommes, faisait horreur, et qui toutefois ne laissaient pas d'être ses partisans les plus zélés ? Que si vous me demandiez pourquoi donc ils s'attachaient à lui ; pourquoi ? autre prodige, chrétiens, qui n'est pas moins surprenant. Car je vous répondrais, et toute l'histoire m'en servirait de témoin, qu'ils ne se conduisaient en cela que par les motifs les plus indignes et les plus injustes ; les uns, par un fonds de chagrin contre l'Eglise, et par une opposition générale à ses sentiments ; gens qui, dans le siècle d'Arius, auraient été infailliblement ariens, et qui, du temps de Pelage, seraient immanquablement devenus pélagiens ; les autres, par des antipathies particulières, ne combattant la vérité que parce qu'elle était soutenue par leurs ennemis, et dé-

terminés & la soutenir, si leurs prétendus ennemis avaient enlre[trisdo la rombathe ; quelques-uns par de lAches intérêts; plusieurs par un esprit de cabale ; ceux-ci par une maligne curiosité, et pour être de l'intrigue ; ceux-là par une malheureuse ambition, et pour être chefs de parti ; les grands par politique, et parce qu'ils en faisaient une raison d'Etat ; les petits par nécessité, et parce qu'ils dépendaient des grands ; les femmes par une vaine affectation de passer pour savantes et pour spirituelles; les hommes par une complaisance pour elles encore plus vaine, et jusqu'à régler par elles leur religion ; les génies médiocres, pour s'atlirer la réputation et l'estime attachée à la nouveauté ; les génies plus élevés, par crainte de s'allirer la haine des novateurs et d'être en butte à leurs traits ; les amis entraînés par leurs amis, les proches gagnés par leurs proches ; le peuple sans autre raison que la mode, et parce que tout le monde allait là ; chacun pour satisfaire sa passion : ne sont-ce pas là des prodiges ; mais des prodiges dont notre foi môme serait troublée, si la prédiction de l'Apôtre ne nous rassurait, et si, dans la vue d'une tentation si dangereuse, il ne nous avait avertis, non-seulement que toutes ces choses arriveraient, mais qu'elles étaient nécessaires pour le discernement des élus : Oportet ethœresesesse, ut et qui probati sunt, manifesti fiant in vobis ^ ?

Mais n'insistons pas là-dessus davantage, et finissons, mes chers auditeurs, par le dernier prodige qui nous regarde, et qui n'est plus ni le renoncement à la foi, ni la corruption de la foi, mais une affreuse contradiction qui se rencontre entre notre vie et notre foi. Je m'explique. Nous sommes chrétiens, et nous vivons en païens ; nous avons une foi de spéculation, et dans la pratique toute notre conduite n'est qu'infidélité ; nous croyons d'une façon, et nous agissons de l'autie. Dans tout le reste, nos actions et nos affections s'accordent avec nos persuasions et nos connaissances ; car nous aimons, nous haïssons, nous fuyons, nous recherchons nous souffrons, nous entreprenons, selon que nous sommes éclairés. Il n'y a que le salut et tout ce qui le concerne, où, par le plus déplorable renversement, nous fuyons ce que nous jugeons être notre souverain bien, et nous recherchons ce que nous jugeons être notre souverain mal ; nous profanons ce que nous reconnaissons adorable, et nous idolâtrons ce que nous méprisons dans le cœur ; nous abhorrons ce qui nous sauve, et nous adorons ce qui nous

,) 1 Cor., XI, 19,

Page 1