PREMIÈRE PARTIE
A prendre les choses en elles-mêmes, et dans les termes de ce devoir légitime qui assujettit la créature au Créaleur, il n nous appartient pas de contrôler, ni même d'examiner la loi que
■ l Cor., I, îl. — ' Ibid., ii, 6.
JI'^B-Cfijiî^t nous a apportée du ciel, et qu'il est venu piddior au monde. Car jtuisque les souverains de la teirc ont le pouvoir de faire d'»s lois, sans être obligés h dire pourquoi; puisque leur volonté el leur Imn plaisir suflil pour autoriser les ordres qu'ils portent, sans que leurs sujets en puissent demander d'autre raison, il est bien juste que nous accordions au moins le même privilège, cl que nous rendions le m'orne hounnage à celui qui non-seulement csl notre législateur et notre maître, mais notre Sauveur et noire Dieu. Ce qui nous regarde donc, c'est de nous soumettre à sa loi, et non point de la soumettre à notre censure; c'est d'obsi'rver sa loi avec une tidélilé parfaite, et non point d'en faire la discussion par une curiosité présomptueuse. Cependant, chrétiens, il se trouve que jamais loi dans le monde n'a été plus critiquée, et, par une suite nécessaire, plus combattue, ni plus condamnée que la loi de Jésus-Clirist ; et l'on peut dire d'elle ce que le Saint-Esprit dans l'Ecclésiaste a dit du monde en général, que Dieu, par un dessein particulier, a voulu, ce semble, l'abandonner aux disputes et aux contestations des hommes : Tradidit mundum disputationi eoram '. Car cette loi, toute sainte et toute vénérable qu'elle est, a été, si j'ose m'exprimer de la sorte, depuis son institution, le problème de tous les siècles. Les païens, et même dans le christianisme les libertins, suivant les lumières de la prudence charnelle, l'ont réprouvée comme trop suhlime et trop au-dessus de l'humanité, c'est-à-dire comme alTectant une perfection outrée, et bien au-delà des bornes que prescrit la droite raison. El plusieurs, au contraire, [)armi les hérétiques, [)réoccupés de leurs sens, l'ont attaquée comme trop natiuelle et trop humaine, c'est-à-dire comme laissant encore à l'homme trop de liberté, et ne portant pas assez loin l'obligation étroite et rigoureuse des préceptes qu'elle établit. Les premiers l'ont accusée d'indiscrétion, el les seconds de relâchement. Les uns, au rapport de saint Augustin, se sont plaints qu'elle en.L'ageait à un délachement des choses du monde chimérique et insensé : Visi sunt iis christiaui res humanas slulte et supra quam oportet deserere : et les autres, téméraires et prétendus réformateurs, lui ont reproché que sur cela même elle usait de trop d'indulgence, et qu'elle exigeait encore trop peu. Savez-vous, chrétiens, ce que je voudrais d'abord inférer de là ? Sans pénétrer plus avant, ma conclusion serait que la loi chrélienne est donc une loi juste, une loi raisonnable, une loi
Ecce., m 11.
Srn LA SAf.KSSii DE L/i KOI C!ii;r:TIKNME.
confornu' à la rùgic uiiivcrsollc de rcspril <le Hicii : |)(»un|noi ? |iaroo qu'rlle lient le ntiiicii cniri' (tv deux exi»viiiil(\<. Ci.ir comme le oa raclt'i'i' lie l'esprit de l'Iiomnie est do se laisser toujours empoi 1er à l'une on à l'anlre, et i\in: le caraelùre de l'esprit de Dieu, selon la niaxime di>saiiil(irt f?oire, pape, consiste dans nrie sage inodéralion, il est d'une coiisé(piencc prescpic inl'aiilili'e ((u'unt loi (|ue les honuues ont osé tout «i la lois condamner et d'excès et de déiaut, est justement celle où se trouve ce tempérament de sagesse et de raison, <iui en fait, selon la pensée du prophète royal, une loi sans tache : Lex Domini immaciilnta '.
El certes, ajoute saint Augustin (cette remarque est importante), si la loi de Jésus-Christ avait été parlailement au gré des païens, dès-là elle aurait cessé, pour ainsi dire, d'être raisonnahle ; et si les libertins l'approuvaient, dès là elle nous devrait être suspecte, puisqu'elle aurait plu, et qu'elle plairait encore à des l.ommes vicieux et corrompus. Pour ètie ce qu'elle doit être, pour ètie une loi irréprochable, il faut nécessairement qu'elle ne soit pas de leur goût; et l'excès même qu'ils lui ont imputé est sa justificition. Je dis à proportion de même des hérésiaiques prévenus d'un faux zèle et enflés d'un vain orgueil; ils ont voulu la resserrer, celte loi déjà si étroite, ils ont entrepris de réformer, comme parle Vincent de Lérins, ce qui devait les réformer eux-mêmes ; et il a fallu que la loi chrétienne, pour ne pas aller à une sévérité sans mesure , et pour demeurer dans les limites de ce culte raisonnable qui fait son essentielle différence, et par où saint Paul la dislingue, ne se rapportât pas à leurs idées, et qu'ils y trouvassent des défauts, afin qu'il fut vrai qu'elle n'en a aucun.
S'il s'agissait seulement ici de faire une simple apologie des devoirs du christianisme, je pourrais m'en tenir là ; et sans rien dire de plus, je croirais avoir suffisamment rempli mon dessein ; mais je vais plus loin, et, autant qu'il m'est possible, il faut, chrétiens, vous mettre en état de rendre désormais, sans contradiction, sans résistance, une obéissance entière à ce divin Maître, que Dieu nous ordonne d'écouter : Hic est Filius meus dilectus : ipsum audite. 11 faut vous affectionner à sa loi, vous y attacher, et pour cela vous en donner toute la connaissance nécessaire. Attention, s'il vous plaît. J'avoue donc que la loi de Jésus-Christ est une loi sainte et parfaite; mais je soutiens au môme temns que dans sa perfection elle n'a rien d'ou-
^viii, 8.
Ué, connue l'esprit du monde se le persuade. J'avoue <|uc c'est une loi modérée, et comme telle, pioporlionuée à la faiblesse d»'S hormnes; mais je [)réleuds (pie dans sa modéralion elle n'a rien de liche, comme l'esprit de l'hérésio se l'est figuré. Or, ces deux vérités bi(în conçues m'engagent efficacement à la praticpier, celle loi; détndsenl tous les [tréjugés que le liberlinage ou l'amour-proprc pourraient formel- dans mon esprit contre cette loi; ine déîerminent à vivre en chrétien, |)arce que rien ne me paraît plus raisormable ni plus droit que la conduite de celte loi. Quel avantage et pour vous et pour moi, si nous étions bien renqilis de ces scntimenis!
Non, mes frères, dit saint Chrysostome traitant le même sujet, la loi de Jésus-Christ dans sa perfection n'a rien qui doive blesser la prudence humaine la plus délicafe ; et la rejeter comme une loi outrée, c'est lui faire injure et ne la pas connaître. Soit que nous ayons égard aux obligations générales qu'elle impose à tous les él.its; soit que nous considérions les règles particulières qu'elle trace à chaque condition, partout elle porte avec soi, si je puis user de ce terme, le sceau d'une raison souveraine qui la dirige ; partout elle fait voir qu'elle est émanée du conseil de Dieu, comme de sa source. Car enfin, poursuit saint Chrysostome, qu'y a-t-il de si singulier dans la loi chrétienne, que le bon sens le plus exquis ne doive approuver? Elle oblige l'honnue à se renoncer soi-même, à mortifier son esprit, à crucifier sa chair; ci'e veut qu'il étouffe ses passions, qu'il abandcp.nc ses intérêts, qu'il supporte un outrage sans : e venger, qu'il se laisse enlever ses biens sans les redemander ; elle lui commande deux choses en apparence les plus contradictoires, du moins les plus paradoxes, l'une de haïr ses proches et ses amis, l'autre d'aimer ses persécuteurs et ses ennemis; elle lui fait un crime de rechercher les richesses et les grandeurs, une vertu d'être humble, une béatitude d'être pauvre, un sujet de joie d'être persécuté et affligé; elle règle jusques à ses désirs, jusques à ses pensées ; elle lui ordonne, en telle occasion qui se présente, de s'arracher l'œil, de se couper le bra? ; enfin elle le réduit à la nécessité même de veiser son sang, de donner sa vie, de soulfri' la mort, et la plus cruelle mort, dès que l'uoaneur de sa religion le demande, et qu'il est question de prouver sa foi. Or, tout cela, me% chers auditeurs, est raisonnable ; et tellemeat raisonnable, que si la loi évangélique ne l'exigeait pas, tout intéressé que j'y puis èlie, et
SERMON POUR TE DTMAWPr: W. LA DI^rXlftME SEMAINE.
quclln que ?oil lacorruplion de mon cœur, j'aurais peine 5 ne la pas condamner. Venons an tJélail, et reprenons.
Oui, il est raisonnable que je me renonce moi-même ; c'est de (juoi je ne puis doufer sans me méconnaiire cl sans ignorer ce que je suis. Car puisque je ne suis de moi-môme que vanité et que mensonge; puisque tout ce qu'il y a de bien en moi n'est pas de moi, et que je ne suis de mon propre fonds que misère, qu'aveuglement, qu'emportement, que dérèglement ; n'estil pas juste que, me regardant moi-même et me voyant tel, je conçoive de Tborreur pour moimême, je me baisse moi-môme, je me détache de moi-même? Et voilà le sens de ce grand précepte de Jésus-Cliiist : Abneget semeîipsum. Il ne veut pas que je renonce ni à mes vrais intérêts, ni h la vraie charité que je me dois à moimême, ni à la vraie justice que je puis me rendre ; mais parce qu'il y a une fausse justice que je confonds avec la vraie ; parce qu il y a une fausse charité qui me flatte et qui me séduit ; parce qu'il y a un faux intérêt dont je me laisse éblouir et qui me perd, et que ce que j'appelle moi-môme n'est rien autre chose que tout cela, il veut que pour me défaire de tout cela, je me défasse de moi-même, en me renonçant moimême.
Il est raisonnable que je mortifie ma chair, parce qu'autrement ma chair se révoltera contre ma raison et contre Dieu même ; que je captive mes sens, parce qu'autrement la liberté que je leur donnerais m'exposerait c\ mille tentations ; que je traite rudement mon corps et que je le réduise en servitude, parce qu'autrement,arrranclii du joug d'une sainte austérité , je tomberais dans une criminelle et une honteuse mollesse.
II est raisonnable que la vengeance me soit défendue; car que serait-ce si chacun était en droit de satisfaire ses ressentiments, et à quels excès nous porterait une aveugle passion ? Raisonnable, non-seulement que j'oublie les injures déjà reçues, mais que je sois prêt h en essuyer encore de nouvelles ; et qu'en mille conjonctures où ma faiblesse ir.c ferait perdre la charité, si je m'opiniàtrais ii faire valoir dans toute la rigueur mes prétentions, je me relâche de mes prétentions, et je me désiste de mes demandes : pourquoi? parce que !a charité est un bien d'un ordre supérieur, ei que je ne dois risquer pour nul autre; pare.' qu'il n'y a rien que je ne doive sacrifier pour conserver la giàce qui se trouve inséparablement !:ée àl'amour du prochain. Raisonnahie, que cr! amour du prochain s'étende jusqu'à mes eiK.ruis môme les
plus mortels, puisque, sans parler de la grandeur d'iime, de celle grandeiu* héroïque et chrétienne qui parait dans l'amour d'un ennemi el dans les services qu'on lui rend, la loi m'enseigne que cet homme, pour être mon ennemi, n'en est pas moins mon frèie, cl que d'ailleurs j'attendrais moi-môme, si j'étais ennemi de Dieu, que Dieu ns.U envers moi de miséricorde, et qu'il me prévînt de sa gnlce : car potnqnoi serais-je plus délicat que lui dans mes seutiuients et dans mes affections ? Raisonnable, par un retour qui semble d'abord bien surprenant et bien étrange, que je haïsse mes amis, mes proches, ceux mômes h qui je dois la vie, quand ceux à qui je dois la vie, quand ceux à qui je suis le plus élroitenienl uni par les liens du sang et de l'amitié, sont des obstacles à mon salut : car alors la raison veut que je m'en éloigne, que je les fuie, (pie je les abhorre ; et c'est ainsi qu'il faut entendre cette parole de Jésus-Christ : Si qiiis veiiit ad me, et non oclit patrem et matrem, non potest menu esse discipulus i ; si quelqu'un Veut venir à moi, et ne hait pas son père et sa mère, il ne |>eul être mon disciple. Parole, dit saint Grégoire, pape, qui n'abolit point le devoir des enfants envers leurs parents, mais qui condamne l'impiété des parents prévaricateurs, lorsqu'ils abusent de leur pouvoir pour servir de démons à leurs enfants, et pour les engager dans la voie de perdition. Eh quoi! reprend Tertullieu.justifiant celte maxime évangélique, il fallait que les soldats romains, pour être incorporés dans la milice, lissent comme une espèce d'abjuration, et de pères et de mères, entre les mains de ceux qui les commandaient; etl'on estimait cette sévérité de discipline également juste et nécessaire : si donc Jésus-Christ nous impose cette môme loi en certaines conjonctures, savoir, quand rattachement d'un fils à sou père, d'une femme à son mari, est incompatible avec les intérêts de Dieu et l'obéissance qui lui est due, pouvons-nous dire que c'est trop en demander?
Mais pourquoi s'arracher l'œil? pourquoi se couper le bras? Répondez vous-même, divin Sauveur; et sur la dureté de cette expression, satisfaites dans un mot la prudence humaine : C'est qu'il vaut mieux, dit-il, entrer dans la vie n'ayant qu'un œ'il ou qu'une main, que d'être pour jamais condamné au tourment du feu; cest que tous les jours, à la honte des serviteurs de Dieu, un homme du siècle, par une sagesse mondaine, s'arrache l'œil, se coupe h bras, selon que Jésus-Christ l'a entendu, c'est-à-dire
• Luc, jciv,26.
Sim LA SAGflSSE DR LA LOI CHUr/ril-.NNE.
s'arrnchc Iiii-môine h ce qu'il a de plus cher, cl se sc^parctlc co (ju'il aimi; plus Icn Irciiioiif, afin irévilcr un ai'anilale dont il craint les suites lâcheuses pour sa foiiiuie ; c'est qu'une ieinniedu inonde (Uic la raison coiuluil cmoie, ne halanec pas h loinpie un eni^agenuMit, (piehjiie (lalleur, (piclquc utile qu'il soit, dès qu'elle en prévoit (luelquc danger pour sa réputation ; comme si Dieu avait voulu qne la conduite des entants du siècle servit de leçon aux enfants de lumière ; ou plutôt comme s'il avait voulu que ce lût une apolojiie du précepte de l'Evangile : Si oculus tuus scandttlizal te, evue eitm '.
Ce n'est pas assez : pourcpioi faire à l'homme un crime de ses désirs, et traiter d'adultère un regard im[)ur et lascif? Apprenez-le de saint Jérôme : c'est qu'il n'est point permis de désirer ce qu'il n'est pas permis de rechercher; c'est que toute loi qui laisse les désirs dans l'impunité est une loi imparlaite, propre à faire des hypocrites plutôt que des justes, puisqu'il est impossihle de réformer l'homme si l'on ne coimnence par réformer son cœur. Pourquoi ériger en béatitude un état aussi vil et aussi abject que la pauvreté ? Beati pciuperes spirilu 2, Jugez-en par vos propres sentiments : c'est qu'autant qu'on a de mépris pour la pauvreté forcée, autant convient-on que la pauvreté volontaire dont parle Ji'sus-Christ est respectable ; et d'ailleurs l'expérience nous fait bien voir qu'il n'y a d'hcneux sur la terre que les pauvres de cœur, pui>'que la source la plus ordinaire de nos chagrins est l'attachement aux biens de la \ie. Mais enfin, et voici le point capital, pourquoi réduire des hommes faibles à cette affreuse nécessité, ou d'èlre apostats et anathèmes, ou d'endurer à certains temps de persécution le plus rigoureux martyre ? Car c'est là-dessus que la loi de notre Dieu pourrait paraître aux sages du monde d'un caractère plus outré. Elle nous ordonne, et nous l'ordonne sous peine d'une éternelle damnation, d'être habituellement disposés à mourir, plutôt même que de déguiser notre loi. Or, cela, dites-vous, est-il raisonnable? Et moi je réponds : En pouvez-vous douter ? et pour s'en convaincre, faut-il autre chose que les premiers principes de la raison? Enefïct, on demande s'il est raisonnable de s'exposer à la mort, plutôt que de trahir la foi qu'on doit à son Dieu : mais moi je demande s'il n'est pas raisonnable q;run sujet soit prêt à perdre la vie, plntôl que de trahir la foi qu'il doit à son prince? mais moi je demande s'il n'est pas raisonnable qu'un homme d'honneur soit en disposition de
' Matth., xviii, 9. — 2 Ibid., v, 3.
souflVir tout, plutAt que de commettre une lâcheté et une perfidie? mais moi je demande s'il n'est pas raisonnable (|u'un homme de guerre se sacrifie en mille rencontres counne ime victime toiijoms sur le point d'èlre immolée et de recevoir le coup mortel, plidôtque de manquer à son devoir? Il ne le trouve pas seuleuienl raisonnable, mais il s'en fait un point d'honneui- et une gloire. Quoi donc, mes hères, reprend saint Augustin, le martyre pour Dieu sera-t-il censé une folie, et le martyre pour le monde une vertu? La raison de l'homme aura-t-elle peine à reconnaître l'obligation de l'un, tandis qu'elle approuve et qu'elle autorise l'obligalion de l'autre? Xon, non, chrétiens, rien en ci la, rien en tout le reste qui ne soit à l'épreuve de notre censure. Soyons raisonnables, et nous avouerons que la loi de Jésus Christ l'est encore plus que nous. Soumettons-nous de bonne foi à tout ce que la raison ordonne, la loi évangélique n'aura plus rien qui nous choque. Car si elle nous choque, c'est parce qu'elle nous assujettit trop à la raison, et qu'elle n'accorde rien à notre passion. Prenez garde, s'il vous plaît : je ne dis pas que la loi chrétienne n'ajoute rien à la raison ; c'est une erreur des pél.igiens : mais je dis qu'elle n'ajoute rien à la raison qui ne la perfecti-onne, qui ne l'élève, qui ne la puriîie, et que la raison elle-même n'eût établi, si par elle-même elle eût été assez éclairée pour en découvrir l'excellence et l'utilité.
Je sais, mes chers auditeurs (et c'est ainsi que je passe à la seconde vérité, qui, bien loin d'affaiblir !a première, \a plus soUdement encore la confirmer) ; jesais, et j'en conviens, qu'il y a eu de tout temps dans le monde des esprits singuliers, qui, prévenus de leurs idées chimériques, ont porté cette perfection de la loi chrétienne bien au-delà de ses bornes. Appliquezvous à ma pensée; ceci mérite votre réfiexlon. Je sais que saint Augustin a observé que la perfection de l'Evangile, mal conçue et soutenue par un faux zèle, a fait naître dans la suite des siècles les hérésies les i)lus opiniâtres; et pour descendre aux espèces particulières, je sais que dès la naissance de l'Eglise, il s'éleva, comme dit l'Apôtre, des sectes de parfaits et d'illuminés, qui condamnaient, ceux-là le mariage, ceux-ci l'usage des viandes, les uns la pénitence réitérée, les autres la fuite dans les persécutions ; réprouvant de leur autorité propre tout ce qui ne leursemblait pas assez saint, et s'érigeant pour cela non pas en simples réformateurs, mais en souverains et "en législateurs. Je sais qu'une des illusions de Pelage fut de confondre
SIRMON rOin I.K M.V/KCIIE TF f A. rïïTXlflVIF: SFilAIN?:.
les con?oiK avoc les piécc|-los, cl de prt^leiKlrc, par exemple , que sans le dépouilloiiicnt ri^elct efleelif des biens temporels, il n'y avait poiid de salut, ne voulant pas (pi'un chrétien put rien posséder, sans tomber dans une espèce d'à |)0Stasie et sans démentir sa profession. Je sais (pie, par ce priiicipe, (piclqucs-uns même en sont venus jusqu'à troubler la société civile, traitant de désordre l'usage élabli de poursuivre ses droits en Justice, prenant à la lettre ce qui est écrit: Et qui auferl quœ. tua sunt , ne répétas ' ; et sans prévoir les funestes conséquences qui suivaient de \h, et les avantages qu'en tirerait une injuste cupidité, défendant à un ser>iteur de Jésus-Christ de redemander jamais son bien, lui fût-il môme arraché par violence. Je sais, dis-jc, tout cela ; et si vous voulez je sais encore que ces fausses idées de perfection n'ont communément servi qu'à rendre la loi chrétienne méprisable aux païens, insupportable aux libertins, scandaleuse et sujet de chute aux Ames faibles et timorées ; autre remarque de saint Augustin : méprisable aux païens, qui, jugeant parla de notre religion, l'ont rejelée comme une religion extravagante, quoiquelle soit l'ouvrage et le chef-d'œuvre de la sagesse d'un Dieu ; insupportable aux libertins, qui sont bien aises, en matière d'obligations et de devoirs, qu'on leur exagère les choses, pour avoir droit de n'en rien croire et surtout de n'en rien faire, et qu'on leur en demande trop, pour avoir un prétexte de refuser tout ; sujet de scandale et de chute pour les Ames faibles, qui de ces erreurs se sont souvent forme des consciences, et à qui ces fausses consciences ont fait commettre de véritables crimes. Car voilà les effets qu'a produits cette prétendue perfection, quand elle n'a pas été mesurée selon les règles de la vraie foi. iMais tout cela, mes chers auditeurs, t'est point laperfeclion de la loi chrétienne : pourquoi ? parce qu'il n'y a rien en tout cela que la loi chrétienne n'ait désavoué et qu'elle n'ait même censuré. Comme elle s'est déclarée contre tous les adoucissements qui pouvaient altérer sa pureté, aussi n'a-t-clle pu souffrir qu'on portAt trop loin la sévérité de ses préceptes, pour lui donner une fausse couleur de sainteté. Quelque apparence de réforme qu'elle ail aperçue dans riiérésie, elle s'en est tenue inviolablement h cette grande parole: Balionabile obsequium'^ ; alln, dit saint Jérôme, que i'inlidélité la f)lus critique n'eût rien à lui opposer, et que la raison la plus sensée n'y trourût rien qui pût justement 'a blesser.
Luc, VI, 30. — 2 iiom., XII, If
Car, encore une fois, étudions bien cette loi, et plus nous rapprofoiidirfin,>, jtlus elle nous paraîtra sage; soif (ju'cllerontredise nos plaisirs, soit (pi'elle nous accorde certains divertissemeiils honnêtes et modérés ; soit qu'elle condamne nos entreprises, soit qu'elle nous perinclte certains soins convenables et souvent m^uie nécessaires ; soit qu'elle réprime notre ambition, soit qu'elle nous laisse la liberté de penser à nos besoins, et de pourvoir par des voies légitimes à notre établissement; soit qu'elle réprouve notre luxe, soil qu'elle approuve une bienséance modeste et chrétienne : partout nous découvrirons le même caractère de sagesse. Elle est donc parfaite, mais d'une perfeclion qui gagne le cœur en persuadant l'esprit ; elle est parfaite, maisd'une perfection qui s'accommode 5 tous les états et à toutes les conditions des hommes ; elle est parfaite, mais d'une perfection qui, bien loin de causer du trouble, règle tout, corrige tout, maintient tout dans l'ordre; elle est parfaite, mais de ce genre de perfeclion dont paiie saint Ambroise, qui inspire une humilité sans bassesse, une générosité sans orgueil, une modeslie sans contrainte, une liberté sans épanchement, retenant comme dans un juste équilibre tous les mouvements et toutes les affections de l'Ame ; enfin elle est pariaite, mais toujours clans l'étendue de ces deux termes, discrétion et vérité.
J'ajoute que, par une disposition d'ailleurs toute divine, comme elle n'a rien d'où lié dans sa perfection, elle n'a rien aussi de lAche dans sa modération. Faudrait-il insister sur ce point, si nous ne vivions pas dans un siècle où la parole de Dieu doit servir de préservatif à tout et contre tout? Non, la loi de Jésus-Christ dans sa modération n'a rien de lâche : quelque effort qu'aient fait les hérésiarques pour la décrier sur cela, elle s'en csl hautement défendue, et en a même tiré sa gloire. En vain Tertullien lui a-t-il reproché son indulgencedans le pardon des péchés ; en vain a-l-il déclamé contre les catholiques, et les a-t-il appelés charnels ; en vain a-t-il représenté l'Eglise de son temps comme un champ ouvert à toute sorte de licence : De campo latissimœ discipliiKB ; ses invectives n'ont servi qu'à marquer l'aigreur et l'amertume de son zèle, et n'ont fait impression que sur quekpics esprits faibles. Il est vrai que la loi chrélieime ne désespère pas les pécheurs ; mais sans les désespérer, elle leur inspire une crainte bien plus salutaire que le désespoir ; et sans leur ôter la confiance, elle sait bien rabattre leur présomption. Il est vrai qu'en toutes choses elle ne conclut pas à la damnation ; mais
SlMl F.A iiA<;i':SSK DE LA LUI ClIKKTIIùNNE,
sans f conclura alisoliinicMit, elle r^ mniuiiie pas sur niilh^ siijils d'en proposer le (lan<j;L»r, il'uno iiianlôrc i\ saisir de irayenr les saiiils mriiies. II est vrai que, dans l'onlrc des pèches, elle neeoiîdamne pasloiit coiniiie mortel; mais h (luicoïKjiie comiail Dieu, h (jnicoiupie veut efliea»eiuonl son sailli, elle donne une jurande horreur de tout péché, mémo du véniel. Il est vrai (pfelle distingue les préceptes des conseils; mais elle déelareau même temps tjue le mépris des conseils disposcti la lrans;;rt'ssion des |)i'éceptes, et que l'une est une suite prescpie infaillible de l'autre.
Or, j'avoue, chrétiens, que parmi tous les motils qui me persuadent la vérité de la sainte reliï^ion que je professe, il n'y en a point de plus puissant que celui-lii. Saint Augustin disait que mille raisons l'attachaient h la foi, et il en taisait un détail capable d'en convaincre les esprits les plus indociles: Mitlta me in Ecdcsia justissime retinent. iMais pour moi, je sens que cette sagesse toute pure et toute divine de la loi de Jésus-Christ a je ne sais quoi de particulier, qui me touche et qui m'entraîne. Car je dis avec l'abbé Rupert: Puisqu'il y a un Dieu, et que les preuves les plus sensibles et les plus évidentes me le démontrent ; puisqu'il faut l'honorer, ce Dieu, par un culte propre et par l'exercice d'une religion, je ne puis manquer en embrassant celle-ci, où jedécouvre un fondsde sagesse et de sainteté qui ne peut venir que d'en haut, et qui est incontestablement au-dessus de l'homme. Si c'était une sagesse profane, elle pourrait d'abord m'éblouir ; mais pour peu que je voulusse m'appliquer à l'approfondir et à la bien connaître, j'y trouverais bientôt quelque faible pour m'en détromper. II n'y a qu'une rehgion sage conuTie la nôlrc, c'est-à-dire d'une sagesse toute sainte, d'une sagesse établie sur le fondement de toutes les vertus, à quoi je ne puis refuser de me rendre, parce que c'est sans contredit l'ouvrage de Dieu, et que je n'ai rien h y opposer. Je m'écrie, avec plus de sujet encore que saint Pierre : 7)omî»d, bonum est nos hic esse; Ah 1 Seigneur , c'est un bien pour moi , et un bien que je ne puis assez estimer, d'avoir connu votre loi, et de l'avoir embrassée. C'est là que je dois m'en tenir ; et pour m'y conserver, je dois être prêt, comme vos martyrs, à sacrifier ma fortune et à répandre mon sang: Domine, bonum est nos hic esse. Saint Pierre, dans le transport de sa joie, demandait à demeurer sur le Thabor ; mais parce qu'en le demandant, il ne pensait qu'à une félicité temporelle, et non point à réternelle béatitude de
l'antre vie, l'évangélisle ajoute qu'il ne savait ce (pi'il disait: A' t'.sr/('»i- (luiil iliccrel ^. [\mi- moi, mon Dieu, je comprends parfaitement ce; que je dis, et c'est avec une connaissance entière (|ue je vous demande h demeurer toujours ferme et inéhratdahle dans l'obéissance et dans la prali(inc de voire loi : Domine, bonum est nos hic esse. Je ne crains point de m'égarer en la suivant, parce que c'est de toutes les lois la plus raisonnable dans ses niaximes et la plus sage , comme elle est encore i)arson onclion la plus aimable et la plusdouce. Nous l'allons voir dans la seconde partie.
DEUXIÈME PAKTIE.
Il est de la grandeur de Dieu d'avoir droit de commander aux hommes de grandes choses, et d'exiger d'eux de grands services ; mais il est aussi de la môme grandeur de Dieu que ces grands services (|u'il exige des hommes, nonseulement ne les accablent point par le poids de leurs difficultés, mais qu'ils leur deviennent agréables et qu'ils y tj'ouventde la douceur. Car, comme dit le savant Cassiodore, la gloire d'un maître aussi grand que Dieu est d'être tellement servi, qu'on se fasse de l'obligation même de le servir un bonheur et une félicité. Ceux qui de leur propre sens ont voulu expUquer la loi chrétienne, se sont encore ici égarés, en s'attachant trop à l'un de ces principes, et ne faisant pas assez de réllexion sur l'autre. II est vrai que Jésus- Christ, notre souverain législateur, nous a proposé sa loi comme un joug et comme un fardeau ; mais au même temps il nous a fait entendre que ce fardeau était léger, et que ce joug était doux : Jugum enim meum suave est, etonus meum leve^. D'où vient que, par une admirable conduite de sa sagesse, il n'a invité à le prendre que ceux qui se trouvaient déjà chargés d'ailleurs et fati. gués ; s'engageantà les soulager, et toutefois ne leur promettant point d'autre soulagement que de leui' imposer son joug et de les obliger à le porter : Venite ad me omnes qui laboratis, et eyo reficiam vos 3. Mystère qui semblait d'abord impossible et contradictoire, mais dont l'accomplissement a fait connaître l'infaillible vérité; mystère confirmé par l'expérience de tous les justes, et môme de tous les pécheiu-s, puisqu'il est évident que rien n'est plus capable de soulager un péchem- chargé de la pesanteur de ses crimes, et fatigué de la servitude du monde, que de prendre le joug de Jésus-Christ et de s'y soumettre parfaitement.
Pour former donc une idée complète de la loi
t Luc, ix, 33.— 2 Matth., au, 30.— ^ Ibid., 38,
SERMON POUIl LE DIMANCHE DE LA DEUXIÈME SEMAINE.
évanpélitjne, il ne fnllait jamais séparer ces deux choses, qii'iHcasi sainlciiienl et si divineinent unii's, le jou{t cl la douceur. Or c'est uéaiunoiiis ce qu'oui séparé leslioiuuies, qui par uue préoccupaliou (le leur aiuour-propie , nes'airèlant qu'il ces tenues de joug et de lardeau, et pour a^oir dans leur lAclielc quel(|uc prétexte, n'y joiguaul pas cette onclion et celle douceur que J^isus-Cluist y a ajoutée, se sout li^uré la loi cluélionue couuue une loi lâcheuse, pesaule, insouleuable, laite seuleineut |)Our tes morlilier, et par là s'en sont eux-môines rehutés, et en ont reliulé les autres. Semblables à ct's Israélites, qui venaient de découvrir la terre de proniission, et qui n'en donnèrent au peuple que de l'horreur par la triste peinture qu'ils lui en firent, comme d'une terre affreuse, qui dévorait môme ses habitants, et où ils n'avaient vu que des monstres : Hœe terra quam luslravimus (h-vorat habitatores suos ; ibi vidimus monstra^. Artifice le plus dangereux et le plus subtil qu'ait toujours mis en œuvre l'ennemi de notre salut, pour perdre les âmes et pour y étouffer toutes les semences du christianisme. Mais en vain l'emploicra-t-il jamais contre un chrétien solidement instruit de sa religion, et sincèrement disposé à garder la loi qu'il professe : pourquoi? parce qu'étant tel, il s'en défendra aisément par cette pensée dont sa foi le prémunit, qu'autant que la loi de son Dieu est parfaite, autant l'onction qui l'accompagne la rend-elle aimable et facile à pratiquer : et quoi que la chair et le monde puissent lui suggérer, au contraire, il enreviendia toujours à ce sentiment de David : Quam dulcia faucibus meis eloquia tua "^ ! Ah\ Seigneur, que votre loi est douce pour ceux qui la goûtent, et qu'il faut être grossier et sensuel pour ne la goûter pas ! Et eu effet, si David pouvait parler de la sorte en vivant sous une loi de rigueur, telle que fut la loi de Moïse, ce serait, non point seulement uue honte, mais un crime de n'en pas dire autant de la loi chrétienne, puisque c'est une loi de grâce et une loi de charilé. Remarquez bien, s'il vous plail, mes chers auditeurs, ces deux qualités qui sont essentielles à la loi de Jésus-Christ. Loi de grâce, et loi de charilé : voilà ce qui vous met en étal de l'observer, malgré toute la difficulté de ses devoirs, et ce qui anéantira devant Dieu toutes vos excuses. Ecoutez-moi.
C'est une loi de grâce où Dieu nous donne infailliblement de quoi accomplir ce qu il nous connuande; disons mieux, où Dieu lui-même accomplit en nous ce qu'il exige de nous : que pouvez-vous souhaiter de plus ? Ce qui vous
INum., XIII, 33. — ' Psalm., cxvi:i, 103.
empêche d'accomplir la loi, ce qui vous fait même désespérer de l'accoiuplir jamais, cesojJl, dites-vous, les inClinalious vicieuses de votre cœur, c'est cette chair conçue dans le péché qui se révolte sans cesse contre l'esprit. Alais imaginez-vous, mes frères, répond saint Chrysoslome, que Dieu vous parle en ces termes : 0 homme, je veux aujourd'hui vous ôter ce cœur, et vous en donner un autre ; vous n'avez que la force d'un homme, et je veux vous donner celle d'un Dieu. Ce n'est |X)int vous seulement qui agirez, vous qui combattrez, vous qui résisterez ; c'est moi-môme qui combatlrai dans vous, moi-même qui tiiomplieiai de ces inclinations et de cette ehau* corrompue. Si Dieu s'adressait à vous de la sorte, s'il vous faisait cette offre, oseriez-vous encore vous plaindre ? Or en combien d'endroits de l'Ecriture ne vous l'a-t-il pas ainsi promis? N'était-ce pas à vous qu'il disait, par le prophète Ezéchiel : Je vous ôlerai ce cœur endurci, et je vous donnerai un cœur nouveau, un cœur docile et souple à ma loi? N'esl-il pas de la foi que celte promesse regardait ceux qui devaient vivre dans la loi de grâce, et n'y ètes-vous pas dans celte loi de grâce, puisque vous êles chrétiens? Que craignez-vous donc ? Que Dieu ne tienne pas sa parole ? mais c'est douter de sa fidélité. Que, malgré la parole de Dieu, vous ne trouviez trop de peine à observer sa loi ? mais c'est douter de sa puissance. Ah ! Seigneur, s'écriait saint Augustin, commandez-moi tout ce qu'il vous plaira, pourvu que vous me donniez tout ce que vous me commandez, c'est-à-dire (jue vous me donniez par votre grâce la l'oice d'exécuter ce que vous me commandez par votre précepte : l)a qiiod jubés, etju bequod vis. Non, mon Dieu, ne m'é()argnez pas, n'ayez point d'égard à ma délicatesse, ne considérez point ce que je suis ;car puisque c'est vous qui devez vaincre en moi, c'est sur vou.-mêuieet non pas sur moi que je dois compter. Usez donc de votre empire absolu, chargez-moi de tout le poids de vos commandements, obligez-moi à tout ce (jue mes sens el mon amour- [)ropre abhorrent le plus, faites-moi marcher par les voies les plus étroites : avec votre grâce, rien ne me coûtera. J'en parle. Seigneur, ajoutait-il, par mon expérience personnelle; car c'est vous qui avez rompu mes liens, et je veux, pour l'intérêt de votre gloire et pourlajuslillcalion de votre loi, le publier à toute la terre. Ah! mou Dieu, que n'avez-vous pas pu dans moi, et que n'ai-je pas pu avec vous? avec quelle facilité ne me suis-je pas privé de ces [)laisirs dont je m'élais lait une servitude honteuse, et combien nVa-l-il été doux de
Sim \\ SAdKSSR DE I.A I.OI CIIUrjlKNNE.
2oa
(initfor iT qup jf' ciniuiiais laiil de perdre ? Je !nc lignais dans voire loi cl dans inoi-iuôme des n.onslies «pii me paraissaient insurnioritaltles ; maisj'ai reeonnu (piee'»''laieiildes inonslres iinaginaires, du inoiuent que voire grAce a toiieiic^ mon cœur; el voili\ pourquoi je no tais plus d'exceplion ni de réserve en ce qui regarde voire service: Ihi quod JHbcs, ctjubequodvis C'eslainsi que parlait ce grand Sainl ; cl si la force de la grâce est telle, connnent pouvons-nous dire à Dieu <pie sa loi est un joug trop rude h porter, el qui nous aeccaltlc?
Mais je n'ai pas celle grAce qui soutenait saint Augustin, et qui le faisait agir. Peut-être, chrétiens, ne l'avez-vous pas; mais vous mettez-vous en état de l'avoir ? vous disposez-vous à l'obtenir? la deman !ez-vous à Dieu ? la cluMCliezvous dans les sources où il l'a renfermée, (jui sont les sacreiuents ? retranchez- vous de votre cœur tous les obstacles qu'il lui oppose ?el n'estil pas étrange que, ne faisant rien de tout ce qu'il faudiait laiie pour vous faciliter l'observation de la loi, vous osiez encore vous plalutlre de ses diflicnltés, au lieu de vous en prendre à vousmêmes et à votre lâcheté ? Dieu, mes chers auditeurs, aura bien de quoi la confondre cette lâcheté criminelle, en vous détrompant de l'erreur qui en était le principe et qui lui servait de prétexte. Car il vous dira, avec bien plus de raison qu'à son peuple : Non, ce n'est point la rigueur de ma loi qui peut et qui doit vous justifier ; ce commandement que je vous faisais Tce sont les paroles de Dieu mèmedans l'Ecriture), n'était ni ti'opéloigné, ni trop au-dessus de vous. II n'était pointélevé jusqu'au ciel, pour vous donner sujet de dire : Qui pourra} atteindre? il n'était point au-delà des mers, pour vous donner lieu de demander : Qui osera se promettre d'y parvenir? Au contraire, vous l'aviez auprès de vous, il était au milieu de votre cœur; vous le trouviez dans votre condition, dans votre état, pour pouvoir adsément l'accomplir : comment cela? parce que ma grâce y était au même temps attachée. Or, Dieu, par ces paroles, ne prétendait rien autre chose que de détruire tous nos prétextes, quand nous nous dispensons de garder la loi, et que nous la considérons seulement en elle-même, sansconsidérerlessecoursquiysontsiabondants.
Car de dire que ces secours nous manquent, lors même que nous les demandons ; de dire que toutes ces grandes promesses que Dieu nous a faites, de répandi-e sur nous la plénitude de son esprit, n'aillent pas jusqu'à nous donner de quoi soutenir avec douceur et avec joie la pratique de ses commandements; de dire que
toute la prééminence de ta loi de grâce au-dessus de la loi écrite se réduise à rien, «'l (jue tout l'elfet de la rédemption et de la mort di- Jésus- Clirisl ail été d'appesantir le joug du ScMgneur : ah ! chrétiens, ce seraient autant de blasphèmes contre la bonté el la (idélité de Dieu. Que nous manque-t-il donc? deux choses : une loi sincère, et une espérance vive ; l'une pour nous attacher à Dieu, et l'autre pour nous confier eu Dieu. Car en nous unis.sant à lui par l'une et par l'autre, nous changerions noire faiblesse dans une force invincible, connue dit le prophète : Qui xperant in Domino, mntabunt fortitudinem ' ; nous commencerions'i'i marcher, à couiir, à voler comme des aigles : Assument pennus utaquilœ ; vulabunt et non déficient 2. Mais, parce que nous nous détachons de lui, nous demeurons toujours faibles el languissants, toujoiws dans le chagrin et le dégoût, toujours dans rabattement et le désespoir ; conmie si l'Evangile n'était pas une loi de grâce, et que la loi de grâce n'eût pas aplani toutes les difficultés.
Que sera-ce, si j'ajoute que cette loi de grâce est encore une loi de cliarité et d'amour ? Amour et charité, dont l'effet propre est d'adoucii- tout, de rendre tout, non-seulement possible, mais facile; non-seulement supportable, mais agréable ; d'ôtor au joug toute sa pesanteur, et, si j'ose le dire, d'en faire même un joug d'autant plus léger qu'il est plus pesant. Paradoxe que saint Augustin explique par une comparaison trèsnaturelle, el dont je puis bien me seivir après ce Père. Car vous voyez les oiseaux, dit ce saint docteur : ils ont des ailes, et ils en sont chargés, mais ce qui les charge fait leur agilité, et plus ils en sont chargés, plus ils deviennent agiles. Otez donc à un oiseau ses ailes, vous le déchargez ; mais en le déchargeant, vous le mettez hors d'étatde voler : Quoniam exonerare voluisti, jacet. Au contraire, rendez-lui ses ailes, qu'il en soit chargé tout de nouveau, c'est alors qu'il s'élèvera : pourquoi? parce qu'au même temps qu'il porte ses ailes, ses ailes le portent. Il les [)orte sur la terre, et elles le portent vers le ciel : Redeat omis, et volabit. Telle est, reprend saint Augustin, la loi de Jésus-Christ . Talis est Chrisli sarcina ; nous la portons, et elle nous porte ; nous la portons en lui obéissant, en la pratiquant ; mais elle nous porte en nous excitant, en nous fortifiant, en nous animant. Tout autre fardeau n'a que son poids, mais celui-ci a des ailes : Alla sarcina pondus habet, Christi pennas.
Laissons cette figure, chrétiens, et fdrious encore plus solidement. Dieu, souverain Ciéa-
' Isa., XL, 31.— 'Ibid.
SERMON POFIR I.R DIMANCHE DE LA DEMXlflME SE>fAINE.
teur, possédait trois qualités par rapport h ses créatures : celle de niailre, qui nous soumcllait 5 lui en (jualilé d'esclaves ; celle de rémunérateur, qui nous alliiail à lui en qualité de mercenaires; celle de père, (pii nous altaclie à lui en qualil'- d'enfants. Or, selon ces trois qualités (c'est la réllexiou de saint Bernard), Dieu a donné trois lois aux hommes : une loi d'autorité comme à des esclaves, une loi d'es|)érance comme h des nit rcenaires, et une loi d'amour comme ;\ des enlants. Les deux premières lurent des lois de travail et de peine, mais la troisième est une loi de consolation et de douceur. Qu'esl-il arrivé de là? Les hommes, dit saint Augustin, ont gémi sous ces lois de travail, de peine, de crainte ; mais leurs gémissements, leurs peines et leurs craintes n'ont pu leur faire aimer ce qu'ils pratiquaient ; au lieu que les chrétiens ont trouvé dans la loi de grûce un goût qui la leur rend aimable, et une onction qui la leur fait observer avec plaisir : Timuerunt, et non impleverunt ; amaverunl et impleverunt. Les hommes, sous les deux premières lois, intéressés et avares, craignaient un Dieu vengeur de leur convoitise; mais malgré celle crainte, ils ne laissaient pas de commettre les plus injustes violences, de ravir ^ le bien d'autrui, ou du moins de le désirer : au ' lieu que dans la loi nouvelle ils se sont attachés amoureusement à un Dieu pauvre ; et par amour pour lui, bien loin d'enlever des biens qui ne leur appartenaient pas, ils ont donné leurs biens pi0|)res, et se sont volontairement dépouillés de toutes choses : Timuerunt, et rapuerunt res aliénas ; amavenint, et donaverunt suas.
Voilà ce que les amateurs du monde ne comprennent pas, et ce qu'ils pourraient néanmoins assez comprendre par eux-mêmes et par leurs propres sentiments. Ils ne nous entendent pas quand nous leur parlons des merveilleux effets de la charité de Dieu dans un cœur; mais qu'ils en jugent par ce que lait dans eux l'amour môme du monde. A quelles lois les tient-il asservis, ce monde qu'ils idolâtrent? lois de devoir, justes, mais pénibles; lois de péché, injustes et honteuses ; lois de coutume, extravagantes et bizarres; lois de respect humain, cruelles et tyranniques ; lois de bienséance ennuyeuses et fatigantes. Cependant, parce qu'ils aiment le monde, ce qu'il y a dans le service du monde de plus fâcheux, de plus incommode, de plus dur, de plus rebutant, leur devient aisé. Rien ne leur coûte pour satisfaire aux devoirs du monde, poui' se conformer <*ux coutumes du monde, pour observer les bienséances du monde, pour méri- !er la faveur du monde. Or, qu'ils aiment Pieu
comme ils aiment le monde; que, sans clianger de sentiments, mais seulement d'objet, a", lieu de demeurer toujours attachés au nîond •, ils commencent h s'attacher à Dieu : cette loi du Seigneur, qui leur paraît impraticable, changera, pour ainsi diie, de nature pour eux. Ils travailleroni, et dans leur travail ils trou\'i(>nt le repos; ils combattront, et dans leurs combats ils trouveront la paix; ils renonceront h tout, et dans leurs renoncements, ils trouveront leur trésor, ils endureront tout, ils se morlitieront en tuut, et dans leurs mortifications et leurs pénitences ils trouveront leur bonheur.
C'est ainsi que la loi de Dieu est tout à la fois un joug et un soulagement, un faideau et un soutien. Si vous en doutez, j'en appelle, non point à votre témoignage, puisque vous ne pouvez rendre témoignage de ce que vous n'êtes point en état de sentir, 'mais au témoignage de tant de saints qui l'ont éprouvé , et de tant d'âmes justes qui l'éprouvent encore tous les jours. Eh quoi ! cette loi de charité n'a-t-elle pas changé les chaînes en des liens d'honneur ? témoin un saint Paul. N'a-t-elle pas donné des charmes h la croix ? témoin un saint André. N'a-t-elle pas fait trouver du rafraîchissement au milieu (les flammes ? témoin un saint Laurent. N'opère-l-elle pas encore à nos yeux tant de miracles ? N'est-ce pas elle qui fait porter à tant de vierges chrétiennes toutes les austérités du cloître ? N'est-ce pas elle qui engage tant de pénitents dans une sainte guerre contre euxmêmes, et qui leur apprend à crucifier leur corps? N'est-ce pas elle qui fait préférer la pauvreté aux richesses, l'obéissance à la liberté, la chasteté aux douceurs du mariage, les abstinences et les jeûnes, les haires et les cilices à toutes les commodités de la vie ? Que dis-je dont vous n'ayez pas des exemples présents et fréquents ? et ces exemples que vous voyez, ne sontce pas autant de leçons pour vous? Si donc, conclut saint Jérôme, la loi vous paraît difficile, ce n'est point à la loi qu'il s'en faut prendre ni à ses difficultés, mais à vous-même et ;\ [votre indifférence pour Dieu. Elle est difficile à ceux qui la craignent, à ceux qui la voudraient élargir, à ceux que l'Esprit de Dieu, cet Esprit de grâce, cet Esprit de chai ité, ne réveille point, n'anime point, ne touche point, parce qu'ils n'en veulent pas être touchés. Mais prenons con fiance, et, dans un saint désir de plaire à Dieu, entrons dans la voie de ses commandements : nous y marcherons comme David, nous y courrons, nous arriverons au terme de l'éternité bieiiheui-euse, où nous conduise, etc.
$Vl\ I/fMPKNITENCE FINALE. 30»
SERMON POUIl Llî LUNDI I)K LA OKIXIKMK SEMAINE SUR L'IMPÉNITENCE FINALE.
ANALYSE
ScjET. Je m'en rnis; vous m^ chircheres, et vous miiure: (laa< votre péché.
Le sotivci-.iin mil, cVst le pr-dié et li mort unis ensemble. Mort dans le péché, que nous avons à craindre aussi bien que let juifs, et qui fi-ra la matière de ce discours.
PivisioM. Trois sortes de pécheurs meurent dans rim;)6nitence : les uns dans une impjnilence criminelle, les autres dans une impénitence malheureuse, elles derniers dans une im léniience secr.'te et inconnue. Les premiers, ayant tous les secours nécessaires, meurent volontairement dans le dt'sordro actuel de l'impJnitence : impénitence criminelle. Les seconds, privés de ces lecours, meurent s.ms nul sentiment et nulle démonstration de péniienee : imp'niiencc milheureuse. Knfin, plusieurs, croyant faire pénitence ù la mort, et la faisant en appirence, ne l'ont (ju'u.ie pénitence trompeuse et fausse : impénitence secrète et inconnue. Ce nVst pa-; assei. J ajo île (jn ; l'im.jéniience de la vje con Init à limpéntence crimin^'lle de la mori par voie de disposition ; premi're partie .-que Ti.npénitence de la vie con luit à l'impénitence malheureuse de la mort par voie de punition ; deuxième partie : et (|ne l'im ténitence de la vie conduit à l'impénitence secrète et inconnue, ou à la fausse pénitence de la mort, par voie d'illusion ; troisième partie.
PaKMiî-.Ri; l'ARni:. Iin.).'nitenci; crin n;lle. On y mîurt, !• ou pir une volonté délibérée de renoncer absolument îi la pénitence, lors mémo qu'on se trouve aux aj)proches de la mort ; 2" ou par une omission criminelle des moyens ordinaires, et marqués >'e Dieu j'our rentrer en grâce avec lui et pour faire pénitence.
1° Volonté d'Iibér^'e de renoncer absolument à la pénitence. Ce que j'entends par là, ce n'est pas une révolte expresseet positive contre Dieu, lorsque le pécheur, même il la mort, ne veut pas reconnaître le Créateur dont il a reçu la vie, et qui lui en va demanJer co npte. Je parle seulomeni de ces pJcheurs dont l'impénitence est aussi souvent un effet delà faiblesse que de la malice de leur coeur, ou plutôt est un effet tout ensemble de l'une et de I autre. Je parle, par exemple d'un homme qui, rempli de fiel et d'amertume, refuse de se réconcilier k la mort. Or, combien voyons-nous dépareilles morts dans le christianisme? etc. Voilà ce que j'appelle mourir avec réflexion et avec vue dans le péché d'impénitence.
2" Du nuins, omission criminelle des moyens ordinaires et marqués de Dieu pour rentrer en grâce avec lui et pour faire pénitence. On se rassure contre le péril pressant où l'on est, on temporise, on remet au lendemain, et cependant on meurt sans sacrements et dans linimiiié de Dieu.
J'ajoute que l'impénitence Je la vie con luit à cette impénitence de la mort par vole de disposition, c'est-à-dire par voie d'habiiu le, par voie d'attachement, par voie d'en lurcissement. Par voie d'habitude : car des habitudes contractées pen lant la vie ne se détruisent pas tout à coup aux approches de la mort, et communément nous mourons comme nous avons vécu. Par voie d'attachement : les pichés de la vie, dit le Sage, forment comme une chaîne qui tient le pécneur presque malgré lui dans la servitude, même à la mort. Pa.voie d'endurcissement : le cœur, toujours criminel et ne se repentant jamais, s'est enfin endurci dételle sorte que rien ne le peut plus tonclier.
Deuxième parue. Impénitence milieureuse. Il ne suffit pas, pour mourir dans l'état de la grâce, que le pécheur soit résolu de recourir un jour à la pénitence; car le temps pour cela et les moyens peuvent lui manquer sans même qu'il l'ail voulu, mais par un juste châtiment de Dieu. S)n impénitence finale n'est donc point précisément alors un nouveau péché, mais un malheur, et le |dus grand de tous les rnaliieurs.
Or, qu'y a-t-il de plus fréquent et de plus universel que ces morts imprévues, oii le pécheur tombe tout à coup dans un état qui le rend incapable de conversion et de pénitence.
Que dirai-je de ceux qui meurent dans uae ignorance non coupable, mais funeste, du danger prochain où ils sont ? On trompe un malade. Sup,.o>ons mJme qu'il connusse son état, et qu'il soupire après le remède ; on cherche un prêtre, msis on ne le trouve point. Je dis plus : ce prêtre se trouvera; mais, par un autre jugement de Dieu, il n'aura pas le don d'assister un pécheur mourant.
Affreux, mais juste châtiment du Ciel : et c'est ainsi que l'impénitence de la vie conduit à cette seconde impénitence de U mort par voie de punition. Combien Dieu s'en est-il expliqué de fois dans l'Ecriture? Combien de fois le Fils de D'eu aous en a-l-il menacJs dans l'Evangile ?
Troisième partie. I npénitence secrète et inconnue, ou fausse pénitence. Bien loin qu'après l'impénitence de la vie, un pécheur à Il mort puisse compter sur sa pjnitence, il doit positivement s'en défier: pourquoi ? 1° parce que rien en soi n'est plus difficile à l'homme que la vraie pénitence; 2° parce que de tous les temps celui où la vraie pénitence est plus difficile, c'est le temps de la mort ; 3" parce que, entre tous les hommes à qui la vraie pénitence est difficile aux approches de la mort, il n'en est point pour qui elle doive plus l'être que pour ceux qui ne l'ont jamais fa'te pendant la vie.
1° Rien de plus difficile en soi que la vraie pénitence ; car pour cela il faut se changer entièrement soi-même.
2* De tous les temps, celui où la vraie pénitence est plus difficile, c'est celui de la mort. Ce n'est point vous qui quittez le péché ; c'est le péché qui vous quille. Or, l'homme n'est jamais plus ardent pour les objets qui entretiennent sa cupidité, que quand ces objets lui échappent.
3" l^nire tous le^ hommes à qui la vra'e pinitense est difficile aux approches de la mort, il n'en est point pour qui elle doive plus l'être que pour ceux qui ne l'ont jamais faite pendant la vie : pourquoi ? parce qu'ils sont plus endurcis dans leur péché. De Ik souvent ils ne font qu'une fausse pénitence. 1° Pénitence forcée ; 2° Pénitence toute naturelle.
Pénitence forcée, pare qu'on n'agit souvent que par une crainte servile et une nécessité inévitable.
Pénitence naturelle et tout h imaine, c'est-à-dire qui n'a ni Dieu ni le péché pour objet. U^e craignent-ils, ces prétendus pénitenls ? de brûler, dit saint Augustin. Voilà ce qui les touche.
SERMON POUR LE LIINDJ DR LA DEI^Xlf^lME SE?,ÎA1NK.
!)u reste, vous me dcmandoz comment l'impénitence de la vie ronJuit k la fausse pénitence île la mort. Je din que c'ert p«r voie •rilliision.r.ar le p<clieiir n'iiy.inl jamais fait nul excnire <te la pénitence pendant qu'il a vécu, il n'a jamai» appris à la ronnaitre : d'où je conclus qu'il doit y être aisément trompé à la mort.
Bgo vndo, cl quirrelis me, et in peeealo vntro meriemxui.
Je m en vais ; vous me chercherez, et vous mourrez dans votre pèche. \Sa\nl Jean, chap. vui, 21.)
Ce sont deux grands maux que lo pt'clié el lii inoil : lo péché, par ou la mort est entrée dans le inonde; el la mort, pai- où Dieu a puni le péché : le péché , qui dégrade l'iioinme dans l'ordre Jf^ la grico; et la mort, qni le détruit dans l'ordre de la nature le péché, qui nous a lait lond)er de ce luenhcureux état d'ninoccncc . on Dieu nous avait créés ; et la mort, qui nous dépouille de tous les biens temporels dont Dieu, après le péché, nous a encore laissé l'usage. Mais après tout, chrétiens, ni la mort m le péché, pris séparément, ne sont point des maux extrêmes; et j'ose même dire qu'ils
{H- i vent avoir leur avantage et leur utilité. Car a mori sans le péché peut être sainte et préciousp devant Dieu; et le péché sans la mort pcutservirde matièreauxplus excellentes vertus qui rendent l'homme agréable à Dieu. La mort Sitns le péché fut dans Jésus-Christ une source de grâces et de mérites ; et le péché sans la mort, comme l'enseigne la théologie, a été dans les prédestinés et un princi|)e et un effet de leur prédestination. La mort sans le péché acheva de sanclKier Marie ; et le péché sans la niortdevmt un molil de conversion pour Madeleine. Mais le souverain mal et ce (ju'il y a de plus alTreux, c'est le péché el la mort imis ensemble : la mort, qui met le dernier sceau à l'impénitence du pécheur ; et le péch('î qui imprime à la mort le caractère de sa malice : la mort, qui rend le péché pour jamais irrémissible ; el le péché, qui rend la mort pour toujours criminelle etréprouvée. La mort dans le péché, la mort a\ec le péché, la mort môme, comme il arrive souvent, parle péché: voilà, mes chers auditeurs, ce qui m'effraie et ce qui doit vous efh ayer comme moi ; voilà ce que Dieu a de plus terril)le dans les trésors de sa colère ; voilà de quoi le Fils de Dieu menace aujourd'hui les juifs, et de quoi nous avons aussi bien que les juifs à nous préserver. Pour bien entrer dans ces sentiments, implorons le secours du Ciel par l'uilercession de la Vierge, que nous prions tous les join-s de nous être favorable à la mort, el iisons-lui: Ave^ Maria.
C'était, chréliens, une triste vérité pour les juifs, maisunt' vérité fondée sur la parole mémo de Jésus-CbrisI , (ju'auprès avoir vécu dans le péché, ils mourraient dans l'impénitence : fn peccfito vestro moriemtiii. Or, en quel sens cet oracle doit-il être entendu ? car il nous miporte de le bien savoir, puisque le Sauveui du mon'le nous parlait ;i nous-mêmes dans la personne des juifs, et qu'il n'y va pas moins que d'une éternelle réprobation. Est-ce une ?im|.le menace que Jésus-Christ faisait à celle nation incrédule, pour les obliger h se reconnailie ? Estce un arrêt définitif qu'il portait contre eux ; et prétendait-il leur signifier que la mesure de leurs crimes était remplie, et qu'ils n'a> aient plus de grâce à espérer de la part de Dieu ? Saint Chrysostume l'a pris dans le sens le plus favorable : et ce Père estime que ce fui seulement comme une sentence comminatoire qui déclarait aux Juifs ce qu'ils avaient h cramdre , s'ils demeuraient plus longtemps dans leur infidélité ; de même que Jonas, en prêchant aux iNinivites, leur annonça qu'après le terme de quarante jours, Ninive serait détruite: Adhuc quadra,iinta (lies, et JSinive siibverletur i. Samt Jérôme s'est attaché à la lettre ; et sa pensée est que le Fils de Dieu ne parlait pas seulement aux juifs en prophète pour lesmlimider, mais en juge et en souverain, pour les condamner : c'est-à-dire qu'il ne leur marquait pas seulemenl le ilungor où ils étaient d'une réprobation prochaine; mais qu'il leur intimait expressément que leur réprobation était déjà consommée. Car, reprend ce saint docteur, quand Dieu dans l'Ecriture veut seulement menacer, il ajoute toujours à ses menaces des condilions qui en suspendent l'effet et qui les modifient. Ainsi dit-il à Adam ; Si tu manges de ce fruit, tu mourras : In quo enim die comederis, morte morieris"^. Au lieu que le Sauveur du monde faisait une proposition absolue, en (lisant aux juifs : Vous mourrez dans votre péché : In peccato vestro moriemini.
Mais du reste, chréliens, soit que ce soit un arrêt, ou que ce soit précisément une menace, n'est-ce pas assez pour nous faire trembler, que ce soit la menace d'un Dieu ? d'un Dieu , qui ne parle point en vain ; d'un Dieu, qui ne parle point par passion: d'un Dieu, qui ne parle point sans connaissance ; mais qui, pénétrant
' Jon., III, 4. — ^ Gènes., Il, 17.
SUR i;imiȐniti':nck finale.
dni>9 le fond «les cœurs, et découvrant «l'un roui» d'œil tout l'aviMur, voit par avance h (iiioi se doit terminer noli-c vie, et quelle en sera la fin ; In peccato vcslro moriemini. Ne nous en tenons pfis l;\ nc^aninoins ; mais consultons l'expéricn- CL', et voyous si l'expi^rience vérifie ù l'é^^ard des |[vécl)eurs celle prédiclion de Jésus-Christ : car, après la parole de Dieu, la preuve la j)las convaiiieanle et la plus soirsible, c'est l'expérience. Commentdoncmourent prescjuc tous les pécheurs du siècle; je dis ces pécheurs d'élat et deprolcssion, ces pécheurs ohstinésdans leurs désordres, qui jamais n'ont lait une vraie pénitence pétulant la vie ; conunent meurent-ils ? Ah ! nies hères, c'est ici que nous devons reconnaitie une Providence bien sévère et bien terrible sur les impies, comme il y en a nue tout aimable et toute bienfaisante sur les justes. Ils meurent, ces pécheurs invèléi es, couune ils ont vécu. Ils ont vécu dans le péché, et ils meurent dans le itéché. Ils ont vécu dans la haine de Dieu, et ils meurent dans la haine de Uieu. Us ont vécu en païens, et ils meurent en lé, trouvés : voilà ce que l'expérience nous apprend.
Mais pour vous en donner une idée plus juste, et pour pai lap:er ce discours, je les divise en trois espèces diCférentes. Car les uns meurent dans le désordie actuel de l'impénitence : les autres meurent sans nul sentiment et nidle dé- |nonslration de pénitence ; et les derniers uieuirent dans l'exercice, ou, pour mieux dur, dans l'illusion d'une fausse pénitence. Les premiers sont les plus criminels, parce qu'ils ajoulent à tous les péchés de leur vie celui de l'impénitence finale ; par où il est vrai de dire qu'ils se réprouvent eux-mêmes , et qu'ils consomment positivement leur damnation. Les seconds sont plus malheureux, et par là même plus dignes de compassion, parce que, sans le vouloir et sans y penser, ils se trouvent privés des secours de la pénitence. Les derniers participentà la condamnalion des uns et des autres ; et sans être, ni si criminels que les premiers, ni si malheureux que les seconds, ils sont toutefois, et malheureux parce qu'ils sont aveugles, et criminels parce qu'ils sont pécheurs et impénitents. Ainsi j'appelle l'impénitence des premiers, une impénitence criuiinelle. J'appelle l'impénitence des seconds, une impénitence malheureuse; et j'appelle l'impénitence des derniers, une impénitence secrète et inconnue, ou, si vous voulez, une fausse pénitence, qui n'est au fond qu'une véritable impénitence. Ce n'est pas tout. Car api-ès avoir marqué ces trois caractères de pécheui-s qui meurent dans leur péché, je dois
ajout»M- trois réfiexions, pour tons faire connaître comment rini|)énilence de la vie conduit à l'impénileuce de la mort : comprenez ceci. Je disque l'impénilcnce de la vie conduit à l'impénitence ciiniinclle delà mort [)ar V(d(; de d|gposilion, ce seia la prentière parlie. Je dis que rim|)éjiilence de la vie conduit à rim[)étnlefice malheureuse de la mort par voie de punition, ce sera la seconde paitie. Knfin je dis que l'impénitence de la vie conduit à l'impénitence secrète et inconnue, ou à la fausse pénitence de la mort, par voie d'illusion ; ce sera la troisième parlie. Commençons.
PREMU'^RE PARTIE.
On peut moiu'ir dans le désordre actuel et dans le péché de l'impéntience finale en deux manières ; on [)ar une volonté délibi'rée de renoncer absolument à la pénitence, lors même qu'on se trouve aux approches de la mort ; ou par une omission criminelle des moyens ordinaires et marqués de Dieu, pour rentrer en grâce avec lui, et pour faire pénitence. Or, ces deux genres de mort sont si communs dans le monde, qu'ils pourraient suffire pour justifier la prédiction du Fils de Dieu : Inpeccato vestro moriemini. Entrons, chrétiens, dans cet abime d'iniquité ; lâchons d'en pénétrer la profondeur; et pour nous rendre celte considération plus utile, ne crai<rnons point de descendie à un détail qui seul servira de preuve à la plus terrible de toutes les vérités du christianisme.
Quand je dis mourir dans une volonté délibérée de renoncer absolument à la pénitence, prenez garde, s'il vous plait, à ce que j'entends. Je ne parle pas de ce qui peut arriver, et de ce qui arrive en effet quelquefois par une im pénitence affectée, lorsque le pécheur, se voyant forcé de quitter la vie, ne veut pas reconnaître celui dont il l'a reçue, et qui lui en va demander compte ; et que, prêt à paraître devant le tribunal de Dieu, il ose encore se révolter contre Dieu même, en disant comme ce peuple infidèle : Non serviam ^ ; Non, je ne m'humilierai point. Car quoique nous en ayons des exemples, et que ceux qui passent pour athées, et qui le sont au moins de mœurs et de conduite, soient sujets à mourir delà sorte ; ces exemples, dit judicieusement saint Ghrysostome, sont si monshueux, qu'ils inspirent par eux-mêmes de l'horreur, et qu'un ministre de l'Evangile, pour ne pas blesser la piété de ses auditeurs, doit plutôt les omettre que d'entreprendre de les combatire. Ainsi mourut un Juiieui'Apostat, vomissant mille
1 Jerem-, ii, SO.
SRRMON POUR LE LUNDI DE L.\ DEUXIEME SEMAINE
blasph('^mps conirc le Ciel, lanilis qu'il vomissail avec sou sani^son Aino iin|nire cl sacrilège. Ainsi sont luorls tant d'cnncrnis de Dion, dont la fin, aussi funeste qu'impie, a tant de foismalgiveux rendu téuioignaac au souverain pouvoiiet?» la divinité de ce premier Etre qu'ils avaient méconnu, ou, plus vraisetnhlablenient, qu'ils avaient lAclié, mais en vain, h méconnaître. Ainsi meurent tous les jours, au milieu de nous, je ne sais combien de mondains qui sont encore, après avoir vécu sans foi, sans loi, sans religion, sans co!";cience, assez t^môrnires et assez emportés pour vouloir couronner l'œuvre par une pcrsévé ance diabolique dans leur libertinage. Mais, encore une fois, ce sont des inonstres, dans l'oidre de la grAce, sur qui nous ne devons jeter [as yeux qu'autant qu'il est néccssaii'C pour les détester et pour les avoir en exécration.
Ce n'est donc point par de semblables exemples que je veux vérifier l'oracle de Jésus-Christ; mais je parle seulement de tant d'autres pécheurs en qui cet état d'impénitence, tel que je l'ai maroué, est aussi souvent un efîet de la faiblesse que de la malice de leur cœur, ou plutôt est un effet tout ensemble de l'un et de l'autre : et pour vous taire comprendre plus disliucle- UiCnt et plus précisément ma pensée, je parle d'un homme qui, rempli de fiel et d'amertume après avoir passé sa vie dans des haines et des inimitiés scandaleuses, meurt sans jamais vouloir se réconcilier, protestant qu'il ne le peut ; ou s'il le fait en apparence, se disant intérieurement h lui-même qu'il ne le veut pas : témoin ce chrétien qui, sur le point même d'endurer le martyre, refusa d'embrasser son ennemi; quoique son ennemi, humilié à ses pieds, lui demandât grâce. Or, sans nous arrêter à ces circonstancco particulières, combien voyons-nous de pareilles morts dans le christianisme, de morts sans réconciUation, de morts accompagnées de toute l'aigreur du ressentiment et de la vengeance ; de morts où tous ces prétendus accommodements qui se négocient, toutes ces entrevues qui se ménagent quelqueiois avec tant de pompe, et presque toujouis avec si peu de fruit, ne sont que de pureset de trompeusescérémouies ; de morts où, par une maxime de politique, et par une force d'c>i)rit mal entendue et poussée néanmoins jusques au bout, l'on se rend plus intraitable et plus inHexible que jamais? pouiquoi? pour autoriser en moiuaut la conduite qu'on a tenue jusque-là, et l'animosité où l'on a vieilli; disons mieux, pour exécuter l'ariêl prononcé par le Sauveur du monde: Inpeccato veslro moriemini.
Je parle d'un homme q^ui, se trouvant chargé
à la mort de biens injuslernenl acquis, dont, il s'est fait un état et ime forlimc, ne veut pas môme alors les restituer ; gémissant d'une part sous la pesantem* du péché qui Taccable, et de l'autre refiisant de se dépouiller ; part.igé entre l'enfer qu'il craint, et la cupidité qui le domine; mais du reste aim lut mieux abando inor son i\miM|ue de réparer les injustices qu'il a commises, que de pourvoir au dédommagement de ceux qu'il a trompés, que de reconnaître des dettes dont sa mauvaise foi i'e toujouis empoché de convenir, que de salisfaire h. des obligations qu'il ne peut ignorer, et dont les remords secrets de sa conscience ne l'avertissent que trop; en un mot, que de relAcher la proie dont il est saisi, et que Dieu, malgré lui, va bientôt lui arrachtM'. Or, qu'y a-t-ililaus le monde de plus orlinairc, que cette aveugle obstination à conserver ce qu'on n'a pu légitime ncnt posséder? De tant de riches, injustes usurpateurs du bien d'aulrui, où sont ceux qui, pour mourir en chrétiens, se déterminent à mourir pauvres? et par conséquent ne semble-t-il pas que la malédiction de l'Evangile soit particulièrement attachée à leur état ? In peccato vestro moriemini.
Je parle d'un homme qui, tyranniséde sa passioU; la porte iusqu'a'i tombeau, et meurt idolâtre d'un objet dont rien ne peut le résoudre à se détacher, au moment môme que la mort le va détacher de tout ; qui par la plus damnable fidélité, ou par le plus abominible sacrifice, sans égard aux feux éternels dont la justice de de Dieu le menace, achève, pour ainsi dire, de se consumer dans les ardeurs d'un feu impudique. Or, vous savez, mes chers auditeurs, si ce n'est pas là le sort de tant de chrétiens sensuels et voluptueux. Je vous renvoie à vos prop-es connaissauces. N'est-ce p:is là qu'aboutissiMit ces engagement criminels : n'est-ce pas, dis-je, ù une mort plus que païenne, où le pécliour en expirant soupire encore pour ce qu'il a si folleneut aimé, où, constant jusques à l'extravagance, jusques à la fureur, il donne encore ses derniers soins, il consacre ses derniers vœux à une passion dont il s'est fait presque une religion ; où la seule et la vive douleur qui le touche, tout mourant qu'il est, n'est pas d'avoir tant recherché par inclination le sujet malheureux de ses désordres, mais de le quitter par nécessité ? car ce sont là ses dispositions et ses senliments; et en de tels sentiments, en de telles dispositions, vous jugez assez quelle doit être sa mort ; In peccalo vestro moriemini.
Enfin je paile d'une homme qui depuis longtemps rebelle à Dieu, après avoir vécu sans