‹ Œuvres complètesChapitre 9 sur 183 · PAR M"*» LA COMTESSE DE PRINGT · texte numérisé non relu

PAR M"*» LA COMTESSE DE PRINGT

Il semble que la grftce et la nature répandent leurs trésors quand Dieu veut mettre au jour ces lumières de l'Eglise qui établissent son règne sur la surface de la terre.

Mais c'est un privilège sacré que le ciel accorde rarement, que celui d'élever des familles par l'illustration de la sainteté. Les perfections chrétiennes sont des ornements de rîlmo dont la distribution ne se fait que par les mains de la miséricorde, et celui qui les reçoit n'a rien dont il puisse se glorifier. Aussi l'humilité chrétienne fait-elle le principal caractère des saints. Rien n'est audessus de cette vertu ; c'est celle qui découvrait si parfaitement en Jésus-Christ les grandeurs de sa divinité, qu'on peut dire qu'elle nous développait ce que son humanité sainte nous avait caché. C'est un sentiment si équitable et si nécessaire aux chrétiens, qu'il a toujours été le gouvernail des âmes justes, et le coin évangélique dont le ciel a marqué les saints.

Celui F ur lequel nous espérons de voir ce litre, et duquel j'écris la vie, était un homme humble, marqué à ce coin d'élection si rare aujourd'hui. Il se nommait Louis Bourdaloue. Il était né h. Bourges, dans la province du Berri, le vingtième du mois d'août mil six cent trente-deux. Son père était conseiller au présidial de Bourges ; il y est mort doyen du présidial ; c'était un homme trèsrecommandable par sa probité . Sa mère, femme d'un esprit distingué, après une vie très-exacte et fort exemplaire , est morte depuis peu à quatre-vingt-neuf ans. Il n'av>;if qu'une sœur, qui épousa M. de ChamiUart- Villa te, frère cadet de M. de Chamillart, maître des requêtes et intendant de Bai:se-i\^ormaQdie, père de l'illustre ministre

qui nous prouve aujourd'hui que les grands emplois n'affaiblissent point les grands hommes, et qu'on peut conserver la vertu dans le palais de la félicité, aussi bien que sur les tribunaux de la justice. M'^' de Chamillart-Villate, sœur du P. Bourdaloue, est tante de M. de Chamillart, ministre d'Etat et mère de M. de Chamillart-Villate, président à la Chambre des comptes, et de trois autres fils d'un mérite distingué et trèsconnu, qui se sont tous trois faits jésuites. Les heureuses dispositions du jeune Bourdaloue avaient lieu de faire espérer à sa famille de grandes choses de lui . Il était vif, il avait l'esprit élevé et d'une pénétration merveilleuse : rien n'échappait à sa perception : il ne lui fallait, pour comprendre une vérité, que le quart du temps qu'il en faut à un autre pour l'exprimer. Il avait tout ce qui promet un très-grand mérite ; il était naturel, plein de feu et de bonté. Il suça la vertu avec le lait, et ne sortit de l'enfance que pour entrer dans les routes laborieuses du christianisme . Sa première démarche dans cette voie qui conduit à Dieu., fut le zèle de sa sainte maison. H conçut dans ce moment le dessein d'être à Dieu sans réserve et sans partage ; il se sentit pressé par une salutaire impatience de le chercher dans la retraite ; il en examinatoutes les obligations, et les embrassa dans cet âge rebelle à la raison, avec autant de goût qu'on en a d'ordinaire pour les plaisirs du monde ; il se déroba à sa famille pour se jeter dans la maison desaintlgnace.il vint à Paris, sans Taveu de ses parents. Son père ne fut pas plus tôt instruit de sa retraite, qu'il vint en poste au noviciat, et ramena son fils à Bourges ; mais il ne l'eut pas trois mois avec lui,

î. M** de Pr'npy, fîoot Bounlaloue était le direct9Ur, était fille d^ M. de Mériavillti, garde du trésor

de la Chambre des comptes, et épouse en secondes noccB de M. d'Aurat, seigneur d'Entragues.

VIE m BUURDALOUE.

qne, pdiu'lri') dans la solidilé de sa vocation, il se reprocha sa \ivacil6 ; et quoiqu'il n'eiU que lui de garçon, il revint à l'aris le ramener au noviciat, en protestant qu'il était ravi de le voir dans unordie où il aurait voulut être lui- uiruie. Ce conseniemcnt paternel laissa au zèle du jeune Bourdaloue toute l'étendue dont il était capable, et l'on peut dire qu'il se donna tout entier à sa vocation. Il n'y en eut jannais une plus sûre, car elle était éclairée; il n'y en eut jamais une plus pnnnpte, puisque la première démarche de sa raison fut pour la suivre ; et jamais vociition ne fut plus ardente , puisque le feu d'un beau naturel répondait en lui au feu de la charité. Quel zèle, quelle ferveur, quel désir en choisissant la vie religieuse pour son état ! Le cours des études, si dangereux pour d'autres, ne fut qu'un échantillon du cours d'une vie parfaite qu'il a remplie. Il prit les vertus de l'ordre avec l'habit. Instruit qu'ilétait de l'esprit du fondateur, il entra dans toutes les pieuses pratiques de son institut ; et comme ses dispositions et ses inclinations avaient ungrand rapport avec celles de ce saint, on vit revivre en lui le zèle et la vertu du grand Ignace. Dès qu'Use vit de la société de ces saints et savants religieux, conservateurs de ce grand trésor du salut, qui est la vérité toute pure : animé par leur exemple, soutenu par leurs conseils , fortifié par leurs prières, il commença à défricher la vigne du Seigneur et à semer son champ. Il était déjà rempli des sciences humaines, et monté , par une sublime théologie , à la connaissance des vérités les plus abstraites : aussi en développait il toutes les circonstances avec une netteté et une précision qui surprenaient et qui charmaient tout ensemble. L'on voyait une âme qui, nouvelle dans l'exercice de ses fonctions , était déjà parfaite dans la manière de les exercer. Elle avait un courage mâle qui l'exemptait d'être susceptible de la corruption du monde, et toutes les choses séduisantes étaient sans q trait pour elle. Dans cette heureuse situatio,- ce nouvel apôtre passait sa vie avec joie daus l'exercice de l'étude et de la pénitence.

De toutes les constitutions, il n'en est point qui laisse moins de loisir et qui donne plus d'occupations que la règle de saint Ignace, laquelle ordonne principalement de s'iuslruire dans toutes les vérités du christiiunârùe, d, m§1k.j d'une ftjanièî'e trèsparJaite, af.u d^ttre pkis «.Dahie d'tn instruire les autres, et de répalidre la lumière

de l'Evangillc dans toutes les parties du I londe.

Le jeune P. Bourdaloue, trèa-éclairé et très-convaincu, fut employé de bonne; heure au ministère do l'instruction. On l'occupa pendant plusieurs cnnécs à ;é|)andre ses lumières sur cotte illustre jeunesse (jui vient chercher une éducation chrétienne j)ar lef soins de la société. On lui confia l'éducation de fou M. de Louvois; il s'en acquitta si dignement et si prudemment, qu'il y aurait eu de l'imprudence de l'en fiter, si le merveilleux de ses talents n'avait obligé de le mettre dans les premières fonctions de l'apostolat. L'on peut dire qu'il était moins l'observateur des lois , qu'une loi vivante, dont l'exactitude animait plutôt que de rebuter. Comme son tempérament plein de feu s'accordait avec l'ardeur et le zèle dont il était animé pour les pratiques do la religion, il les accomplissait toujours avec plus de grâce et de perfection que nul autre ; et il sortait de son exemple une si vive expression de l'ordre , que nul relâchement ne pouvait tenir contre un modèle si accompli et si achevé.

Ses -supérieurs, connaissant sa vertu, crurent avec justice qu'il fallait employer son zèle pour le salut public. Ils oublièrent l'âge en faveur des grandes qualités que l'on voyait en lui. Ils l'envoyèrent à la ville d'Eu, où feu Mademoiselle, qui était d'un esprit si pénétrant et si délicat, connut tout son mérite. Ensuite il alla à Amiens, à Prennes, à Rouen, et puis revint à Paris pour y commencer la carrière de l'apostolat. Son coup d'essai fui un chef-d'œuvre : il monta dans la chaire de la vérité avec toute la force d'un homme consommé; il ne brilla point, comme un orateur ordinaire, d'un feu éclatant qui éblouit , mais d'un feu consumant qui éclaire. Il était si persuadé des vérités qu'il annonçait, que sa plus grande joie était d'en convaincre les autres. Il produisait toujours la vérité avec des traits si surprenants, qu'après la répétition, elle avait encore toutes les grâces de la nouveauté. Jamais esprit n'a eu plus de force et plus de justesse. Il avait tant de fécondité dans ses expressions, qu'iJ présentait ses idées sous mille figures différentes ; ce qui faisait que l'infirmité humaine ^tait satisfaite. L'on variait son goût, er.> fixant son entendement ; aussi à quel poinf d'élévation, de progrès, d'applaudissemeotS} iae fut-il point daus h rainistè''e difû(.il« de li préLiîcaïion? 11 eut îe suffrage universel de tous les hommes, etjfut le s«el liuiuiP?

VIE DE BOURDALOUE

qui l'obtint; mais comme il était humble, quand il connut qu'on découvrait ses talents, il se couvrit lui-môme de confusion devant Uieu ; et voulant montrer aux hommes que c'est Dieu seul qui les éclaire par le ministère des prédicateurs, il redoubla son zèle et se donna tout de nouveau à la prière et à l'étude , dans lesquelles il acquit encore beaucoup de connaissance en contem[»lanl le trône de Dieu au pied de la croix. C'est de là que, comme un autre Moïse, consultant Dieu dans le buisson, il sortait enflammé porter au peuple les oracles divins qu'il avait puisés dans leur source. Il était infatigable dans ses travaux ; la nuit servait moins à son repos qu'à sa charité ; il en passait une partie à perfectionner les œuvres du jour. Il ne sortait des lieux où ^a mission apostolique l'avait conduit, qu'au bruit des regrets, des gémissements et des acclamations publiques, qui ne cessaient que pour faire place au silence de l'admiration. Aussi avait-il des entrailles de compassion qui lui faisaient laisser, comme l'Apôtre, une partie de son cœur aux chrétiens qu'il avait fermés. Il n'interrompait point les obligations de son état, quoiqu'il se donnât à l'instruction des peuples ; il était solitaire el public ; sa charité ingénieuse lui faisait remplir les devoirs de deux états différents ; comme religieux, il avait les vertus d'un solitaire : attentif à l'oraison, fidèle à l'obéissance, soumis aux choses les plus légères des constitutions : et comme apôtre de Jésus-Christ, H sortait de la retraite pour distribuer le pain de la parole de Dieu ; pour lors ce n'était plus le règne du silence, mais celui de la vérité. L'éloquence môme venait, par la bouche de ce saint religieux, présenter les devoirs sous des expressions qui en adoucissaient les rigueurs, sans en diminuer l'exactitude, et l'on était persuadé par la vérité qu'il découvrait, et attiré par l'exemple qu'il donnait. Jamais homme n'a mieux uni l'excellence de l'esprit à la bonté du cœur ; il était tout ensemble, plein d'une lumière vive, pénétrante et féconde, et plein d'une onction qui attendrissait, qui persuadait et qui attirait ; il était plein de foi, plein de charité, et nullement plein de lui-même. C'est ce que nous a si bien exprimé le vénérable père' qui nous a écrit une lettre sur sa mort, il dit qu'il avait plus de peine à se défauire du découragement que de la présomption. Sa manière de penser, sacondoUo, ses ex-ortjssloaô;

tout uniformément présentait son humilité. Rien d'ampoulé dans son style, tout y était solide et beau : rien de fastueux dans ses mœurs, il y régnait une heureuse simplicité. Beaucoup même de ses actions les plus cachées, qui ne sont connues que par certaines personnes à qui il n'a pu les soustraire, tenaient du merveilleux. Les expressions de ce grand homme, quoique les plus belles, étaient toujours les moins recherchées : ce qui faisait qu'on ne perdait point de vue l'homme chrétien dans l'homme éloquent. Sa modestie n'avait pu voiler sa capacité : l'on avait découvert la grandeur de ses talents dans l'exercice de toutes les charges de la religion : il était si profond dans la théologie, et cependant si clair et si évident dans ses discours, qu'il semblait moins un homme qui devait sa science à son travail, qu'un homme qui la devait uniquement à son propre génie ; la science et la perfection semblaient en lui deux qualités naturelles ; l'on s'étonnait souvent qu'il pût fournir à tous les différents exercices qu'il remplissait. La prédication ne lui fut pointun obstacle à la confession ; il passait de la chaire au tribunal; et, sortant de confondre les pécheurs par la vérité, il passait à les absoudre par la miséricorde.

Ces deux grandes fonctions du ministère apostolique qu'il exerçait avec dignité, n'empôchaient pas qu'il ne fît lui-môme des retraites tous les ans, qu'il ne dit tous les jours l'office divin avec recueillement, et qu'il ne célébrât tous les jours le sacrifice de nos autels. Cette sublime fonction du sacerdoce, assujettissant toutes ses puissances, il ne l'exerçait jamais qu'avec tremblement, et comme si c'eût été le dernier acte de sa vie.Il était si pénétré de l'amour de Dieu et des vérités qu'il annonçait, que l'habitude ne lui causait point de tiédeur. La multitude des affaires du dehors l'occupait sans le dissiper; et ses yeux étaient si peu attentifs aux objets créés, qu'il ne trouvait de plaisir dans l'arrangement des choses du monde, que lorsqu'il les examinait dans la décoration des autels, dont il aimait beaucoup l'ordre et la perfection.

Quoiqu'il fût vif, il était d'un si doux commerce, et si plein d'agréments, que l'on demeurait toujours avide et jamais rassasié de son entretien. Comme son ministère l'engageait dans le commerce des grands, il y eœpbyuit sej tr.om3yiâ' en économe du temps

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