Mademoiselle de Montpensier
Epistre.
De leurs pensers est le plus rude orage;
Leur espoir craint et tremble à touts propos ,
Et ton travail les prive de repos.
Mais la victoire, et riante et soudaine,
Grâces au ciel, les va tirer de peine ;
Desjà ta main de la palme jouit ,
Et leur tristesse en l’air s’esvanouit.
J’entr’oy d'icy mille belles harangues Qu’à ton retour les plus disertes langues Te bâtiront par toutes les citez Où pour nous voir tes pas seront portez.
Là , d’une trongne honorable et civile ,
Maint magistrat , enflé d’un corps de ville Et revestu comme en un jour pascal ,
Mettra ton los en son point vertical;
L’un te plaira , l’autre te fera rire ;
L’autre , esgaré sur la mer du bien dire ,
Et ne sçachant en quel havre surgir ,
Te fera mesme et suer et rougir ;
Voire, en chemin tu ne verras hostesse Se présenter à ta royale altesse ,
Qui, bredouillant maint terme saugrenu.
Ne t’en fagotte un compliment cornu ;
Et je ne sache aucun curé champestre Qui de caquet ne te vueille repaistre ,
Ni gros consul, ni petit eschevin,
Qui pour le moins ne t’apporte du vin.
Hé donc ! bons dieux ! Hé ! bons dieux ! que sera-ce Lors que Paris (tousjours en mesme place)
Tu reverra de gloire environné,
Et de lauriers dignement couronné !
Que d’allegresse et de cris agréables !
Que de saluts en respect incroyables !
Que de regars ! que d’applaudissemens !
Que de rumeurs et de tremoussemens !
Epistre.
Je ne croy pas que tout Paris ne sorte Hors de Paris par une seule porte,
Dans le dessein de t’aller recevoir,
De t’honorer, te bénir et te voir.
Je laisse à part les honneurs militaires Qu’on te rendra comme à toy tributaires ;
Je laisse à part ton triomphe attendu Et la ferveur de l’accueil qui t’est du;
Mais je diray qu’en contemplant ta pompe Quelque ame sage, ou mon esprit se trompe, Tiendra peut-estre (à ta gloire s’entend)
Ce beau discours que ma plume t’estend :
Si tous les grands , à la vertu dociles , Sçavoient au vray combien leur sont faciles Tous les moyens de se faire admirer,
Que d'avantage ils en pourroient tirer !
Il ne leur faut qu’un acte magnanime Pour s’en promettre une histoire sublime ;
Un brave mot dit avecques chaleur,
Un air, un signe, une ombre de valeur Jusqu es au ciel fait resplendir leurs gestes , Destourne d’eux cent orages funestes ,
Et d’un renom vert, florissant et beau ,
Pousse leur vie au delà du tombeau ;
En tous endroits, pour peu d’effort qu’ils facent Des autres feux les clartés ils effacent ;
Pour peu de soin qu’ils ayent de leur devoir, Pour peu d’honneur qu’ils tesmoignent avoir, Leur dignité , leur esclat, leur puissance,
Les nobles dons d’une haute naissance ,
Leur font en terre aisément acquérir Les rares biens que l’homme doit chérir.
Ouay ! qu’est-ce- cy ? la morale m’emporte :
De mon sujet il semble que je sorte ,
E Pï STRE.
Et mon caprice un peu trop glorieux Trenche du docte et fait le serieux?
Achevons donc cette epistre fantasque,
Ï1 en est temps, puisque sans pot ni casque Mon œil te voit , au moins l’œil du penser,
Dans Luxembourg un chacun caresser.
Que de plaisirs le soir de ta venue !
Tout r ’arsenac en pette et esternue1,
Et le bourgeois, s’escrimant des ergots,
Enceint de chant les fiâmes de fagots.
De tous costez les masses retentissent ,
De tous costez les verres s’engloutissent;
Gaston resonne, et ce nom entonné Rend par son ton maint flacon estonné.
Laissons le vin ; déjà comme il me semble,
Au bord de l’eau tout le peuple s’assemble.
Pareil en nombre à ses grains areneux ,
Pour voir monter cent dragons lumineux ,
Qui, se crevans en paisibles estoiles,
De l’air serain dorent les sombres voiles ,
Et tost après tombent tranquillement Sur le liquide ou le sec element,
Ou quelquefois font leur chutte embrasée Au beau milieu de la tourbe amusée,
Dont maint badin, qui craint pourtant sa peau,
Rit d’en voir une empaumer un chapeau.
Dans les transports de tant de testes yvres Je feray tout, je brusleray mes livres,
Ou mes cottrets, pleins d’une gaye ardeur,
Feront en rue esclater ta grandeur !
Et les cayers de mon Moyse mesme,
Qui d’Apollon briguent le diadesme,
i. De semblables hiatus sont extrêmement rares clans Saint- Amant, dont la versification est toujours si soignée, i. 24
Epistre.
Courront fortune et se verront de loin Si le denier me manque en ce besoin.
De peu de chose aussi bien ils me servent ,
Et si mes soins en coffre les conservent C’est seulement pour plaire à ton désir,
Quand de les voir tu prendras le loisir,
Les entendus n’en font pas peu de conte;
Ils disent tous qu’enfin c’est une honte Qu'un tel ouvrage, après un si grand bruit ,
Au gros autheur ne rapporte aucun fruit ,
Et dès qu’un autre un bénéfice attrappe,
Pour moy soudain leur despit gronde et jappe ,
Leur front s’allume , et qui les en croiroit ,
Bien-tost la crosse à mon poin s’offriroit l.
Je ne dis pas que ma main le mérité,
Quoy que par elle ait esté l’œuvre escritte,
Et qu’un vers saint sembleroit inferer Qu’au bien d'eglise on eust droict d'aspirer;
Mais, ô bon Dieu! combien en voit-on d’autres Pourveus de mitre et d'amples patenostres,
Vivre entre nous avec auctorité Qui l’ont peut-estre aussi peu mérité!
A tout le moins chacun dit à ma mine Qu’un long habit de sarge ou d'estamine Ne sierroit point tant mal dessus mon corps.
Soit faux , soit vray , je suis de tous accors.
Au reste, Prince à qui l’honneur commande ,
Ce que j'en dy n’est pas que je caymande :
J’ay trop de cœur, je ne gueuzay jamais ,
Et m’en rapporte au grand prélat de Mets 2.
1. Saint-Amant, dit Tallem. des Réaux, « a prétendu pour son Moïse une abbaye et même un évêché, lui qui n’entendroit pas son bréviaire. »