L’ANDROMEDE
Où Nature les estale Reluisoient à l’heure ainsi?
D’ailleurs estoit-il croyable ,
Et pouvoit-on concevoir,
Qu’en un climat effroyable Rien de si doux se peust voir?
ïSy qu’au milieu de 1 Afrique A qui le chaut qui la pique Noircit mesme jusqu’au sang , Parmy des visages sombres Où les corps passent pour ombres , Il s’en trouvast un si blanc?
Pendant qu’il la considéré ,
Bien que la discrétion En tous ses regards modéré La trop libre intention ,
Elle pleure , elle souspire , Tournant en bas , sans rien dire , Ses yeux de honte animez ;
Et pense, au dueïl qui l’emporte , Se cacher en quelque sorte Quand elle les a fermez.
Quelle influence perverse ,
Luy dit-il , plein de pitié ,
Dessus vostre teste verse Sa cruelle inimitié ?
Dites-moy quelle fortune Ose vous estre importune ,
Beauté dont je suis espris ,
Et me déclarez encore Sous quel nom on vous adore,
Si vous n’estes point Cypris.
0 cieux ! quelle barbarie !
Quel execrable attentat !
L’Andromede.
Quel démon , quelle furie Vous a mise en tel estât?
Helas ! pourroit-on bien croire Que celle de qui la gloire Seroit cherie aux enfers ,
Et dont les beautez extresmes Captiveroient les dieux mesmes , Fust maintenant dans les fers?
n À cette juste semonce Faite avec mille regrets ,
Elle ne rend pour responce Que gemissemens secrets ;
Mais son cœur en ce silence ,
D’une douce violence Faisant mouvoir son beau sein, Semble , tant ce poinct le touche , S’en fascher contre sa bouche ,
Et s’enller .à ce dessein.
Il craint qu’il ne soit capable De faire croire , en effet ,
Quelle puisse estre coupable De quelque horrible forfait ;
Et pour prévenir le blasme Que peut engendrer en l’ame Un si dangereux soupçon,
Après s’estre un peu forcée,
Elle addresse au beau Persée Sa plainte en cette façon:
— Qui que vous soyez , dit-elle , Que le sort guide en ces lieux , Soit de la race mortelle ,
Soit de la troupe des dieux;
Je dy le sort , non l’envie De venir sauver ma vie
L’Andromede.
Du péril où je la voy ,
Car le Ciel m’est trop severe Pour penser qu'en ma misere On daigne avoir soin de moy.
Là , les sanglots et les larmes Interrompent ce discours,
Et sa voix , pleine de charmes , En reprend ainsi le cours :
Ne croyez pas que ces chaisnes Me facent souffrir les gesnes D’un supplice mérité ;
L’innocence vous oblige,
En la peine qui m’afflige ,
D’en ouyr la vérité.
La reyne d’Etiopie ,
Que ma mere , à mon malheur,
Je dois nommer, quoy qu’impie.
Est cause de ma douleur ;
Sa vanité fut bien telle D’oser se dire plus belle Que les Nymphes de la mer,
Qui , pour venger cet outrage , Monstrent bien que leur courage , Comme leurs flots , est amer.
Ces deïtez courroucées,
Portans le ressentiment De leurs beautez offencées Au delà du chastiment ,
Ont voulu qu’un monstre enorme , Un poisson d’horrible forme,
Vînt affliger ce pays,
Et que mesme sur la terre Sa cruauté fîst la guerre A nos peuples esbahis.
Pour empescher ses ravages , Qui nous ont fait tant de mal , Et délivrer nos rivages D’un si funeste animal ,
Soudain l’oracle on consulte ,
On le prie en ce tumulte De nous vouloir secourir ;
Mais sa fatale ordonnance Trop dure à ma souvenance ,
Ne parle que de mourir.
Il faut, dit-il , qu’on octroyé Par un tribut annuel Une noble fille en proye A ce monstre si cruel.
Là ses mandements s’achèvent , Là mille plaintes s’eslevent Dont tout le temple frémit ; L’idole sort de sa place , D’effroy la lampe se glace ,
Et l’autel mesme en gémit.
En fin le sacré concierge Commande qu’on jette au sort , Pour connoistre quelle vierge On doit livrer à la mort;
Et moy , l’unique heritiere Presque de l’Afrique entière ,
0 lamentable destin !
Las ! je Suis la malheureuse Que cette loy rigoureuse Prend pour son premier butin.
Comme sa bouche plaintive Ce dernier mot prononçoit ,
On voit bien loin de la rive Le monstre qui paroissoit.
te»
L’Andromede.
La frayeur reprend son ame ;
Elle crie , elle se pasme Dans les bras du desespoir,
Et le nocher de la Parque Croit que bien tost dans sa barque Son ombre se fera voir.
Le triste et désolé pere , Arrachant ses blancs cheveux ,
Quoy que nulle ayde il n espere , Piedouble à ce coup les vœux ;
Et la mere repentante ,
Dune main fiere et tremblante Voulant punir sa beauté ,
De son sang signe en sa joue Comme son cœur desadvoue Ce qu’a dit sa vanité.
Est-ce là tout le remede ,
Dit Persée , approchant d’eux,
Que l’innocente Andromède Doit attendre de vous deux?
N’avez-vous point d’autres armes Que les complaintes, les larmes, Les vœux et l’estonnement?
Et verrez-vous sans obstacle,
D’un si périlleux spectacle Le tragique evenement?
Non , non , je suis trop sensible , Et trop plein d’amour aussi :
A ma valeur invincible Laissez-en tout le soucy ; Seulement , en recompense Des maux où , pour sa defense , je m’en vay me bazarder,
Vostre foy me soit donnée
L’Andromede.
Que sous un sainct hymenée Je la pourray posséder.
Que si le temps qui nous presse Et ma genereuse ardeur Souffroient que de ma noblesse Je vous disse la grandeur,
Vous sçauriez comme ce prince Dont le ciel est la province Et les dieux sont les subjets Est mon pere véritable ,
Qui m'a rendu redoutable En tous mes fameux projets.
Vous sçauriez comme, pour guide N’ayant que l’aveugle amour,
Ce monarque en or liquide Se coula dans une tour ;
Que Danaé prisonnière En ceste estrange maniéré Dans sa couche le receut;
Et que , me faisant connestre ,
Je puis seul me vanter d’estre L’heureux fruict qu’elle conceut.
D’ailleurs, si de mes victoires J’osois vous entretenir.
Vous en sçauriez des histoires Dignes d’un long souvenir :
Là , je vous ferois entendre Qu'en mon âge le plus tendre J’ai poussé dans le cercueil ,
Par les labeurs incroyables ,
Ces Gorgonnes effroyables ,
Qui s’entreprestoient un œil.
Bref, vous sçauriez que Meduse Aux hideux crins de serpens ,
L’Andromede.
Ma juste et mortelle ruse A sentie à ses despens ;
Et s’il vous estoit possible De voir son visage horrible Sans périr au mesme instant ,
Ma main seroit toute preste De vous en monstrer la teste Que je cache en la portant.
Il se teut là, pour entendre Du triste roy, qui pleuroit,
Qu’il avoit droit de s’attendre A plus qu’il ne requeroit,
Car, outre sa chere fille ,
Seul honneur de sa famille.
Que l’on luy vouloit oster ,
Ses biens , sa personne mesme Et son propre diadesme Il le prioit d’accepter.
Muse , laisse là Persée S’apprester à recevoir
!Ce monstre qu’à ma pensée Tes mystères ont fait voir ,
Et , tournant icy ta veine ,
Qui d’ardeur est toute pleine , Vers ce prodige des flots ,
Vueille si bien le dépeindre Qu’il se fasse encore craindre Aux plus hardis matelots.
Sa teste affreuse et superbe „ Aux marques qu’elle portoit.
Du sang tombé sur de l'herbe Vivement représentait;
Ses prunelles embrasées Ressembloient à ces fusées
L’àndromede.
Qui font leur effet dans l’eau ,
Et jettoient tout droit en l’ame A longues pointes de flame ,
La froide horreur du tombeau.
Tout ainsi qu’une baleine ,
Il avoit dessus les yeux Deux tuyaux qui pour haleine Souffloient de l’eau jusqu’aux cieux; Sa gueulle de crocodile Estoit un gouffre mobile ;
La mer s’abismoit dedans ,
Et souvent sa langue noire Se dardoit entre l’ivoire Du triple rang de ses dents.
De mainte coquille dure Qui sur le dos luy croissoit, ’ Comme d’une espaisse armure Sa peau s’enorgueillissoit ;
Une espouventable queue Moitié jaune et moitié bleue Luy tournoyoit sur le corps ,
Et par fois , en frappant l’onde , Sembloit menacer le monde De ses merveilleux efforts.
Ses pieds , qui du vieux Nerée Sillonnoient les vastes champs ,
Dans cette plaine azurée Fichoient des ongles trenchants.
A le voir sur l’eau s’estendre ,
Sa grandeur l’auroit fait prendre Pour un vaisseau renversé ,
Ou pour quelque isle dotante ,
Ainsi que la Grèce chante Qu’elle en vit au temps passe.
L’Andromede.
Les vagues, d’horreur esmeues , Autour de luy blanchissoient ;
Les airs , se couvrans de nues ,
Le jour en obscurcissoient ;
Le ciel en suoit de crainte ;
La terre en estoit contrainte D’esbranler ses fondemens ;
Bref, une fiere tempeste ,
A l’aspect de cette beste ,
Troubloit tous les elemens.
Comme aux lieux où Mars domine , Pendant quelque horrible assaut ,
Une foudroyante mine Emporte quelqu’un en haut :
Tout de mesme en cet orage ,
De l’ardeur de son courage Persée estant emporté ,
Haut sur le monstre s’eslance ,
Aussi tost comme il s’avance Vers le butin souhait té.
11 fend l’air la main armée D’un coutelas flamboyant ;
Sous luy, la beste animée ,
S’enfle et gronde en le voyant.
Elle court , la gueule ouverte ,
D’où sort une escume verte ,
Après l’ombre du guerrier,
A qui , de cette entreprise ,
La Gloire , en son ame esprise ,
Offre desja le laurier.
Tel que descend le tonnerre Sur quelque arbre audacieux ,
Qui , de la part de la Terre ,
Semble defier les Cieux ;
L'Andromede.
Tel , en fureur, il se jette,
Plus viste qu’une sagette ,
Sur son ennemy cruel ,
Et d’une profonde playe , Courageusement essaye A terminer ce duel.
Le monstre , tout en desordre Du grand coup qu’il a receu ,
Saute après luy pour le mordre , Mais son espoir est deceu.
Alors la Nue, irritée De se voir ainsi heurtée ,
Se ramasse en tourbillons ;
Puis , soudain, quand il retombe , La mer, qui sous luy succombe , Pirouette à gros bouillons.
Tantost jusqu’au fond d’un gouffre La rage le fait plonger ,
Tantost les peines qu’il souffre Hors de l’eau le font nager .
Il s’arreste, il se tourmente ;
La douleur qui s’en augmente Luy fait pantheler le flanc ,
Et par sa mortelle atteinte L’onde d’alentour est teinte De venin meslé de sang.
Toutes ces costes resonnent De mugissements affreux, •
Les Dieux marins s’en estonnent Dans leurs antres les plus creux.
Ce bruit, venant en l’ouye D’Andromede esvanouye A soy la fait revenir ;
Ses fers à demy se laschent ,
L’Andromede.
Et l’on diroit qu’ils se faschent De la pouvoir retenir.
En la peur qui délibéré De la vaincre à cette fois ,
Elle croit que de Cerbere Ces longs cris sont les abois.
Alors , pensant estre morte ,
Sa frayeur devient si forte Qu’elle n’ose ouvrir les yeux , Tant la chetive aprehende De voir l’infernale bande Remplir de spectres ces lieux.
Durant tout cela , Persée , D’un effort impétueux,
Redonne à teste baissée Sur le poisson monstrueux ,
Et , luy perçant les entrailles , Malgré ses dures escailles ,
En ce martial esbat,
Son bras en deux coups achevé Ce qui defaut à son glaive Pour triompher du combat.
Mais afin que la mémoire En dure éternellement ,
Et qu’on chante sa victoire Par tout solemnellement ,
Meu d’une louable envie ,
Il veut , avant que de vie Ce monstre soit despouillé ,
En laisser des marques telles , Que de les voir immortelles Le Temps soit esmerveillé.
Lors , de la fatale teste A cet effet il se sert ,
Aux yeux mourants de la beste L’opposant à descouvert.
Aussi tost en cette place Un certain esprit de glace Lui gaigne et fixe le corps , Augmentant ainsi le nombre Des rochers qui de leur ombre Couvrent la mer en ces bords.
Toutesfois de sa figure Rien n’est métamorphosé ;
Elle en garde la structure,
Et l’on en est abusé :
Car d’abord le plus habile ,
De ce qu’elle est immobile, S’esbayt plus à la voir Qu’il ne feroit en soy-mesme Si , par un miracle extresme ,
Il la voyoit se mouvoir.
Lors , comme sur un trophée , Le vainqueur se met dessus ;
Les regards du bon Cephée Soudain s’en sont apperçus ;
Il en saute d’ allégresse.
La reine, à ce signe, addresse Sa course en haste à l’escueil.
Elle en asseure Andromède; Mais l’erreur qui la possédé Luy fait tousjours fermer l’œil.
Encore que de sa mere Elle entende lés accents,
Et que cette voix tempere L’effroy qui trouble ses sens , Elle pense estre trompée ,
Ou que de Cassiopée
Le destin est racourcy :
Car, ayant commis le crime ,
La raison veut qu’elle estime Qu’elle en est punie aussi.
Est-ce vous donc, ô chère Ombre Dit-elle en ouvrant les yeux.
Mais quoi! dans l’Averne sombre Voit-on la clarté des deux?
Je m’abuse, poursuit-elle.
O dieux ! sous vostre tutelle Mes jours ont donc esté mis?
Il est donc vray que la vie Ne m’a point esté ravie ,
Et que vous m’estes amis?
Ouy, ma fille , il le faut croire , Dit la mere en l’embrassant ;
Vous en devez rendre gloire A leur secours tout puissant.
Un d’entre eux, en forme d’homme, Que tout l’univers renomme ,
A daigné vous assister :
C’est celuy qui sur la nue ,
Par une route incognue ,
Nous est venu visiter.
D’une valeur sans seconde Le Monstre il a combattu ;
Ce cruel tyran de l’onde A fleschi sous sa vertu,
Sous l’effort de son espée Son audace est dissipée,
Rien ne l’en a garanty ;
Et mesme on croit que Neptune , Touché de vostre infortune ,
A sa mort a consenty .
L’Andromede.
Au reste, ô bonheur estrange !
Cet admirable vainqueur Dessous vos beautez se range,
Et vous veut donner son cœur.
Amour, dont nul ne s’exente , Tout ainsi qu’il le présente Dit qu’il l’accepte pour vous.
Vostre bon pere l’approuve ,
Et, quant à moy, je le trouve Aussi juste qu’il est dous.
Ainsi cette belle reine La princesse entretenoit ,
Pour chasser du tout sa peine, Tandis qu’on la deschainoit.
Ces mots lui battent l’oreille , Une douceur nompareille L’engage à de nouveaux fers, Et son ame en fin se noyé Dans une discrette joye Des biens qui luy sont offerts.
Cependant quelle s'habille D’un précieux vestement ,
Qui semble, à l’or dont il brille, Parler de contentement ,
Le Roy, tout transporté d’aise , D’autre part baise et rebaise La main de son défenseur,
Et d’un cœur loyal ordonne Que d’elle et de sa couronne lsoit fait le possesseur.
De vouloir icy décrire Les propos longs et charmans Qu’a l’abord se purent dire Ces beaux et parfaits amans,
L’Andromede.
C’est une chose où la Muse,
Se treuvant toute confuse,
N’a point d’assez hauts discours :
Il suffit qu’un hymenée ,
Malgré le jaloux Pliinée, Récompensa leurs amours.