‹ Œuvres completesChapitre 13 sur 141 · DE LYRIAN ET DE SYLVIE · texte numérisé non relu

DE LYRIAN ET DE SYLVIE

A Me D. L. B.

ruel et beau sujet de peines obstinées !

A quoy m’ont réservé les noires destinées , Pour me faire souffrir en l’empire amoureux Tout ce que les enfers ont de plus rigoureux? Puis que vous refusez à l’ennuy qui m’afflige Le moindre allégement dont l’espoir nous oblige,

Puis quemesmeles pleurs en secret epandus Par vos severitez m’ont esté défendus ,

Permettez qu’en ces vers-, où je me veux dépeindre Sous un nom emprunté , mon cœur se puisse plaindre , Et que mes passions vous content aujourd’huy La grandeur de mon mal par la bouche d’autruy.

Je vous veux reciter la plus estrange histoire Qui sur l’oubly mortel ait jamais eu victoire.

Facent les justes cieux qu’en fin, sans vous fascher,

Le merveilleux progrez vous en puisse toucher.

i. A l’imitation d’Ovide, plusieurs poètes, avant et après Saint-Amant , ont fait de ces sortes de pièces. Une des plus célèbres est la Métamorphose des yeux de Philis en astres , par Germain Habert de Cérisy. V. aussi le Temple des muses, 3e partie, publié en 1611, par Raphaël de Petit-Val, et les Œuvres du P. Lemoine,

G4 La Métamorphosé

Sous le plaisant climat des Isles de Fortune,

Où tous les habitans font hommage à Neptune,

Un aymable berger demeuroit autrefois ;

Trop heureux si d’amour il n’eust suivy les lois. Lyrian fut son nom , et celuy de la belle Qu’à sa longue recherche il treuva si rebelle ,

Sylvie, ainsi que vous, qui par la cruauté Luy ressemblez aussi comme par la beauté.

On tient en ce pays , où vit sa renommée ,

Qui jamais par les ans ne sera consommée,

Qu’au doux art qu’Apollon enseigne aux bons esprits , Sur tous les plus diserts il emportoit le prix.

Mais ny tous ses discours ny son mérité extresme,

Que l’envie etonnée admiroit elle-mesme,

Ne peurent disposer l’objet de ses désirs A changer ses ennuis en autant de plaisirs.

Les prez délicieux et les bois solitaires,

Qui luy servoient alors de loyaux secrétaires ,

Sont encore tesmoins, et le seront tousjours,

De la fidelité de ses chastes amours.

C’estoient eux seulement qui connoissoient sa flame , C’estoient eux seulement qui soulageoient son ame , Quand, au fort des douleurs qui le persecutoient , Avec quelque pitié sa plainte ils escoutoient.

0 Dieux! combien de temps fut-il à se résoudre , Bien qu’il vit que son cœur s’alloit réduire en poudre , A descouvrir sa peine aux yeux qu’il adoroit ,

Tant la discrétion en ses mœurs operoit!

Et, quoy qu’il peust souffrir, je croy que le silence Auroit de son ardeur eteint la violence Par le coup désiré d’une subite mort ,

Avant qu’à son respect il eut fait tel effort.

Aussi nul n’en sceut rien jusqu à ce que les arbies .Et les endroits unis des plus solides marbres L’offrirent à la veue , escrite de sa main ,

de Lyrian et de Sylvie.

A cette belle Nymphe au courage inhumain.

Elle s’en offença. Dieux ! est-il bien croyable Qu’une telle amitié luy fut désagréable ;

Qu’un orgueilleux dédain, comme absolu vainqueur, Luy fit naistre aussi-tost la haine dans le cœur;

Que ces chiffres d’amour si remplis de mystères Ne furent à ses yeux que de vains caractères,

Et qu’elle les put lire avecques ce penser De ne les plus revoir que pour les effacer!

Las ! il n’est que trop vray , mais cette ame farouche Ne s’en contenta pas : il fallut que sa bouche, S’accordant à son cœur, plus dur qu’un diamant ,

En prononçât l’arrest à ce fidelle amant.

Que ne luy dit-il point pour luy servir d’excuse! Quelles vives couleurs n’employa point sa muse A luy représenter que cette affection,

S’autorisant en luy par la perfection Des rares qualitez qui reluisent en elle ,

Ne se pouvoit qu’à tort appeler criminelle ,

Si la justice mesme et la raison aussi,

Qui font aimer les dieux, ne s’appeloient ainsi;

Que l’astre souverain , dont la haute puissance Regissoit les mortels au poinct de sa naissance,

Par un decret fatal ordonné dans les cieux ,

Le voulut destiner à servir ses beaux yeux;

Et que, quand son vouloir s’y fust rendu contraire, Ses sentimens forcez n’eussent pu s’en distraire;

De sorte que son ame, en sa captivité ,

Ne faisoit qu’obéir à la nécessité!

Ce n’est pas, disoit il, qu’au milieu de ses chaisnes D’un esprit tout content il n’en benist les gesnes;

Qu’il n’estimast ce joug si doux et si plaisant,

Que la plus libre humeur l’eust treuvé peu pesant,

Et que , malgré le sort , de qui la violence S’opposoit à son bien avec tant d’insolence ,

66 La Métamorphosé

Ce ne fut son désir d’aimer jusqu’au cercueil L’objet qui luy faisoit un si mauvais accueil.

Mais ses intentions, si justement conceues,

Quoy qu’il peust alléguer, ne furent point receues. Au contraire , on eust dit , à voir son fier maintien , Qu’elle se deplaisoit en ce doux entretien.

Ce qu’elle confirma par une promte fuite ,

De peur, comme je croy, qu’elle n en fust seduite, Tant il avoit de grâce et d’eloquens appas,

A prouver qu’en l’aymant il ne l’offençoit pas.

11 essaya depuis , par mille bons offices , N’espargnant aux destins ny vœux ny sacrifices ,

A fleschir son humeur et luy faire sentir Le profond mouvement de quelque repentir.

Ses douleurs , ses regrets , ses soupirs et ses larmes Monstrans à tous propos leurs pitoyables charmes , Y firent leur devoir et n’oublierent rien Qui luy peust à la fin causer un si grand bien. Cependant son amour trouva tout inutile ,

Et mesme jusqu’aux vers dont l’admirable stile Luy fit avoir le bruit d’immortel escrivain Devant cette beauté se montrèrent en vain.

Six ans estoient passez sans aucune esperance De la pouvoir gaigner par la perseverance,

Quand il la rencontra comme elle alloit chasser Un chevreuil que ses chiens venoientde relancer. Quiconque a veu l’honneur des nymphes bocageres Au milieu des genests, des houlx et des fougères, En queste d’un sanglier qu’avec ardeur et soing Elle appelle au combat, l’arc et la flesche au poing , Se peut imaginer l’aspect grave et celeste , L’équipage , l’habit , la stature et le geste De la belle Sylvie entrant dedans le bois Pour atteindre la proye et la mettre aux abois. Soudain que Lyrian , comblé d’inquietude ,

de Lyrian et de Sylvie. G;

Eust ainsi découvert en cette solitude

Celle à qui ses douleurs demandoient du secours,

En courant apres elle il lui tint ce discours :

As-tu donc résolu , Sylvie ,

De fermer l’oreille à mes cris Et les yeux à mes doux escrits ,

Qui parlent si bien de ta vie ?

As-tu fait avecques mon sort Que mon avanture soit telle,

Pour t’avoir rendue immortelle,

Qu’il faille me donner la mort?

Mon triste cœur, qui se lamente ,

Conte que le monde et le temps Sont presque ênvieillis de sept ans Depuis que l’amour me tourmente.

Crois-tu que ce peu de vigueur Qui paroit en ma résistance Me puisse fournir de constance v Contre une eternelle rigueur?

Te verray-je tousjours farouche Errer dans ce bois écarté,

Que ton insensibilité

Pourroit accroistre d’une souche?

Helas ! je ne puis plus courir,

Tant la douleur me rend debile;

Insensible, sois immobile Seulement pour me voir mourir.

Au moins declare-moy , de grâce,

Qui te meine en ces sombres lieux,

Où le ciel avec tous ses yeux Ne sçauroit voir ce qui s’y passe.

Est-ce pour cacher la splendeur Des astres de ton beau visage,

Ou ne cherches-tu de l’ombrage Que pour conserver ta froideur?

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