Le baron de Mercy, général autrichien, avoit assiégé Fri
Ode heroi-comique.
Et faisoit luire et voltiger Sa gloire et présente et future.
Dieu ! quelle bouche exprimeroit Cette aspre et tragique journée !
Et quelle main couronneroit La valeur qui l’a couronnée !
Tout ce dont jamais on parla D’affreux , de sanglant et d’horrible ,
Le doit ceder à ce jour-là,
Où mon héros fut si terrible.
Pié contre pié , front contre front ,
Les brusques trouppes se heurtèrent ,
Et d’un acier cruel et pront * ,
Leur vive rage executerent.
Plusieurs mousquets des deux partis , Après le grand feu de l’approche,
En leviers furent convertis Pour escrazer mainte caboche.
L’ardeur ostoit le temps au temps ,
Les poings mesmes devenoient armes ,
Et les battus et les battans Confondoient leurs cris et leurs larmes.
Un bruit formé de cent rumeurs.
Que renforçoit nostre tonnerre,
Etouffoit les aigres clameurs Des mourans qui mordoient la terre.
L un , d’une picque outrepercé ,
Hurle , s’enfile encor , s’allonge ,
bourg en 1644. Condéet Turenne, après deux attaques désasîeuses, emportèrent à la troisième. On vit rarement combat plus meurtrier.
Ode he roi-comique.
Et, rougissant le bois poussé ,
Son glaive au sein de l’autre plonge.
L’un , que foudroyé à bout portant , Par le chef, la mort allumée ,
Rend par la bouche au mesme instant D’espais tourbillons de fumée.
Il en rend par le nez aussy ,
Il chancelle , il tombe . il se pâme ,
Il sanglotte en l’air obscurcy ,
Et semble petuner son ame.
L’autre dessus le serpentin En tremblant ajuste sa mèche ,
Et tandis est fait le butin D’une ardente et viste flamèche.
L’un , prenant martre pour renard ,
Tue Antoine au lieu d’Alexandre,
Et l’autre esquive , en fin canard ,
Le fer qu’il voit sur luy descendre.
L’autre , insultant sur le vaincu ,
Luy met le pié dessus la gorge ,
Le fouille , en tire maint escu ,
Puis se monte comme un saint George.
L’autre, obstiné quoy que tout seul , Tombant sur ses propres entrailles ,
De son drappeau fait son linceul Et s’honore en ses funérailles.
L’autre meurt de peur d’estre atteint, L’autre expire en nommant Silvie ,
Et l’autre feignant d’estre esteint Sauve le flambeau de sa vie.
Coups orbes , fiers estramassons Y pleuvent aussy dru que gresle
4oo
Ode heroi-comique.
On s’y massacre en cent façons ,
Et tout y charge pesle-mesle.
Les hommes foulent les coursiers;
Les coursiers sur les hommes passent,
Et de soldats et d’officiers
Maints corps dessus maints corps s’entassent.
La fureur, l’animosité ,
L’orgueil , l’ire et la turbulence ,
De l’un et de l’autre costé Monstrent leur cruelle insolence.
L’enorme spectre du trespas Y troubloit les uns et les autres;
Mais la victoire aux doux appas,
Rioit pourtant aux yeux des nostres.
Et, quoy que l’assiette du lieu A l’ennemy fust favorable,
Mon grand et noble demy-dieu En fit un meurtre déplorable.
Ce fameux prince estoit par tout ,
A droit , à gauche, en queue, en teste,
Et sa valeur, tousjours debout,
Portoit la foudre et la tempeste.
Un seul trait de ses yeux brillans Mettoit l’adversaire en desordre,
Faisoit trembler les plus vaillans Et ranimoit les siens à mordre.
Son aspect changeoit en vigueur Leur haletante lassitude ,
Et du laurier plein de rigueur Son fer tranchoit l'incertitude.
Sa furieuse esmotion Valoit à tous une harangue;
DE HEROI-COMIQUE.
Il excitoit par l’action ,
Et sa main parloit pour sa langue.
Il avoit l’éclat et le port D’un formidable et jeune Alcide,
Et son bras ne faisoit effort Qui ne fist un noble homicide.
Pieux arrachez , monts debatus ,
Forts conquis malgré tous obstacles ,
Furent de ses fieres vertus Les spectateurs et les spectacles.
Il est vray qu’en ce rude chocq ,
Si l’aigle fut mis en desroutte,
De nostre part maint brave cocq Versa du sang à grosse goutte.
Il en fut occis plus de trois;
Mais toute ame aux combats experte Dira qu’en guerre quelquesfois C’est une espargne qu’une perte.
Un homme à propos hazardé Souvent en sauve une centaine,
Et qui n’entend ce coup de dé Ignore l’art de capitaine.
En suitterien ne coustera,
Ny rempars, ny murs ceints de fleuves ; Philipsbourg, Spire, et cætera1,
En sont les incroyables preuves.
i . Ce dernier mot désigne Mayence , et annonce la bataille de Nordlingue, où le ducd’Enghiea faillit être pris, mais d’où cependant il sortit vainqueur. — La retraite de Mercy le Preux, comme l’appelle Saint-Amant, fait le plus grand honneur à ce général,
Ode heroi-comique.
Quelle merveille que ces tours ,
Qui valent bien celles de Troye ,
En l’heureux terme d’onze jours De mon prince ay’nt esté la proye
Mercy le Preux et Jean de Vert1 *,
Privez de force et de courage,
S’estans réduits loin à couvert,
N’oserent retenter l’orage.
Le rusé duc dont le bon-heur Depuis tant d’ans régné en Bavière Dolent de voir leur deshonneur,
Fit de ses yeux une riviere.
Le Danube, à qui l’on conta Du Rhin sousmis 3 l’estrange histoire ,
Blesmit de crainte et se hasta De l’aller dire à la mer Noire.
L’Océan l’apprit aussi-tost Par la bouche du vaincu mesme ,
Et , dans l’abysme qui l’enclost ,
Trembla pour son grand diadesme.
Il craignit nos bras trionfans ,
Et qu’après qu’un heur si prospéré Auroit donté tous les enfans ,
On ne voulust donter le pere.
i. Célèbre général au service de l’Empire pendant la guerre de Trente Ans.
a. Wolfgang— Guillaume , duc de Bavière-Neubourg , né en i578, catholique en 1614, mourut en i653, — Il fut mêlé aux affaires d’Allemagne.
3. Quand le duc d Enghien passa le Rhin, Voiture lui adressa une lettre singulière, La commère la Carpe à son compère le Brochet.
Ode heroi-comique.
Il eut peur que, quand mon héros Auroit pris la vieille Cybelle ,
Il ne luy vint presser le dos Pour en chercher une nouvelle.
Ha ! que mes sens sont resjouys Quand j’oy parler de ses miracles !
Et que cet auguste Louys Doit encore accomplir d’oracles !
Tous les guerriers du temps passé Pourroient venir à ses escoles;
Et ses exploits ont effacé L antique honneur de Cerisoles1.
Les Gustaves 2 et les Veimars3 En sont jaloux en l’autre monde ; Achile en boude , et le dieu Mars L’envie, encor qu’il le seconde.
Mais desjà cet emulateur.
Fier du beau train qui l’accompagne , L’invite aux coups d’un ton flateur Et le r appelle à la campagne.
Va , noble prince, va-t’en donc , Pousse ton illustre fortune,
Et souffre à mon chant assez long Que d' un désir je t’importune
1. La victoire de Cérisolles fut remportée le 14 avril 1544 par le duc d’Enghien , alors âgé seulement de ans sur les troupes de Charles-Quint.