‹ Œuvres completesChapitre 124 sur 141 · EPISTRE A L’HYVER · texte numérisé non relu

EPISTRE A L’HYVER

Sur le voyage de Sa Serenissime Majesté

en Pologne.

toy , démon , qui fais que la nature ,

Lasse d'agir, est comme en sépulture Dans un lict froid , où sa fécondité S’eschauffe et dort sous la stérilité Qui l’enlaidit pour la rendre plus belle ,

Qui sa vigueur irrite et renouvelle ,

Et qui luy sert à reproduire au jour Le gay printemps , les grâces et l’amour;

À toy, vieillard; à toy, prudent genie Sous qui l’année , utillement finie ,

Reprend son cours , et sur qui nos raisons Fondent l’espoir des trois autres saisons ,

Ma plume addrese une juste requeste,

Qu'avec ardeur un humble vent s’appreste A te porter jusques sur ces climas Où tu regis l’empire des frimas ,

Où , haut monté sur un trosne de gloire Fait de tes mains , au lieu d’or ou d’y voire ,

De pure neige et de riche cristal ,

Tu ranges tout sous ton sceptre fatal.

Le but de grâce où ma priere vise Est qu’il te plaise , ô prince de la bise !

Suspendre un peu l’aspre et dure vertu

4o8 Epistre

Dont aujourd huy ton bras est revestu.

Cette faveur non sans cause j’implore:

Un rare objet, que le ciel mesme adore,

Une deesse, un miracle charmant.

Dont sur la terre est le seul digne amant Le plus auguste et le plus grand monarque Qui sous l’arctique ait fait luire la marque Qu au front des roys grave le roy des dieux , En ton séjour va monstrer ses beaux yeux.

Mais, tu le sçais , des-jàla Renommée En a partout la nouvelle semée ;

Des-jà le bruict de ton proche bon-heur , Des-jàl éclat d’un si sublime honneur,

A disposé , par sa fameuse course ,

Le pôle mesme à donner à son ourse Une autre forme, un plus bénin aspect,

Et la nature approuve son respect.

Donc , ô démon qui régnés sur la glace ,

Puis qu’un devoir porte à changer de face Les feux du ciel , dont tu reçois la loy ,

On n en peut pas attendre moins de toy.

Aussi des-jà, flatté de cet exemple,

Je me préparé à te bastir un temple Si magnifique et si noble en autels,

Qu’il ravira tous les cœurs des mortels.

Là de cristal ton image formée Rendra la veue esblouye et charmée ;

Là sur ton chef cent vigoureuses fleurs Qui de l’esté dédaignent les chaleurs Feront en rond voir leur lustre superbe,

Et sous tes pieds mainte feuille et mainte herbe Que le froid garde afin de te parer ;

Diront aux yeux qu’on te doit reverer

Comme le seul qui couve et fortifie

Les biens qu’aux champs le laboureur confie,

a l’Hyyer.

Comme le seul qui donne ame à Cerès,

Qui rend l’air sain , qui purge les guerets,

Et qui fabrique en un moment sur l’onde Des chemins secs , les plus riches du monde. Du grand Ronsard l'hymne s’y chantera ,

Et de mes vers peut-estre on y lira,

Vers qu’autrefois , en un passage estrange,

Ma chere muse a faits à ta louange ;

Vers qu’on estime , et qui , sans vanité, Méritent bien que je sois escouté.

Escoute donc , escoute ma demande, Rends-toy plus doux , fay qu’Eole commande Aux vents mutins , durs fléaux de ta saison , De vivre en paix dans sa noire prison ;

Que , si Borée en obtient la sortie ,

Son front soit tel qu’il fut pour Orithie , Lorsque l’amour vit cet audacieux ,

Pour la gagner prendre un air gracieux Banir de soy l’orage et la tempeste ,

Ployer l’orgueil qui couronne sa teste,

Et d’un maintien et soumis et vainqueur Forcer la nymphe àluv donner son cœur.

Or, noble Hyver, ne crois pas que Neptune Doive pourtant , au gré de la fortune ,

Porter ma reine où pour la recevoir Tout le Nort brille et se range au devoir.

Ne pense pas que l’on vueille commettre Ce beau trésor , cher suject de ma lettre,

A l’avanture , à la foy des dangers Que sur les flots courent les pins légers.

Les grands périls de l’illustre ambassade. Sauvée à peine au doux sein d’une rade, Monstrent assez que l’infidélité Est de la mer la belle qualité.

Et toutesfois , qu’aucun ne s’en estonne,

410 Epistre

Ce fut sans doute un des traits de l’Autonne , Qui, de despit de ce que tu détruits Sa pompe verte , et son régné , et ses fruits , Du fier Midy sollicitant la rage ,

Tascha soudain , par quelque insigne outrage , De se vanger et du Nort et de toy Sur les vaisseaux envoyez de tonroy.

Ouy, c’en fut un, ce fut sa violence,

Ce fut sa noire et jalouse insolence ,

Qui , prévoyant qu’on t’alloit obtenir Le plus grand bien qui te puisse avenir ,

Fit ses efforts , arma le vent et l’onde Contre la trouppe auguste et vagabonde ,

Pour t empescher d’estre un jour honore Du plus bel œil qu’Amour ait adoré.

Mais sa fureur fut impuissante et vaine : L’affection triompha de la haine ;

Elle prit terre , et, preste à retourner,

Desjà Louisk elle veut emmener.

Ha ! qu’en ce point la France est combatue ! Que ce départ qui nous plaist et nous tue,

Par des effets l’un à l’autre opposez ,

Confond en nous de pensers divisez !

Nos cœurs, induits a se livrer en proye Tantost au dueil et tantost à la joye ,

Sont suspendus entre ces passions,

Et nostre chois retient ses fonctions :

Car d’un costé, quand sa gloire immortelle Nous entretient du trosne qui l’appelle ,

Quand nous songeons à sa propre grandeur,

A sa fortune , a sa haute splendeur,

Tous nos esprits penchent vers l’allegresse ; Nostre raison blasme nostre tendresse,

L aise 1 emporte , et le moindre moment Nous semble injuste en son retardement.

a l’Hyver. 4ll

Mais d’autre part , lors que la Seine mesme Nous représente, en son regret extresme,

Que sans malheur on ne peut esperer De la revoir sa belle onde esclairer,

Que la pensée en est illégitime ,

Que le désir n’en peut estre sans crime ;

Nous ne sçavons qu’eslire en ce milieu ;

Et cependant elle nous dit adieu.

Ce brave train dont la superbe entrée Vole en discours de contrée en contrée;

Ce somptueux, ce royal appareil1 De qui l’esclat a vaincu le soleil ,

De qui la pompe et la magnificence ,

Ont fait du luxe admirer la licence ,

Et dont l’orgueil pacifique et guerrier,

A sur tout autre emporté le laurier ;

La trouppe, dis-je, et triomphante et leste , Conduit desjà cette reine ceieste ,

Cette merveille et d’honneur et d’appas ,

Aux nobles lieux destinez à ses pas.

Toute la cour, où sa vie adorable Laisse une odeur divine et perdurable ,

L’a desjà mise au chemin désiré ,

Et tout Paris en revient esploré.

Ses sentimens ne sont plus dans le doute ,

Son interest nulle raison n’escoute ;

Il la regrette , il commence à sentir

i. L’ambassade des Polonois fut magnifique, dit Tallemant. L’hôtel de Vendôme fut préparé pour recevoir l’ambassadeur et sa suite. On trouve dans les mémoires du temps de nombreux détails sur leur entrée, leur séjour à Paris, etc. — Voy., entre autres , Mlle de Montpensier, un peu jalouse de « cette reined’un jour », dans ses Mémoires, Maestricht, 1776, in-12, 1, !35, — Voy. aussi Mme de Motteville, et surtout Le Laboureur.

Epistre

i)‘un si grand don l’indigne repentir;

Et la plaignant, mesme à peine sa veue De son aspect se trouve despourveue ,

Qu’il en gémit, comme si le tombeau ’

A voit enclos tout ce qu’il eut de beau.

Il est bien vray que nos torrens de larmes Procèdent moins de perdre ainsi les charmes u un si doux astre au front si glorieux ,

Que dépenser, en ce temps furieux,

Aux longs travaux du pénible voyage Où, sous les loix de son saint mariage,

Amour l’oblige avec quelque rigueur,'

Quand tu fais voir ta plus rude vigueur,

Quand les forests, sous tes froides bruines Oe leurs beautez déplorent les ruines ;

Quand tu transis l’onde, la terre et l’air;

Quand le feu mesme , estincelant et clair frémit , pétillé et ne semble qu’à peine be garantir de ta cruelle haleine,

Et quand , enfin', tous tes bruyans suppos ,

L»e 1 univers bannissent le repos.

Apprens, au reste, et soit dit sans menace Que si bien tost on ne voit la bonace ,

Si pour deux mois tu ne laisses en paix L air agité de tourbillons espais ,

Ce beau soleil pour qui ton roi souspire P un seul rayon destruira ton empire ;

Te montrera combien tu luy desplus, ’

Et de l’hyver on ne parlera plus.

Sois donc plus doux; montre, s’il t’est possible Qu aux j ustes vœux tu n’es point insensible ■ Suspens ta force , et pour ton propre bien ’

En ce besoin ne me refuse rien.

Or en tout cas , si ta fureur ne cesse Contente toy de voir cette princesse

a l’Hyver. 4*3

De quelque mont si loin au bout du Nort ,

Que nul vivant n’en esprouve l’effort;

Contente-toy de sçavoir par ma plume Quelle a des yeux où la gloire s’allume ,

Que ses attraits ravissent tous les sens ,

Que ses vertus sont dignes de l’encens,

Que son esprit n’ignore rien d’illustre ,

Que son renom verra le dernier lustre ,

Que son mérité esgale son bon-heur,

Et que son ame est lame de l’honneur.

Ne pense pas venir au devant d’elle En vassal mesme et discret, et fidelle ,

Mais fay luy voir avec tranquilité ,

La courtoisie en l’incivilité.

SONNET

A feu Monsieur Desyveteaux.

ue de ton beau jardin les merveilles j’admire ! Ue tout ce qu’on y voit, que tout ce qu’on y sent A d aymables rapports avec le doux accent e ce divin oyseau qui chante et qui souspire!

Qu’aprèsces rares sons dont triomphe ta lire, on oreille se plaist au tonnerre innocent Que 1 on oit dans ta voulte où ravy l’on descent ,

Pour monter en un lieu que seul tu peux descrire !

Que les trésors fueillus de ces rameaux divers Formant un beau desordre en leurs ombrages vers e charment les esprits et me comblent de joye!

Et combien la nature on me verroit bénir bipar un heureux sort, qu’aux arbres elle octroyé En vieillissant comme eux tupouvois rajeunir! *

Sonnet.

SONNET

Sur la moisson d’un lieu proche de Paris.

laisirs d’un noble amy qui sçait chérir ma veine Meslanges gracieux de prez et de guerets , Rustique amphithéâtre, où de sombres forests S’eslevent chef sur chef pour voir couler la Seine.

Delices de la veue , aymable et riche pleine !

On s’en va mettre à bas les trésors de Cerès ,

Que l’on voit ondoyer comme un vaste marests Quand il est agité d’une legere haleine.

L’or tombe sous le fer; desjà les moissonneurs, Despouillant les sillons de leurs jaunes honneurs,

La désolation rendent etgaye et belle.

L’utile cruauté travaille au bien de tous ,

Et nostre œil satisfait semble dire à Cybelle:

Plus le ravage est grand, plus je le trouve dous.

1 la Sereni ssime V'*'™ ■>* Pologne, en lui envoyant une partie de mon Moyse, l’an i64y.

;eine dont les vertus hautes et genereuses |Sur un trosne sacré brillent plus vivement ■ Uue ces feus immortels qui , dans le firmament Marquent en chiffres d’or les fortunes heureuses;

Tandis que sous ton Mars* cent trouppes valeureuses Repoussent de l’Euxin le fier desbordement , oy es sœurs d'AppoIlon qu’un noble sentiment Excite a se montrer de ta gloire amoureuses :

Elles ont peint pour toy Moyse dessus l'eau ;

Mais si les yeux divins n’esclairent ce tableau bes traits auront le sort du plus commun ouvrage.

Et si pour ce héros le Nil fut sans escueil ,

J on^e Ru Boristene en verra le naufrage,

Et son berceau flottant deviendra son cercueil.

k la guerre que soutint contre les Turcs Uladislas VI, déjà vainqueur des Moscovites.

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