‹ Œuvres completesChapitre 14 sur 141 · L A M E TA M 0 R P H 0 S E · texte numérisé non relu

L A M E TA M 0 R P H 0 S E

En vain ta rigueur inflexible Te porte à ce mauvais dessein ,

Que tout esprit qui sera sain N’estimera jamais possible ;

Si ce n’est que la vérité Nous fasse voir par quelque preuve Que /devant le soleil on treuve La fraischeur et l’obscurité.

Hé ! ne crains-tu point la furie De ces animaux enragez ,

Qui tant de fois ce sont chargez De l’honneur de ma bergerie ?

Non , tu les verrois sans effroy,

Et leur irois faire la guerre , Sçachant bien qu’en toute la terre Rien n’est cruel au prix de toy.

Fiere Nymphe, qui fais trofée D’un naturel sans amitié ,

Et triomphes de la pitié Dessous ton orgueil estouffée , Quoy! tu ne veux pas revenir!

Et les ronces, en m’oyant plaindre, Afin que je te pusse attaindre Ont tâché de te retenir !

Dieux! qui vit jamais telle chose !

On peut bien dire maintenant Que l’espine en te retenant A plus de douceur que la rose.

Je te compare a cette lleur Par ta beauté qui lui ressemble , Bien quelles different d’ensemble En la cause de la couleur.

Car cette agréable merveille Que Flore met à si haut pris

de Lyrian et de Sylvie. 69

De la piqueure de Cypris Est devenue ainsi vermeille;

Mais la rougeur de ton beau teint ,

Où j’ay lu mon triste salere ,

Ne provient que de la colere Dont au vif ton cœur est atteint.

Sylvie , en quoy t’ay-je offencée Pour t'irriter comme tu faits?

Le souvenir d’aucuns forfaits Ne revient point dans ma pensée.

Si ton jugement animé

Contre ma flamme légitimé

Tien que tout excez est un crime ,

J’ay fai 11 y, car j’ay trop aimé.

Mais mon humeur est incapable De reprouver cette action ,

Et par l’extrême affection Je fay gloire d’estre coulpable ;

Mesme je tiencîray pour constant,

Quoy qu’à l’encontre on me rapporte ,

Que tout peçhé de cette sorte Ne s’amende qu’en s’augmentant.

Misérable ! où vont ces paroles !

Helas ! à quoy t’amuses-tu!

Tes raisons n’ont point de vertu ,

Et tes complaintes sont frivoles.

Dieux ! après tant de maux souffers Dont mon cœur p,eut montrer les marques , Viendra-t’il point une des Parques M’ouvrir la porte des enfers !

Ha ! je sens faillir mon courage,

Mes esprits se vont consommer;

Je ne sçay plus que réclamé;’

La Métamorphosé

Au fort d’un si cruel orage.

Profondes horreurs du trespas , Gouffres béants, noirs précipices, Si vous voulez m’estre propices , Presentez-vous devant ses pas.

Quand j’aurois l’une de ces pommes Dont Hippomene se servit ,

Et par qui cet amant se vit Le plus heureux de tous les hommes , Celle à qui j’ay veu rejetter L’empire entier de tout le monde A sa simple figure ronde Ne se voudroit pas arrester.

Elle est une roche en sa haine ,

Et moy, qui suis un feu d’amour,

Je la suivray donc nuit et jour,

Et ma poursuite sera vaine !

0 nature ! écoutez un peu Ce qu’àbon droictje vous reproche!

Comment ! vous souffrez qu’une roche Soit plus legere que du feu !

Vous endurez, à vostre honte,

Que l’on viole ainsi vos loix !

Cette roche entendra ma voix ,

Et n’en fera donc point de conte !

Que mon jugement se confont !

S’il estoit vray qu’elle fust telle, Pourquoy ne me repondroit-elle, Comme toutes ces autres font?

Ainsi, las de courir et vaincu de tristesse,

De voir que par sa dame il l’estoiten vistesse,

Le pauvre Lyrian s’abandonne aux regrets , Lasche de sa vigueur les mouvemens secrets , Renonce à la constance , et , dans son ame outrée

de Lyrian et de Sylvie.

Le sanglant desespoir ayant fait son entrée ,

Comme fait un tyran dans quelque lieu forcé Où la confusion a tout bouleversé ,

Invoque les démons, proféré maint blasphémé, Conservant toutesfois en cette rage extreme Le respect de Sylvie , et faisant son effort A faire vivre Amour au milieu de la mort .

Celuv oui pour Dafué se vit en mesme peine ,

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Et ce dieu des bergers qui jadis, hors d’haleine , Pensant prendre Syringueau bord des claires eaux , N’embrassa pour un corps que de fresles roseaux , Eurent tant de pitié de ce qu’en son martire Un juste sentiment alors luy faisoit dire ,

Qu’eveillans leur colere à ce tragique objet,

Ils jurèrent soudain d'en punir le sujet.

L’effet suit la menace : on la voit transformée ,

Cette ingrate beauté, si vainement aimée ;

Chacun de ses cheveux se hérissé en rameau ,

Et de superbe nymphe elle devient ormeau. - Durant qu’en cet estât ses pieds prennent racine , Lyrian, assisté d’une faveur divine,

A le temps de l’atteindre et le bien de la voir, Premier qu’il expirast, réduite en son pouvoir.

Dieux ! ce dit-il alors , qui par cette avanture Enseignez à mes yeux ce que peut la nature ,

Faites qu’à ce beau tronc si dur à la pitié Mon cœur puisse à jamais montrer son amitié !

Il finit par ce mot pour en estre l’exemple ,

Et son corps s’attachant à l’arbre qu’il contemple Se change en mille bras tournoyans à l’entour,

Dont il acquit le nom de symbole d’amour;

Bref, ce fidelle amant n’est plus qu’un beau lierre ,, y Qui, sur la tige aimée, en s’élevant de terre , Cherche en sa passion, qu’il tasche d’appaiser,

La place où fut la bouche, afin de la baiser.

72 La Métamorphosé de Lyrian.

Chaque feuille est un cœur qui montre en sa verdure Comme il l’avoit requis, que son amitié dure ;

La preuve s’en confirme en ses embrassemens ,

Et tout se perd en luy, hormis les sentimens ;

Car on diroit, à voir ses branches enlacées ,

Que, se ressouvenant de ses peines passées,

Et voulant conserver son bien présent aussi ,

De peur qu’il ne s’échappe, il l’environne ainsL Orgueilleuse Sylvie , à qui ces vers s’adressent Que je serois heureux, dans les maux qui m’oppressent, Si j’osoisesperer qu’au moins après la mort J’obtinsse quelque jour un pareil reconfort !

Mais , au contraire , helas ! vos rigueurs sont si grandes. Que j’ay beau les flater des plus dignes offrandes;

Je croy qu’elles voudroient que je fusse immortel,

Afin tant seulement que mon ennuy fust tel.

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