L’ARION
A Monseigneur le Duc de Montmorency1.
es sens ..pleins de merveille et remplis d allégresse,
J’entrepren de chanter ce beau chantre de
[Grèce ,
Qui, malgré la rigueur des farouches nochers ,
Dont les cœurs en la mer sont autant de rochers,
Passa sur un daufin l’empire de Neptune ,
Fit de son avanture estonner la Fortune ,
Et revit ondoyer, par un decret fatal,
La fumée à flots noirs sur son vieux toit natal.
Grand duc, grand admirai, ornement de la France, De qui les hauts exploits surpassent l’esperance Qu’en tes plus tendres ans tout le monde eut de toy , Brave Montmorency, de grâce, écoute-moy;
Escoute ces accors qu’Arion te dedie;
Contemple un peu son lut, gouste sa mélodie,
Et, régissant l’estât de l’océan gaulois ‘ ' Sous le joug glorieux de nos augustes lois ,
i. Il s’agit de Henri II de Montmorency, né en i4g5, pair et maréchal de France , amiral depuis i6i3, qui fut décapité à Toulouse le 3 o octobre i65a. Protecteur des gens de lettres, le généreux duc n’abandonna jamais Théophile, à qui il faisoitune pension.
L’Arion.
Empesche désormais qu’un dessein si barbare Qu est celuy que j exprime en ce stile assez rare Ne naisse dans l'esprit d’aucun des mjitelots Que ta charge institue au commerce des flots.
Quand il se vit comblé de richesse et de gloire ,
Ce fameux Arion, digne de ta mémoire ,
Qui par les tons mignars d’une amoureuse vois Doucement alliez aux charmes de ses dois,
Ostoit 1 ame aux humains pour la donner aux marbres Domtoit les animaux , faisoit marcher les arbres , Arrestoit !e soleil, precipitoit son cours ,
Prolongeant , à son choix , ou les nuits ou les jours , Réveilloit la cîemence, endormoit le tonnerre, Àbaissoit la fierté du démon de la guerre ,
Et banissoit des cœurs qui s’approchoient de luy, Mesme au fort des tourmens, la douleur et l’ennuy ;
Un naturel désir de revoir sa patrie ,
Où l’on lereveroit avec idolâtrie,
Flattant ses sentimens en ce lointain séjour,
Le vint solliciter d’y faire son retour.
D’ailleurs, estant mandé du sage Periandre ,
De qui le seul vouloir l’y faisoit condescendre,
Il s’appreste à partir du rivage latin,
Pour s en aller en Grece achever son destin ,
Use de diligence à chercher un navire Qui tende à la contrée où son dessein aspire;
En trouve un de Corinthe à cela préparé ;
Serre son lut d’yvoire en son estuy doré ,
Prend congé, non sans pleurs, bien qu’entremeslez d’aise, De ses plus chers amis , les embrasse , les baise , S’embarque en leur presence, et, par un long adieu , Témoigné du regret d’abandonner ce lieu.
On leve aussitost 1 ancre , on laisse choir les voilles , Un vent frais et bruyant donne à plein dans ces toi lies; On invoque Thetis, Neptune et Palemon,
L’Arion.
Les nochers font jouer les ressorts du timon ,
La nef sillonne l’eau, qui, fuyant sa carrière ,
'Court devant et tournoyé à gros bouillons derrière.
Le peuple de i arente , epanclu sur le port ,
Souhaitte que le Ciel luy serve de support ,
En fait cent mille vœux, et, la perdant de veue,
La contenance morne et lame toute emeue ,
S’en retourne au logis , comblé d’un deuil amer, Tournant à chaque pas la teste vers la mer.
Avec quelles couleurs, quels traits et quels ombrages Représentant au vif les plus mortels outrages,
Muse, depeindras-tu l’enorme trahison De ces maudits nochers , infectez du poison D’une aspre convoitise en leur sein allumée ,
Qui , poussant dans leur ame une epaissejumée ,
La pût rendre si noire , et leur fit machiner Ce qu’on ne peut sans crime encore imaginer!
Bons dieux ! de quel courroux fut la mienne saisie ,
Quand on me recita l’horrible frénésie
Qui porta ces voleurs contre ce chantre saint ,
Et de quelle pitié me vy-je à l'heure attaint!
jamais Polymestor, ce lasche roy de Thrace ,
Qui de la triste Hecube accomplit la disgrâce ,
Ne sembla si coupable aux Troyens mal heureux ,
Lors qu’un injuste sort, trop acharné sur eux,
0 spectacle cruel ! leur livra Polidore,
Couché mort sur la rive , et tout sanglant encore Des coups que ce bourreau, pour avoir ses trésors,
En meurtrissant sa foy, luy donna dans le corps.
Desjà le prompt effort d’un gracieux zephire v Avoit bien loin de terre emporté le navire ,
Et desjà pour objet qui s'offrist à ses yeux ,
Arion n’avoit plus que la mer et les deux ,
Quand ces fiers matelots , ces perfides courages ,
Qu’un vil espoir de gain abandonne aux orages ,
7^ L’A ri on.
Qui sont le plus souvent bien moins queux inhumains, Au dessein de sa mort appresterent leurs mains.
Mais luy, qui sapperceutde leur brutale envie , ■Désirant celebrer le terme de sa vie Comme le cygne fait, lorsque d’un cœur constant Les bornes de la sienne il prédit, en chantant,
Prend ses plus beaux habits, ses temples environne D un laurier immortel en guise de couronne ;
Et, se voyant coupé tout chemin de salut,
Pour la derniere fois , recourant à son lut, eur dit d une parole assez haut prononcée Que certains mouvemens induisoient sa pensee A prier Apollon qu’il les vint protéger,
Préservant par son soin leur vaisseau de danger ;
Que, pour un tel sujet, il sçavoitun cantique Qu il avoit fait luy-mesme en fureur poétique ;
Et que, si de l’entendre ils prenoient le loisir,
Ils en recevaient tous et prolit et plaisir.
Ces traîtres, à ces mots, reprimans l’insolence Qui pousse leurs esprits à tant de violence ,
Remettant à la nuict l’heure de son trespas ,
Pour jouir de ce bien , qu ils ne méritent pas ,
Cachent d un faux semblant un effroyable crime, Approuvent son dessein, le disent légitimé,
Par de grossiers discours l’invitent à chanter,
Et s imposent silence afin de l'écouter.
Alors , jettant les yeux sur la face de l’onde ,
Ou l’on voyoït glisser leur maison vagabonde ,
Il reclame en son cœur toutes les deïtez Dont ces gouffres marins sont par tout habitez ,
Accorde bien son lut, en ajuste les touches,
L essaye avec sa voix , dont il émeut les souches ,
Puis, montant sur la poupe en superbe appareil,
Donne air à ces propos, tourné vers le soleil.