LA JOUYSSANCE
oin de ce pompeux édifice Où nos princes îoiït leur séjour ,
Et lassé de voir à la cour Tant de contrainte et d'artifice,
J’estois libre dans ma maison,
Bien que mon cœur fust en prison Dans les beaux yeux de ma Sylvie ;
Et, sans craindre en amour l'inconstance du so,rt,
Je menois la plus douce vie Qu'on puisse voir passer par les mains de la Mort.
Mes sens en bonne intelligence S’entendoient avec mes désirs ,
Me recherchans mille plaisirs D’une soigneuse diligence.
Chacun admiroit mon bonheur ;
Le Ciel, pour me combler d'honneur,
Ne juroit que par mon mérité ,
i. On trouve des pièces fort passionnées sous ce titre dans les œuvres de Mme de la Suze. — Le sieur de la Croix , dans son Art poétique , a cru devoir faire de ce titre particulier un genre de poésie dont il donne le caractère et les lois , comme il fait pour le rigaudon ou la crevaille , par exemple. — Voyez aussi, dans les Muses illustres, un sonnet sur le même sujet.
La Jouyssance.
Et disoit au sujet de mes affections Que la terre estoit trop petite Pour pouvoir contenir tant de perfections.
Mon bien estoit incomparable ,
Ainsi que ma dame et ma foy.
Le plus content au prix de moy Ne s’estimoit que misérable.
J’estois amant , j’estois aimé ;
La douceur qui m’avoit charmé Ne me gardoit point d’amertume ,
Car tant plus j’en goustois , m’y laissant emporter. Et tant •plus, contre ma coustume , S’augmentoit en mon cœur le désir d’en gouster.
Sous un climat où la nature Montre à nud toutes ses beautez Et nourrit les yeux enchantez Des plus doux traits de la peinture,
Nous voyons briller sur les fleurs Plustost des perles que des pleurs Qui tomboient des yeux de l’Aurore ,
Dont celle à qui Zephire adresse tous ses vœux,
Et que lé beau printemps adore ,
Se paroit au matin la gorge et les cheveux.
Entre les Ris et les Caresses ,
Les petits Amours eveillez Dançoient par ces champs emaillez Avec les Grâces leurs maistresses ;
Et souvent , pour s’entre-baiser,
Ils se venoient tous reposer Au milieu du sein de ma belle,
Faisans naistre aussi -tost mille divins appas,
De qui la puissance estoit telle ,
Qu’ils donnoient tout d’un coup la vie et le trespas.
La Jouyssance.
Tantost nous voyons un Satyre ,
Assis à l’ombre d’un ormeau ,
Faire plaindre son chalumeau De son agréable martyre ;
Tantost, dans un bois écarté Où n’entre qu’un peu de clarté,
Nous visitions la Solitude ;
Et, trouvans le Repos qui lui faisoitla cour,
Nous chassions toute inquiétude,
De peur de les troubler en leur paisible amour.
Là, sous un mirthe que les fées Respectent comme un arbre saint,
Où Venus elle-mesme a peint Ses mystères et ses trofées ,
Nous faisions des vœux solemnels Que nos feuxseroient eternels ,
Sans jamais amoindrir leur force ;
Puis, prestans le serment à Dieu nostre vainqueur , Nous l’écrivions sur son escorce ;
Mais il estoit gravé bien mieux dans nostre cœur.
Tantost, feignant un peu de crainte ,
Je disois à cette beauté ,
Pour sonder sa fidelité ,
Que son humeur estoit contrainte;
Tantost, d’un visage mourant,
Je lui tenois en souspirant Ces propos de glace et de flame :
Oseroy-je esperer, ô miracle des cieux!
D’estre aussi bien dedans ton ame Comme en te regardant je me voy dans tes yeux?
Lors elle disoit toute emeue,
En m’accusant de peu de foy :
Lysis , ton image est en moy
LaJouyssance. ii3
Bien plus avant que dans la veue.
Je t’en prens toy-mesme à tesmoin ,
Reconnoy qu’elle est bien plus loin ,
Puis quelle y paroist si petite ;
Et croy que tu la vois, par un regard fatal ,
Dans mon cœur, où l’amour habite ,
Comme on voit un portrait au travers d’un cristal.
A ce discours l’ame ravie De ne sçavoir que repartir ,
Je la priois de consentir
Aux vœux de l’amoureuse envie ;
Et pour terminer tout débat,
Je l’invitois aux doux ébat Où jamais femme ne se lasse,
L’estreignant, en l’ardeur qui m’avoit provocqué, Mieux que le houbelon n’embrasse L’aubespine qu’il aime, et dont il est picqué.
Là , sur sa bouche à demy close Je beuvois , baisant nuict et jour ,
A la santé de nostre amour,
Dedans une couppe de rose.
Ma bergere , en toute saison Ardente à me faire raison ,
S’enyvroit de la mesme sorte;
Et dans ce doux excès nos sens quasi perclus ,
Sous une contenance morte ,
Confessoient par nos yeux que nous n’en pouvions plus.
Nos désirs, reprenant courage Quand nos efforts s’allentissoient , En toutes façons exerçoient Les traits de l’amoureuse rage.
Cette bouillante passion Portoit avec tant d’action
La Jouissance.
Tous nos mouvements à la guerre,
Qu’à nous voir en ce poinct dans les jeux de Cypris On eust dit que toute la terre Estoit d’un tel combat le sujet et le pris.
Cependant en cette querelle Suffisoit à nous contenter Le lieu qu’elle daignoit prester A nos corps estendus sur elle.
Nous l’estimions plus mille fois Que tous les païs que nos rois Ont eus sous leur obéissance ,
Ni mesme que ces lieux pour qui ce grand démon Qui détient l’or en sa puissance Fit treuver aux nochers l’usage du timon.
Dieux ! quelle plume assez lascive ,
Fust-ce de l’aile d’un moineau ,
D’un combat si doux et si beau,
Decriroit l’ardeur excessive?
Jamais, alors qu’à membres nus
Adonis embrassoit Venus ,
Tant de bon tours ne s’inventerent,
Ni jamais l’Amour mesme et sa belle Psiché Tant de delices ne gousterent ,
Que nos sens en goustoient en ce plaisant péché.
La langue, estant de la partie,
Si-tost qu’un baiser l’assiegeoit,
Aux bords des levres se rengeoit.
Afin de faire une sortie ;
^ L’ennemy, recevant ses coups ,
Souffroit un martyre si dous,
Qu’il en benissoit les atteintes ;
Et mille longs souspirs, servant en mesme temps De chants de victoire et de plaintes,
Monstroient que les vaincus estaient les plus contenu
La Jouyssance.
Un jour, près d’une vive source D’argent liquide et trânsparant,
Qui prend la fuitte en s’esgarant Vers la mer où finit sa course,
Mon lut , parlant à basse vois ,
S’entretenoit avec mes dois'
De mes secrettes fantaisies ,
Et parfois s’escIattanUen la vigueur de&.SüQS,
Les i*oches se sentoient saisies Du mignard tremblement de mille doux frissons.
Les oyseaux, tirez par l’oreille,
Allongeant le col pour m’ouyr,
Se laissoient presque esvanouyr,
Tous comblez d’aise et de merveille.
Les animaux autour de nous Nous contemploient à deux genous,
Plongez dans un profond silence ,
Quand d’un vieux chesne , esmeu de ce contentement, Avec un peu de violence Sortirent ces propos assez distinctement :
Orphée , aux yeux de Radamante ,
A donc ramené des enfers,
Malgré les fiâmes et les fers ,
Sa chere et gracieuse amante?
Ce rare exemple d’amitié Est donc rejoint à sa moitié Par deux fois de luy séparée?
Et sa teste , où les dieux tant de dons ont enclos , Ny sa lyre tant admirée ,
Ne furent donc jamais à l’abandon des flots?
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ELEGIE A UNE DAME " Pour Mr L. C. D. H1.
eauté dont les appas triomphent de ma vie , fÉ WM Gloire de mon tourment , admirable Sylvie , Que, dans la servitude où l’amour m’a réduit, Bénissant mes liens , j’adore jour et nuit ;
Et de qui l’œil vainqueur, cher astre de mon ame ,
Me brûle en m’éclairant d’une si douce flame ,
Qu’il ne m’est pas permis, sans commettre un forfait-. De me plaindre jamais du mal qu’elle me fait ;
Puis que dans le plaisir de vous voir pitoyable A l’ennuy que j’endure, et qui mest agréable ,
Vous m’avez menacé d’un cruel chastiment , ,
Si je n’estois secret en mon ressentiment ,
Je veux d’oresnavant obéir et me taire ,
Je veux me retirer dans un lieu solitaire,
Où le silence au moins avec discrétion Sçache le bon succez de mon affection :
Car, quelques loix d’honneur que l’on nous fasse entendre, N’en desplaise au respectée ne sçaurois comprendre Que l’on ne soit ingrat et digne du trespas ,
De recevoir du bien , et ne le dire pas.
x. Le comte d’Harcourt, ami de Saint- Amant (voy. la notice) et de Faret, qui l’accompagnèrent dans son expédition des îles Saint-Honorat et Sainte-Marguerite, etc.
Elegie. 117
Mais que dis-je? ô bons dieux ! quoi, je parle d’absence?
Ma bouche, ozes-tu bien prendre cette licence ,
Cependant que mon cœur que je sens murmurer,
Dit qu’il mourroit plûtost que de s’en séparer? ïe croirois-tu capable , apres cette parole,
Que malgré tes projets je veux rendre frivole ,
Et pour qui te sont deus des tourmens inhumains ,
De baiser quelque jour l’yvoire de ses mains ? \
0 malheureux propos ! ô perfide pensée ,
Qui ne sçauroit partir que d’une ame insensée !
Moy, que je vous quittasse , ô mon divin soleil !
Que jamais ma raison approuvast ce conseil !
Non , non; plustost Neptune abandonnera l’onde,
Le Destin laissera la conduite du monde ,
L’ombre fuira le corps , et l’amour le plaisir,
Avant que j’accomplisse un si lasche désir.
Et, combien que la gloire à toute heure m'appelle Pour aller de mon bras effrayer la Rochelle ,
Ou repousser l’effort des orgueilleux Anglois ,
Que l’un de mes ayeux a vaincus autresfois ,
Je fay la sourde oreille, et, renonçant aux armes,
Mes yeux treuvent en vous tant d’attraits et de charmes,
Que, quelque mauvais bruit que j’en puisse encourir,
Auprès de vos beautez je veux vivre et mourir.