LA GAZETTE DU PONT-NEUF
A Monsieur de Bois-Robert2.
on cher Bois-Robert, que je prise Plus que ma houppelande grise,
Quand l’hyver avec ses glaçons Sans fievre donne des frissons,
Je viens d’arriver tout à l’heure De la ville où Phillis demeure,
D’où j’apporte en mon souvenir Bien dequoy nous entretenir.
La soutane d’un pauvre prestre 3,
Un barbet qui cherche son maistre,
1. A Venise, on appel oit gazette une femme chargée de colporter les nouvelles (Voy. Furetière). — Richelet dit : « Renaudot commença à donner la gazette en i63i... On lit les gazettes chez Ribou, Loison et autres regrattiers du Pont-Neuf. »
2. Nous avons donné une biographie de cet écrivain ; M. Hippeau, de la faculté de Caen , et M. Ch. Labilte, ont aussi écrit sa vie.
3. On disoit prov. crotlc en archidiacre. V. Furetière àcemot.
J2 La Gazette
Et cinquante courriers du roy,
Ne sont pas si crottez que moy.
J’ay veu nostre fou de poetp Avec ses yeux de chouette,,--'
Sa barbe en fueille d’artichaut,
Et son nez en pied de réchaut ;
Il est d’une humeur plus fantasque Que le son d’un tambour de basque.
Vous le voyez sur le Pont-Neuf,
Tout barbouillé d’un jaune d’œuf.
Depuis sept heures jusqu’à onze Faire la cour au roy de bronze1.
Tous ceux qui le rencontrent là Demandent : Qu’est-ce que cela?
Et s’arrestent à voir sa trongne Pomme à voir celle d’un yvrongne Qui, plus rond que n’est un bacque T A chaque pas darde un hocquet Et semble vous faire la moue, Traisnant son manteau dans la boue.
L un croit que c’est un loup-garou,
L autre un vieux singe du Pérou ; Cestuy-là que c’est une austruche , Cestuy-cy que c’est une cruche ;
Et, dans ces jugements divers,
L un dit que monsieur de Nevers A des chameaux en son bagage De sa taille et de son langage.
Ses pauvres vers estropiez Ont des ampoulles sous les piez A force de courir les rues ;
Chez lui les Muses, toutes nues ,
i. La statue d’Henri IV, sur le Pont-Neuf comme celle qui l’a remplacée.
, étoit en bronze
nu Pont-Neuf.
Se repaissent le plus souvent ,
Comme il fait, d’espoir et de vent.
Il vous traisne une longue latte Dedans un vieux fourreau de natte , Pendue au bout d’un marroquin ,
Qui vous sangle son casaquin ;
Tantost il vous porte une broche ,
Qui fait garde devant sa poche,
De peur qu’en y jettant la main On ne prist son quignon de pain.
A le voir en cet équipage,
On diroit qu’il a du courage Et qu’il est plus fier qu’un Hector ;
Mais il est plus doux qu’un castor.
Tous ceux qui , domptans leur paresse, S’en vont de bonne heure à la messe ,
Le rencontrans tous les matins Sous le portail des Augustins *,
Et voyans sur son estamine Grouiller les monceaux de vermine Luy jettent l’aumosne en passant,
Qu’il ramasse en les maudissant.
L’autre soir que , pour triste augure ,
Il me présenta sa figure ,
En la frayeur qui me surprit ,
Je creu que c’estoit un esprit,
Fis deux ou trois pas en arriéré,
Et me mis soudain en priere ;
Mais je connus , dès qu’il parla,
Qu’il n’estoit rien moins que cela.
Toutesfois , il le peut bien estre,
Et son estât fait bien pareslre
i. Au faubourg Saint-Germain , où la reine (26 septembre 1609) avoit permis à ces religieux de bâtir un couvent qui de-
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Que mes sens d'horreur occupez Ne s’estoient pas beaucoup trompez :
Car, puis que c’est un pauvre diable,
Devoit-il pas estre croyable Que ce fust un esprit aussi ?
Quant à moy, je le juge ainsi.
Ses discours , pleins d’une elegance Qui fait rage en l’extravagance D’un galimathias de mots Où Mercure en a dans le dos ,
Nous preschent avec des miracles Que ses vers sont autant d’oracles ;
Aussi le sont- ils en ce point:
C’est que l’on ne les entend point.
Mais c’est trop parler d’une chose. '
J’ai trouvé Dieu-te-gard’ la-Rose1 Chez la Picarde au bavolet ,
Qui dançoit avec son valet,
Sur le chant de « Miséricorde,
L’on se pend bien souvent sans corde »,
Une sarabande qu’amour A mise en crédit à la cour.
Ce grand benest, de haute game,
Fasché du mespris de la dame ,
Et souspirant à l’environ Comme un soufflet de forgeron ,
S’est venu plaindre à mon oreille Qu’on ne vit jamais sa pareille ;
Que la cervelle de Guérin2,
vroit se nommer le couvent de Jacob. — D’où le nom' de deux rues : rue Jacob, rue des Grands-Augustins.